DE CIVITA-VECCHIA
Iilus nombreuse, posséder un armement de gueri'e plus considérable, des places mieux garnies; mais il no pouvait pas demander des commandants plus dignes de la croisade.
Le colonel comte Charles d'Argy termina dignement sa belle et noble carrière au mois de janvier 1870. Les lâches tentèrent d'en entacher la renommée; ils osèrent calomnier et affirmer que le comte d'Argj avait donné des ordres pour massacrer les prisonniers! Bien au contraire, le respectable colonel avait hautement protesté contre cette infâme détraction ; mais cette protestation n'était pas nécessaire. Toutes ses lettres témoignaient en sa faveur, et sont toutes consignées dans les archives ; chacune d'elles atteste les soins bienveillants qu'il prenait des prisonniers, même au milieu des travaux d'armement de la place; les officiers de sa nation qui avaient vu briller M. d'Argy dans les batailles de sa patrie, qui lui donnèrent la juste réputation du plus vaillant des hommes de guerre, s'accordèrent à déclarer à l'unanimité que dans les quartiers, il s'était toujours montré le chef le plus humain et le plus accompli des gentilshommes. Les pauvres et les voisins de sa demeure à Rome protestèrent avec éneagie contre ces calomnies, lorsqu'ils eurent à pleurer la mort de leur bienfaiteur et ami, en rappelant son infatigable et généreuse charité, ainsi que la bonté paternelle avec laquelle il aimait à s'entretenir avec les petits enfants. Toute la population de Rome protesta par les marques de la vive douleur qui honorèrent les funérailles du cher défunt. Le Saint-Père lui envoya une bénédiction suprême à son lit de mort; M. d'Argy
l'accueillit avec le plus ineffable sentiment d'une piété vraiment clirétienne, et jusqu'à son dernier soupir il voulut diriger sa légion bien-aimée, pour laquelle il avait renoncé à de plus grands honneurs dans sa patrie ; il ordonna qu'on eût à mentionner, dans l'ordre du jour, la bénédiction de Pie IX. « Car, disait-il, l'honneur du commandant est l'honneur de la légion. " La foi et la gloire viendront, avec les récompenses de Pie IX, honorer son sépulcre ; son nom restera à jamais inscrit dans la légion franco-romaine, pour servir de stimulant aux nobles officiers de l'armée pontificale.
LXX.KIX. — MESURES PRISES A ROME CONTRE LES MENACES DE l'aRMÉE ROYALE.
Si Civita-Vecchia armait contre la masse des royaux, réunie à la frontière toscane, Rome, à son tour, s'apprêtait avec ardeur à soutenir le choc de l'ennemi, qui campait devant elle à Frosinone, à Viterbe, ailleurs et surtout dans la Sabine. Le camp principal de l'invasion, sous les ordres du général Ricciotti, se trouvait près de Corese, à deux jours de marche des murs de Rome. Le général Prudon fut d'un grand secours pour activer les préparatifs de la défense ; cet officier général était l'un des membres les plus illustres de l'arme du génie français. Il arrivait à Rome dans la journée du 20 octobre, chargé d'une mission spéciale de l'erapereurprès du
Saint-Père; quoiqu'il passât une grande partie de son temps à l'ambassade française, le général se laissa inviter, en sa qualité d'homme de l'art, aux séances tenues pour y traiter les affaires de la guerre, et il y prodigua, avec une bienveillance infinie, les encouragements et les conseils. Nous sommes en droit de penser C}.ue la raison très-puissante, qui fit choisir pour une mission pareille un tel mandataire, fut dictée par l'intention d'inspirer et de soutenir les sentiments et les moyens de résistance, pendant que le secours était indubitablement promis. A Paris comme à Rome, on pressentait une surprise préparée au péril et à l'ignominie du monde catholique. Le comte Armand, prolégal de France, prévenait son gouvernement de tout ce qui se passait, avec une exactitude et une précision remarquables; il observait attentivement et conversait très-souvent le plus amicalement du monde avec les ministres de Pie IX. On savait, par ses rapports, que les garibaldiens, quoique toujours battus, continuaient de grossir leur corps d'attaque , de manière que , pour cinquante hommes mis hors de combat, on en voyait surgir cinq cents autres, sortis de l'armée italienne ou d'ailleurs. On pensait donc là-bas que les régio-garibaldiens seraient parvenus, à la longue, à épuiser les forces de l'armée romaine, et à attaquer Rome, d'autant plus nombreux qu'ils avaient été plus souvent battus. Napoléon III et le capitaine général de l'armée de Pie IX comprenaient également qu'il fallait veiller constamment et s'attendre à un coup hardi de la révolution sectaire, qui faisait toutes les tentatives possibles pour surprendre Victor-Emma-
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nuel et le forcer à marcher contre Rome. Toutes ces choses, nous les avons sues verbalement et par écrit , des personnes elles-mêmes qui s'en étaient mêlées ^
Les ministres de Pie IX, qui connaissaient depuis longtemps le dessein qu'avaient formé les garibaldiens de simuler une émeute, avaient pensé aux meilleurs moyens de mettre en sûreté le Château Saint-Ange, et on y avait pourvu de toutes les façons, comme nous l'avons déjà dit* ; mais l'opération de prendre les armes contre une attaque extérieure, des royaux ou des régio-garibaldiens, ne commença, à proprement dire, que lorsqu'on se vit contraint par une nécessité impérieuse d'imposer une charge si forte au trésor, et le ministre Karizler en reçut alors le consentement de son Souverain. On choisit, dans les conseils de guerre , trois lignes concentriques de défense : le Teverone, les murs de Rome et la région romaine dans laquelle se trouvent Saint-Pierre et le Vatican, avec le fort Saint-Ange, qui en est, pour ainsi dire, la sentinelle^ .
