‹ Les croisés de Saint PierreChapitre 17 sur 32 · BERNARD DE Q U ATRED A RD ES · texte numérisé non relu

BERNARD DE Q U ATRED A RD ES

écrire de suite ces doux mots, et à vous serrer la main avec une nouvelle affection. Vous pleurez un fils adoptif, sur la tète duquel s'étaient réunies vos plus chères tendresses. Le Saint-Père vient de perdre en lui l'un de ses plus zélés serviteurs, et l'un des officiers les plus aimés et les mieux appréciés ; nous, soldats, nous y perdons un excellent ami et un vaillant frère d'armes. Vous savez, du reste, qu'il est tombé en héros, et qu'il est mort comme un saint.

" Lorsque Dieu rappelle auprès de lui des hommes aussi précieux, aussi utiles que le fut Bernard de Quatrebarbes, c'est une preuve que ces hommes sont mûrs pour le ciel. Quant à vous, Mon Cher Comte, qui avez, pendant toute votre vie, mis à la tète de chacune de vos pensées le triomphe de la sainte Eglise, oui, vous avez le cœur brisé de douleur, mais en même temps vous avez un grand motif d'un juste orgueil, voyant jusqu'à quel point votre noble famille a concouru à ce triomphe.

» Par sa vie et par sa mort, Bernard de Quatrebarbes sera à jamais compté parmi les champions les plus vénérés, les plus splendides de la plus belle de toutes les causes. Voilà la seule pensée qui soit apte à tempérer, à adoucir votre irréparable perte.

.. Madame Kanzier partage avec moi , Cher Comte, et sent vivement toute votre affliction. Offrez, je vous prie, en son nom et au mien, ces sentiments sincères à madame la comtesse de Quatrebarbes; croyez-moi, plus que jamais,

» Votre tout dévoué, » Kanzler. »

On ne saurait décrire en peu de mots la gloire

BERNAKU DE Q U ATREB A RB ES. 213

lies funérailles que sa pairie fu au croisé défunt, lorsque son père y rapporta la dépouille mortelle. Non-seulement toute sa nombreuse parenté, mais aussi les populations entières y accouraient de trèsloin; et la foule respectueuse saluait, avec le lugubre son des cloches, ie passage du char funèbre. Tant que le corps resta exposé dans l'oratoire du château, la famille assista tous les jours au sacrifiée expiatoire, et s'assit à la Sainte-Table; la foule y accourait, bien plus pour le prier que pour prier pour lui. Aux dernières ohseques, la foule se rangea autour de la petite paroisse, pour laisser la place libre à la parenté des Quatrebarbes, aux amis et à la noblesse bretonne du Maine et de l'Anjou, accourue de tous les côtés. Les armoiries du Saint-Pcre et celles du défunt, qui portent pour devise, plus resplendissantes de vérité que jamais : In altis non deficio, brillaient réunies sous les ornements funèbres; i'épée, les épauleites et l'uniforme du lieutenant d'artillerie étaient posés sur le cercueil, et cet uniforme était doublement embelli par les traces des blessures et par les insignes de l'ordre Pian. Pic IX voulut que cette décoration vînt, par la suite, orner la poitrine du père de Bernard ; certes, personne ne pouvait, mieux que ce père, représenter le défunt qu'il avait lui-même guidé sur la voie des grandes vertus, en lui en donnant l'exemple. Un groupe assez nombreux de vétérans de la croisade entourait le catafalque, et le cousin de Bernard, Ivon de Quatrebarbes, portant l'uniforme du zouave, décoré de l'ordre Pian, à son retour de Meniana, était là, le bras en écharpe. Un peu plus loin, on voyait A

214 lîERNARD DE Q U A T H E B ARBES.

genoux, son pore le marquis, entouré de plusieurs autres parents , pleurer et prier avec réï^ignation ; tous ces noms-là étaient et resteront à jamais honorés dans les fastes de la sainte Eglise. L'évêque de Laval, Monseigneur Wicart, ajouta une grande solennité en faisant retentir sa voix éloquente, dans cette triste cérémonie; celte voix émue prononça, au milieu des larmes de tout l'auditoire, non pas les louanges d'un mort, mais bien la glorification d'un martyr. Disons, en peu de mots, pour conclure, que la vie, la mort, les funérailles de Bernard furent la continuation du triomphe de la croisade de Saint- Pierre.

Dors en paix, soldat pieux, noble exemple des soldats de la Religion. Ta flamme sacrée ne s'est pas éteinte avec toi, et ton épée ne dort pas pour toujours dans son fourreau! « La voix du sacrifice possède une éloquence qui lui est propre et qui gagne les coeurs : la mort de Bernard de Qualrebarbes, qui ofi'ril en sacrifice à Dieu, sa jeunesse, sa forlune, les plaisirs de ce monde, la vie tranquille du fojer, toutes les joies de la famille, pour courir à la défense delà vérité, de la vertu, de l'Eglise; cette belle mort réveillera l'âme assoupie de plus d'un jeune chevalier. Bernard fut un martyr; il deviendra un apôtre ^ »

JNous terminons les mémoires des événements do

(1) Lettre de Mgr Jaoquemet, évêque de Nantes. Nous avons tiré cette partioularité, ainsi que les autres, de plusieurs relations, qui nous ont été spécialement adressées, des actes, des archives et des nécrologies publiés par Let^Uier, par Du Reau, par Bononcini et par M. de "Walincourt, dans le livre des HJros de Mentana.

Monte-Rotondo par ces quelques mots bien dus aux morts illustres, et nous nous apprêtons à traiter des dernières scènes historiques do Montana .

LXXXVI. — LA GARNISON DE ROME, PENDANT LES ÉVÉNEMENTS DE MONTE-ROTONDO. LA COMPAGNIE DUROSTU ET LA COLONNE ALLET.

Tandis qu'à Monte-Rotondo, trois cents braves ,, arrêtaient rimpéluosilé du torrent garibaldien, leur Il lutte était ignorée à Rome; et, quand même elle y eût été connue, Rome n'avait pas assez de forces pour attaquer une armée de dix mille hommes environ, campée sur un terrain des plus avantageux ; si on avait tenté de le faire, c'eût probablement été un horrible malheur pour l'intérieur de la ville sainte. Nous avons déjà dit un mot à ce sujet; nous reste à relater quelques faits à l'appui de cette assertion. Notre récit fera parfaitement connaître jusqu'à quel point un zèle immodéré aveugla certains détracteurs des commandants pontificaux, et prouver bien évidemment que ces détracteurs ont écrit au hasard et sans avoir de donnée certaine sur les événements^; nous exposerons et démontrerons clairement à quel point la plus mauvaise volonté a rendu stupidement

(1) La politique de résistance à Rome, p. 22-2-4. Cet opuscule a été réfuté pur la Civillà Cattolica, avec des documents à l'appui, (l;ins sa livraison 433.

menteur le poétique historiographe Joseph Guerzoni, député au parlement florentin et, pendant ces jours-là, caporal des sicaires dans l'intérieur de Rome.

Qu'on nous accorde, pour donner une preuve do la loyauté des soi-disant historiens garibaldiens, la permission d'énuraérer les faussetés que ce digne homme (et il est au nombre des grands hommes!) résume en quelques lignes. « Vers 11 heures, {et d'une), le même jour (26 octobre), une colonne de pontificaux, forte de 2000 hommes environ, {et de deux), de toutes armes, zouaves, Antibois, {et de trois), chasseurs étrangers, un demi-escadron de dragons et une demi-section d'artillerie, {et de quatre), tout à leur aise et avec la plus grande placidité, sortait de la porte Pie, pour aller au secours {et de cinq, la consigne disait: Reprendre,) des défenseurs de Monte-Rotondo ; elle arrivait, vers les 4 heures de l'après-midi, {et de six), près de la station. Là, les avant-postes de Saloraone {et de sept : bien avant cela le canon avait fait des siennes) accueillirent à coups de fusil la tête de la colonne ; voyant alors que tout était fini, là-haut à Monte-Rotondo, avec un grand désordre, comme si elle revenait d'une àérowie,^ {et de huit), nous-même nous en avons été le témoin oculaire, {et de neuf, peut-être), elle rentra le lendemain à Rome. Aucun secours n'est jamais arrivé de Pise plus tard. Chose inouïe, et qui suffirait à elle seule pour donner une idée des têtes qui composaient l'état-major de l'armée pontificale. "

