BERNARD DE QUATRE BARDES
«. Il est mort comme un saint! « Ces mots étaient clans la bouche de tous ceux qui avaient assisté à ses derniers moments : et qui sont ceux qui n'y ont pas assisté? Tout ce qu'il y avait de grand et de noble dans Rome accourait à la chambre de Bernard blessé, jusqu'au moment où les médecins défendirent toutes les visites, exceptées celles des parents et des prêtres. Chacun, en se communiquant la pénible nouvelle, parlait de sa valeur, de sa naissance, de ses vertus, de toutes ses hautes qualités; mais la conclusion était toujours la même : « Il est mort comme un saint! » Le Saint-Père donnait une sorte d'authenticité à ces derniers mots, en prononçant ces paroles mémorables : " Bernard de Quatrebarbes est un saint dans le ciel! »
Comment donc un jeune homme de vingt-sept ans, qui avait passé les plus belles années de sa vie sous les armes, était-il parvenu à se faire une si excellente et si haute réputation? Un de ses directeurs spirituels avait, huit ou dix ans avant l'époque de sa mort, prédit l'avenir du jeune homme, qui, se trouvant alors à l'école polytechnique de Paris, avait laissé entrevoir à ce religieux, qui dirigeait sa conscience, toute la sublime profondeur de sa belle âme, dans laquelle il avait su trouver les perles inestimables du plus beau des trésors : « Bernard, avait-il dit un jour, est un saint jeune homme, et il restera toujours le même, partout où la Providence le conduira. >-
Dans un âge encore plus tendre que celui de sa dix-huitième ou dix-neuvième année, ses condisciples du collège de Saint-François , à Vannes ,
CROISES, in.
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avaient choisi Bernard, pour lui conférer le litre do préfet de la congrégation de la Sainte Vierge; c'était là une bien petite préférence aux yeux du monde, mais elle ne semblera point telle à ceux qui savent avec quelle finesse de coup-d'œil les adolescents savent découvrir le mérite de leurs camarades, lorsqu'il s'agit de voter en leur faveur. Bernard, en effet, réunissait toutes les qualités, par lesquelles on obtient la faveur sans blesser la justice : intelligence élevée et franchise de caractère, unies à une affectueuse gaité, mais toujours disposé à faire généreusement son devoir. De là, un constant succès dans ses études, dans celles des mathématiques, et dans la sévère observance des règlements, ce qui le faisait remarquer parmi les jeunes gens; il avait une conduite des plus régulières. La bonté de son âme se montrait constamment dans ses entretiens et dans la sérénité permanente de son front. Il était tellement ennemi du moindre relâchement dans les mœurs, que sa présence suffisait pour retenir ceux de ses camarades qui auraient pu avoir besoin d'une telle répression. Pendant son séjour à Rome (nous l'apprenons d'un gentilhomme de ses amis), dans les réunions des officiers, où, pourtant, qn n'entendait jamais de propos licencieux, M. de Quatrebarbes faisait connaître librement son mécontentement, à l'ombre seule d'une conversation qui eût tant soit peu tenu de la licence.
Nous ne connaîtrions point les secrètes tendresses de sa dévotion, si, dans une lettre qu'il écrivit, il n'en avait pas lui-même laissé percer un éclair. Cette lettre, il l'avait écrite à seize ans, à un ami
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de cœur qui l'accompagna plus tard à la croisade, et y versa généreusement son sang. " Mon cher Ivon, je suis joj^eux et tellement joyeux qu'il me faut partager ma joie avec mes amis. Lorsque tu recevras cette lettre, je serai congréganiste : c'est demain que je dois être consacré. Quel bonheur! je serai enfin, et pour toujours, consacré comme enfant de Marie. Je ne t'oublierai pas, crois-le bien, au pied de l'autel de la Sainte Vierge. Il y avait bien longtemps que je désirais, que je demandais cette grâce. Enfin, la Vierge daigne ra'accepter; j'espère qu'elle me protégera toujours, qu'elle m'accordera la grâce de ne jamais l'abandonner. "
Nous nous tromperions bien , si ces paroles n'étaient pas l'expression d'un cœur d'ange. C'est, en effet, dans ces poitrines, qui ne sont ouvertes qu'aux impulsions de la vertu, que le germe des fortes pensées s'attache et pousse sans jamais se flétrir. De là vient l'amour que ces êtres si parfaitement doués éprouvent constamment, pour les causes saintes et sublimes et pour les résolutions magnanimes, et ces hommes de fer savent bien combattre et mourir mieux encore. Bernard s'attacha de cet ardent amour aux armes de la sainte Eglise, lorsqu'il les vit vaincues et dispersées sur le champ de bataille de Castelfidardo; il courut s'inscrire aux rôles des croisés, au moment où La Moricière, leur héroïque chef, en quittait le commandement, voyant son épée brisée dans sa main. Nous avons déjà parlé de la vocation de Bernard'. A cette époque, pourtant, le tout jeune
(1) Voir les chapitres ix et xvi, qui se trouvent au [ireiiiier volume des Croisés de saint Pierre.