LES APPARITIONS AU THÉÂTRE
Voltaire, en artiste infatigable, voulut tenter une autre voie*. Je suis persuadé qu'il songeait aux spectres du théâtre anglais en essayant le terrible sujet d'Èryphile, le même que celui d'Oreste et celui d'Hamlet ; mais Fimitation est déguisée, lointaine. Évidemment, le poète français, s'il prenait à VHamlet de Shakespeare quelques impressions de terreur mélancolique, croyait avoir besoin de les relever, de les ennoblir par le merveilleux mythologique et la pompe des traditions grecques. A ce prix il osait se passer d'amour, en demandant grâce pour cette innovation dans un ingénieux prologue.
Éryphile a été abandonné par l'auteur lui-même. Il a traité cette œuvre comme un monument mal bâti, dont les ornements et les matériaux seraient enlevés pour servir à une construction nouvelle. Mais soit Éryphile, soit Sémiramis, il est curieux de voir comment le poète classique est tombé dans une faute que Shakespeare n'avait pas faite.
Vous avez en souvenir (car cela ne s'oublie pas) Texposition de la tragédie d'Hamlet, cette heure de minuit, cette plage déserte, ces sentinelles qui causent et se font peur du revenant, qui apparaît enfin ; puis, à cette vue, la prière, la conjuration d'Hamlet effaré :
Anges, et ministres de grâce, défendez-nous. Que tu sois un esprit de salut ou quelque démon damné ; que tu apportes avec toi un souffle du ciel ou une vapeur d'enfer; que ton vouloir soit malfaisant ou charitable, tu viens sous un si étrange aspect que je veux te parler. Je t'appelle par ton nom, Hamlet, mon roi, mon père, roi de Danemark. Ah ! réponds-moi : ne laisse pas mon âme se briser dans l'ignorance : dis-moi pourquoi tes os, ensevelis en terre sainte, ont forcé le cercueil... Que signifie cela, que toi, cadavre, revêtu d'une armure, tu viennes revoir les pâles lueurs de la lune et, rendant la nuit plus hideuse, secouer si horriblement nos esprits, à nous pauvres fous , par des pensées au delà des forces de notre âme ? Parle; qu'y a-t-il? pourquoi? que devons-nous faire?
1. Que celle dans laquelle il s'était engage en composant la tragédie de Brutus,
Alors, loin des regards, sur la cime nue du rocher, entre le ciel et la mer, commence cette révélation formidable du père au fils.
Je suis l'esprit de ton père, condamné pour un temps à errer la nuit, et confiné pendant le jour dans les feux expiatoires, jusqu'à ce que les crimes et les souillures de ma vie soient consumés.
Je ne sais, mais ce langage chrétien donne à toute la vision «ne vérité terrible. Hamlet apprend le crime secret de sa mère; mais la mission qu'il reçoit n*est pas impitoyable comme celle d'Oreste.
Quoi que tu fasses pour venger cette action, lui dit l'ombre^ ne souille pas ton àme ; ne permets pas à ton esprit de rien projeter contre ta mère : abandonne-la au Ciel et à ses remords.
Certes, Messieurs, quand cela fut joué devant les spectateurs pieux et crédules du xvi® siècle, l'illusion de la terreur dut être portée bien loin ; et nos imaginations sceptiques même doivent en sentir la force. Qu'a fait Voltaire de cette apparition merveilleuse aidée par la terreur de la nuit et de la solitude ? L'ne scène à grand spectacle : Éryphile, dès longtemps coupable du meurtre de son époux, conduit en pompe à l'autel «on fils Alcméon, qu'elle ne connaît pas, et qu'elle veut épouser. Tout à coup l'ombre d'Amphiaraiis apparaît devant le peuple, à la porte du temple :
l'ombre.
Arrête, malheureux I