A ces perfides mensonges, opposons maintenant

la pure vérité hisioriiiuo. A Rome, les heures s'écoulaicni dans la plus anxieuse agitation , pendant le oonflii de Monte-Rotondo : chnque signe télégr;iphique apportait une incertitude nouvelle, soit politique, soit militaire, soit complexe. Depuis quelque temps déjà, on savait que de nomltreux batailloas garibaldiens s'étaient amassés le long de la limite Sabine^; des lettres et des avis multipliés avaient fait connaître l'approche de plusieurs bandes, à }.Iontc-Rotondo2; mais on ne pouvait avoir aucun renseignement précis ni sur le nombre d(^ ces bandes, ni les intentions pratiques de ces bataillons. Les chefs des bandes réglaient leurs mouvements par des expédients subits, bitn plus que selon l'ordonnance d'une guerre régulière; par surcroit, les passages étaient pris et les communications interceptées. Dix-neuf heures après l'invasion de la station prés de Monte-Rotondo, opérée [lar les garibaldiens, le colonel de Charette, lieutenant de la province, était obligé de demander à Rome des nouvelles de Monte-Rotondo, ne pouvant pas, de Tivoli oîi il en était presque en vue, reconnaître si la ville était investie^. Il est vrai que ses éclaireurs revenaient 15 minutes après, et que la gendarmerie lélégraphiait au ministre : « Je sais de lionne source que six mille garibaldiens environ sont à Scandriglia avec les

(1) Dépêches de Rome au Nonce, à Paris, pendant cjs jours-là ; il y a même, dans le Livre jaune, une dépêche de M de Moustier ù M. de la Villestreux, en date du 22 octobre, qui parait las citer.

(2) Documents manuscrits des archives, 23 et 25 octobre, et beau coup d'autres écrits.

(3) Télégr. du 21 octobre, 4 heures 20 minutes. Ibidum.

CROlStS. 111. 10

deux fils de Garibaldi, et que pour domain (25 octobre) est décidée la marche sur Rome'. «

Cet avis , malgré son importance , n'apprenait rien sur la situation de Monte-Rotondo. L'ennemi, qui campait à Scandriglia , marcherait-il par la vallée du Tibre ou par celle du Teverone? irait-il sur Monte-Rotondo ou sur Tivoli? Ces deux chemins semblaient être également faciles, et, des deux côtés, on avait reçu des indices positifs; peut-être aussi que l'ennemi (que l'on supposait devoir être bien guidé) arriverait-il des deux côtés à la fois, évitant Monte-Rotondo et Tivoli, qui sont toutes deux des places de garnison, et tomberait à l'improviste sur la capitale^. On pensait donc qu'il eût été de la plus grande imprudence de détacher de Rome la seule force mobile qui lui restât, composée d'environ cinq mille combattants , pour faire la chasse à un ennemi qu'il n'était pas possible de traquer.

Pour arrêter tout mouvement, on conservait encore l'espiùr que le gouvernement italien ne rappellerait pas ce jour-là même les bandes en les faisant rétrograder. Quelque horde de forcenés, pensaiton à Rome, se jettera à travers champs, et tombera sous les baïonnettes de nos troupes légères; mais qu'une armée de plusieurs milliers de combattants se décide à passer la frontière par bataillons rangés,

(1) Télégramme du capitaine Amorosetti, de 4 heures 45 minutes de l'après-midi. Docum. man. des archives, 23 et 25 oct.

(2) Différents actes et télégrammes, dans les documents manuscrits des archives des 23 et 24 octobre ; rapport généial, du chef do la lieutenance do Tivoli. Ibidem, 28 octobre.

cola paraîtrait une déloyauté tellement flagrante que le roi ne voudra pas la laisser commettre. Cet espoir, que nous appellerons décevant, provenait de la connaissance qu'on avait des renseignements précis et minutieux donnés à son gouvernement par le ministre français résidant à Rome, et que ce gouvernement imposait tout haut à Florence : faire cesser l'invasion ou rompre décidément en visière avec la France. •• L'Italie a pris envers nous (télégraphiait le ministre de Moustier) des engagements solennels ; veut-ello les respecter^?

C'est ainsi que, depuis plusieurs jours, des traités s'échangeaient entre Paris et Florence. Sous la terreur de menaces si rigoureuses, le roi de Sardaigne se démenait pour former un conseil de ministres qui fût moins disposé à provoquer les baïonnettes françaises, et portait les yeux, sur les Cialdini, les Menabrea et sur d'autres individus de la môme trempe, se pliant aisément aux ordres impériaux. Dans ce fait, on semblait devoir reconnaître un commencement de retour aux saines idées. Les bataillons royaux se retiraient de toute la frontière ; et, à Rome, on ne pouvait croire que la perfidie put aller jusqu'à simuler une retraite, pour pousser en mémo temps avec plus de fureur, en avant, les bataillons garibaldiens, pour marcher parallèlement avec eux, selon l'expression du ministre français^. Par confiéquent, le capitaine général Kanzler, pendant toute

(1) T6légramm« du 25, dans lo Livre jaune.

(2) Voir les dépêches de ces jours-là, échangées entre la France et l'Italie, dans le Livre vert italien, et dans le I^re jaune français.

cette journée du 24, maintint l'ordre donné aux commandants de soutenir énergiijuement l'attaque des bandes, à quelque prix qice ce fût, car on n'avait pas à craindre l'invasion royale; mais, qu'en ce cas, ils n'eussent pas à se laisser écraser par le nombre, mais à se replier immédiatement sur la ville sainte qui était l'unique point de mire des hordes amassées '.

Dans la journée du 25, tandis que l'attaque de Monte-RotonJo était déjà commencée, la nouvelle de la veille prenait plus de consistance ; cette nouvelle annonçait que tous les efforts ennemis se concentraient directement contre Rome^. Le dessein de l'état-major garibaldien fut véritablement celui-là : il ne s'en départit pour un moment, en s'arrêtant à Monte-Rotondo, que pour satisfaire la vanité de Garibaldi, qui voulait en attaquer la garnison en passant. Il arrivait au général Kanzier des télégrammes et des avis qui parlaient, tantôt de 4,000 chemises rouges, tantôt de 6,000, tantôt aussi de 10,000 déjà en marche, venant de la frontière de Corêse^. Vilerbe était en même temps attaquée par les bandes d'Acerbi; le colonel Azzanesi, quoique victorieux, ne pouvait dégarnir sa lieutenance pour aller au secours de la capitale. Frosinone, tracassée par JNicotera, en était réduite à une poignée de défenseurs, et ne demandait d'autre renfort que celui d'une compagnie; malgré tout, et plus encore malgré lui, le

(1) Plusieurs télégrair.mes du 24, contenus dans les documents manuscrits des archives.

(2) Télégramnie de M. de Charette, du 25 octobre, 8 heures 45 minutes du mati* Ibidem.

(3) Télégrammes et divers actes du 25 octobre. Ibidem.

ministre se voyait obligé de répondre à ce lieutenant, qui était le général de Coiirten : " Concentrez vo^ forces. Je ne puis détacher personne de Rome, où l'on attend GaribalJi avec le gros de ses troupes ^ »

Loin de pouvoir secourir Monte-Rotondo, enveloppé peut-être (on ne le savait pas positivement) par l'invasion des hordes, on était obligé de renforcer la garnison de Rome, en y concentrant les diverses troupes destinées aux provinces. A cet effet, le capitaine général télégraphiait à M. de Charelte, à Tivoli : « A peine serez-vous sûr que les garibaldiens marchent sur Rome, suivez-les pour les attaquer aux épaules. Je doute toutefois qu'ils aient tant d'audace^. "

M. de Charette répondait : « Je pensais qu'il fallait marcher sur Rome; mais je ne crois pas non plus à tant d'audace^. » M. de Charelte, lui aussi, ignorait le sort de Monte-Rotondo, à trois heures de l'après-midi! Il ne vit revenir ses éclaireurs qu'à la nuit tombante, et il les avait attendus avec la plus vive impatience; ils ne rapportaient pas de nouvelles certaines, mais seulement des on dit recueillis dans les villages, sur l'attaque de Monte-Rotondo. Déjà M. de Charette s'apprêtait à voler au secours de la place avec toute sa garnison, lorsque des ordres de Rome l'arrêtèrent^. Dans la capitale, on comptait sur les troupes de M. de Charette, au cas oîi l'armée garibaldienne débordât par la voie de Tivoli, ou

(1) Télégramme du 25, vers midi. Docum, manusc. des archives.

(2) Télégramme du même jour, à midi. Ibidem.

