‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 27 sur 243 · LA COMÉDIE ATHÉNIENNE · texte numérisé non relu

LA COMÉDIE ATHÉNIENNE

... La comédie athénienne, que je nommerai satire allégorique dialoguée, ne peut se confondre avec les autres comédies : elle ne participe du même genre qu'en ce qu'elle présente une action risible conduite par un certain nombre d'interlocuteurs plaisants ; mais sa forme, sa tendance, ses moyens et sa fin ne sont pas les mêmes que dans les espèces suivantes. Elle ne peint point tel individu, tel vice ou tel travers particulier : elle peint une ville, un gouvernement, une magistrature, une secte, un abus général : ces êtres collectifs n'ayant pas de figure réelle, et n'existant que dans la pensée, elle les travestit en personnages pour les faire agir, marcher sous les yeux, et leur prêter un langage après leur avoir donné un masque. Leur discours diffère nécessairement de celui des hommes ordinaires, et s'accorde avec l'idée imaginaire qu'elle en crée, autant que le corps fictif dont elle les anime se conforme aux attributions des choses qu'elle offre satiriquement. Son allure, ses jeux scéniques, ses incidents, ne sont pas ceux de la nature, mais ceux de l'allégorie : on ne doit donc pas chercher le sel de ses plaisanteries dans la vérité, mais dans l'allusion. Tel rôle y prend un ton bas et commun, après s'être annoncé dans un haut rang : pourquoi s'en fâcher? Ne regardez pas tant ce qu'il est que ce qu'il représente. Aristophane attaque ici la populace élevée aux nobles dignités ; il couvre son acteur de la pourpre, et lui dicte les propos de l'esclavage et de la grossièreté. La figure est vraie, et l'application aisée. Ce n'est pas un misérable esclave acheté que représente cet acteur sale, ivrogne, dissolu et voleur. « Mais pourquoi, direzvous, en a-t-il l'habit et le langage ? » Écoutez son nom : c'est un homme d'État, c'est un général d'armée à qui l'auteur prête ironiquement la démarche et les discours d'un valet. Il

voulut montrer dans ce personnage l'abaissement des chefs soumis au joug de la servitude, et faire entendre que, sous de beaux noms, ils ont les mœurs de la canaille. Le rapprochement est facile, je crois; faites-le : vous applaudirez vivement à l'atticisme d'une si mordante comédie.

La plupart de ses images cessent d'être fausses et exagérées, pour qui les envisage sous leur véritable aspect. Ces bouffonneries, si méprisables au jugement de nos docteurs et si plates à leurs yeux, se firent pourtant estimer de Platon et des esprits les plus délicats de la Grèce : ils avaient la clef de tout, et ils admiraient cet arsenal de traits satiriques, d'épigrammes vengeresses, qui ne tendaient à rien moins qu'à percer de part en part les vices des grandes institutions, et les fauteurs des désordres publics. Niera-t-on que celte espèce de comédie ait une importance supérieure à celle des nôtres? Doit-on s'étonner que les Athéniens l'aient goûtée et même trouvée exquise, lorsqu'elle parodiait hardiment l'impudence des ambitieux parvenus , les corporations envahissantes et les extravagances de la démagogie? L'égalité républicaine se maintenait par la violence de cette censure ironique, et le chef ou le corps qui échappait aux lois par sa puissance ou par son crédit, par ses clients ou par ses richesses, n'évitait pas les pointes déchirantes du ridicule qui le flétrissait, et qui livrait sa splendeur empruntée aux éclats du rire populaire. 11 est incontestable qu'aucune espèce de comédie n'a pu exciter de tels transports, et que jamais la philosophie n'a pu faire un plus salutaire emploi de la dérision. S'il est vrai que l'importance d'un genre se mesure à son utilité, celui qui sert à purger l'État tout entier de sa corruption est plus recommandable que celui qui corrige les défauts privés et les travers domestiques.

[Cours de littérature, 1. 11, Introduction.)

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