vol. in-i2; Calmaon-Lévy éditeur, Paris
population de pauvres, de pêcheurs, de femmes et d'enfants, le Nazaréen, àfçé de trente ans environ, simple particulier, sans autorité visible, nullement conducteur de nation, ne puisant qu'en lui-même le sentiment de la mission divine dont il se faisait l'organe inspiré comme un fils l'est par son père, se mit à parler en cette sorte, de cette manière pleine à la fois de douceur et de force, de tendresse et de hardiesse, « d'innocence et de vaillance », un nouvel âge moral commençait. Que disait-il donc, dans son enseignement populaire, de si pénétrant et de si nouveau?
« Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux est à eux !
« Bienheureux ceux qui sont doux parce qu'ils posséderont la terre !
« Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront con* soles !
« Bienheureux ceux qui sont affamés et altérés de la justice, parce qu'ils seront rassasiés!
a Bienheureux ceux qui sont miséricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes miséricorde!
M Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu !
« Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu !
« Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des cieux est à eux! » etc.
Sans doute il y a bien des obscurités mêlées aux douces lumières qui sortent de ces paroles. Qu'est-ce que ces pauvres d'esprit ? Sont-ce simplement des pauvres dans le sens propre, de vrais pauvres de biens, comme le dit saint Luc? Sontce des pauvres en idée et qui se sont dépouillés mentalement, qui sont détachés en esprit des biens q u'ils possèdent? Sont-ce même des simples d'esprit, comme on l'entend quelquefois par abus? Peu m'importe. Les Évangélistes, pas plus que le grand apôtre saint Paul, ne sont le moins du monde des écrivains parfaits, précis, observant la liaison des idées et soucieux de ce qu'on peut appeler la clarté littéraire; pre-
nons-Ies tels quels, comme Jésus les a pris; je ne m'attache qu'au souffle général dans ces paroles plus ou moins complètement recueillies : qui pourrait, en les lisant, ne pas le sentir circulera travers? Avait-on auparavant ouï dans le monde de tels accents, un tel amour de la pauvreté, du dénuement, une telle faim et soif de la justice, une telle avidité de souffrir pour elle, d'être maudit des hommes à cause d'elle, une telle confiance intrépide en la récompense céleste, un tel pardon de l'offense, et non pas simplement un pardon, mais un mouvement plus vif de charité pour ceux qui vous ont fait du mal, qui vous persécutent et vous calomnient, une telle forme de prière et d'oraison familière adressée au Père qui est dans les cieux ? Y avait-il auparavant rien de pareil à cela, d'aussi rassurant et d'aussi consolateur, dans l'enseignement et les préceptes des sages? N'était-ce pas là véritablement une révélation au sein de la morale humaine, et, si l'on y joint ce qui ne saurait se séparer, l'ensemble d'une telle vie passée à bien faire et de cette prédication de trois années environ, couronnée par le supplice, n'est-il pas exact de dire que c'a été un « nouvel idéal d'une âme parfaitement héroïque » qui, sous cette première forme à demi juive encore et galiléenne, a été proposé à tous les hommes à venir?
Que vient-on nous parler de mythe, de réalisation plus ou moins instinctive ou philosophique delà conscience humaine se réfléchissant dans un être qui n'aurait fourni que le prétexte et qui aurait à peine existé? Quoi! ne sentez-vous pas la réalité, la personnalité vivante, vibrante, saignante et compatissante qui, indépendamment de ce que la croyance et l'enthousiasme ont pu y mêler en surplus, existe et palpite sous de telles paroles? Quelle démonstration plus sensible de la vérité du personnage tout historique de Jésus, que ce premier sermon sur la montagne !
[Nouveaux Lundis, tome III*.)