(3) Télégramme du même jour, à 3 h. <0 min. du soir. Ibidem.

(4) Télégramme du même jour, à 6 h. 45 min. du soir. Ibidem.

qu'elle pénétrât dans Rome par d'autres cliemins. Dans l'intervalle, le général Kanzler, ne voyant pas arriver les garibaldiens , conjecturait qu'ils auraient bien pu s'arrêter, pour escarmoucher contre Monte-Rotondo , et pensait à expédier une forte colonne contre l'ennemi. Mais, dans cette circonstance, la bonne volonté se brisa contre l'écueil de l'impossibilité. Les troupes étaient, depuis plusieurs jours, affaiblies par un service excessif, nourries au hasard et fort mal reposées, elles avaient besoin d'un jour tout au moins de trêve, avant de s'aventurer dans une expédition éloignée et difficile. En même temps, la tranquillité de Rome pouvait être compromise d'une heure à T'autre : l'émeute des 22 et 23 couvait encore sourdement ; en éloignant de la ville le tiers de sa garnison, on eût évidemment fomenté les mauvaises intentions des émeutiers. On sentait dans l'air une sorte d'envie d'une reprise imminente du soulèvement, et cette reprise était une menace dans les journaux, un pressentiment de la police, un motif ai crainte pour les citoyens; dès le malin de ce jour, on faisait imprimer le décret de l'étal de siège. Ce décret n'était pas encore affiché que déjà la révolte éclatait dans la manufacture Aiani. Malheur fût advenu à Rome, si le nerf de la garnison en était sorti pour entrer en campagne. Cette éventualité était désirée et prévue dans les cavernes de la garibalderie, et en même temps concertée entre les sicaires de l'intérieur et les bandits du dehors.

Malgré cela, le bruit du mousquet était à peine éteint, dans le Transtévère que le ministre se pré.ocoupait déjà des dangers que Monte-Rotondo pouvait

courir, et qu'il envoyait un aide-de-camp à Tivoli, pour on réclamer des nouvelles, car on avait, pendant toute la journée, vainement employé divers expédients pour en obtenir.

De Rome : « Quelles nouvelles des bandes de brigands? "

De Tivoli, le colonel de Charetle : « On dit qu'à Monie-Rotondo a eu lieu un sérieux conflit ; mais on en ignore les particularités, puisque les messagers ne sont pas arrivés jusque-là. De Monticelli {placé entre Tivoli et Monte-Rotondo), on a entendu le canon ; les garibaldiens y avaient envoyé chercher des médicaments. "

De Rome : « A quelle heure a-t-on commencé à entendre le bruit des coups de feu? «

De Tivoli : « On dit que c'est dans la matinée, un peu avant midi. "

De Rome : « Sait-on combien de temps le feu a duré? »

De Tivoli : « Pendant six heures environ. ^

De Rome : « Pour juger de l'issue du combat, quel est l'aspect de la population? »

De Tivoli : " Partout des propos en l'air. Personne ne bouge. »

De Rome : « Lorsque vous aurez des nouvelles, veuillez bien les communiquer de suite à M. le ministre ^ »

Décidé à avoir le cœur net sur l'issue du conflit, le ministre, qui, pour la première fois, en avait presque acquis la certitude, choisit la septième corn-

(1) Télégr. du 25, 8 h. 15 min. do l'après midi. Doc. man., etc.

pagnie de la légion fi-anco-romaine, commandée par le capitaine Durostu, et lui donne cette consigne : explorer Monle-Rotondo, aller à son secours, si la chose est possible, et, de toute façon, en donner les nouvelles les plus certaines. La compagnie partit an milieu do la nuit du 25 au 26 ; elle n'était composée que de cini]uante-huit hommes, mais ils éiaient tous expérimentés, méprisant tcniérairemeni le danger et dignement conduits. Ils se formèrent comme eût pu le faire une armée entière, qui traverserait un pa ys ennemi : l'avant-garde et les éelaireurs sous les ordres du sou.s lieutenant Napoletti, l'arrière-garde sous ceux du lieutenant Audren de Kerdrel, et le corps de bataille sous ceux du commanlant. Au passage du Teverone, la colonne fut avertie que les garibaldiens venaient à sa rencontre par le même chemin. « Combien sont-ils? » demanda-t-on au passant qui leur avait donné cette annonce.

Celui-ci n'en savait pas davantage ; on poussa donc jusqu'à Four-Neuf. Là, on apprit que la première avant-garde de l'ennemi se composait de trois cents hommes ; les nôtres quittèrent la route directe, et passant à travers champs, ils arrivèrent en vue de Monte-Rotondo au point du jour. On entendit et l'on vit le feu roulant ; personne ne put se faire une juste idée des forces garibaldiennes, et on les évalua à un millier de combattants, tout au plus. Espérant que les assiégés, après avoir entendu la fusillade de secours, feraient une sortie, les nôtres tournèrent les positions par le chemin le plus long, et se présentèrent enfin sur l'élévation que Garibaldi avait occupée la veille, près de la chapelle de Saint-Louis.

Il était alors neuf heures du malin, et venait de se foire la reddition du château.

M. Napolelti, à la tête d'un groupe do soldats, s'élance en tirailleur, à cent pas de la porto Romaine, où il est arrêté par le feu qui partait des maisons : deux légionnaires tombent blessés; ce sont Angelinl et Dupuy Lamothe, blessés à mort. La mêlée était engagée, et les pontificaux, abrités derrière une muraille, travaillaient l'ennemi, attendant le gros de la compagnie. Ce faible assaut suffit pour mettre en déroute l'armée garibaldienne : on sonnait aux armes, ei ce cri terrible retentissait : « Les zouaves, les zouaves ! "

On renforçait les postes, on se barricadait dans les maisons, on braquait les fusils par les fenêtres. Garibaldi, revenant alors à la place d'armes, envoyait les compagnies les plus rapprochées hors la porte Romaine. Aucun capitaine n'osa cependant se mesurer avec nous; raajs lorsqu'ils eurent, pour ainsi dire, compté leurs agresseurs, les garibaldiens, changeant d'avis, les invitèrent à s'avancer. Ils espéraient les faire prisonniers ; et déjà un da leurs majors s'approchait, pour les sommer de mettre bj,s les armes. En ce moment, M. Durostu venait de reconnaître le nombre exubérant des ennemis, et do comprendre que l'entreprise était désespérée. Selon les conditions de la guerre, il ne lui restait d'autre parti que celui de se rendre ; mais, avec les garibaldiens, on se fiait au hasard. Le capitaine rejoint son avant-garde et commande : » Feu, et battez en retraite ! »

Les soldats chargeaient au pas de course et

liraient; de place en place ils se groupaient derrière un abri et protégeaient la retraite de leurs camarades, avec un virement de front, si hardi et si fréquent, que la plupart des garibaldiens qui étaient sortis sur eux, se lassaient bientôt de cette chasse périlleuse.

Leurs chronologistes ont osé dire plus tard que la compagnie Durostu avait fui comme icn troupeau débandé. Pourquoi ne point rejoindre ce troupeau? nous répondons; pourquoi ne pas l'envelopper .au moj'-en d'une pointe de bersaglieri qui leur eût coupé le chemin ? Ce qu'il y a de vrai, c'est que plusieurs milliers de garibaldiens ne furent pas capables d'arrêter ce troupeau, quoique les agneaux fuyards en fussent venus à décharger leurs armes à brûlepourpoint. Au lieu de continuer cette poursuite, les héros se reposèrent et chantèrent victoire en entonnant l'hymne de Garibaldi, et donnèrent une preuve de leur vaillance, en prenant d'assaut la chapelle de Saint-Louis, où, avec leur bravoure habituelle, ils fusillèrent les saintes images. 0 brigands toujours lâches ! il est donc écrit sur votre drapeau que vous ne ferez jamais un pas, sans laisser sur le sol des empreintes de Sarrasins? Dans cette périlleuse affaire, les pontificaux ne perdirent que huit à neuf combattants, faits prisonniers ou blessés; parmi ces derniers, le sous-lieutenant Napoletti et un autre, tout blessés qu'ils étaient, ne se laissèrent pas tomber aux mains de l'ennemi. La tentative de M. Durostu obtint une complète approbation et des louanges toutes particulières, surtout à cause de sa fière retraite, ce qui nous est attesté par les actes officiels

dos commandants supérieurs ot par les honneurs accordés au capitaine et à ses soldats'.

