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LES BEAUTÉS DURABLES DE ROUSSEAU

Il y a deux hommes en lui : l'utopiste*, à la charge duquel sont tous les défauts, et Fhomme qui eut de la sensibilité dans sa prétention d'être le seul à en avoir, et peut-être de la vraie bonté dans sa philanthropie. Cette part de passion naturelle et de bonté vraie lui a inspiré des pages énergiques et tendres, où il est créateur et inimitable. Rousseau vit par ses belles pages; il vit aussi par toutes les choses où il a eu raison contre ses contemporains. Peu importe que l'esprit de contradiction et l'ardeur de la singularité l'aient averti, avant sa conscience et sa raison, de certains sophismes de son temps : il les a signalés avec éclat, il les a combattus avec éloquence, il les a vaincus, c'est assez. Pour être passées dans les mœurs et dans les lois, les vérités qu'il a défendues ou revendiquées n'ont rien perdu de leur à-propos, ni du feu d'éloquence dont il en a animé l'expression. Et lors même que les faits qui en sont sortis seraient suspendus ou abolis, et que de vérités pratiques elles redeviendraient des vérités spéculatives, elles font désormais partie des conquêtes durables et des croyances de l'esprit humain.

Il s'agit moins, d'ailleurs, de vérités nouvelles que de vérités rendues nouvelles, soit par le moment où il les a défendues, soit par la beauté de la défense. Ainsi lorsque Rousseau revendique la religion naturelle contre le matérialisme de son temps, il n'invente rien, et c'est tant mieux; mais il y a des restaurations qui valent autant que des inventions ; et la Profession de foi du Vicaire savoyard^ est de celles-là. Parler de Dieu et de l'âme à ce siècle où, dans une foule qui n'y croyait plus guère que par respect humain, des esprits distingués faisaient profession d'athéisme 3, où Voltaire défendait Dieu

i. Lorsqu'il écrit, par exemple, le Discours sur l'inégcUité, sur les Sciences les lettres, etc.

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