‹ Les croisés de Saint PierreChapitre 16 sur 32 · BERNARD DE QUATREBARBES · texte numérisé non relu

BERNARD DE QUATREBARBES

mais donner un bras à la scie du eliiriirgien, et rester manchot pour le reste de ses jours, cela lui paraissait devoir être un terrible malheur : il ne pouvait supporter la pensée d'être obligé de déposer l'épée du croisé.

— Je n\y consentirai jamais, répondit-il à son père, forcé de lui annoncer celte cruelle décision des médecins; je ne pourrais plus monter à cheval!

Toutefois, ai^rùs un court moment de réflexion, le pauvre jeune homme comprit qu'il devait accepter, sans se plaindre, l'accomplissement des décrets de Dieu. Le Père de Gerlache en donna la nouvelle au Saiut-Pèie. Pie IX s'agenouilla, pria, pleura, et ordonna au pieux messager de porter au pauvre patient sa bénédiction spéciale. Le marquis de Quatrebarbes assistait à la cruelle amputation, et priait! En cela, le désir de Bernard s'accomplissait :

« J'offre tous les jours mes souffrances à Dieu, pour que tous les miens le servent avec une constante fidélité et soient, en toute circonstance, les dignes défenseurs de la sainte Eglise. »

Le malade, après la perte de son bras, s'aperçut, qu'au lieu de la guérison, c'était la mort qui s'approchait à grands pas; sans la moindre peine, sans l'ombre d'un regret, il consacra ses derniers jours à l'amour du ciel et à la tendresse pour sa famille. On dit quelquefois que la vie des camps fait oublier, ou affaiblit les affections pour les parents. Il en est tout autrement : aucune autre profession, plus que celle du militaire, ne fournit si grand nombre de cœurs ouverts aux plus doux sentiments do la famille. Lorsque Bernard de Quatrebarbes suspcn-'

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dait, pour un instant, la pensée des choses du ciel, il n'éprouvait d'autre consolation que celle d'entendre parler de ses bien-aimés.

— Parle-moi de notre mère, répétait-il souvent à sa sœur, parle-moi de nos frères et de nos sœurs qui sont restés en France....

Il passait en revue toute sa parenté, éprouvant du plaisir à entendre énumérer les plus petites particularités la concernant; mais bientôt il revenait à ses méditations pieuses, et il confondait Dieu et les siens dans un même sentiment de vive et pure affection. Son plus doux soulagement, au milieu de ses souffrances atroces, était de prier avec son père, ses cousins, sa sœur et la sœur de Charité, sa cousine, comme prierait un enfant auquel sa mère ferait répéter sa première oraison. Combien la suavité de tels sentiments s'harmonise admirablement avec la bravoure indomptée de ce fier jeune homme 1 Chez lui, le lion et l'agneau se succédaient tour à tour. L'histoire nous montre ainsi, sur son lit de mort, le saint roi Louis de France, lui, la plus terrible épée de son siècle!

Mais rien ne saurait égaler les douces manifestations de la piété religieuse, filiale et fraternelle avec laquelle Bernard se prépara à recevoir les derniers sacrements. Il demanda lui-même le Pain des forts :

— J'en ai le plus vif désir, dit-il; je sens bien que j'en suis indigne, mais j'en ai un si grand besoin!

Monseigneur Daniel lui ayant répondu qu'il lui donnerait la Sainte Communion en Viatique, il se tourna vers sa sœur ;

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— Herminie, prie pour moi : demain, je recevrai mon Dieu, et je n'ai plus la force de prier.

Il essaya pourtant de dire, une fois encore, avec elle son chapelet, mais la voix lui manquait. Le -soir, il la pria de lui lire lentement quelques chapitres de rimitation de Jésus-Christ, sur l'Eucharistie et sur la résignation à la volonté divine. Sortant des lèvres de sa soeur, les paroles du saint livre descendaient dans le cœur de Bernard, comme un baume de suprême consolation :

— Lis encore un peu, lui disait-il : ce que tu lis est justement ce qu'il me faut... encore un peu.

Plus tard, il la priait ainsi :

— Ne me quitte pas, entends-tu ; causons un peu de maman et de Mariette, ma filleule, que j'aime tant, du petit Joson, de Louis, de —

Les noms de tous les siens montaient ainsi de son cœur à ses lèvres ; puis, il s'interrompit :

— Sionnière, chère demeure ! moi qui ne désirais autre chose que la vie de famille, j'en suis pour toujours éloigné! Si j'y revenais, hélas! je n'y retrouverais pas tout mon monde. De quelle manière le Seigneur me visite, mais non, non; je ne me plains pas : il est infiniment bon, et il nous aime d'un amour divin; il dispose tout pour notre plus grand bien. Même ce que nous ne comprenons pas, ce qui nous semble bien amer, n'arrive que pour notre salut. Je le sais, je le sens, je veux tout ce que Dieu veut de moi, et je m'abandonne entièrement à lui.... Si, du moins, je savais ne pas me plaindre! Je me console , en pensant que notre Seigneur Jésus-Christ lui-même disait à son Père : Que ce

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calice nie soit épargné, si c'est possible.... Mais jeprouve beaucoup de fatigue en parlant; reste, ma sœur, reste à mon clievet... regarde-moi : cela me fera du bien.

Le lendemain, dans la matinée, il reçut la visite dernière de son Dieu, avec toute la sérénité, toute la ferveur d'un ange. Il passa la journée tout entière entre ses cruelles douleurs et les saintes affections; et, cette nuit-là, il rendit à son Créateur son âme pure, presque sans agonie. Un télégramme de son père annonçait la triste nouvelle à la marquise de Quairebarbes, en trois mots, dignes d'elle et de lui, dignes de leur enfant, dignes des premiers chrétiens : " Bernard en pcondis. »

Les honneurs que Ton rendit à Rome au défunt, furent extraordinaires et surpassèrent de beaucoup ceux que l'on accorde habituellement à un lieutenant d'artillerie. Le ministre des armes, les officiers supérieurs, ses cam.arades, une députation de l'armée française, des prélats, la noblesse romaine et celle des autres nations y assistèrent; cette nombreuse ef distinguée affluence voulait, par son concours, honorer en lui la mémoire de l'un des plus illustres croisés. Le ministre écrivit à l'oncle de Bernard, qui avait été son frère d'armes, dans la guerre de 1860, et lui donna des détails, que la maison Quatrebarbes conservera précieusement, parmi les plus honorables diplômes de son ancienne noblesse. « Rome, 25 novembre 1867.

» Mon cher Comte, je suis de retour des funérailles de Quatrebarbes; en sortant de cette si douloureuse cérémonie, mon cœur me porte h vous

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