Pendant que la petite mais courageuse cohorte de M. Duroslu se battait hors de Rome, ce qui équivaut à dire durant toute la journée du 26, dans l'intérieur de la ville l'anxiété et l'incertitude au sujet des événements de Monte-Rotondo , augmentaient outre mesure. Ce fut M. Durostu lui-même qui fit cesser celte terrible perplexité, en dépêchant, dans la matinée, un cavalier, portant au ministre des armes un billet ainsi conçu : « 26 octobre, à 7 heures et demie, en vue de Monle-Rotondo. On se bat.... Je serai à Monte-Rotondo à 9 heures, avec l'aide de Dieu et des baïonnettes de nos légionnaires. Durostu. "

Cette bonne nouvelle fit espérer au général Kanzler et au Saint-Père, auxquels on la communiqua sur-lechamp, que la garnison de Monte-Rotondo n'était pas encore désemparée. Pour confirmer cet espoir, arrivait en même temps à Rome un message de Garibaldi pour François Cucchi, message intercepté par la police. Dans cette dépêche, nous l'avons déjà noté,

(1) Rapport général au Saint-Père, page 40 ; dans ce rapport, on s'est trompé en évaluant la compagnie Durostu au nombre de 85 hommes, tandis qu'elle n'en comptait que 58. Rapporta et divers actes, dans les documents manuscrits des archives, 26 octobre et 15 novembre; Mencacci, vol. ui, p. 60; Vitali, p. 87; Morandi, de Corcse à Tivoli, p. 15. De cet opuscule, que nous avons oublié en publiant notre Essai bibliographique, en tête du volume i des Croisés, nous disons maintenant que son auteur est un menteur imperturbable. Qu'il suffise de dire, pour le prouver, qu'à la page 20, il affirme qu'à. Monte-Rotondo, les garibaldiens ne touchèrent pas à un seul cheveu du Père Vannutelli leur prisonnier, et qu'ils le irailèrent avec urianiti et bonne grâce. Chroniqueur effronté !

on demandait à Ciicchi un renfort, et on avouait qu'on avait atttiqué, trois fois déjà, Monte-Rotondo, sans autre avantage que celui de perdre trois cents hommes, morts ou blessés, et que Garibaldi était décidé à passer la garnison au fil de l'épée^

Pendant que l'on confirmait la résistance de Monte- Rotondo, la place pouvait tomber : car l'aveu de cette pL'rte de trois cents hommes tombés à l'assaut prouvait bien que les ennemis étaient nombreux; les télégrammes garibaldiens, adressés à Florence, proclamaient déjà la victoire remportée à Monte-Rotondo; l'armée d'invasion marchait peut-être déjà sur Rome, et elle n'avait d'autre obstacle à surmonter que la très-faible ligne de défense du ruisseau de l'Aniene, autrement dit le Teverone, coulant à une heure de distance des portes. Il est doux d'admirer, à ces moments critiques, les décisions promptes et sûres prises par les commandants de cette guerre. M. Kanzler appelle au télégraphe le lieutenant de Tivoli.

Rome, 9 heures du malin, Kanzler : « Le colonel de Charette est-il présent? »

Tivoli. L'employé du télégraphe : « Pas encore : «

Kanzler : « Appelez-le tout de suite. — Que dit-on sur Moiite-Rotondo? -

Tivoli. L'employé : " Bruits d'un grand combat; mais le résultat n'est pas connu. — ■ Le colonel est présent. »

Kanzler (en chiffres) : "-Réunissez vos troupes,

(1) Différents actes dans les dooura. des arch., 26 octoljre.

soj'ez prêt à attaquer garibaldiens, comme mon premier avis l'a indiqué. »

Tivoli. Cliaretie : " Troupe prêle dans demi-heure; bruits de la population, attaque coniinuée dans la nuit. "

Kanzler : « Envojé renfort Durostu... j'apprête forte colonne pour battre Garibaldi. »

Tivoli. Cliarctte : « Rien à ajouter; les éclaireurs pas de retour. «

Kanzler : » Ne bougez pas sans mon avis^ »

La décision du capitaine général était déjà prise. Mettre les garibaldiens entre deux feux, si, par hasard, {ce à quoi l'on ne croyait plus, et cela déjà vers midi) si, par hasard, Monte-Rotondo résistait encore; dans le cas contraire, attendre l'ennemi au premier pas qu'il ferait, en deçà de Monte-Rotondo, et le battre en z^ase campagne, où le canon et la baïonnette peuvent plus librement agir. La colonne d'opération fut réunie, au moyen d'efforts suprêmes, de tous les postes de Rome; quelques compagnies furent tirées de la ligne et des chasseurs indigènes, quebjues autres des carabiniers étrangers, et quelques-unes encore des zouaves; s'y trouvaient aussi quatre pièces de campagne, un escadron de cavalerie et un détachement d'infirmiers : 1140 hommes en tout, sous les ordres de M. Allet, colonel des zouaves. Quant à Rome, qui était garnie de troupes mobiles, elle serait confiée aux petits pelotons disséminés dans les quartiers et à trois compagnies qu'on ferait venir de Velletri et de Civita-Vecchia; le peuple

(1) Mêmes actes dans les documents, etc.

romain n'inspirait aucune crainte, car la fleur de la jeunesse bourgeoise combattait pour la patrie et pour le Saint-Père, dans la garde Palatine et parmi les volontaires romains. Pour effrayer et contenir les factieux étrangers, on ferait parcourir les principales rues de la ville par de bruyants charrois d'artillerie et par de nombreuses cavalcades, et le reste de la garnison camperait en plein air, formant les faisceaux d'armes autour du canon ; puis on réunirait sur la place Colonna, sous les ordres du colonel Evangelisti, le nerf dos forces, afin de pourvoir à tout accident imprévu, et ce nerf consistait en 450 gendarmes à pied et 120 à clievaP.

Ayant ainsi pourvu à la sûreté intérieure, le capitaine général écrivit un ordre pour le commandant de l'expédition, lui imposant de ne pas s'engager trop avant, pour ne pas découvrir Rome à l'ennemi. Il télégraphia également au lieutenant de Tivoli, lui laissant pleine liberté de s'avancer sur le flanc, par la voie de MonticcUi; mais, quelques heures plus tard, les soupçons d'invasion sur le territoire de Tivoli contraignirent M. Kanzler d'arrêter en chemin ce renfort de l'expédition. On était molesté par des inquiétudes de tout genre. Chaque heure amenait un changement dans les conditions de la guerre : tantôt l'ennemi menaçait Tivoli, tantôt il paraissait devant Monte-Rotondo ; un moment après, il avançait directement vers les portes de Rome. Dans la matinée, les courriers annonçaient que Monte-Ro-

(1) Plusieurs rapports ; actes et télégrammes, extraits des archives ; relations spéciales de plusieurs commandants supérieurs.

tondo combaitait toujours; un peu plus tard, on disait que la place était prise ; vers midi, on affirmait que la chute du fort était certaine ; une heure après, on mandait que 10,000 garibaldiens campaient sur les collines qui entourent Monte-Rotondo ; mais, sans égard pour la contradiction, on rapportait que la place s'obsiinait à résistera Ces différentes annonces provenaient du changement continuel des tentatives de l'ennemi ; mais l'effet se produisait comme si c'eîit été un projet préconçu.

Quoi qu'il en fût, la colonne de M. Allet se trouva prête, peu de temps après midi. Le colonel Lépri voulut commander lui-même ses dragons, et un capitaine de la garde palatine, M. le chevalier Filippani, qui servait comme volontaire, fat adjoint au personnel de rétat-major; l'un et l'autre étaient des combattants de Castelfidardo. Avant de se mettre en marche, les troupes furent passées en revue par le général Kanzler, qui les vit partir, animées de la plus vive ardeur militaire, chantant et acclamant Pie IX. Dans des moments terribles comme ceux qui nous occupent, la contenance de ces troupes causait un grand plaisir à leurs commandants, et ranimait leurs espérances; ils admiraient cette jeunesse recueillie à grand'peine par ci, par là, dans les différents quartiers de la ville, épuisée et brisée de fatigue par les travaux incessants du jour et de la nuit, qui oubliait gaîment les ennuis passés, les fatigues endurées, aussitôt qu'une fatigue nouvelle, qu'un ennui nouveau et plus désastreux s'offraient à

(1) Mômes renseignor.icnts que ci-dessus.

leur bonne volonté. Un peu plus loin qu'à moiiié chemin, cette troupe rencontra les premiers postes de l'ennemi ; les dragons avant-coureurs, conduits par le sicilien François Fortezza, les éparpillèrent immédiatement par une décharge vigoureuse, sans avoir besoin de l'aide de l'avant-garde. Une avantgarde, ou poste avancé de l'ennemi, parut disposée à attaquer les pontificaux, et (que cela soit dit sans vouloir trop tourmenter les garibaldiens) fit éclater de rire le colonel Allet, qui s'écria : « Ah ! les garibaldiens viennent nous attaquer ! enfants, à la baïonnette! '•

A un son de trompette, les compagnies de la ligne et des chasseurs, qui marchaient en tète, se rangèrent pour charger. L'ennemi s'arrêta d'abord; puis il battit en retraite, tout en faisant feu. Alors le commandant, pour ne pas fatiguer ses hommes, se contenta de faire doubler le pas aux garibaldiens, en leur envoyant quelques grenades, qui laissèrent des traces bien caractérisées sur les cadavres qu'on trouva encore chauds, étendus sur le sol.

