‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 96 sur 243 · UNITÉ DE LA TRAGÉDIE D*UORACE · texte numérisé non relu

UNITÉ DE LA TRAGÉDIE D*UORACE

Voltaire a découvert dans f/orace jusqu'à trois tragédies absolument distinctes : la victoire d'Horace, la mort de Camille et le procès d'Horace. 11 en prend droit de reprocher à Corneille d'imiter en quelque façon le défaut qu'on reproche à la scène anglaise et espagnole.

La tragédie d'Horace ne viole point les règles essentielles et fondamentales, et, malgré l'apparence de duplicité, le grand principe d'unité s'y trouve ; c'est toujours un objet intéressant que Corneille nous présente ; c'est Tiniérieur d'une

de ces anciennes familles de Rome, dont les mœurs simples et vertueuses, les passions vives et fortes, les sentiments nobles et fiers, sont extrêmement dramatiques.

Le poète nous montre l'influence des affaires publiques sur le sort particulier des membres de cette famille, leurs intérêts divers en opposition avec l'intérêt général, et le patriotisme produisant presque dans cette maison les effets d'une guerre civile ; voisins contre voisins, amis contre amis, parents contre parents, combattent, non pas pour le choix des tyrans, mais pour assurer l'empire à leur patrie. Les vainqueurs achètent la gloire nationale aux dépens des plus grands malheurs domestiques : le vieil Horace perd ses deux 111s et sa lille ; son fils Horace perd ses deux frères, ses trois beaux-frères, et, pour comble de maux, il tue sa sœur. Sabine, femme d'Horace, pleure la victoire de son mari qui lui enlève ses trois frères et sa belle-sœur. Voltaire trouve que tout cela n'est pas tragique, et que cette maison n'est pas assez infortunée pour avoir droit de se produire au théâtre. Il me semble qu'il y a au contraire dans ce désastre d'une famille honnête et courageuse, victime des devoirs sacrés de la religion patriotique, plus d'importance, plus d'intérêt et de vérité que dans les absurdes fictions, les folies amoureuses et les déclamations philosophiques de nos ci-devant tragédies à la mode.

Le sort de Rome est décidé sans doute au troisième acte; mais est'ce donc le sort de Rome qui nous a uniquement et principalement intéressés dans la pièce? N'est-ce pas le sort de cette famille obligée de se sacrifiera l'ambition de Rome? Quand le jeune héros qui vient d'immoler à sa patrie les victimes les plus chères, souille lui-même son triomphe dans un mouvement de colère, et flétrit ses lauriers en les arrosant du sang de sa propre sœur, cesse-t-il d'être intéressant parce qu'il devient malheureux et criminel? parce qu'au lieu d'un char de triomphe, on lui prépare un échafaud ? Le vieil Horace a-t-il perdu ses droits à notre pitié parce qu'il est prêt à perdre l'honneur et l'appui de sa maison? L'unité d'intérêt subsiste avec le danger des personnages qui nous ont

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attachés dans le cours de la pièce. Le danger d'Horace est moins illustre que celui qu'il a couru dans le combat ; mais il n'en est que plus propre à nous émouvoir. Un général vainqueur qui commettrait involontairement un crime capital, et se verrait traduit du champ de la victoire h un tribunal criminel, n'exciterait-il pas notre pitié? Personne ne s'est avisé de craindre qu'Horace fût tué en combattant pour son pays; mais on craint qu'il soit conduit au supplice. Voltaire est persuadé qu'on ne peut pas le craindre, que le danger d'Horace n'est pas réel : cependant Horace fut condamné par les décemvirs; l'arrêt de mort était rendu; déjà le licteur s'avançait pour saisir le coupable; il commençait à lui lier les mains. Pourquoi donc un danger si réel dans l'histoire serait-il un danger illusoire sur la scène? Un homme que la loi condamne à, mort n'est-il pas toujours dans un danger évident, puisqu'il ne peut vivre que par grâce?

La tragédie d'Horace n'est donc véritablement finie ni à la victoire d'Horace ni au meurtre de Camille; elle n'est finie que par le jugement du procès, qui décide du sort des principaux personnages. La victoire, le meurtre, le procès, ne sont point trois tragédies; ces trois incidents ne forment qu'une seule et même tragédie, parce qu'ils procèdent l'un de l'autre d'une manière si intime, qu'on ne peut les séparer. C'est un tableau parfait des terribles catastrophes que la guerre produit dans la famille; et le dénouement naturel de ces catastrophes, c'est le jugement qui arrache à l'ignominie du supplice le vainqueur des Curiaces *.

i. Cours fie littérature dramatique, 2« édit.; Pierre Blanchart, 1825, t. 1", p. 26, 28-30, passim.

PLANCHE (Jean-Baptiste-Gustave)

C'est à Paris, le 16 février 1808, que naquit Gustave Planche. Après d'excellcutcs études au collège Bourbon, il se voua à la littérature et aux beaux-arts, contre la volonté de son père, qui eût voulu faire de lui un médecin, ou tout au moins un pharmacien comme lui, et qui ne lui pardonna pas d'avoir suivi sa vocation, même lorsqu'il fut devenu célèbre. Il publia d'abord des traductions de Thomas Moore dans le Globe, Ses premiers essais critiques parurent dans V Artiste, où il écrivit une série d'articles remarquables sur le Salon de 1831 : ces articles commencèrent sa réputation. Alfred de Vigny l'introduisit à la Revue des Deux Mondes, Les critiques d'art et de littérature qu'il y a publiées peuvent être considérées comme des modèles d'analyse lumineuse, de jugement solide, de savoir précis.

De juillet à novembre 1832, Planche écrivit au Journal des Débats, et se lia vers cette même époque avec George Sand; dont il admirait profondément le talent. En 1836, Balzac, qui venait de fonder la Chronique de Paris, s'attacha Planche comme collaborateur. Deux ans plus tard, Planche, ayant hérité d'une somme assez importante, alla passer huit années en Italie, pour y étudier les chefs-d'œuvre de l'art antique. Lorsqu'il revint en France, en 1846, après avoir dépensé son héritage, il rentra à la Revue des Deux Mondes, à laquelle il ne cessa plus de collaborer. L'empereur lui offrit la direction des Beaux-Arts, mais il refusa ce poste pour ne pas aliéner sa liberté. 11 mourut en 1857.

Ses travaux ont été réunis en volumes, dont les pi us importants sont : Portraits littéraires (4 volumes in-18, 1846-1849), Portraits d'artistes (2 volumes in-18, 1853), Nouveaux Portraits littéraires (iQ-18, 1854), Études sur l'École française de 483 f à 4852(2 volumes in-18, 1855), Études sur les arts (in-18, 1855), des Notices remarquables en tête d'une édition d'Adolphe de Benjamin Constant (1853) et de Manon Jjiscaut (1855).

On a pu lui reprocher une sévérité excessive, qui l'avait fait surnommer par Alphonse Karr Gustave le Cruel; mais on ne peut que louer l'indépendance et la sincérité absolue de ses jugements, la pureté de son goût, l'étendue et la solidité de ses connaissances, enfin la précision et la clarté de son stylo.

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