Le fjingnoii, la ni;il(;hance
sérieux, sous peine de manquer aux bienséances et de compromettre le plus grave de vos intérêts littéraires. 0 néant des vanités et des libertés humaines ! encore une fois, nul ne vous tyrannise, et vous obéissez à tout : à la consigne de celuici, au mot d'ordre de celui-là, au petit billet du matin, à la grande réception du soir, au vent qui souftle, au nuage qui passe, au succès qui reluit, au compliment qui grise, au sourire d'une femme, au caprice d'un éditeur, au tapage d'une réclame, au prestige d'un nom, à l'attrait d'une épigramme, à vous surtout, à votre féroce amour-propre, à qui vous faites dans une heure plus de sacrifices, que n'en font dans un jour le serf au suzerain, le serviteur au maître et le courtisan au despote !
Et puis, savez-vous ce qui arrive? On a de l'esprit, et le diable n'y perd rien. On garde, en dépit de soi et des autres, un sentiment assez vif du bien et du mal, du vrai et du faux, du juste et de l'injuste; on reste capable de distinguer ce qui sonne creux et de séparer l'ivraie du bon grain : dans ces abdications partielles du franc parler et des facultés de discernement, on s'accoutume peu à peu à un état intellectuel qui n'est pas sans charme, et qui consiste à protester secrètement fontre ce que l'on écrit, à se créer deux sortes de vérités, deux ordres d'idées et de croyances, l'un pour soi, l'autre pour le public et les amis. Cette vie littéraire en partie double ne va pas sans un vague malaise, sans des révoltes intérieures, sans des alternatives de mauvaise humeur et de raillerie muette, également dangereuses pour le détail que l'on sacrifie et pour la grande ligne qu'on voudrait laisser intacte. On s'en prend, non pas à sa légèreté ou à sa faiblesse, mais au parti que l'on sert, à la cause que l'on défend, au dessous des cartes que l'on joue, au revers des médailles que l'on montre. Piien n'est épargné de ce qui relève la dignité et sauvegarde la moralité des lettres. On s'amusait de ces jolis mensonges en miniature, se promettant bien de ne jamais leur livrer que les avant-postes; et, tout à coup, voilà l'ennemi dans la place; l'ennemi , c'est-à-dire le doute, le scepticisme, l'indifférence, l'envie de brûler ce qu'on a adoré et
d'adorer ce qu'on a brûlé. Maintenant, généralisez ces dispositions maladives; qu'au lieu de se renfermer dans des questions de goût, elles s'appliquent à l'ensemble des habitudes sociales : vous comprendrez comment la critique se désarme, comment la littérature se déprave et comment la société s'abaisse.
C'est pourquoi l'on doit louer chez M, Weiss, comme une qualité essentielle et rare, cette franchise d'accent et d'allure où se révèle la parfaite indifférence, et un don plus difficile que celui de bien défendre ses opinions : le don de se préserver de tout ce que ces opinions suggèrent aux sols et aux violents. Si Gresset* lui plaît, il le dit; s'il aperçoit un rapport entre Gil Blas^ et le Traité des études'^, il le signale. Si M. Scribe S aujourd'hui vilipendé, sous prétexte d'orthodoxie grammaticale et littéraire, par quelques-uns de nos esprits superbes, lui parait encore avoir du bon, il le déclare; il ne craint pas de se faire regarder de travers dans certaines rues du quartier latin, en risquant les lignes suivantes, auxquelles nous souscrivons de grand cœur: « Tant pis si on le trouve mauvais ! Je ne sifflerai pas M. About. Je ne renverserai pas M. Nisard de sa chaire. Je supplierai au besoin M. Sainte-Heuve de remonter dans la sienne, où, par le temps qui court, il ne serait pas de trop. » En dépit des fanatiques d'outre-Rhin ou d'outre-Manche, pour lesquels rien n'existe plus hors de Shakespeare et de Goethe, il exprime avec une sincérité coramunicative et un grand bonheur de langage cette sensation de fraîcheur et de délicieux bien-être que l'on éprouve en se retrouvant en présence des créations de l'esjDrit français, de celles qui en gardent le caractère original et charmant. Oui, M. Weiss a raison : admirons, tant qu'on
1. Gresset (1700-1777), poète français cnlèbre surtout par ses poésies légères, par son petit poème de Vci't-Vrrt, sa Cliartri'usr, son Lutrin vicaiH, et sa comédie du Méclinn/.
2. Roman de Le Sac.k (10(18-1747), célèbre romancier du xviii" siècle, auquel on doit aussi le Diable boiteux, etc., et une comédie célèbre, Tnrcarct.
3. Ouvrage de Roi, LIN (1661-1741), historien, professeur et recteur de l'ancienne Université de Paris.
4. ScuiBE (1701-1861). écrivain dramatique très fécond, mais d'un talent un peu vulgaire.
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voudra, Faust et Hamlet, Ophélie et Marguerite; mais que notre goût les admire, comme notre patriotisme admire Wallenslein et Nelson, en leur préférant Turenne, Convenons que, pour nous qui ne savons pas ou qui savons mall'anglais et l'allemand, ces touchantes figures restent toujours un peu indécises, taudis que Pauline, Moninie, Victorine, Rosine, Manon, Virginie, Silvia, vivent, pour ainsi dire, de notre vie même et nous offrent l'expression la plus variée, la plus délicate, de notre propre génie.
ÇSouveaux Samedis, 2'= série, J.-J. Weiss^.)