A la tombée de la nuit, on était près de Monte- Rotondo; on prit encore deux autres postes: le bâtiment el la station du chemin de fer, grâce à l'activité avec laquelle on soutint la fusillade et l'on chargea à la baïonnette. De celte manière, toute la troupe du député Saloraone, qui avait été chargé de la garde des approches, fut dispersée et refoulée à l'intérieur des murailles. A propos de ce fait d'armes, les télégrammes, les journaux et les historiographes garibaldiens ont menti avec la plus impudente scélératesse. Le député Maur Macclii, entre autres,

LA GARNISON DE ROMIî. 233

a écrit : " Deux sur cinq garibaldiens (blessés, qui ont été relovés à la station) ont été tués, et leurs corps écartelés; trois autres, après avoir été obligés de se confesser à un prêtre qui se trouvait parmi les zouaves, ont été torturés à coups de baïonnettes'. »

Qu'on sache, maintenant, que la station fut emportée d'assaut par la compagnie des zouaves, que les blessés ne furent nullement maltraités, et que plusieurs ennemis faits prisonniers furent conduits intacts au château Saint-Ange. Si quelqu'un des blessés demanda les sacrements, ils lui furent accordés, toutes les fois que la chose fut possible, il arriva plusieurs fois que les camarades des garibaldiens blessés arrachaient de vive force les aumôniers du chevet des pontificaux, pour les mener près des leurs. Si quelqu'un de ces malheureux fut atteint par le fer des zouaves, que la faute en retombe sur ces brigands féroces qui, par les fenêtres de l'infirmerie, tiraillèrent sur les nôtres. Si, dans un assaut nocturne, et sous une telle provocation, quelques erreurs furent commises, personne n'hésitera à les excuser. Du reste, ce qu'il y a d'admirable dans les récits des calomniateurs, c'est l'appel qu'ils font aux massacrés qui se portent à merveille ! Ils sont vivants, dit Morandi, ils sont vivants et bien portants tous les deux, et ils peuvent nous servir de témoins, l'un d'avoir reçu seize coups de baïonnette. Vautre trente-six'^ . Mais reprenons notre récit.

Le camp fut placé dans les plaines qui font face

(1) Macchi, Epopée de Mentatia, p. 104.

(2) Morandi, de Corèse à Tivoli, p. 16.

CROISÉS, m. SO

à la Station, à une derai-heure do Monte-Rotondo, car on s'attendait à un grand engagement pour la lendemain. Dans l'intervalle, M. Allet fit annoncer à Rome la prise certaine de IMonle-Rotondo, faisant connaître les forces do l'ennemi et sa propre résolution de ne pas bouger pendant toute cette nuit^ L'armée de Garibaldi ne donna aucun signe de vie. Au retentissement du canon, qu'on avait entendu tonner contre les premiers postes de la voie Salaria, dans Monte-Rotondo, avait eu lieu un désordre infernal, et on ne pensa à rien d'autre qu'à une résistance en dedans des murailles. Avant tout* on traîna les canons à la porte Romana, et on renforça les défenses des côtés faibles. D'autres ont écrit que plusieurs bataillons, sous la conduite de Menotti, prirent au large leur chemin, sur les montagnes, et qu'à l'aube, ils se proposaient d'attaquer les assaillants aux épaules. Quoi qu'il en soit de ce mouvement de bonne tactique militaire, si vraiment il eut lieu, la disparition subite du camp pontifical le rendit inutile.

Cette retraite, en vue des envahisseurs, fut, pour ainsi dire, le commencement du rappel des troupes des provinces. Elle fut ordonnée en ces termes : « Rome, 27 octobre, 2 heures 30 minutes avant midi. Ordre. Le colonel Allet se repliera avec ses troupes vers Rome. Si les nouvelles de la violation des frontières, exécutée par les troupes rojales, se

(1) Lettre de la station de Monte-Rotondo, 8 heures, dans les documents manuscrits des archives. Cette lettre a été écrite au crayon sur un chitfon de papier.

confirment, le colonel fera sauter le pont Salaro, après le passage de sa colonne. Kanzler^ »

Nous dirons bientôt les motifs, les pertes nécessaires et les suprêmes avantages par lesquels le capitaine général des armes pontificales changea, en un instant, toute la stratégie, au moyen de laquelle il avait gouverné la guerre jusque-là.

LXXXVII. RAPPEL A ROME DES TROUPES PON- TIFICALES DES PROVINCES, 27 OCTOBRE.

Minuit du 26 au 27 octobre n'était passé que do quelques minutes, lorsqu'un télégramme parvint au capitaine général des troupes pontificales, pour lui annoncer que l'armée royale de Victor-Emmanuel franchissait la frontière romaine. Cette dépêche mémorable était ainsi conçue : « Tivoli, 27 octobre, minuit, 30 minutes. Troupes régulières entrées au Grillo. Je pars pour Rome à marche forcée.

Charette. »

Le Grillo est un bâtiment ou, pour mieux dire, une auberge entourée de quelques maisons, sur la voie Salaria, plus près de la frontière que la station de Monte-Rotondo, d'un espace de cinq kilomètres. Il venait d'y arriver une troupe de cavalerie garibaldienne, si bien armée et si bien équipée que les éclaireurs l'avaient prise pour une pointe de tirail-

(Ij Dans les doc. inaii. des archives, à la date du 27 octobre.

leurs de l'armée royale. Cette bévue ne fut pas, à proprement parler, la cause du rappel des garnisons des provinces, pour qu'elles eussent à accourir à la défense de Rome ; mais on peut affirmer très-positivement que l'avis de M. de Charette fut comme la dernière goutte qui fit déborder un vase trop plein, le dernier petit poids qui fit trébucher le plateau de ja balance. De ce que l'on se trompa en prenant les cavaliers de Garibaldi pour les cavaliers roj'aux, il ne faut pas inférer que M. de Charette fut par trop crédule, car il ne rapporta que ce que des hommes fort honorables lui avaient donné pour certain, et, en cela, il ne fit qu'accomplir ponctuellement son devoir; il faut encore moins accuser le ministre d'avoir manqué de prévoyance, puisqu'il prit le seul parti que l'état actuel de la guerre put lui permettre de prendre, et qui, en effet, fut le plus avantageux des partis.

Tout cela est clair comme le soleil pour ceux qui se sont trouvés à Rome dans ces terribles moments; toutefois, nous pensons qu'il y a pour nous, historien circonspect et muni de preuves, obligation réelle et positive de le déclarer ici nettement et solidement pour l'utilité de tous ceux qui en étaient éloignés et pour détromper ceux qui ont cru devoir blâmer et désapprouver les faits dont ils étaient témoins. A Rome, on ne réglait pas l'ordonnance de la guerre sur les mouvements d'avance et de recul de la garibalderie; mais bien plus, assurément, en portant les regards au loin, sur Florence et même sur Paris : sur Florence, où, en réalité, se préparait l'invasion garibaldienne ; sur Paris, où se trouvait la force

vive, qui donnerait aux conspirateurs florentins la victoire finale, ou la dernière défaite. Quel était le spectacle offert par Florence et par sa cour? Il aurait fallu être aveugle pour ne pas s'apercevoir que l'armée royale s'apprêtait à marcher sur les traces des chemises-rouges. Chaque jour, on recevait des rapports sur le nombre des régiments,, sur leurs commandants, sur leurs mouvements agressifs; on en pouvait compter tous les pas^ Si l'on portait ses regards vers Paris, ses actes diplomati(]iies donnaient à espérer que la France mettrait son épée en travers, pour arrêter le sacrilège attentat. Pour bien connaître ces faits, qui ne sont aujourd'hui que trop divulgués, il suffira d'avoir lu ce que nous en avons dit dans les chapitres précédents, et particulièrement "depuis le chapitre soixante-sept jusqu'au chapitre soixante-et-onze.

