Lettre clxx:i
GEOFFROY liS
Corneille : on respectait jusqu'à ses solécismes, jusqu'à ses barbarismes, comme autant de preuves de son mépris pour les mots, et de l'indépendance de ses idées. Avec des prodiges de style, de sensibilité, d'éloquence, l'élégant et harmonieux Racine n'obtenait pas même Thonneur d'être comparé à celui qn'on respectait comme le dieu de la tragédie.
Les enthousiastes du père de notre théâtre étaient les hommes de la vieille cour, les chefs de la Fronde, les chevaliers de cette ancienne galanterie respectueuse, noble, héroïque; c'étaient des femmes plus ambitieuses que tendres, plus vaines que sensibles, entêtées de l'honneur et des prérogatives de leur sexe, romanesques dans leurs passions comme dans leurs intrigues, accoutumées à mêler la politique à l'amour, toujours dominées par de grandes vues de gloire et de fortune, et ne cédant jamais aux faiblesses du cœur. De pareils spectateurs regardaient la tragédie comme dégradée par la tendresse et la douceur de Racine ; ils croyaient devoir s'élever contre un poète qui ne prêtait jamais à ses personnages que des sentiments naturels et des passions vraies, et qui conservait toujours à ses héroïnes le caractère de leur sexe. Une ligue formidable de vieux courtisans et de dames surannées prétendait étouffer dans sa naissance ce chef-d'œuvre qui faisait descendre la tragédie du ciel sur la terre ; mais de même que Corneille fut soutenu par le public contre les persécutions du cardinal, de même Racine eut pour appui, contre les préventions de la vieille cour, tous les jeunes seigneurs et toutes les jolies femmes qui entraient alors dans le monde.
Racine a des pièces plus parfaites qu'Andromaque; il n'en a point où il y ait plus d'élan et de verve ; partout on y reconnaît le jet d'un talent jeune et vigoureux : tout est en mouvement, tout est en feu ; les intérêts se croisent, les passions se heurtent. Deux amants furieux qui poursuivent des ingrates; deux princesses désespérées, Tune d'être aimée, l'autre de ne pas l'être; deux amis prêts à se dévouer l'un pour l'autre; une mère tremblante pour les jours de son fils; une veuve qui veut s'immoler aux cendres d'un époux; l'héroïsme de la tendresse maternelle, le sublime de la foi conju-
H. et M. ^ Extraits des critiques. 9
gale, le triomphe de l'amitié parmi les fureurs et les vengeances, au milieu des crimes de l'amour : de tous ces éléments se compose un ouvrage éminemment dramatique, plein d'action, de chaleur et de vie. Où sont ces sophistes qui disaient que Racine n'était pas théâtral? Il est vrai que ce poète ne court pas après les aventures, et ne fait pas tomber ses personnages des nues; ses tragédies ne sont pas de mauvais romans enduits d'une double couche de vernis philosophique, vulgairement appelé coloris. Racine n'a pas travaillé pour les sots; il n'a pas spéculé sur les vices, sur l'esprit de parti; il aurait eu bien plus de vogue pendant sa vie, s'il n'eût cherché qu'à éblouir ses contemporains.