LES FABLES
Je ne ferai point de dissertation sur la fable. A regarder ce genre trop en savant, on se jette, comme Lessing S dans des subtilités. La fable du moins aurait dû échapper aux théories. Je ne sais si c'est la tyrannie ou la liberté qui donna naissance à Tapolofçue; je me borne à remarquer qu'on a goûté ce genre dans des pays et dans des temps fort divers, et que de toutes les conventions littéraires qu'on nomme genres, il n'en est aucune dont s'accommodent un plus grand nombre d'esprits. Il n'y faut ni savoir ni points de vue particuliers. Si un certain degré de culture est nécessaire pour en goûter toutes les beautés, il suffit d'avoir l'esprit sain pour s'y plaire. On lit des fables à tous les âges de la vie, et les mômes fables ; h chaque âge elles donnent tout le plaisir qu'on peut tirer d'un ouvrage de l'esprit, et un plaisir proportionné. Dans l'enfance, ce n'est pas la morale de la fable qui frappe, ni le rapport du précepte à l'exemple ; mais on s'y intéresse aux propriétés des animaux et à la diversité de leurs caractères. Les enfants y reconnaissent les mœurs du chien qu'ils caressent, du chat dont ils abusent, de la souris dont ils ont peur ; toute la basse-cour, où ils se plaisent mieux qu'à l'école. Ils y retrouvent ce que leur mère leur a dit des bétes féroces : le loup dont on menace les méchants enfants, le renard qui rôde autour du poulailler, le lion dont on leur a vanté les mœurs clémentes 2. Ils s'amusent singulièrement des petits drames dans lesquels figurent ces personnages ; ils y prennent parti pour le faible contre le fort, pour le modeste contre le superbe, pour l'innocent contre le coupable. Ils en tirent ainsi une première idée de la justice. Les plus avisés, devant lesquels on ne dit rien impunément, vont plus loin ; ils savent saisir une première ressemblance entre les
1. Lessing (Ephraïm), poète et critique allemand, né en 1720, mort en 1781, auteur de fables, et d'un traité sur la fable où il attaque La Fontaine.
2. Ce n'est pas sans raison que Bernardin de Saint-Pierre a dit, en parlant de La Fontaine : « Si ses fables n'étaient pas l'histoire des hommes, elles seraient encore pour moi un supplément à celle des animaux. »
caractères des hommes et ceux des animaux : j'en sais qui ont cru voir telle de ces fables se jouer dans la maison paternelle. L'esprit de comparaison se forme insensiblement dans leurs tendres intelligences. Ils apprennent du fabuliste à reconnaître leurs impressions, à se représenter leurs souvenirs. En voyant peint si au vif ce qu'ils ont senti, ils s'exercent à sentir vivement. Ils regardent mieux et avec plus d'intérêt. C'est là, pour cet âge, le profit proportionné *.
Les fables ne sont pas le livre des jeunes gens ; ils préfèrent les illustres séducteurs, qui les trompent sur eux-mêmes et leur persuadent qu'ils peuvent lout ce qu'ils veulent, que leur force est sans bornes et leur vie inépuisable 2. lis sont trop superbes pour goûter ce que, enfants, on leur a donné à lire. C'était une lecture de père de famille, dans le temps des conseils minutieux et réitérés, où le fabuliste était le complice des réprimandes , et le docteur de la morale domestique. Mais si, dans cet orgueil de la vie, il en est un qui, par désœuvrement ou par fatigue des plaisirs, ouvre le livre dédaigné, quelle n'est pas sa surprise, en se retrouvant parmi ces animaux auxquels il s'était intéressé enfant, de reconnaître par sa propre réflexion, non plus sur les paroles du maître ou du père, la ressemblance de leurs aventures avec la vie, €t la vérité des leçons que le fabuliste en a tirées !
Ce temps d'ivresse passé 3, quand chacun a trouvé enfin la mesure de sa taille, en s'approchant d'un plus grand ; de ses forces, en luttant avec un plus fort; de son intelligence, en voyant le prix remporté par un plus habile; quand la maladie,
1. C'est la rérutatioa du paradoxe de J.-J. Rousseau contre la fable, qui, prétend-il, est immorale, et fait que les enfants, u au lieu de s'observer sur le tléfaut dont on veut les guérir ou préserver..., penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres. »
2. Voyez ce qu'a dit Bossuet de la jeunesse {Panégyriques) : « Elle n'a point «encore d'expérience des maux du monde, ni des traverses qui nous arrivent; de là Yient qu'elle s'imagine qu'il n'y a point de dégoût, de disgrâce pour elle. Comme elle se sent forte et vigoureuse, elle bannit la crainte, et tend les voiles <le toutes parts à l'espérance qui la conduit. »
3. Sairt-Marc Giràrdin voudrait réserver les fables aux hommes faits, non pas, comme Rocsseau, parce qu'il les trouve immorales, mais « comme ayant un mérite et un charme que l'âge mûr goûte mieux que l'enfance ». Voyez son 4>nmg9 sur La Fontaine et les Fabulistes.
la fatigue, lui ont appris qu'il n'y a qu'une mesure de vie ; quand il est arrivé à se défier même de ses espérances, alors revient le fabuliste qui savait tout cela, qui le lui dit et qui le console, non par d'autres illusions, mais en lui montrant son mal au vrai, et tout ce qu'on en peut ôter de pointes par la comparaison avec le mal d'autrui.
Vieillards enûn, arrivés au terme du « long espoir et des vastes pensées », le fabuliste nous aide à nous souvenir. Il nous remet notre vie sous nos yeux, laissant la peine dans le passé et nous réchauffant par les images du plaisir. Enfermés dans ce petit espace de jours précaires et comptés, quand la vie n'est plus que le dernier combat contre la mort, il nous en rappelle le commencement et nous en cache la fin. Tout nous y plaît : la morale qui se confond avec notre propre expérience, en sorte que lire le fabuliste, c'est ruminer; Fart dont nous sommes touchés jusqu'à la fin de notre vie, comme d'une vérité supérieure et immortelle ; les mœurs et les caractères des animaux, auxquels nous prenons le même plaisir qu'étant enfants, soit ressouvenir des imperfections des hommes, soit effet de cette ressemblance justement remarquée entre les goûts de la vieillesse et ceux de l'enfance. Il est peu de vieillards qui n'aient quelque animal familier : c'est quelquefois le dernier ami ; celui-là du moins est éprouvé : il souffre nos humeurs, il joue avec la même grâce pour le vieillard que pour l'enfant. Le maître du chien n'a ni âge, ni condition, ni fortune; le faible est pour le chien le seul puissant de ce monde; le vieillard lui est un enfant aux fraîches couleurs, le pauvre lui est roi.
II est vrai qu'en attribuant toutes ces propriétés à la fable^ nous avons involontairement en vue le genre tel que La Fontaine l'a traité. Cependant Ésope, Phèdre, ces deux modèlesdans l'antiquité, donnent la même sorte de plaisir et de proût, quoique à un degré moindre. Mais la fable dans toute sa grâce et dans tout son effet moral, est de l'invention de La Fontaine» {Histoire de la littérature française *, tome III, ch. x.)