Malgré cela, un doute extraordinaire s'élevait pendant ces tristes jours, doute qui faisait craindre que le secours impérial ne fût devancé par la furie de la révolution sectaire, dominant dans toute l'Italie, et l'emportant presque, dans les conseils de la cour. Avant et après sa chute apparente, le ministre Rattazzi affirmait aux chefs garibaldiens que les menaces de Napoléon III se résoudraient en éclairs sans foudre, comme en 1860; il ajoutait qu'il avait déjà reçu le mot d'ordre : Dépêchez-vous ; nous pourrions citer ici les noms et prénoms des personnages auxquels le ministre dit ces paroles,

(1) Rapport général de M. Kanzler, p. 26 ; beaucoup d'actes dans 1<?3 doc. man. des arch., principalement en ces jours-là.

et citer aussi les dispositions multiples qu'il prit comme conséquence de ce mot d'ordre. Ce prétendu secret était si mal gardé par M. Rattazzi que les journaux et les camps garibaldiens en retentissaient de toutes parts, ainsi que les casernes et les tentes de l'armée royale, qui était campée sur toute la longueur de la frontière romaine ^ Quant au roi, quoiqu'il fût contraire à l'infâme expédition de Rome, il était circonvenu par d'adroits coquins déguisés en ministres; il était assourdi par les criailleries de la place publique et effrayé par le contenu des innombrables pétitions des loges maçonniques, et ces loges étaient stimulées en cachette par M. Rattazzi. On faisait croire à Victor-Emmanuel que sans l'intervention immédiate des troupes royales, on crierait à Rome la république, que la ville sainte serait pillée, ses habitants massacrés et la personne vénérée du Vicaire de Jésus-Christ, insultée et ignominieusement outragée. Nous voyons briller un éclair de tous ces mystères dans les instructions données aux généraux de l'invasion, instructions qui parlaient « d'occupation d'un pays ami » et de « garantie de la parfaite indépendance personnelle du Pape; » et

(1) Le Secolo de Milan, la Gazette piêmontaise de Turin, la Nazione et VOpinione de Florence, correspondance de Florence, dans le Journal de Genève, pendant ces jours-là ; voir les extraits cités dans Mencacci , m, p. 91-133. Rapport du comité romain d'insurrection ; lettre (anonyme) de Rattazzi, dans la Gazette do Turin, rapportée par \s. Nazione, 15 novembre 1817; Procès Aiani, page 30 ; rapport d'un officier de la gendarmerie pontificale qui se trouvait au camp italien à Corèse, dans les documents manuscrits des archives, 31 octobre. Relations à nous faites par des pontificaux et des garibaldiens.

on l'entrevoyait plus encore dans le comique projet d envoyer M. de La Marmora, pour qu'il mit humblement aux pieds du Saint-Père l'épéo du roi d'Ilalie^. C'est ainsi que les violetïts de Garibaldi» et les perfides de Ricasoli donnaient fraternellement le baiser de Judas.

Les commandants de l'armée pontificale n'ignoraient aucun de ces artificieux subterfuges; ils disaient dans leurs conseils : » Le gouvernement impérial, peut-être un peu lent dans ses œuvres, donne néanmoins beaucoup d'assurances bienveillantes : le cri de la nation française saura le contraindre à tenir ses promesses. »

On apercevait déjà un commencement d'exécution amicale, dans les petits navires de guerre, (jui semblaient faire faction dans le port de Civita-Vecchia ; dàus l'insistance avec laquelle l'empereur donnait le conseil de résister à toute outrance et dans l'envoi des généraux du génie français, qui venaient donner des avis à propos de l'armement de Civita-Vecchia et de Rome 2.

Pour faire cesser les doutes qui ne pouvaient pas entièrement disparaître, le Nonce du Saint-Père à Paris reçut l'ordre de solliciter une franche et sincère assurance, « une réponse immédiate qui pût servir de gouverne. » Après avoir consulté l'empereur, on répondit : « Paris, 26 octobre, 6 heures 20 minutes de l'après-midi. Nouvel ordre d'embarquement. L'empereur est décidé, malgré la prière de suspendre

(1) Voir le chap. Lxviii ci-dessus ; l'armée italienne, etc.

(2) Doc. inan. des arch., 19 octobre et jours suivants.

que lui fait le roi de Sardaigne, même avec menace de guerre'. »

La menace de guerre, faite par la Sardaigne à Paris, mugissait comme un vent do tempête dans toute l'Italie, partout où se trouvait une caverne de francs-maçons ; ce même jour, on annonçait que la guerre était sur le point d'éclater : « Rieti, 26 octobre. La brigade qui se trouvait dans la ville est partie ce matin, pour marcher sur l'hôtellerie de Nerola, placée sur le territoire pontifical. On attendait ici, arrivant de Terni, le 45'"° et le 51™® de ligne, avec le régiment de Gênes-cavalerie ; mais on dit qu'on marche directement de Terni à Corèse^. »

L'autre jour, M. Cialdini avait déclaré que le nouveau ministère, qui allait se former, ne pourrait pas empêcher l'armée de s'élancer sur le territoire pontifical^. Toutes ces nouvelles importantes, jointes aux innombrables renseignements qui les avaient précédées de quelques jours, ne permettaient plus de douter. Donc, on conclut à Rome que l'invasion royale, qui se prépare depuis si longtemps, va éclater aujourd'hui ou demain. Une dépêche de M. de Charette l'annonce pour aujourd'hui ; il ne reste plus d'autre parti à prendre que celui de concentrer à Rome toutes les troupes, et de tenir tête, derrière nos murailles, aux forces exubérantes de l'ennemi, et résister, en attendant de Civita-Vecchia le secours tant de fois promis !

(1) Dépêche du 24 octobre, dans les archives romaines.

(2) Télégramme dans la Rlforma, et dans d'autres journaux.

(3) Livre jaune, dépêche de M. de la Villestreux, 24 octobre.

Qu'on ne croie pas qu'une détermination si bien pondérée, qui changeait la stratégie active en une simple défense de la Capitale, eût pu être prise ainsi de but en blanc. Cette disposition avait été, depuis longtemps déjà, discutée et arrêtée dans les conseils de celte guerre, et approuvée par l'unanime consentement des chefs et des subalternes combattants. Il n'y avait donc plus lieu de délibérer, pendant ces derniers jours, sur cette détermination déjà sanctionnée ; aussi, à plusieurs reprises, avait été transmis l'ordre de la retraite, dans le cas d'une invasion royale ; principalement dans les deux journées du 19 et du 20 octobre, lorsque cette invasion sembla devoir être imminente. Les conseils que l'empereur des Français adressait par écrit, venaient confirmer les résolutions sur le parti qu'on avait pris, et ces conseils étaient verbalement répandus par les généraux français'. Le général Kanzier, n'éprouvant aucune hésitation, s'occupa donc de faire exécuter les projets conçus et qui avaient presque acquis l'autorité d'un décret. Le Saint-Père lui-même, dont le cœur saignait à la seule pensée d'abandonner, ne fut-ce que pour quelques jours seulement, les populations de ses Etats aux outrages des conquérants sacrilèges, se rendit- néanmoins à la dure nécessité qui était désormais absolument inévitable 2. En effet, quelle raison militaire ou politique pouvait

il) Rapport général de M. Kanzier. p. 26 et 42. Livre jaune français, dépêche de M. De Moustier, 20 octobre, et de M. Armand, ti octobre; documents manuscrits des archives du 19, 20 et jours suivants du même mois.

(2) Rapport général de M. Kanzier, p. 42.

CROISÉS, m. 21

conseiller d'exposer aux mésaventures d'un nouveau Castelfidardo les nobles et vaillantes, mais bien faibles et bien peu nombreuses phalanges du Saint- Père? Avec quel profit, et dans quel espoir? Pourquoi occasionner en même temps la ruine des citoyens et le massacre des soldats? Et cela, pendant que le rappel des troupes faisait briller quelques rayons d'espoir pour le salut de Rome, pendant qu'on attendait le secours que lui avait promis une nation catholique et dévouée?