En attendant, les trois voies qui accèdent au Teverone, autrement ditl'Aniene, tombèrent au pouvoir des défenseurs, qui minèrent les trois ponts Mammolo, Nomentano et Salaro. Sur la rive gauche du fleuve, du côté de Rome, le terrain qu'on avait étudié pouce à pouce, promettait une position avantageuse pour l'artillerie, car, sous le feu des pontifi-
(1) Voir aussi le rapport général de M. Kanzler, p 23 et 28.
(2) Chap.Lxiv, l'insurrection de Rome, dans la nuit du 22 octobre.
(3) Rap. gén. de M. Kanzler, déjà cité, ordre du jour, que nous rapporterons sous peu.
eaux, il eût éié bien difficile de jeter des ponts volants et le passage à gué était impossible. Tous les bateaux grands et petits avaient été retirés du cours du Tibre, et les accès en amont et en aval furent renforcés de nouvelles munitions; une station de garde avait été établie à poste fi.xe au pied du château; enfin, on avait mis à l'abri de l'ennemi tout ce qu'il j avait de barques sur le Teverone et de grosses billes de bois sur sa rive gauche. Le capitaine Charles Cialdi et le sergent-pilote François Dileva se signalèrent, dans l'exécution de ces opérations pénibles et fatigantes, et dans la conduite de l'heureuse expédition du Teverone, particulièrement exécutée par co dernier ^ On disposa les voies ferrées pour l'utilité du service de guerre, mais sans qu'il y eût de danger que les envahisseurs pussent en disposer^ ; on n'avait certes pas la prétention d'arrêter l'ennemi à ce premier passage, mais on pensait pouvoir retenir indéfiniment les bandes privées de leur artillerie, et retarder aussi le plus longtemps possible la marche des trois brigades du général Riccioiti, avec son fourniment complet de canons et de chevaux.
On lui préparait un second obstacle au pied des murailles. La ville à elle seule, du côté du Tibre, se couvre de plus de quatorze kilomètres de murailles, dont tout le monde connaît les nombreux endroits faiblés; souvent cette enceinte ne se compose que d'un mur isolé sans côtoiement ; plus souvent encore elle
(1) Même rapport général que ci-contre; Rapports divers au directeur des douanes et au commandant de la place, 2 et 4 décembre.
(2) Documents manuscrits des archives, 21 octobre.
