DIDEROT
On pourra comparer ce jugement sur Diderot avec celui qu'a porté Nisard. Moins exclusif et moins absolu que Nisard, Villemain reconnaît chez Diderot des qualités réelles, et fait revivre cet esprit inquiet, agité, qui reflète la société de son temps.
Esprit vaste, mais inconséquent, peu d'accord par sa nature avec ses propres opinions, enthousiaste et sceptique, bon homme exprimant parfois des vœux atroces, capable de toute vertu et destructeur de toute morale...
Quel était le talent de cet homme qui, en face de génies bien supérieurs à lui, exerça beaucoup d'empire sur son temps et en conserve sur la littérature du nôtre ; écrivain remarquable, dont la verve ne resta pas accablée sous les in-folio de l* Encyclopédie ^, ne parut pas diminuée par tant d'emprunts qu'on lui faisait sans cesse, ni desséchée par l'aridité des études techniques, ni dissipée dans la stérile agitation des entretiens, mélange du sophiste et du philosophe, du déclamateur et du savant; corrupteur de la morale avec
1. Des souvenirs de patrie : Genève, cité républicaine, dans laquelle était né R008SEAU. — Quant aux souvenirs d'études, il s'agit ici des Vies de l'écrivain grec Pi.CTAnQUE, dont il avait fait sa lecture de chevet. Les héros républicains de Plotarque ont eu le pouvoir d'enflammer plus d'une grande âme, témoin Charlotte Corday.
2. 4 vol. in-12, Paris, librairie académique Didier; Perrin et C'" éditeurs.
3. L'Encyclopédie, publication considérable, traitant de toutes les branches des connaissances humaines au xviii* siècle. La plupart des grands écrivains de ce temps, Voltaire, d'Albmbbrt, Diderot, etc., y collaborèrent. Ce fut surtout, par les idées qu'elle développa, une puissante machine de guerre contre l'ancien régime.
une sorte d'effusion de cœur et de bonhomie, corrupteur du goût avec une éloquence remplie parfois de vigueur et de simplicité!...
11 est deux genres de composition où Diderot a vraiment excellé, où il a été original et judicieux, nouveau et vrai. Le premier de ces genres, quel nom lui donnerai-je ? Je ne sais. Ce sera, si vous le voulez, le conte moral, mais non pas mondain et fardé comme celui de Marmonlel ; le conte moral, bourgeois, populaire, le récit familier, les Deux Amis de Bourbonne, par exemple, cette histoire touchante où tout est si rude et si simple... Cela était nouveau dans notre langue. C'est Tabondance de détails, l'exactitude pittoresque et sensible de Richardson, avec une expression plus serrée, plus nerveuse *. Personne n'a mieux conté dans le xviii® siècle, non, pas même Voltaire...
Je reviens à un autre genre, la critique littéraire, où il a porté parfois une sorte d'invention aussi rare que piquante, et jeté en courant de petits chefs-d'œuvre. Ce n'est pas que là aussi Diderot n'ait été fort inégal et, par moments, faux et de mauvais goût. 11 a surtout contribué à donner aux jugement littéraires cette chaleur extatique, cet engouement fantasque, ces emportements d'admiration ou de dédain, souvent éprouvés ou affectés depuis, et qui ne sont pas la vraie éloquence du genre, celle dont Cicéron, Fénelon, Voltaire, ont admiré la critique. Diderot dans ses écrits ressemble toujours à un homme de talent et d'humeur qui improvise 2. Il y a beaucoup à rabattre de ce qu'il dit, beaucoup à retrancher; mais il y a déjà le fond et la forme, la sagacité, la vivacité et le hasard heureux de l'expression...
Diderot est un critique supérieur, bien qu'il manque sou-
1. M. Caro a dit de Diderot : « Diderot est un virtuose d'idées. Ses théories plus ou moins spécieuses et si diverses, qu'il expose avec tant de verve, sont ]iour lui comme de grands airs de musique qu'il joue plus ou moins bien, selon l'inspiration de l'heure et de l'émotion, — et qu'il oublie le lendemain avec la même facilité, après qu'il en a enchanté ses amis pendant toute une soirée, et qu'il s'en est enchanté lui-même. »
2. Le marquis de Chastellux (1772) déQnissait ainsi le style de Diderot : « Ce sont des idées qui se sont enivrées, et qui se sont mises à courir les unes après
les autres. »
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vent d'une exacte justesse. Mais il sent ce qu'il juge, il analyse avec éloquence. Son imagination se colore de celle d'autrui ; il prend le langage et Taccent des choses qu'il veut louer. Vous le croyez emphatique et déclamateur, c'est qu'il dissertait sur Sénèque*. Mais lisez quelques pages qu'il a écrites sur Térence ^ : on n'est pas plus simple, plus élégant, plus net; on n'a pas plus de goût. Térence Ta frappé, il en conserve l'image, comme un œil irritable, qui s'est fixé sur une vive et distincte couleur, en garde l'empreinte el la porte quelque temps en soi...
