‹ Les critiques littéraires du dix-neuvième siècleChapitre 173 sur 223 · Saint-La.mbert (1717-1803), poète et philosophe · texte numérisé non relu

Saint-La.mbert (1717-1803), poète et philosophe

Nul siècle n'a été plus complètement dédaigneux des grandes parties de l'art. Ce n'est pas seulement la grande phrase majestueuse du xvii« siècle qu'on brise, et la belle période oratoire que l'on rompt en éclats, de telle sorte que tout ce que le style gagne en clarté superficielle, la pensée le perd en profondeur ; mais l'art lui-même de la composition, l'art d'ordonner un ensemble, d'en équilibrer les parties, il semble qu'on en ail perdu le secret.

Voltaire le premier se montre inhabile aux œuvres de longue haleine. Rien qui soit écrit d'une poésie plus alerte et plus propre à l'action, d'un style plus merveilleux de transparence et de facilité, que le Siècle de Louis XIV ; mais Gibbon' a raison, — car c'est lui qui, je crois, en fil le premier la remarque : — rien qui soit plus mal lié ni plus faiblement soutenu. Comparez cette suite de chapitres, histoire politique et militaire d'abord, anecdotes, histoire intime de la cour, histoire du gouvernement intérieur, tableau des beaux-arts, histoire des querelles religieuses -, tout cela juxtaposé, comme des tableaux dans une galerie, mais non pas composé, d'ailleurs finissant par une plaisanterie d'un goût douteux sur l'œuvre des missionnaires catholiques en Chine, comme par le mot de la fin d'un journaliste ; — comparez ce désordre aimable avec cette belle Histoire des variations des Églises protestantes^, et mesurez la distance. Montesquieu, travaillant à son Esprit des lois, entraîné par le plaisir de la recherche, s'abandonne si complètement à la dérive de son sujet, et, dépensant à la perfection du détail tout son esprit avec tout son génie, s'oublie si complètement dans une seule partie de son œuvre, qu'un beau jour le livre de la Grandeur et décadence des Romains se détache de l'ensemble comme un épisode disproportionné, comme un fragment d'architecture admirable, mais dont la grandeur d'exécution écraserait le reste

1. Gibbon (1737-1794), historien anglais particulièrement connu comme auteur d'une Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain.

2. Toute cette énumération indique les principales divisions du Siècle de Louis XIV Ag Voltaire.

3. Cette Histoire des variations, etc., par Bossuet, n'a pas aujourd'hui l'autorité qu'elle avait au xvii' siècle.

H. et M. — Extraits des critiques. IG

de l'édifice. Buffon écrit un Discours sur le style; il y vante l'utilité d'un plan, et sans doute c'est pour lui un ingénieux moyen d'être désagréable à Montesquieu ; mais lui-même il apprend l'histoire naturelle en écrivant. Suivez-le de 1747 à 17S8 : tantôt il ajoute au monument une aile qui n'avait pas de place marquée dans le plan primitif; tantôt, avec celte longue patience qu'il appelait le génie, il va reprendre l'œuvre jusque dans ses fondements premiers ; et le voilà, dans ses Époques de la nature, refaisant ses trois premiers volumes sur un dessin nouveau.

Le seul Jean-Jacques peut-être, avec son intrépidité de logicien et son souffle de déclamateur, a composé l'Émise d'ensemble et son Contrat social d'une haleine, comme on faisait au siècle précédent. Il y a plus : à mesure que le siècle approche de son terme, les Diderot, les d'Alembert, ne savent déjà plus écrire que des pages. Après eux, les Rivarol et les Chamfort ne sauront plus même qu'à peine composer une page; et tout leur esprit, qui fut d'ailleurs du plus exquis et du plus étincelant, tiendra dans un petit volume de Nouvelles à la main. [Études critiques sur l'histoire de la littérature fi'ançaise, !''« série : la Littérature française sous le premier Empire K)

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