est dominée par des hauteurs et des tumulus. Néanmoins, cette enceinte se préparait à résister. Près de la porte Majeure, la voie ferrée entre sous trois arcades, et y forme une brèche qu'il est impossible de boucher; on avisa donc à murailler entièrement l'une de ces trois arches , à l'exception d'un petit réduit placé sous l'archi-voùle et percé de meurtrières, les battants des deux arcades restées libres reçurent également leurs meurtrières, et on plaça sur le côté une batterie de cinq bouches à feu, pour en protéger l'entrée et la campagne qui l'environnait. Une large brèche en pente, faite par suite d'éhoulements, fut également munie de défenses ; cette brèche fut ouverte, il n'y a pas longtemps, vers la porto Saint-Paul. On remplit de terre intérieurement sept portes sur treize qui donnent accès à la ville, et on les garnit de fossés extérieurs; les autres furent conservées pour la population et pour la guerre ; mais on plaça devant elles un rempart de terre tassée, avec des canonnières faisant face aux avenues environnantes. Les portes qui se trouvent à la droite du Tibre furent encore plus soigneusement étudiées; elles étaient couvertes par des tambours plus amples et plus fortement revêtus ; on y fit aussi de plus nombreuses ouvertures dans le vif de l'œuvre, afin d'y pointer les canons, et on couronna la couverture de gabions à travers lesquels on pouvait se servir du fusil. Ces travaux épuisèrent les matériaux des magasins : les barils, les sacs de terre, les saucissons, les gabions, les fascines, tout entrait à sa place comme par enchantement. On voyait, dans toute la longueur de l'enceinte , renforcer les côtés faibles
pnr des tcrro-pleins, pratiquer le coup d'œil au tii' du fusil, planter des palissades, ferrer des chemin.*, ouvrir des passages , assurer des communications, détacher du pied de la muraille tout ce qui l'encombrait, élever des épauleraents et des cavaliers, y placer les canons et les entourer en camp volant do fortes gardes. Bref, cette vieille muraille, qui avait grand'peine à se soutenir contre les fraudeurs de la gabelle, secouait son ancienne poussière et ses mauvaises herbes, comme si elle eût voulu rajeunir et se faire belle, disposée (au dire des hommes de guerre) à fournir de longues journées de bataille^
En admettant même que l'ennemi fût parvenu à pénétrer dans la ville, par sa gauche, il aurait eu à surmonter encore, au côté droit, un troisième boulevard bien plus inaccessible. Tout le monde sait jusqu'à quel point l'enceinte de ce côté est solide, car cette enceinte, qui prend naissance sur le flanc du château Saint-Ange, s'enchaîne de hauteur en hauteur, sur les collines vaticanes et janiculaires, jusqu'à la porte Portèse ; tout le terrain est hérissé de courtines ardues, de bastions pleins et doubles, quil n'est pas facile d'emporter, sans l'aide d'un travail régulier d'approches, qui puisse y préparer la brèche à l'assaut. Pie IX se sentait roi et seigneur de Rome et n'était nullement disposé à quitter ce dernier refuge, à moins qu'il n'y fût contraint par les malheurs les plus extrêmes; son armée était également décidée à le maintenir à sa place, à quelque prix que ce dût être.
(1) Rapport général déjà cité; descriptions manuscrites des
Un homme d'Eiat qui, pendant ces jours-là, eut l'occasion de voir presque journellement Pie IX, nous écrit : « Je trouvais en lui une fermeté tellement extraordinaire, jointe à tant de sérénité d'esprit, que j'en tombais de surprise. Que de souverains ceignant l'épée et chaussant les éperons, auraient pu, dans des circonstances semblables à celles de ces jours-là, lui porter envie ! »
Un autre illustre diplomate, au sortir d'une longue audience que Pie IX lui avait accordée, disait : « J'avais cru que les rois étaient passés; je me trompais, car je viens d'en trouver un. »
II est certain que la constante fermeté du Pontiferoi avait un grand retentissement dans la population, et que chacun y puisait un brillant rayon de courage.
Pour le mettre en sûreté, pendant longtemps encore, contre les nombreux attentats, il eût fallu fortifier les hauteurs de Monte- Mario, qui dominent le Vatican; mais les capitaines pontificaux et les chefs français pensèrent que la sainteté de ce sanctuaire du monde catholique et la majesté du Vicaire de Jésus-Christ, qui se tenait près des cendres de son premier prédécesseur, suffiraient pour le défendre contre toute outrageuse insulte, persuadés qu'aucun roi chrétien n'oserait jamais pointer ses canons contre les fenêtres de la demeure de Pie IX. Pour appuyer de telles pensées, se joignait aux autres motifs la pénurie des hommes d'armes, et de tout ceci résultait le projet de ne pas destiner à des postes délacliés
opérations du génie, au ministre Kanzler; plusieurs autres documents répandus dans les archives de ces jours-là.
le nerf des forces vives qu'il eut fallu employer pour soutenir victorieusement cette position. En tout cas, disait-on, que la responsabilité do ce crime infâme, en présence de Dieu et de la postérité, puisse rolomber sur la tête du barl)are et sacrilège assaillant! En attendant, les feux croisés du château Saint-Ange et des boulevards du Vatican auraient considérablement tourmenté les misérables assez lâches qui auraient osé s'établir sur le Monte-Mario'. Quant aux bandes •i'aribaldiennes, elles pouvaient bien prendre possession de cette hauteur : cela leur était permis; de là, elles eussent pu admirer le magnifique ensemble de Rome, mais seulement pour quelques instants, tant qu'elless'y tiendraientcachées. Nous savons, en effet, que dans les conseils de leur état-major, on n'avait nullement le projet de tenter ce côté-là, qui, pour eux, était vraiment inexpugnable ; ils visaient plutôt à deux autres points de la ville, placés à gauche, c'est-à-dire, à la Ferratella, entre Saint-Jean-de-Lairan et la porte Saint-Sébastien, où le mur d'enceinte semblait assez fragile; et à l'angle rentrant entre le Castrum prétorien et la porte Saint-Laurent^.
