‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 33 sur 243 · JOCASTE · texte numérisé non relu

JOCASTE

Puisque vous rappelez un souvenir fAcheux, Malgré le froid des ans, dans sa m:\le vieillesse Ses yeux brillaient encor du feu de la jeunesse. Son front cicatrisé, sous ses cheveux blanchis. Imprimait le respect au^ mortels interdits; Et si j*ose, seigneur, dire ce que je pense.

Laïus eut avec vous assez de ressemblance ; Et je m'applaudissais de retrouver en vous, Ainsi que les vertus, les traits de mon époux.

Voilà, sans doute, des vers élégants et polis ; mais, bon Dieu! que font ces douceurs conjugales, ces madrigaux domestiques, dans un sujet terrible? Gomment QEdipe, lorsqu'il a déjà marqué son affreux doute, peut-il les entendre, et Jocaste les dire? Le poète et le critique ne devaient-ils pas sentir qu'il n'y avait place là que pour le mot nécessaire, pour le mot le plus expressif et le plus court entre ces deux âmes haletantes d'inquiétude, et que tout ornement de langage, toute politesse de cour est un contresens insupportable ? combien Sophocle a plus d'art dans sa simplicité ! Le voici mot à mot, dans la traduction improvisée de Racine.

Œdipe, troublé des premiers mots qui rappellent le lieu où périt Laïus, s'écrie :

O Jupiter ! que veux-tu donc faire de moi ?

JOCASTK.

Mais toi, quelle est donc ta pensée, Œdipe ?

ŒDIPE

Ne m'interroge pas encore. Mais Laïus, quelle taille avait-il ? Parler quel âge avait-il ?

1. Œdipe désigne ici son propre père Laïcs, premier époux de Jocaste, qu'il a tué jadis sans le connaître.

JOGASTE.

Il était grand. Sa tcte commençait à blanchir.; ses traits d'ailleurs n'étaient pas fort différents des tiens.

ŒDIPE

Hélas ! malheureux ! il semble que, sans le savoir, je me suis précipité sous la malédiction terrible.

JOGASTE.

Que dis-tu ? J'hésite à te regarder, ô roi !

ŒDIPE

Je tremble que le devin n'ait été clairvoyant. J'en serai plus sûr, si tu ajoutes un mot.

Ailleurs, La Harpe trouve une vraie grandeur, un caractère héroïque dans le témoignage que Pliiloctète rend à Tamitié. Sans doute ce sont de belles sentences et des vers brillants :

Qu'eussé-je été sans lui, rien que le fils d'un roi. Rien qu'un prince vulgaire ; et je serais peut-être Esclave de mes sens, dont il m'a rendu maître.

Rien que le fils d'un roi dut être fort applaudie Mais où est la vérité antique dans ce souvenir d'Alcide transformé en un guide austère, par qui

l'âme éclairée Ck)ntre les passions se sentit assurée

La fable a sa couleur, qui est sa vérité ; on peut la rejeter comme surannée ; mais l'altérer ainsi n'était pas un progrès de Fart ; et que tout cela est loin du pathétique et de la poésie de Sophocle I

{La Littérature au dix-huitième siècle, quatrième leçon ^.)

1. Ces hardiesses politiques plaisaient fort aux esprits frondeurs du xviii* siècle. Aussi les rencontre-t-on souvent dans le théâtre de Voltaire. Nous lisons dans Mérope :

Le premier qai fat roi fut an soldat heareax...

2. 4 vol. in-12, Paris, librairie académique Didier; Perrin et C'*, éditeurs.

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