‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 238 sur 243 · Lecène et Oudin éditeurs, Paris · texte numérisé non relu

Lecène et Oudin éditeurs, Paris

àme qui monte, sans gravir, du plus bas degré au plus élevé de réchelle du beau.

II semble, à le lire, que le laid et le mal n'existent point, l'ne seule fois dans tous ses ouvrages la question de Téxistance du mal sur la terre s'est posée {Désespoir, Méditations, 1). Il est d'ordinaire si inhabile à les peindre qu'il semble incapable de les concevoir. La Chute d'un ange est bien remarquable à cet égard. Le sujet même voulait qu'il nous fît le tableau d'un monde abominable, digne du déluge. Mais l'instinct l'emporte. Il s'attarde à nous peindre une société qui n'est ni bonne ni mauvaise, où les sentiments tendres et purs, amour loyal et fidèle, amour maternel, etc., occupent môme la plus grande place ; où jusqu'aux mauvais instincts ne sont que les nécessités d'existence de la petite société primitive, de la tribu errante, en péril et toujours sur la défensive. Ainsi vi le poème jusqu'aux deux tiers. Puis, la loi du sujet s'im posant, le poète nous jette en pleine horreur, mais avec une exagération fantastique qui révèle l'impuissance, et <les traces de négligence qui marquent le dégoût, et l'ouvrage devient proprement exécrable.

C'est la notion même du bas et du laid qui lui manque. Là est sa borne, et ce n'est pas seulement pour l'en louer que je signale cette tournure d'esprit. Au point de vue philosophique, elle ne lui permet pas d'avoir une vue complète, large par conséquent et puissante, des choses. Au point de vue de l'art, elle lui ôte la ressource des grands contrastes. Il n'aurait pas pu opposer un Tartare à un Elysée. Il est Élyséen de naissance, et il « siège toujours au plafond ».

A la vérité, il y est admirablement à l'aise. Jamais ses élévations ne sentent la fatigue. De la monotonie sans doute, je viens de dire pourquoi, de l'efTort jamais. Il traduit Platon en homme qui est du pays [Moi^t de Socratc), Sa poésie philosophique {Mort de Socrate; Harmonies; Harold, passim; Chute d'un ange, huitième vision; Jocelyn, passim) n'a ni la sécheresse de J.-B. Rousseau, ni l'haleine un peu courte de Vigny^ ni la tension violente d'Hugo. Elle a d'autres défauts, mais non ceux-là. Elle est souvent nuageuse et inconsistante, mais

elle esl aisée, libre et à pleines voiles. Plus savant, plus pénétrant, plus curieux de l'être, ou plus soucieux de se montrer tel, ce grand nonchalant de la pensée eût été notre plus grand poète philosophe.

Tel qu'il est, c'est avec charme qu'on le voit se mouvoir d'une allure un peu molle, mais à larges ailes, dans l'air pur de toutes les hauteurs. En ces régions sereines on ne s'étonne pas qu'il n'ait point le sentiment des petitesses : il ne les aperçoit pas. La matière vue de si haut est comme le ciel vu d'en bas ; elle se teint d'azur. Voici môme qu'il ne la voit plus. N'est-ce point une illusion, je ne sais quelle épreuve d'un jour, mauvais rêve qui va s'évanouir?

La matière, où la mort germe dans la souffrance, Ne fut plus à ses yeux qu'une vainc apparence.

Et le sage comprit que le mal n'était pas,

Et dans l'œuvre de Dieu ne se voit que d'en bas *.

Ce vêtement de lumière, il l'a jeté sur tout ce qu'a touché sa main, sur la nature, sur l'histoire, sur la politique, sur ses propres sentiments, sur ses amours qui sont des contemplalions attendries, sur ses mélancolies qui sont comme des rêves d'ange exilé, sur ses souffrances qui ne s'expriment point par des cris, mais par d'harmonieux soupirs et des murmures qui chantent.

{Études littéraires sur le dix-huitième siècle, Lamartine 2.)

l'esprit DE VICTOR HUGO

Par déQnition, les pédants n'ont pas d'esprit 3. C'est parce qu'ils n'ont pas d'esprit qu'ils sont pédants, et parce qu'ils sont pédants qu'ils continuent de n'en pas avoir. Cela est vrai, sauf restriction. Il faut reconnaître que l'esprit véritable, celui de La Fontaine, Molière, Voltaire, Henri Heine,

i. Chute d'une angn, huitième vision.

:i. Lecène et Oudin éditeurs, Paris.

3. Si l'un entend par esprit l'art de percevoir des rapports entre des idées où le vulgaire n'en soupçonne pas.

Victor Hugo, n'en a aucune trace. Mais il en est un autre, inférieur je crois, auquel pourtant on ne peut guère refuser le même nom, qui ne consiste point en bon sens vif, aiguisé de malice, mais en tour inattendu d'imagination bouffonne. Il est la gaieté de l'imagination, comme Tautre est la gaieté de la raison. II consiste en une certaine verve de fantaisie débridée et aventureuse. Il aime les contrastes étranges et imprévus entre les idées, et court droit au paradoxe, à la parodie, aux grandes idées habillées en style trivial, aux trivialités diles d'un ton noble. Il aime les contrastes imprévus et étranges entre les mots, et il arrive vite aux allitérations, aux jeux de mots, a toute une syntaxe heurtée et disloquée. A son sommet c'est le boufTon, en sa région moyenne c'est le burlesque, en ses bas-fonds c'est le calembour. Il y en a dans Arioste, dans Shakespeare, dans les gracieux du théâtre espagnol. J'en ai signalé des traces dans notre théâtre du x\ 1® siècle. Les hommes de 1830 ont beaucoup de cet espritlà. Gautier en donne de véritables modèles. Balzac réussit à le rendre inférieur à lui-même. Victor Hugo en a toutes les formes, depuis les plus basses jusqu'aux moins basses. Songez au quatrième acte de Ruy Blas, très amusant; à certaines Chansons des rues et des bois {As-tu déjeuné, Jacob ? — Que votre sainfoin soit béni!) assez fades; h Zénith et Nadir (Quatre Vents)^ insupportable.

Cet esprit n'est pas toujours à dédaigner. Il est quelquefois une forme de la satire assez stimulante, et qui a du montant. Ne songez point au contresens volontaire que fait Hugo sur le mot d'où il part, et laissez-vous aller à la farandole* des images :

« H est réservé, il est discret. Vous êtes tranquille avec lui ; il n'abuse de rien. Il a une qualité bien rare : il est sobre, (Ju'est ceci? Une recommandation pour un domestique? Non, c'est un éloge pour un écrivain. Une certaine école a arboré (le nos jours ce programme de poésie : sobriété. Il semble que toute la question soit de préserver la littérature des indiges-

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