Une autre raison venait -en aide au général Kanzler, dans cette énergique exécution. Il sentait, plus que tout autre commandant pontifical, que s'il était destiné à assister à une catastrophe, la postérité lui demanderait pourquoi et comment son Souverain était tombé. Il voulait donc pouvoir répondre : « Il est tombé en roi. » Tomber en roi, c'est céder à une force excédente et ne céder qu'après avoir épuisé tous les moyens de défense, que la conscience et l'honneur conseillent de mettre en œuvre. C'est en cela que réside la perpétuelle grandeur de tous les princes tombés, ainsi que le premier germe de toute restauration. — Avec le pressentiment, nous dirions presque avec l'intuition dévoilée, que la déloyauté du gouvernement sarde arriverait enfin jusqu'à l'agression ouverte, le général Kanzler s'était dès longtemps préparé aux moyens de défense de Rome et de Civita-Vecchia. Lorsqu'il apprit la violation de la frontière, il n'eut à ajouter à ses précautions que quelques télégrammes, qui appelaient dans la Capitale les forces des défenseurs disséminés dans les provinces.

Los ordres furent donnés dans les dernièros heures de la nuit et les premières du matin du 27 ociobre. Nous avons vu environ vingt télégrammes, se rapportant tous au mouvement général, et ces télégranmies se résument aiasi :

« Les troupes du roi Victor-Emmanuel ont franchi nos frontières, du côté de Corèse; que les commandants réunissent donc toutes leurs forces, et qu'ils se mettent en marche pour la défense de Rome et pour celle de Civita-Vecchia, le plus promptement possible, sans retrancher les points de l'armée les plus éloignés du centre, et après avoir engagé les populations à se soutenir par elles-mêmes, dans l'espoir que nos désirs seront satisfaits et la révolution vaincue. ^

La colonne expédiés à Monte-Rotondo était rentrée à Rome avant le soir, ainsi qu'une grande partie de la garnison des lieutenances de Tivoli et de Frosinone ; ce qui restait des forces en province arriva le lendemain, à l'exception des troupes du Viterbais, qui, vu la longueur de la marche qu'ils avaient à faire, ne purent arriver ce jour-là. Tous les mouvements furent exécutés avec ordre et célérité. Nous avons vu nous-même la phalange du colonel Azzanesi, à l'enlrée de Civita-Vecchia, s'avancer par rangs dans l'ordre le plus parfait, drapeaux déployés, et menant à son centre les prisonniers qu'elle avait faits, ayant tout-à-fait l'air d'une colonne qui change de garnison et marche tambours et musique joyeuse en tête, et nous avons entendu les applaudissements des premiers bataillons français qui venaient de djlaïq'ier.

Ces quelques détails suflîsent pour démontrer jusqu'à quel point Garibaldi et les écrivains de son parti ont fait tort à la vérité, en publiant leurs forfanteries, et en disant qu'ils avaient pourchassé et enveloppé les pontificaux dans Rome. « Par la victoire de Monie-Rotondo et par l'attaque de Viterbe, les pontificaux se virent forcés de battre en retraite, se repliant et se concentrant sur Rome. »

C'est ainsi que s'exprime, dans son rapport, lo général Acerbi , qui avait pris la fuite dans une déroute des plus complètes et des plus malheureuses, abandonnant les murailles si mat attaquées de Viterbe'. Quant à Garibaldi, toujours victorieux en jactances et en hâbleries, il proclamait à son de trompe, dans le monde entier, que ses guerriers avaient « forcé les insolents mercenaires étrangers à se retirer dans Rome, et à faire sauter les ponts par lesquels on y arrive 2; » et que <• la nécromancie se renferme et se barricade derrière les murailles de Rome^. "

La vérité est que jusqu'à la violation de la frontière par l'armée royale, tous les ordres militaires étaient donnés et exécutés avec la régularité ordinaire : « Ten^z bon, coûte que coûte. Cent pontificaux suffisent pour battre cinq cents brigands''. »

A Rome, on n'eût reculé d'une semelle pour rien au monde, devant la garibalderie, si nombreuse qu'elle eût pu être, fût-elle cinq fois, dix fois plus

• (1) Voir le chap. lxii, Viterbe, 24 et 25 octobre.

(2) Proclamation de Garibaldi, datée de S'" Colomba, le 29 oct,

(3) Autre proclamation du 30 oct., donnée à Castel-Giubbileo. (1) Télég. de ces jours là, dans les doc. nian. dos archives.

forte encore; jamais on ne pensn, pour l'opposer à ces misérables, de priver les provinces de leur sauvegarde. Les actes conservés dans les archives militaires nous prouvent, avec la plus'grande évidence, que dans la matinée du 27, ne voyant pas les troupes régulières du roi faire l'entrée qu'on avait annoncée, les conseils des chefs de la guerre éprouvèrent une grande et bien vive contrariété de s'être décidés à rappeler les troupes des provinces, et cette détermination aurait été changée immédiatement, si d'autres avis ultérieurs n'eussent fait considérer l'invasion comme devant être imminente'.

Le fait démontra l'intenlion des commandants pontificaux. Le colonel Allet, qui, ce jour-là, se retirait de Monte-Rotondo , se conforma rigoureusement à la consigne reçue, mais confirmant en même temps que l'entrée des Piémontais lui semblait probable, il ne fit pas détruire les ponts^. Lorsqu'on sut à Rome, sans en pouvoir douter, que le nombre des garibaldiens s'élevait à 10,000, et qu'ils campaient réellement sur les collines bien défendues de Monte- Rotondo et de Mentana, on renonça sérieusement à les en déloger, avec l'unique colonne que l'on avait sous la main, qui n'était composée que de mille hommes. Les pontificaux ne tenaient pas absolument à se faire fusiller dans ces défilés et dans ces gorges, qui étaient dominés par de formidables positions et couverts de broussailles et de rochers. On persista néanmoins dans l'intention de ne pas attendre l'en-

(1) Liasses du 27 ei 28 octobre.

(2) Dépêche pendant la marche, dans les docuiti. niniiuso. dos archives, du 27 octobre,

CKoists. m. 21'

nemi dans l'intcrieur de Rome. L'un des commandants supérieurs de la guerre qui, pendant ces jourslà, formait à Rome tous les plans des opérations militaires, nous montra sur le terrain le poste de la grand'garde qui veillait nuit et jour contre les surprises garibaldiennes et sur les lignes de défense, auxquelles on attendait les bataillons des chemisesrouges, pour les anéantir au moyen de la mitraille, les sabrer par la cavalerie, et les mettre en pièces à coups de baïonnette. Plus d'une fois aussi on tenta de prendre le Héros au traquenard, de l'investir et de le forcer à se battre ; mais toujours le Héros au pied léger, avec une prudente célérité, sut se soustraire au combat; nous verrons comment en temps et lieu. Pour ce qui regarde la garibalderie qui se tenait accroupie dans les cachettes de Rome et dans celles des environs, on ne s'en occupait plus désormais. Dispersée dans la nuit du 22, écrasée le 25 lors de la prise de la maison Aiani, décimée d'heure en heure par la police, cette pauvre garibalderie en était réduite à une impuissance telle, qu'elle s'avouait battue et désarmée. Dans une lettre de son secrétaire et confident François Cucchi, datée du 2G octobre à 6 heures du soir et adressée à Jean Nicotera, sous une enveloppe intermédiaire dont nous ne voulons pas dévoiler le secret, on eût pu lire ces

paroles formelles : « Mon Cher Jean Nous avons

eu hier, entre deux et six heures du soir, un combat dans le Transtévère. Nous manquons entièrement d'armes. Adieu de tout cœur. Ton Ciiecco'. »

(1) François.

Le dirocleur de la police éprouva une assez grande saiisfiiclion à la lecture de cette lettre, car il y trouva une pi'cuve irréfragable d'avoir atteint heureusement le but en ordonnant les prises dont nous avons parlé, prises qui avaient épuisé les plus pernicieux dépôts d'armes des émeutiers ; ce fut en même temps une grande sûreté pour le commandement militaire. On savait enfin que les traîtres qui étaient derrière nous étaient dénués d'armes ; il suffirait désormais du mépris du peuple contre leur agression et de la vigilance des citoyens armés.

