SUR LE MERVEILLEUX
... Le merveilleux qui règne dans les religions figurées, et qui brille dans les livres saints autant que dans les épopées, servit à perpétuer également de siècle en siècle le culte des dieux et celui des muses : elles ne le négligèrent jamais sans voir décroître leurs honneurs, et ne le doivent pas défendre avec moins de persévérance que les prêtres n'en montrèrent toujours à conserver les riches enseignes de leurs dogmes, de qui la splendeur frappe la dévotion de la multitude éblouie, dont elle leur attire les tributs et les hommages. C'est à l'aide de ce merveilleux qu'exerçant un sacerdoce moral sur les esprits,
elles se signalent vraiment les dignes prêtresses d'Apollon ou de Minerve. Il ne faut donc pas qu'elles y renoncent, quel que soit le sujet qu'elles célèbrent, quelle que soit la nation dont elles chantent les annales, quel que soit le peuple qui les écoute : elles en trouveront les sources dans les religions de tous les pays, de tous les temps, pour peu qu'elles creusent et fouillent les origines des crédulités. Le merveilleux qu'elles y puiseront aura du moins la vraisemblance et l'autorité nécessaires, étant consacré par les opinions courantes, et fondé sur des points de fait. Le plus ingrat de tous paraîtra toujours surprenant. Car le plus stérile en fictions et en personnages fut sans doute celui qu'employèrent le Dante et Milton : il ouvrit à l'un l'immensité des cercles de l'enfer, du purgatoire et du ciel, qu'il peupla de légions animées, que la croyance d'un âge superstitieux osait à peine juger fantastiques; il fit assister l'autre au spectacle de la création et à l'entreprise de l'esprit de ténèbres, qui, pour se venger de l'esprit de lumière, l'attaquant dans la majesté de l'homme, son ouvrage, nous dévoue à perpétuité au châtiment d'une faute commise par notre premier père, aux premiers jours du monde : ce seul merveilleux, consacré par nos Bibles, couvre la singularité de sa fable et la fait reluire de la plus haute magnificence. Le succès qu'il eut dans les épopées de ces deux gt*ands génies, que Boileaune connut point, réfute, aussi bien que la réputation du Tasse, les préceptes tant de fois cités qui réprouvent le merveilleux de l'Ancien et du Nouveau Testament.
De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles. L'Évangile à l'esprit n'offre de tous côtés Que pénitence à faire et tourments mérités, Et de vos fictions le mélange coupable Même à ses vérités donne l'air de la fable.
Autant valait-il dire aux Vinci, aux Raphaël, aux Poussin, aux Gorrège : « Brisez vos pinceaux, puisque vous n'avez plus à peindre les amours de Jupiter et de Sémélé, de Bacchus et d'Ariane, de Mars et de Vénus, objets des tableaux de Zeuxis et d'Apelle. » Cependant l'art des peintres, comparable à celui
des poètes, selon Taxiome d'Horace, a formé de gracieuses et pathétiques images de Tannonciation, de la nativité, du repos en Egypte, des douleurs de la croix, et du concert des vierges et des anges. Raphaël a coloré d'un pinceau qu'on peut nommer épique le chef des séraphins terrassant le prince des abîmes, et je ne crois pas que le Jupiter éclos du cerveau d'Homère soit plus auguste que notre Dieu éternel , personnifié par ce grand peintre, qui nous le montre assis dans le ciel sur les esprits des quatre évangélistes, figurés par l'ange et le taureau, le lion, l'aigle, animaux symboliques, groupe ailé, qui dans son vol lance des yeux enflammés de zèle et d'amour. Ce chef-d'œuvre enseigne comment le génie poétique sait voir et revêtir la nudité des choses que dépouilla de leurs ornements la triste orthodoxie des saints et des Pères de l'Église. Quant au blâme de donner un vernis d'imposture aux révélations, je répondrai que Linus, Orphée, Hésiode^ eurent autant de foi dans leur polythéisme que nous en avons dans la Trinité ; que leur religion paraissait aussi sacrée, aussi indubitable à l'esprit de leurs contemporains, que le christianisme à la croyance des hommes de nos temps, et qu'on ne les accusa pas de coupable impiété lorsqu'ils mêlèrent des fictions à ce qui leur semblait alors des vérités saintes. Poursuivons le parallèle, et nous avouerons que les Encelade, les Briarée, les Mimas, foudroyés et écrasés sous les monts par le roi de l'Olympe, qu'ils voulaient détrôner, ne sont d'un autre ordre que l'Aslarot, le Belzébut, le Lucifer, et qu'il ne faut pas nous tromper au ridicule que l'expression satirique de Boileau jette sur cette sorte de merveilleux, lorsqu'il nous dit en le raillant :
Et quel objet enfin à présenter aux yeux.
Que le diable toujours hurlant contre les cieux, Qui de votre héros veut rabaisser la gloire, Et souvent avec Dieu balance la victoire !
Ces vers interdiraient aux muses les théogonies anciennes et modernes, ou, si l'on veut, toutes les Bibles de l'univers, car il n'en est pas une qui ne suppose ces mêmes luttes entre les bons et les mauvais principes. Résistons donc une fois à
Despréaux, en imitant le Tasse et Milton, et tirons le merveilleux de chaque religion sans aucun scrupule : c'est de là qu'il «tient son caractère authentique et divin.
{Cours de littérature, 3® partie.)