Dans l'ordre moral, Diderot ne saurait être trop blâmé, car il a fait servir au ravalement de l'homme la chaleur môme de l'imagination et de l'éloquence. Sous le rapport du goût, il ne pèche pas moins, surtout comparé à Voltaire ; c'est Diogène au lieu d'Aristippe. Là où Voltaire a passé laissant quelques traits libres, Diderot professe longuement la corruption 3. Sa licence même devient doctorale et déclamatoire. 11 a donné l'exemple funeste de se passer à la fois de raison et de pudeur ; et par là, si son nom et son talent doivent vivre, sans cesse on doit prolester contre l'erreur de ses principes et la contagion de sa parole.
[La Littérature au dix-huitième siècle '\)
ANDRÉ CnÉNIER
André Chénier, qui s'arrêta bien avant son frère ^ dans la carrière des innovations politiques, avait bien plus d'audace de poète et d'écrivain. Las du faux goût d'élégance qui affa-
1. SéifÈQDE, philosophe stoïcien qui vivait sous Néron ((*' siècle). Il a laissé de nombreux traités : De la colère. De la Providence, De la clémence, Des bienfaits, etc., et un recueil de Lettres à son ami Lucilius.
3. TiRENCE, poète comique latin, né en 19â avant notre ère. Il nous est resté de lui six pièces, parmi lesquelles les Adelphes, VAndrienne, VHécyre, etc.
3. Il a lui-même formulé sa théorie, qui consistait ù « préférer toujours l'expression la plus cynique, qui est toujours la plus simple ».
4. 4 vol. in-12, Paris, librairie académique Didier ; Perrin et C'* éditeurs.
5. Marie-Joseph Chémer, auteur de tragédies qui flattaient les passions politiques du temps : Gracchus, Timoléon, Charles IX, Calas, et Tibère, son chefd'œurre.
dissait la littérature, il méditait à la fois la reproduction savante et naturelle des formes du génie antique, et rapplication de ce langage aux merveilles de la civilisation moderne*. C'est ainsi qu'il voulait chanter la découverte du nouveau monde , et célébrer sous le titre d'Heimès les grands progrès des sciences naturelles. En même temps il s'essayait à renouveler les grâces naïves de la poésie grecque dans de courtes élégies, admirable mélange d'étude et de passion, où la simplicité a quelque chose d'imprévu, où l'art n'est pas sans négligence, et parfois sans effort, mais qui respirent un charme à peine égalé de nos jours.
Enfin, cette muse ambitieuse de gloire, éprise de pensées nouvelles, puisait au cœur généreux d'André Chénier une verve de malédiction et de haine, qui peut remplacer les ïambes perdus d'Archiloque'^. Revoyons quelques-unes des pages où sont gravées avec le plus d'éclat les pensées de ce poète enlevé si tôt. Un caractère auquel ne peuvent guère échapper les grands écrivains d'une seconde , d'une troisième époque, l'esprit de système inspirant jusqu'à la simplicité, se retrouve dans les écrits d'André Chénier. Il a commencé par la critique ; témoins les fragments de ce poème de VInvention, où il donne la théorie de ses nouveautés poétiques. Ce précieux essai renferme les vues les plus justes sur l'audace légitime du talent, sur les routes véritables de l'invention, sur cette espèce de fidélité infidèle qui s'attache aux derniers imitateurs des premiers modèles. 11 ne méconnaît pas la gloire des grands génies de la France ; mais il leur souhaite de vrais imitateurs, c'est-à-dire des imitateurs qui ne leur ressemblent pas. C'est la doctrine de La Fontaine, si original en se croyant discipledes anciens.
Il me faut du nouveau, n'en fùt-il plus au monde. Quoiqu'il fût aisé de choisir, dans les essais didactiques*