Le génie pontifical avait plutôt ménagé et établi en ces divers endroits ses moyens de défense que sur la droite du Tibre. Là se trouvait un grand approvisionnement de fourrages et de victuailles et l'on s'occupait des travaux sans trêve ni repos. On cherchait à renforcer et à armer le giron muraille dont
(1) Rapport général et descriptions manuscrites des œuvres du génie déjà cités.
(2) Documents manuscrits des archives, 21 novembre. Commuuicalim de la direction de police,
CROISÉS, m. ?3
on fendit la crête en y pratiquant grand nombre de meurtrières au-dessus de la corniche et l'on plaça audessous des banquettes en terre ou en bois; on déboucha de nouveau les meurtrières sur les flancs des bastions , qui, presque généralement, avaient été obstrués par les terres ; les ventilateurs des angles furent ouverts et modifiés ; on éleva aussi de nouveaux bastions qui flanquaient les courtines de murs d'où l'on pourrait battre une grande étendue des champs et des collines qui se trouvent en face. Ceux qui se souviennent encore des cruels conflits que le général Oudinot eut à soutenir en 1849, pour l'assaut de ce côté de Rome, quoiqu'il s y battit à la tête de plus de 20,000 hommes , et avec un fourniment complet d'engins de siège, ceux-là s'imagineront facilement l'énergique résistance que les pontificaux auraient opposée pour le soutien de cette place , eux qui étaient, sans nul doute, bien autrement déterminés à pousser la bataille jusqu'à ses dernières extrémités, que ne l'étaient alors les bandes de la république mazzinienne. Pour accorder avec celles de l'extérieur les défenses du côté intérieur, il fallait miner les ponts jetés sur le Tibre; le général Prudon, tout en commandant les autres travaux, conseillait celui-là, comme des plus nécessaires, ce dont chacun convenait comme d'une chose bien simple et toute naturelle, mililairement parlant. Mais le Saint-Père ne consentit jamais que l'on exposât son peuple à un si grave danger sur les points les plus fréquentés de la ville; et ce n'eût peut-être été qu'à la dernière extrémité qu'il eût pu s'y résoudre. On se borna donc à enlever le pavé du pont de fer, qui fait face à la caserne
Salviati, et on confia les autres ponts à la vigilante surveillance de la troupe et des batteries de Castello *. Le château Saint-Ange , considéré comme le centre et la base des opérations , fut , pour ainsi dire, entièrement remis à neuf. On remplit d'eau les fossés qui l'entourent, on répara les parapets, on érigea des cpauloments et des traverses pour servir d'obstacles aux feux de file, on dressa une digue au fond du fossé, pour garantir de l'invasion des eaux la galerie de la poterne, et assurer la voie couverte à la lunette de face et aux autres oeuvres extérieures. On exécuta, là et ailleurs, d'autres réparations qu'il nous serait trop long d'énumérer. Comme on avait quelques soupçons sur plusieurs soldats du fort , soupçons qu'on ne voulait pas divulguer, pendant ces jours de trouble, on y prenait garde avec des jeux d'Argus, et nous connaissons plusieurs officiers qui étaient alors disposés a brûler la cervelle à quiconque aurait eu la fantaisie de donner un mauvais exemple. Quelques-uns des hommes les plus signalés, et qui furent par la suite mis en jugement, avaient été éloignés sous des prétextes simulés, ou, pour le moindre délit, incarcérés. On vida la poudrière sur laquelle les malintentionnés avaient jeté les yeux, et le gros des garibaldiens prisonniers fut envoyé à Civita-Vecchia. Les chefs de ces brigands les avaient chargés d'espionner les mouvements de l'assaut extérieur, et de faire immédiatement du tumulte, en s'emparant des batteries; c'est, du moins, ce
(1) Description manuscrite déjà citée ; documents manuscrits des archives, 22 et 23 oclnbre.
qu'annonçaient plusieurs avertissenients anonymes adressés au gouvernement*. Mais nous croyons que les sicaires du dehors avaient, en ce moment-là, bien d'autres chats à fouetter. La magistrature du bon gouvernement était devenue, au dire du garibaldien Célestin Bianchi, excessivement soupçonneuse^; et telle était sa défiance soupçonneuse que les cavalieri de l'Italie tombaient dans le traquenard par douzaines; nous avons reçu, entr'autres, la visite de deux avocats renommés, dont, par indulgence, nous ne citerons pas les noms. Aussitôt qu'ils apprenaient ces événements, les complices de la trahison du château prenaient des plus volontiers la clef des champs, et ceux qui ne s'éloignaient pas cherchaient anxieusement à faire disparaître jusqu'aux moindres traces du complot^.
