‹ Les critiques littéraires du dix-neuvième siècleChapitre 45 sur 223 · DIDEROT · texte numérisé non relu

DIDEROT

On pourra comparer ce jugement sur Diderot avec celui qu'a porté Nisard. Moius cxckisif et moius absolu que Nisard, Villemaiu reconnaît chez Diderot des quaUtés réelles, et fait revivre cet esprit inquiet, agité, qui reflète la société de son temps.

Esprit vaste, mais inconséquent, peu d'accord par sa nature avec ses propres opinions, enthousiaste et sceptique, bon homme exprimant parfois des vœux atroces, capable de toute vertu et destructeur de toute morale...

Quel était le talent de cet homme qui, en face de génies bien supérieurs à lui, exerça beaucoup d'empire sur son temps et en conserve sur la littérature du nôtre ; écrivain remarquable, dont la verve ne resta pas accablée sous les in-folio de l'Encyclopédie ", ne parut pas diminuée par tant d'emprunts qu'on lui faisait sans cesse, ni desséchée par l'aridité des études techniques, ni dissipée dans la stérile agitation des entretiens, mélange du sophiste et du philosophe, du déclamateur et du savant; corrupteur de la morale avec

i. Des souvenirs de patrie : Genève, cité républicaine, dans laquelle était né Rousseau. — Quant aux souvenirs d'études, il s'agit ici des Vies de l'écrivain grec P/.UTARQUE, dont il avait fait sa lecture de chevet. Les héros républicains de Plutarque ont eu le pouvoir d'entlammer plus d'une grande âme, témoin Charlotte Corday.

2. 4 vol. in-li, Paris, librairie académique Didier; Perrin et C'' éditeurs.

3. L'Encyclopédie, publication considérable, traitant de toutes les branches des connaissances humaines au xvni" siècle. La plupart des grands écrivains de ce temps, Voi-TAinE, d'Alembert, Diderot, etc., y collaborèrent. Ce fut surtout, par les idées qu'elle développa, une puissante machine de guerre contre l'ancien régime.

iine sorte crefTusion de cœur et de bonhomie, corrupteur au goût avec une éloquence remplie parfois de vigueur et de simplicité!...

11 est deux genres de composition où Diderot a vraiment excellé, où il a été original et judicieux, nouveau et vrai. Le premier de ces genres, quel nom lui donnerai-je ? Je ne sais. Ce sera, si vous le voulez, le conte moral, mais non pas mondain et fardé comme celui de Marmontel ; le conte moral, bourgeois, populaire, le récit familier, les Deux A7nis deBourbonne, par exemple , cette histoire touchante où tout est si Tude et si simple... Cela était nouveau dans notre langue. C'est l'abondance de détails, l'exactitude pittoresque et sen- ■sible de Richardson, avec une expression plus serrée, plus nerveuse ^ Personne n'a mieux conté dans le xvin« siècle, non, pas même Voltaire...

Je reviens à un autre genre, la critique littéraire, où il a porté parfois une sorte d'invention aussi rare que piquante, €t jeté en courant de petits chefs-d'œuvre. Ce n'est pas que là aussi Diderot n'ait été fort inégal et, par moments, faux et de mauvais goût. 11 a surtout contribué à donner aux jugement littéraires cette chaleur extatique, cet engouement fantasque, ces emportements d'admiration ou de dédain, souvent éprouvés ou affectés depuis, et qui ne sont pas la vraie •éloquence du genre, celle dont Cicéron, Fénelon, Voltaire, ont admiré la critique. Diderot dans ses écrits ressemble toujours à un homme de talent et d'humeur qui improvise-. Il y a Ibeaucoup à rabattre de ce qu'il dit, beaucoup à retrancher; miais il y a déjà le fond et la forme, la sagacité, la vivacité et le hasard heureux de Texpression...

Diderot est un critique supérieur, bien qu'il manque sou-

1. M. Caro a dit de Didehot : « Diderot est un virtuose d'idées. Ses théories 'jj)lus ou moins spécieuses et si diverses, qu'il espose avec tant de verve, sont qiour lui comme de grands airs de musique qu'il joue plus ou moins bien, selon l'inspiration de l'heure et de l'émotion, — et qu'il oublie le lendemain avec la même facilité, après qu'il en a enchanté ses amis pendant toute une soirée, et qu'il s'en est enchanté lui-même. »

-. Le marquis de Chastei.lui (1772) définissait ainsi le style de Didehot : « Ce sont des idées qui se sont enivrées, et qui se sont mises à courir les unes après les autres. »

vent d'une exacte justesse. Mais il sent ce qu'il juge, il analyse avec éloquence. Son imagination se colore de celle d'autrui; il prend le langage et l'accent des choses qu'il veut louer. Vous le croj^ez emphatique et déclamateur, c'est qu'il dissertait sur Sénèque'. Mais lisez quelques pages qu'il a écrites sur Térence- : on n'est pas plus simple, plus élégant, plus net; on n'a pas plus de goût. Térence l'a frappé, il en conserve l'image, comme un œil irritable, qui s'est fixé sur une vive et distincte couleur, en garde l'empreinte et la porte ■quelque temps en soi...

Dans l'ordre moral, Diderot ne saurait être trop blâmé, car il a fait servir au ravalement de l'homme la chaleur même de l'imagination et de l'éloquence. Sous le rapport du goût, il ne pèche pas moins, surtout comparé à Voltaire ; c'est Diogène au lien d'Aristippe. Là où Voltaire a passé laissant quelques traits libres, Diderot professe longuement la corruption 3. Sa licence même devient doctorale et déclamatoire. Il a donné l'exemple funeste de se passer à la fois de raison et de pudeur ; et par là, si son nom et son talent doivent vivre, sans cesse on doit protester contre l'erreur de ses principes et la contagion de sa parole.

(la Littérature au dix-huitième siècle''.)

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