‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 44 sur 243 · C'est André Chémer qui a dit · texte numérisé non relu

C'est André Chémer qui a dit

Sur des pensers noaveaax faisons des vers antiques.

2. Poète lyrique grec, qui passe pour l'inrenteur du vers ïambique, et qui s'eo lervit pour composer des chants satiriques.

d* André Chénier, des vers pleins d'arl et de goût, dignes des; plus sévères modèles, son charme est surtout dans ces pièces inventées d'après les Grecs, dans ces idylles retrouvées, où l'imagination seule s'est donné l'émotion immédiate el pittoresque d'un temps qui n'est plus ; tels sont V Aveugle, le Jeune Malade^, Enfin, ce charme se retrouve, plus grand encore peut-être, dans l'émotion intime du poète attendri sur le sort de la Jeune Captive,

Bien qu'André Chénier soit un poète habile, ce qu'il est surtout c'est un poète ému. Son art est plein de candeur. Il est une part de ses œuvres que la gravité de cet auditoire ne permet pas de rappeler. Rien, dans notre langue, ne surpasse la douceur gracieuse et passionnée de ses élégies. C'est la seule idée qu'il nous soit permis d'en donner ici. Je ne puis vous lire, même, cette idylle si pure, le Jeune Malade, où les plus charmants souvenirs de la Grèce , l'ardeur de la tendresse d'une mère, le désespoir et la joie de l'amour, sont retracés avec une grâce sans égale et une ineffable harmonie. Les vers les plus mélodieux de Lamartine ont reçu, peut-être, l'inspiration de cette poésie, el ne l'ont point effacée. Et puis, n'oublions pas cette autre idylle qui, comme VAristonoûs de Fénelon, semble une page d'un manuscrit grec, mais traduite par quelque chose de mieux qu'un moderne, cette touchante et sublime idylle de Y Aveugle,

(La littérature au dix-huitième siècle, , cinquante-huitième leçon 2.)

l'éloquence religieuse

Dans ces pages de la plus grande élévation, nous allons entendre un orateur parler de l'éloquence avec cette passion, cette majesté, cette puissance d'évocation qui donnent à la critique littéraire la vie et le mouvement.

L'éloquence religieuse, voilà l'immortelle couronne du siè-

1. C'est dans ces pièces surtout que Timitation d'André Chénibr est originale et libre : elle ne prend que la forme, c'est-à-dire le moule des anciens, dans lequel elle coule des idées personnelles.

2. 4 Tol. in-13, Paris, librairie académique Didier; Perrin et C^* éditeurs.

cle de Louis XIV. La langue était assez épurée pour n'avoir plus besoin que de hautes pensées. Les poètes, ces devanciers ordinaires des orateurs, étaient déjà venus; Malherbe avait enseigné l'harmonie; et Corneille élevait les âmes en leur montrant le sublime, qui semblait disparu du monde depuis qu'il n'y avait plus de Romains. Pour créer des orateurs, il ne fallait qu'un grand intérêt social, une grande passion : ce grand intérêt fut Dieu, la révélation et l'éternité; et comme il n'y avait jamais eu de pareilles questions agitées dans la tribune antique, jamais on n'avait entendu si haute éloquence. Les philosophes de la Grèce énoncèrent, dans l'enceinte de leurs écoles, quelques grandes vérités morales ; et Platon avait eu de sublimes pressentiments sur les destinées humaines. Mais ces idées, mêlées d'erreur et enveloppées de ténèbres, divulguées à voix basse depuis la mort de Socrate, ne s'adressaient pas à la foule du peuple ; et dans ces gouvernements si favorables en apparence à la dignité de l'homme, on ne faisait rien pour lui apprendre ses devoirs et ses espérances. Le christianisme élevait une tribune où les plus sublimes vérités étaient annoncées hautement pour tout le monde, où les plus pures leçons de la morale étaient rendues familières à la multitude ignorante ; tribune formidable devant laquelle s'étaient humiliés les empereurs souillés du sang des peuples*, tribune pacifique et tutélaîre qui plus d'une fois donna refuge à ses mortels ennemis ^, tribune où furent longtemps défendus des intérêts partout abandonnés, et qui seule plaide éternellement la cause du pauvre contre le riche, du faible contre l'oppresseur, et de l'homme contre lui-même.

Là, tout s'ennoblit et se divinise; l'orateur, maître des esprits qu'il élève et qu'il consterne tour à tour, peut leur montrer quelque chose de plus grand que la gloire, et de plus effrayant que la mort; il peut faire descendre du haut des cieux une éternelle espérance sur ces tombeaux où Périclès

1. Allusion à la pénitence de Thkodose, après le massacre de Thessalonique.

2. EuTROPE se réfugia auprès de la chaire de Jean Chrysostome, lorsqu'il eut été disgracié par Arcadids, dont il était ministre.

n*apportait que des regrets el des larmes *. Si, comme l'Orateur romain 2, il célèbre les guerriers de la légion de Mars, tombés au champ de bataille, il donne à leurs âmes cette immortalité que Cicéron n'osait promettre qu'à leur souvenir, il charge Dieu lui-môme d'acquitter la reconnaissance de la patrie. Veut-il se renfermer dans la prédication évangélique : celte science de la morale, cette expérience de l'homme, ces secrets des passions, étude éternelle des philosophes et des orateurs anciens, doivent être dans sa main. C'est lui, plus encore que l'orateur de l'antiquité, qui doit connaître tous les détours du cœur humain, toutes les vicissitudes des émotions, toutes les parties sensibles de l'àme, non pour exciter ces affections violentes, ces animosités populaires, ces grands incendies des passions , ces feux de vengeance et de haine où triomphait l'antique éloquence, mais pour apaiser, pour adoucir, pour purifier les âmes. Armé contre toutes les passions sans avoir le droit d'en appeler aucune à son secours, il est obligé de créer une passion nouvelle, s'il est permis de profaner par ce nom le sentiment profond et sublime qui, seul, peut tout vaincre et tout remplacer dans les cœurs, l'enthousiasme religieux qui doit donner à son accent, à ses pensées, à ses paroles, plutôt l'inspiration d'un prophète que le mouvement d'un orateur.

A cette image de l'éloquence apostolique n'avez-vous pas reconnu Bossuet ? Grand homme, ta gloire vaincra toujours la monotonie d'un éloge tant de fois entendu. Le privilège du sublime te fut donné ; et rien n'est inépuisable comme l'admiration que le sublime inspire. Soit que tu racontes les renversements des États, et que tu pénètres dans les causes profondes desrévolutions^; soit que tu verses des pleurs sur une femme mourante au milieu des pompes et des dangers de la cour ; soit que ton âme s'élance avec celle de Condé et

1. Dans son oraison funèbre des guerriers morts pendant la première année de la guerre du Péloponnèse. L'historien grec Thucydide en a reproduit l'esprit

•et le sens (liv. II).

2. CicÉRorf, dans sa xiv* philipplque, prononcée contre Antoine.

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