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Epitre VII, sur V Utilité des ennemis

La muse de Boileau, aie bien voir, n*a jamais eu de la jeunesse que le courage et Taudace.

U en fallait beaucoup pour tenter son entreprise. Il ne s'agissait de rien moins que de dire aux littérateurs les plus en vogue, aux académiciens les plus en possession du crédit : « Vous êtes de mauvais auteurs, ou du moins des auteurs très mélangés. Vous écrivez au hasard; sur dix vers, sur vingt ou sur cent, vous n'en avez quelquefois qu'un ou deux de bons el qui se noient dans le mauvais goût, dans le style relâché et dans les fadeurs. » L'œuvre de Boileau ce fut, non pas de revenir à Malherbe déjà bien lointain, mais de faire subir à la poésie française une réforme du même genre que celle que Pascal avait faite dans la prose. C'est de Pascal surtout et avant tout que me paraît relever Boileau*; on peut dire qu'il est né littérairement des Provinciales, Le dessein critique et poétique de Boileau se définirait très bien en ces termes : amener et élever la poésie française, qui, sauf deux ou trois noms, allait à Taventure et était en décadence, l'amener à ce niveau où les Provinciales avaient fixé la prose, et maintenir pourtant les limites exactes et les distinctions des deux genres. Pascal s'était moqué de la poésie et de ces oripeaux convenus, siècle d'or, merveille de nos jours, fatal laurier, bel astre : « Et on appelle ce jargon, disait-il 2, beauté poétique 1 » Il s'agissait pour Boileau de rendre désormais la poésie respectable aux Pascals euxmêmes, et de n'y rien souffrir qu'un bon jugement réprouvât.

Qu'on se représente l'état précis de la poésie française au moment où il parut, et qu'on la prenne chez les meilleurs et chez les plus grands: Molière, avec son génie, rime à brideabattue 3; La Fontaine, avec son nonchaloir, laisse souvent tlotter les rênes, surtout dans sa première manière*; le grand

i. « Les œuvres de Boileau sont des dessins d'autrui, qu'il a coloriés à sa manière. M (NisARD.) — Mais le point essentiel était de savoir les colorier de manièreà attirer l'attention de ses contemporains.

i. Pascal, Pensées, art. VII, 25.

3. U y a là quelque exagération. Molière avait donné en 1661 VÉeoie des maris, el en 1662 l'École des femmes, alors que Boileau, âgé de vingt-six ans, débutait, et de tels ouvrages étaient déjà supérieurs.

4. Les six premiers livres des Fables sont-ils en effet moins remarquables que^ les derniers ? La chose est au moins douteuse.

<]orneille emporte son vers comme il peut et ne retouche guère*. Voilà donc Boileau le premier qui applique au style •de la poésie la méthode de Pascal :

Si j'écris quatre mots, j'en c£faceral trois.

Il reprend la loi de Malherbe et la remet en vigueur ; il rétend et Tapproprie à son siècle; il Tapprend à son jeune ami Racine, qui s'en passerait quelquefois sans cela; il la rappelle et l'inculque à La Fontaine déjà mûr, il obtient même que Molière, en ses plus accomplis ouvrages en vers, y pense désormais à deux fois. Boileau comprit et fit comprendre à ses amis que « des vers admirables n'autorisaient point à négliger ceux qui les devaient environner ». Telle est son œuvre littéraire dans sa vraie définition 2.

[Causeries du lundi, t. VI 3.)

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