LA TRAGEDIE D ESTHER
Edher a été composé en 16S8 et représenté à la maison royale de Saint-Cyr en 1689. Esther se distingue de tout ce qu'on en pourrait rapprocher au xvii'^ siècle et dans les siècles précédents par ce trait que la religion elle-même, la foi prise en sa substance la plus compréhensive, la plus sereine, la plus spirituelle, est l'objet du drame. Le salut du peuple juif ne nous y intéresse qu'en tant que c'est le salut de la religion que professaient universellement et profondément, au xvii'' siècle, tous ceux qui voyaient et lisaient la pièce.
La religion périra si le peuple juif périt; les promesses de Dieu auront été trouvées menteuses, et Dieu ne sera plus qu'une idole brisée. C'est l'idée mère qui, sans être exprimée ex professa, plane sur Esther comme sur Athalic et en inspire le développement.
Il s'en faut de beaucoup, personne ne l'ignore, que Racine soit le premier en France qui ait tiré de la religion une œuvre théâtrale. Comme les sentiments et les passions ont été dans tous les temps l'étoife du drame, il n'y a jamais eu à douter que la religion, la plus noble, la plus forte, la plus enveloppante et, si elle est mal entendue, la plus aveugle des\ passions, ne puisse fournir à l'auteur dramatique une matière aussi ample que tout autre état du sentiment.
Eh ! parmi les ouvrages dont la religion, envisagée en tant que ressort moteur des actions humaines, a offert le sujet, qui pourrait oublier Polyeiicte et, en un sens et un genre tout contraires, Tartuffe ?
Comme les faits de l'histoire sacrée, toute sacrée qu'elle soit, sont des faits, et que, à ce titre, ils peuvent prendre le caractère poétique ou tragique, la poésie et le drame, chez les peuples chrétiens, ne se sont pas abstenus de chercher leurs dépouilles opimes dans l'Ancien et le Nouveau Testament aussi bien que dans les histoires profanes. Comme il est naturel enfin que la poésie, le drame et l'art s'en aillent, d'abord, dans les temps où ils naissent, vers les choses qui remplissent l'âme des foules, il est arrivé qu'aux siècles chrétiens, quand le théâtre a commencé de subsister, c'est ce qu'il y a de plus sacré dans les faits et la Iraditiou sacrée, c'est la passion, la mort et la résurrection du Seigneur qui a tenté avant tout le théâtre. Un historien littéraire n'aurait pas besoin de beaucoup d'érudition, mais il aurait besoin de beaucoup de patience à supporter les lectures fastidieuses, pour rétablir entre les Mijslcres et les deux tragédies bibliques de Racine la chaîne ininterrompue des œuvres poétiques ou prétendues telles publiées en langue française, dont l'argument a été puisé dans les livres juifs, dans les Évangiles et dans les légendes de saints.
Les œuvres sont donc nombreuses. Mais la plupart ne s'attachent à tirer du fait religieux que l'expression dramatique, le pittoresque, l'effet humain, et souvent, comme les Mystères, par le procédé le plus brutal et le plus grossier; ou, si elles prétendent à expliquer et à faire sentir la foi, la platitude de la conception et de l'exécution les réduisent trop au-dessous des ambitions affichées par les auteurs. C'était l'une des thèses vivement débattues de la querelle des anciens et des modernes de savoir si les dogmes et les mystères de la foi se prêtent ou non à l'élaboration des poètes et aux fictions de la poésie. L'ami et le conseiller de Racine, Roileau, répondait non. L'idée circonscrite que Boileau se faisait de la poésie, jointe à ce qu'il y avait de rigide, de correct et de raisonna-
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ble dans sa piété, le portait à considérer comme une offense à la foi autant que comme une faute de goût l'appropriation à une œuvre d'art de dogmes qu'il sentait graves et de mystères qu'il concevait terribles...
La Jérusalem délivrée ' ne lui paraissait pas démontrer suffisamment que ce double principe de sa conscience et de son goût fût faux; et, pour cela, il avait raison, quelque soit, à d'autres titres, l'attrait de la. Jérusalem. Mais combien il devait plus s'enfoncer encore en son opinion, lorsque les Modernes, joignant l'exemple au précepte, se piquaient d'écrire des bucoliques saintes, lorsque Desmarets - donnait le poème de Marie- Madeleine (1669) avec celui à'Esther (1673), et Perrault le poème bien intentionné, mais si puéril et si fade, de Saint Paulin (1684). Aussi, lorsque Racine lui vint parler d'une tragédie à tirer d'Esther, son premier mouvement fut de le décourager de l'entreprise. Racine persista ; Boileau se soumit; Eslher parut. Racine avait donné aux théories de Perrault et de son école sur l'emploi qu'on pouvait faire en poésie de la religion chrétienne une confirmation autrement concluante que le Saint Paulin. Perrault ne s'en aperçut jamais.
C'est la suite de la religion chrétienne, c'est l'histoire, si cette expression est permise, c'est l'hisloire tout entièi'e du vrai Dieu que Racine a réussi à renfermer dans Esther et dans Athalie, depuis les patriarches et les prophètes jusqu'à l'Incarnation, et il a exécuté ce dessein difficile avec une habileté si consommée de dramaturge, soutenue d'une foi si tendre et si délicate, que, d'une part, aucun appareil dogmatique et Ihéologique ne vient ralentir la marche de ce drame de Dieu, et que, d'autre part, aucun vers n'y saurait choquer l'àme pieuse la plus prompte à s'alarmer ; tous, au contraire, l'emportent dans un élan contenu d'adoration. Combien la religion est ici plus pure, combien ses mystères restent plus audessus des atteintes de l'artifice profanateur des poètes que