ANDROMAQUE
L'apparition d*Andromaque est, dans Thistoire de l'art dramatique, un événement presque aussi fameux que la naissance
144 EXTRAITS DES PRINaPAUX CRITIQUES
du Cid : noire théâtre acquit un modèle de plus. Ce premier chef-d'œuvre de Racine excita un enthousiasme presque aussi vif, souleva contre l'auteur presque autant d'ennemis, et fit éclore à peu près autant de critiques que le premier chefd'œuvre de Corneille. Cependant la vogue du Cid fut encore plus grande, parce que c'était le premier chef-d'œuvre non seulement du poète, mais de la poésie tragique; parce que la persécution du cardinal, premier ministre, donnait encore à Touvrage un plus grand éclat. Mais si Andromaque ne peut s'honorer d'un ennemi aussi important, aussi illustre, elle fut peut-être encore plus persécutée que le Cid : elle eut à combattre une faction plus nombreuse et plus redoutable. Les adversaires de Corneille n'étaient que des auteurs esclaves de Richelieu et qui servaient moins leur propre jalousie que la passion du maître. Racine avait à lutter contre le fanatisme exclusif des adorateurs de Corneille, qui composaient alors une partie considérable de la cour et de la ville.
Lorsque Andromaque parut, Corneille vieilli n'en était pas moins encore l'objet unique de l'admiration et de Tenthousiasme : c'était un crime de penser que jamais personne pût s'élever à sa hauteur. « Croyez, disait M"^° de Sévigné à sa fille*, que jamais rien n'approchera, je ne dis pas surpassera, je dis que rien n'approchera des divins endroits de Corneille. » Et, dans les sociétés, le suffrage de la mère et de la illle était du plus grand poids.
L'auteur de Cinna avait monté les tètes au sublime : il avait exalté les esprits par des sentiments et des vertus extraordinaires. Cette grandeur de Corneille avait tellement rempli les âmes, qu'il y restait peu de place pour l'élégance, la grâce et le pathétique de Racine. Lorsque l'auteur à! Andromaque se rapprocha de la nature et de la vérité, il parut humilier ses auditeurs : il les fît rougir, en quelque sorte, en leur apprenant qu'ils étaient hommes; Corneille, en les élevant au-dessus d'eux-mêmes, en avait presque fait des dieux. De là cette superstition enracinée, cette vieille habitude d'adorer le vieux