BOILEAU
Boileau, dans ses satires, dans ses épîtres, nous fait assister sans cesse au travail et aux délibérations de son esprit. Dès sa jeunesse il était ainsi : il y a dans la muse la plus jeune de Boileau quelque chose de quinteux, de difflcultueux et de chagrin. Elle n'a jamais eu le premier timbre ému de la jeunesse, elle a de bonne heure les cheveux gris, le sourcil gris;, en mûrissant cela lui sied, et à ce second âge elle paraîtra plus jeune que d'abord, car tout en elle s'accordera. Ce moment de maturité chez Boileau est aussi l'époque de son plus vif agrément. S'il a quelque damne, h proprement parler, c'est alors seulement, à cette époque des quatre premiers chants du Lutrin et de l'Épître à Racine'^.
I. Certains disciples de Ronsard, dont la Muse, en français, parlait grec et latin.
'2. lo vol. in-12; Garnier frères éditeurs, Paris. ■i. Épitre VII, sur ï'Utilitc des ennemis.
La muse de Boileau, aie bien voir, n'a jamais eu de la jeunesse que le courage et l'audace.
Il en i'allait beaucoup pour tetiter son entreprise. Il ne s'agissait de rien moins que de dire aux littérateurs les plus en vogue, aux académiciens les plus en possession du crédit : (< Vous êtes de mauvais auteurs, ou du moins des auteurs très mélangés. Vous écrivez au hasard; sur dix vers, sur vingt ou sur cent, vous n'en avez quelquefois qu'un ou deux de bons et qui se noient dans le mauvais goût, dans le style relâché et dans les fadeurs. )> L'œuvre de Boileau ce fut, non pas de revenir à Malherbe déjà bien lointain, mais de faire subir à la poésie française une réforme du même genre que celle que Pascal avait faite dans la prose. C'est de Pascal surtout et avant tout (]ue me parait relever Boileau*; on peut dire qu'il est né littérairement des Provinciales. Le dessein critique et poétique de lîoileau se défuiirait très bien en ces termes : amener et élever la poésie française, qui, sauf deux ou trois noms, allaita l'aventure et était en décadence, l'amener à ce niveau où les Provinciales avaient fixé la prose, et maintenir pourtant les limites exactes et les distinctions des deux genres. Pascal s'était moqué de la poésie et de ces oripeaux convenus, siècle d'or, merveille de 7ios jours, fatal laurier, bel astre : a Et on appellece jargon, disait-il -, beauté poétique! » Il s'agissait pour Boileau de rendre désormais la poésie respectable aux Pascals euxmêmes, et de n'y rien souffrir qu'un bon jugement réprouvât.
Qu'on se représente l'état précis de la poésie française au moment où il parut, et qu'on la prenne chez les meilleurs et chez les plus grands: Molière, avec son génie, rime à bride abattue-'; La Fontaine, avec son nonchaloir, laisse souvent tlolter les rênes, surtout dans sa première manière''-; le grand
1. « Les œuvres Je Boii.eau sont des dessins d'autrui, qu'il a coloriés usa ni;inière. " (Nisaiid.) — Mais le point essentiel était do savoir les colorier de manieieà attirer l'attention de ses contemporains. \!. Pascal, Pensées, art. VII, i.'j.
i. 11 y a là quelque exagération. Moi,it;nE avait donné en 1001 YEcote des inavis,et on leOi VÉcole des femmes, alors que Boii.kau, âgé de vingt-six ans, déliutait, et de tels ouvrages étaient déjà supérieurs.
\. Les six premiers livres des Fables sont-ils en elfet moins remarquables que les derniers ? La chose est au moins douteuse.
Corneille emporte son vers comme il peut et ne retouche j^'uère^ Voilà donc Boileau le premier qui applique au style ■de la poésie la méthode de Pascal :
Si j'écris quatre mots, j'en effacerai trois.
11 reprend la loi de Malherbe et la remet en vigueur; il '['étend et l'approprie à son siècle; il l'apprend à son jeune ami Racine, qui s'en passerait quelquefois sans cela; il la rappelle et l'inculque à La Fontaine déjà mûr, il obtient même que Molière, en ses plus accomplis ouvrages en vers, y pense ■désormais à deux fois. Boileau comprit et fit comprendre à •ses amis que « des vers admirables n'autorisaient point à négliger ceux qui les devaient environner )>. Telle est son œuvre littéraire dans sa vraie définition-.
{Causeries du lundi, t. YI^.)