‹ Les critiques littéraires du dix-neuvième siècleChapitre 82 sur 223 · RABELAIS ET SON PLAN D EDUCATION · texte numérisé non relu

RABELAIS ET SON PLAN D EDUCATION

C'est vraiment un admirable tableau idéal d'éducation, où presque tout devient sérieux, si on le réduit, du géant Gargantua', à des proportions un peu moindres. Il y a de l'excès, de la charge assurément dans tout l'ensemble, mais c'est une charge qu'il est facile de ramener au vrai, et dans le sens juste de l'humaine nature. Le caractère tout nouveau de cette éducation est dans le mélange du jeu et de l'étude, dans ce soin de s'instruire de chaque matière en s'en servant, de faire aller de pair les livres et les choses de la vie, la théorie et la pratique, le corps et l'esprit, la gymnastique et la musique, comme chez les Grecs, mais sans se modeler avec idolâtrie sur le passé, et en ayant égard sans cesse au temps présent et à l'avenir.

Nous avons dans ce cours d'éducation et d'étude à l'usage du jeune Gargantua le premier modèle de ce qu'ont représenté depuis, plus au sérieux, mais non plus sensément, Montaigne-,

1. Rabelni.'î suppose que ce système d'éducation est appliqué an géant Gargantua dans sa jeunesse; mais il n'est pas difficile de voir dans ses théories un nouveau plan d'éducation, en désaccord avec les méthodes pratiquées de son temps, dans ces collèges que Montaigne appelait des « geôles de jeunesse captive ».

2. MoNTAiGNK (Io33-lo0i), moraUstc et philosophe sceptique du xvi" siècle, auteur des Essais.

Charron', l'école de Port-Royal- par endroits et parties, cette école chrétienne qui ne se savait pas si fort à cet égard dans la même voie que Rabelais, l'étrange précurseur ! Nous avons d'avance dans une vue et une gaieté de génie ce que Jean-Jacques étendra dans V Emile en le systématisant, et Bernardin de Saint-PieiTe dans ses Études de la nature en l'affadissant.

Ce plan d'éducation, que j'admire chez Rabelais, chez Montaigne, chez Charron et chez quelques-uns de leurs successeurs, avait une grande opportunité quand il s'agissait d'émanciper la jeunesse, de l'affranchir des méthodes serviles et accablantes et de ramener les esprits aux voies naturelles -^ On a pour réaliser ce programme, même après trois siècles, bien des progrès à faire encore. Toutefois, rappelons-nous bien que ces méthodes nouvelles et, avant tout, agréables, d'apprendre les sciences aux enfants moyennant un précepteur ou un gouverneur pour chacun, ne tiennent nul compte des difficultés inhérentes à l'éducation publique, et de celles qui dépendent de l'ordre de la société même'\ Dans celle-ci, en effet, et à mesure qu'on avance dans la vie, que de luttes et de peines n'a-t-on pas à supporter! Il n'est pas mal de s'y être accoutumé de longue main par l'éducation et qu'on ait à y sentir de bonne heure le poids des choses. Un philosophe du xviu" siècle, plus sensé que Jean-Jacques (Galiani), recommande deux points avant tout dans l'éducation : apprendre aux enfants à supporter l'injustice, leur apprendre à supporter l'ennui.

Mais Rabelais ne voulait que jeter à l'avance quelques idées

1. Chauuon (1341-1603), moraliste, disciple de Montaigne, dans son traité De la ■sagesse.

2. Port-Royal, cplèbre abbaye, dans la vallée de Chevreuse, près de Versailles. Au XVII' siècle, des hommes du monde, Lancki.ot, Le Maistuk, Aunaulu, etc., s'y retirèrent et s'y consacrèrent à l'éducation de la jeunesse. — Les solitaires de Port- Koyal adoptèrent les doctrines de Jansénius sur la Grâce, entrèrent en lutte contre les jésuites, et furent dispersés.

3. Abandonnées depuis que la scolastique régnait dans les écoles.

4. L'éducation proposée par Rahki.ais ne pourrait être donnée qu'à des enfants appartenant à des familles assez aisées pour étudier sous la direction d'un précepteur particulier.

de grand sens et d'à-propos dans un rire immense : ne lui en demandez pas davantage. Il y a de tout dans son livre, et cliaque admirateur peut se flatter d'y découvrir ce qui lui est le plus analogue à son propre esprit. Mais aussi il s'y voit assez de parties tout à fait comiques et franchement réjouissantes pour justifier son renom et sa gloire devant tous. Le reste est contestable, équivoque, sujet à controverse et à commentaire. Les lecteurs qui sont de bonne foi avoueront qu'ils ont peine à mordre à ces endroits-là et même à les entendre. Ce qui est incontestablement admirable, c'est la forme du langage, l'ampleur et la richesse des tours, le jet abondant et intarissable de la parole. Son français sans doute, malgré les moqueries qu'il fait des latinisants et des grécisants d'alors', est encore bien rempli et comme farci des langues anciennes; mais il l'est par une sorte de nourriture intérieure, sans que cela lui semble étranger, et tout, dans sa bouche, prend l'aisance du naturel, de la familiarité et du génie. [Causeries du lundi, t. III -.)

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