‹ Les croisés de Saint PierreChapitre 13 sur 32 · BERNARD DE Q U A TUE BARBES · texte numérisé non relu

BERNARD DE Q U A TUE BARBES

plus évidentes; il parlait leur langue aussi correctement qu'un Romain ; on l'aimait comme un père, on lui obéissait comme on aurait obéi à un général en chef; enfin, on le vénérait comme on vénère un ami du Seigneur. Il n'y avait, parmi ses artilleurs, qu'une seule opinion (nous le tenons de leur propre bouche;) celte opinion était que leur lieutenant était simultanément un saint gentilhomme et un terrible soldat. La bonté de sa vie brillait à leurs yeux sous les formes quotidiennes d'un noble désintéressement, d'une modestie et d'une charité des plus chrétiennes. Ils avaient deviné la fierté mariialo de son âme, dans la patience avec laquelle Quatrebarbes avait attendu sous les armes, pendant sept années consécutives , l'heureux moment de s'en servir pour Pie IX, sans autre ambition que celle de se battre. Mais cette ambition chevaleresque leur apparut bien plus manife:>teau moment de l'épreuve suprême. Bernard s'obstina, à Nerola, à traîner son canon, en dépit de cent obstacles, et ses artilleurs, avec lui, partagèrent la plupart des dangers, mais aussi la victoire. A la station de. Corèse, il coupa la voie ferrée, presqu'en vue de l'ennemi, avec une témérité sans égale. A Monte-Rotondo, pour encourager ses hommes, il les précédait toujours devant son canon, et, avant de les appeler à la besogne, il avait grand soin de choisir l'emplacement et de pointer sa pièce avec précision; après avoir reçu une première blessure, il répondit à ceux qui le suppliaient de se retirer : « D'abord, au canon; quant à la main, nous verrons après. »

11 ne consentit à se retirer, que lorsque ses blés-

204 BERNARD DE QU ATREB ARBES.

sures multipliées, les spasmes atroces qu'il en ressentait et le sang qui en découlait, firent vaciller ses pas. Pendant que les chirurgiens pansaient ses plaies, il applaudissait au retentissement de chacun des coups tirés par ses camarades.

Ce n'était pas l'ardeur de la jeunesse qui réveillait dans le cœur de Bernard ce terrible amour de bataille, ce n'était point non plus le désir des louanges, ni le mépris insensé du danger ; mais c'était la ferme détermination de prodiguer sa vie, si c'était nécessaire, pour la grande cause à laquelle il s'était consacré. Ce courage était divinement logique, et il avait été semé dans son cœur par cette parole de Jésus-Christ : Ne craignez point cehd qui peut (lier votre corps, car il ne peut tuer votre âme. En effet, écrivant à sa mère, lorsqu'il était en vue de Nerola, il ne donnait d'autre consolation aux tourments maternels, que celle-ci : « Ne vous tourmentez pas pour moi : je me suis confessé et j'ai communié la veille de mon départ. ..

Dans la journée de la dernière bataille, au moment où il entendit sonner la trompette d'appel, il demanda à l'aumônier l'absolution in articula mortis; sous ce dernier bouclier, il s'élança résolument dans la lutte, avec une telle bravoure, qu'un grand maître on fait de courage reconnaissait en lui la bravoure la plus grande qu'il eût jamais connue. Nous l'appellerons la bravoure du croisse : le croisé ne saurait en avoir d'autre.

Mais la période la plus brillante de la vie militaire de Quatrebarbes ne fut pas le combat; ce fut sa captivité, ce fut sa dernière maladie. Sur ces deux

Page 1