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LES FEMMES SAVANTES

Les Femmes savantes sont, à mon avis, le chef-d'œuvre de Molière. Je les préfère au Misanthrope et au Tartuffe, J'y trouve plus de gaieté, plus de véritable comédie que dans le Misanthrope, et en même temps moins de tirades sentencieuses, moins de couplets officiels que dans le Tartuffe. Il n'y a dans cette préférence rien de capricieux; elle peut, sans doute, n'être pas acceptée généralement, mais je ne crois pas qu'elle ait à craindre une réfutation sérieuse. Le Misanthrope et Tartuffe renferment d'éternelles beautés, et seront toujours des monuments d'une haute philosophie ; les Femmes savantes allient à la même sagesse une vivacité singulière, une élégance et un mouvement qui, à mes yeux, en font une comédie unique.

Armande et Henriette sont dessinées avec une précision qui ne permet pas un seul instant de les confondre. Armande représente à merveille une liseuse de romans, entichée des subtilités du bel esprit, nourrie des doctrines de l'hôtel de Raml)0uillet, pleine de mépris pour la bourgeoisie, récitant d'une voix emphatique tous les grands mots des livres qu'elle a parcourus, comme si chaque syllabe devait élargir la gloire de son nom. Elle a pris de la science le côté orgueilleux, égoïste, insociable. Du haut de sa pitié, elle fronde à toute heure du jour les misères du ménage et jusqu'aux mouvements les plus généreux de la passion. Je suis loin de blâmer la crudité des expressions que Molière a placées dans la bouche d'Armande. C'est mal connaître le pédantisme, et surtout le pédantisme féminin, que d'accuser d'exagération le dialogue d'Armande et d'Henriette au premier acte. Le plus grand malheur de la science officielle chez les femmes, ce n'est pas de les rendre ennuyeuses, de leur ôter la grâce et la coquetterie qu'elles ne devraient jamais oublier; c'est l'effacement graduel, et très souvent la perte irrévocable de la pudeur. Dès qu'une femme a fait vœu de ne rien ignorer, elle n'a plus de raison pour ménager ses paroles. Du moment

qu'elle sait tout, ou veut tout savoir, pourquoi se tiendraitelle sur la réserve? Rien n'est honteux, rien ne doit être caché pour la science. L'amour n'a plus de mystères, le cœur plus de secrets pour le philosophe. Une femme qui n'a pas d'autre dieu que la vérité n'est plus une femme, c'est un homme manqué, qui raille la faiblesse de ses compagnes et singe la force de ceux qu'elle veut égaler. C'est pourquoi le personnage d'Armande est parfaitement vrai. Elle est tout à la fois sans pudeur et sans effronterie ; elle ne peut rougir, et pourtant elle échappe au reproche de dévergondage ; car, du point de vue où elle s'est placée , elle ne peut rien souiller par la hardiesse de sa parole.

Henriette est une charmante fille qui ne chicane pas Diea sur la destinée qu'il lui prépare ; elle est belle et jeune, et ne prévoit pas pour sa beauté une plus digne récompense qu*un mari attentif et dévoué; elle ignore bien des choses et se trouve heureuse de son ignorance; elle comprend que son rôle dans la société lui prescrit l'obéissance ; elle n'a pas rêvé l'asservissement de celui qui l'aimera, car elle pressent instinctivement le châtiment réservé à cette tentative insensée. Elle ne poursuivra pas l'indépendance absolue ; car, sans avoir mesuré les forces de l'ennemi qu'elle aurait à combattre, elle entrevoit dans la lutte des tortures mortelles. Son amour du repos et de la sérénité ne va pas jusqu'à mépriser la passion. Loin de là, elle ne conçoit pas de bonheur sans le partage et l'échange des pensées ; mais, pour elle, la. passion se réduit à la fidélité ; elle ne veut pas la vie sans roman, mais elle ne souhaite pour sa vie qu'un roman unique, commencé dans l'espérance et continué dans la soumission. Henriette, je le sais, paraît à plusieurs prosaïque et vulgaire; , il semble aux génies lyriques de notre temps qu'un tel per — sonnage, réduit aux mesquines proportions d'une bonne mé-» nagère, n'a pas droit de cité dans l'empire poétique, et qu'ell© devrait tout au plus figurer dans une famille de province. N'en déplaise à ces messieurs, je crois qu'ils sont coupables d'ignorance, lorsqu'ils excommunient Henriette comme indigne de l'alexandrin. Le cœur d'une femme soumise et

dévouée n'est pas moins poétique et moins beau que celui d'une femme condamnée par la mobilité de son imagination à de perpétuelles tentatives, suivies d'infaillibles désappointements. Les sentiments qui se renouvellent ont à peine le temps de s'ébaucher, et s'arrêtent d'ordinaire au seuil de la poésie. La permanence des affections n'exclut ni la grandeur ni la vivacité. Deux cœurs qui se savent bien peuvent s'aimer profondément sans rencontrer la monotonie et l'ennui. Henriette résume admirablement le bonheur dans la crédulité.

Bélise et Philaminte présentent deux variétés de pédantisme, finement étudiées et reproduites avec une rare délicatesse de pinceau. Bélise, qui au premier aspect semble une caricature par trop chargée, devient, ens'expliquant, un profil joyeux et bouffon, et finit par atteindre la vraisemblance. Son ridicule entêtement à soutenir qu'elle se sait aimée et qu'elle pardonne l'aveu d'une passion qu'elle encourage, n'est pas sans exemple parmi les femmes de son âge. Et puis il faut se rappeler, pour juger Bélise, qu'elle est vieille fille, qu'elle n'a pas eu pour se distraire de sa folie les inquiétudes du ménage ; que la vanité primitive de son caractère, au lieu d'être contrariée et refoulée sur elle-même par la pratique de la vie, s'est librement développée. Les femmes qui ont vieilli sans amour, et qui sentent les rides se multiplier, ne liardent * pas sur les avances. Au moindre sourire qu'elles surprennent sur les lèvres d'un homme, elles se mettent en frais de remerciements, et commencent la campagne avant que les hostilités soient dénoncées. Les dénégations les plus positives sont souvent inutiles et ne réussissent pas à les détromper. Un non bien décidé n'est pas pour elles une réfutation suffisante, et leur vanité ne quitte la partie qu'après plusieurs défaites. Cette heure venue, elles deviennent ennemies irréconciliables de celui qui les a humiliées. Mais jusque-là elles s'acharnent à la poursuite de leur amant imaginaire. Or, ce ridicule compose tout le caractère de Bélise.

Philaminte, coiffée de la science comme Ârmande et Bélise,

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