On accueillit donc avec espoir et con^ance les troupes qui revenaient des provinces ; elles étaient, à vrai dire, si bien épuisées par les fatigues de celte campagne si laborieuse , mais toutes avaient le mérite d'avoir remporté de nombreuses victoires, et elles étaient décidées à faire leurs dernières preuves sans hésitation. Leur arrivée renforça la garnison de Rome de deux mille fusiliers environ, de trois ou quatre pièces d'artillerie et de quelques groupes de cavaliers. Avec un tel renfort on présenta résolument le front à la destinée de la guerre, et on se confirma dans la résolution de soutenir et de contrecarrer les attaques de l'armée de Victor-Emmanuel.

LXXXVIII. — DANGERS DE CIVITA-VKCCHIA, ET ARME- MENT CONTRE l'invasion ROYALE. LE COLONEL

d'arc; Y.

Un garibaldien célèbre a écrit que si l'armée do Victor-Emmanuel avait franchi la frontière romaine le 18 octobre, les portes de Rome se seraient ouvertes à deux battants devant elle, « sur les ordres du Pape; « et que l'escadre française serait alors restée immobile dans le bassin de Toulon ^ Nous démentons solennellement le premier membre de sa phrase : on n'eût agi, sur les ordres du Pape, que selon les déterminations prises par le conseil des ministres et par les chefs suprêmes de la guerre. On se disputait le terrain pouce à pouce, jusqu'au dernier, au pied du Vatican, dans l'attente du secours français. Si, malgré la foi jurée, ce secours eût manqué. Pie IX serait resté calme et ferme dans son palais, jusqu'au moment où les bombes d'un roi sacrilège l'en eussent chassé. Ceci a été incontestablement prouvé par les apprêts pour une défense désespérée que firent Rome et Civita-Vecchia.

Le chef de la lieutenance de Civiia-Vecchia était le colonel Jose[ih Serra; il avait sous ses ordres sept compagnies de différentes armes, et une centaine de squadriglieri^; la petite escadre était commandée par l'illustre colonel, Alexandre Cialdi

(1) Ghirelli, La lé(jion romaine, p. 25.

(2) Rapport général de M. Kanzler, p. 5.

DE CÎVITA-VECCHIA. 249

Quoique cette campagne de 1867 leur ait amené plus de fatigues que de rencontres, l'un et l'autre n'en méritèrent pas moins de justes louanges, poiir avoir fait sur mer et sur terre une garde excellente tendant à paralyser toutes les machinations garibaldiennes. Le chef de la lieutenance observait avec l'attention la plus soutenue les navires royaux, qui sillonnaient constamment la Méditerranée, et en même temps son regard perçant n'abandonnait pas les masses compactes des troupes royales qui se groupaient du côté d'Orbetello^ Quant à une certaine petite poignée de chemises-rouges et d'autres libéraux en manches de chemises, qui se trouvaient nichés dans Civita-Vecchia, loin que la présence des pontificaux les intimidât, ils dévoilaient eux-mêmes leurs desseins en pleine rue, mais cette expansivo naïveté les faisait nécessairement avorter. Il est curieux de remarquer que, pendant que le ministre de Revel, à Florence, mandait au général Ferrero, de reconnaître la place de Civita-Vecchia et, s'il la trouvait découverte et en insurrection, de V occuper'^; les garibaldiens de Civita-Vecchia parlaient de s'insurger. Quelques petites promenades de plusieurs patrouilles furent plus que suffisantes pour calmer les démangeaisons de révolte de ces braves'^.

Mais lorsqu'on entendit la rumeur de toute une

(1) Docum. manusc. des archives, principalement pendant la durée de la guerre.

(2) Docura. rel. aux derniers événements, présentés aux Chambres de Florence, par les ministres de la guerre et de la marine, p 61-65.

(3) Docum. manusi;. des archives, 15 octobre.

division de l'armée italienne venue à la fronlière, par suite d'un ordre exprès émané de Florence, malgré les difficultés qu'apportait la saison, et traînant après elle de nombreuses batteries de siège, il n'y eut plus à douter qu'allaient s'accomplir les perfides desseins de l'ennemi, tendant à empêcher le débarquement des troupes françaises, au mo^'en d'une surprise contre Civita-Vecchia* : ce plan coupable fut, par la suite, authentique, lorsque les ministres publièrent les documents de cette honteuse guerre^, quoique tout cela, aux yeux de certains correspondants garibaldiens de la Nazione, ne passât que pour être une curieuse invention du commandant pontifical. Le fait est que Vinventeur curieux, M. Serra, chef de la lieutenance, qui d'ordinaire était le premier à recevoir des nouvelles, s'avisa sur-le-champ de pourvoir à la résistance de la place, et d'intercepter les chemins dans la province ; le général ministre des armes lui envoyait au pas de course un renfort de deux compagnies de légionnaires, sous la conduite du colonel d'Argy, un supplément d'artillerie et des ordres opportuns : les capitaines des petits navires de guerre français, qui avaient jeté l'ancre dans le port, fournissaient cent hommes et donnaient du courage, en disant : « Demain, peut-être, notre escadre partira de Toulon^. » Le général Zappi accourait dans un train express

(1) Docura. manusc. des archives, 17-18 octobre.

(2) Voir les extraits que nous en avons cités au chap. r.xviii. L'armée italienne, marche contre Rome.

(3) Docum. manusc. des archives, beaucoup de télégrammes du 19 octobre.

DK CIVITA-VECCHIA. 251

particulier, pour surveiller les armements et diriger la délense ; saconsit:;ae portait : « Repousser énergiquemeut l'invasion et employer tous les moyens possibles pour prolonger la défense^ »

Au reste, la démarche du général Zappi était à elle seule un ordre ayant sa signification propre : M. Zappi est le même homme qui, « avec une poignée de soldats et trois canons, » avait arrêté, sous Pesaro, l'armée du général Cialdini, faisant une défense que Fillustre La Moriciôre qualifia de « désespérée, extrême, glorieuse^, « On voulait que la deuxième fût le pendant de la première, et les moyens expcditifs du général, moyens secondés par l'intrépide détermination du préside, donnaient l'espoir et l'assurance qu'il en serait ainsi; les rapports de cette journée nous le prouvent''.

Toutefois le danger disparut momentanément : les ardeurs guerrières de M. Rattazzi, du prince Umbert et des loges maçonniques devinrent de glace à la simple publication d'un ultimatum de la France; dans un orageux conciliabule qui eut lieu au palais Pilti , le roi ordonna inexorablement qu'on eût à arrêter les mouvements. Nous avons relaté les pariicularités de ce conciliabule en son temps ''^. Les commandants de Civita-Vecchia et le général Kanzler à

(1) Ordres du général Kanzler dans les mêmes documents du 19 octobre.

[i) Rapport du général La Moricièi'e, dans la Civillà CatloUca. Série iv, vol. viii, p. 521 .

(3) Docura. manusc. des archives, 19 octobre.

(4) Voir au chap. Lxviii. L'ariuèo itulionue, etc. UUimalura de Napoléon III.

Rome, apprirent tout cela, pendant que les événement se passaient à Florence, on apprenait le départ précipité du prince, outré de dépit, qui s'acheminait vers la station du chemin de fer^ On remarqua une contre-marche exécutée simultanément par les troupes ro^'ales, dans tous les endroits désignés pour l'irruption. Le général Zappi, obligé de retourner à son commandement de Rome, fut remplacé à celui de Civita-Vecchia, par le colonel d'Argj, et il eut l'excellente idée de laisser l'honneur de recevoir l'escadre française à un brave officier de cette nation ; M. Serra resta commandant de place 2.

Pour ce jour-là, Civita-Vecchia se trouva soustraite aux bombes italiennes. Mais, avec un ennemi fourbe, inique, traître, faux et hypocrite, on ne pouvait compter sur rien. Il faut ajouter que dans des entretiens privés, le roi avait donné à entendre qu'il serait prêt à jouer sa couronne, plutôt que de consentir à accepter l'intervention française^. En effet, dans la nuit du 20 au 21, de nouvelles menaces d'invasion récemment faites à Rome, parurent tout à coup suspendues. Les rues et les places publiques de Florence étaient envahies par une sorte de fureur maçonnique, et la Cour était livrée aux fureurs de la plèbe en effervescence; les bruits et les mots de

(1) Télégr. du 19 octobre, 9 heures 35 minutes du soir, dans les docutn. nianusc. des archives.

(2) Télégrammes des 19 et 20 octobre.

(3) Lettre particulière datée de Florence du 21 octobre. Les dépêches du Nonce à Paris, des 18, 20 et 24 octobre, qui se trouvent dans les archives romaines, répondent parfaitement à cette lettre, ainsi que les actes enregistrés dans le Livre jaune français et dans le Livre vert italien.

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