A ce propos, relatons plusieurs faits qui nous semblent mériter de passer à la postérité ; notamment ce qui fut remarqué au moment où l'on tramait activement l'incendie de la poudrière. Un étranger garda, pendant toute la nuit, sa voiture attelée, près du pont Saint-Ange, afin de mettre en sûreté les coupables, aussitôt qu'ils auraient mis le feu aux mèches préparées. Un de ces hommes, lui ayant rapporté dans la matinée que l'affaire était raanquée , l'étranger se plaignit amèrement des frais qu'il avait faits et « des
(1) Docum. manusc. des arch., 21 et 23 octobre; Procès Bossi, Monti, Tognetti, page- 136. (2) Bianchi, Mentana. page 133.
(3) Voir les listes des coup.ibles et les dates de leur prise, dans las divers procès occasionnés par ces affaires-là; rapports quotidiens de la gendarmerie, dans les docuinents manuscrits des archives de ces jours -li'i.
PRISES A ROMR. 273
reproches quo lui adresseraient les généraux et les princes de ce que l'incendie de la poudrière n'avait pas été effectué; et il ajouta qu'il s'expliquerait parfaitement qu'on ne voulut plus s'en occuper... làdessus, il partirait; mais, au moment voulu, il reviendrait arranger ses comptes avec ceux qui étaient indubitablement restés les bras croisés'. "
On ne sait pas qui pouvait être ce coquin-là, dont on ne parle dans les procès que superficiellement, comme d'un homme inconnu, mais qui était richement habillé ; nos conjectures nous laissent croire que ce digne personnage pourrait bien être le marquis Georges Pallavicino-Trivulce ; cet homme était un garibaldien tellement enragé qu'il faisait fi même du comité central d'insurrection, qu'il trouvait excessivement monarchique. Or, il partit de Naples pour se rendre à Rome, dans la soirée du 26 octobre, dans l'intention de ne demeurer que trois jours dans cette dernière ville ^. Son départ et son retour répondent parfaitement à l'époque du fait que nous venons de rapporter, et c'était bien le temps qu'il fallait pour mettre en sûreté les incendiaires du château. Mais que cela soit, si l'on veut, un concours accidentel de dates ; quoiqu'il en soit , les grandes dépenses du gouvernement italien furent de l'argent perdu, et ne donnèrent pas le château Saint-Ange aux mains des garibaldiens; les promesses de 5,000 francs et les cpaulettes de capitaine, faites à celui qui commettrait
(!) Procès Boss', etc., page 156'et 157.
(2. Ses lettres écrites à Bertani, et que des amis nous ont permis de consulter.
le crime ne servirent à rien'. Les coupables vulgaires, qui n'éiaient en définitive que de simples mandataires, furent condamnés au bagne : le principal coupable, qui n'est autre que le gouvernement italien, recevra, sans nul doute, la digne récompense de ses actes iniques ; elle lui sera décernée par le Juge des souverains et par l'histoire. En attendant, les républicains font déjà contre lui ce qu'il a fait contre le Pape. Mais reprenons notre récit.
Nous dirons à quiconque serait désireux de l'apprendre, que tous les travaux des fortifications ont été décrétés par un conseil de guerre, dans la matinée du 21 octobre. De plus, notons que ce conseil était formé de l'état-major, des généraux et des autres officiers supérieurs : le général Prudon, à la prière du ministre des armes, ne manqua pas de s'y trouver. Le lieutenant-colonel Georges Lana développa sou plan de défense; ce plan ayant été approuvé, quelques heures après il en donna les dessins, qui furent aussi immédiatement approuvés et mis en pratique avant le soir. Le corps du génie pontifical, en cette circonstance, prouva dignement son savoir-faire. Son commandant M. Lana surtout fut justement apprécié et loué par les hommes de guerre, et récompensé par son Souverain, qui lui conféra la croix de commandeur de l'ordre Grégorien à laquelle l'empereur joignit la rosette d'officier de la Légion d'honneur. Ce brave officier était entouré de capitaines et de lieutenants qui avaient tous bien mérité leurs grades: M. M. Oberholizer, Meluzzy , Fabri , Manno, Bruni et
(1) Procès Bossi, etc., page 52.
Angeletli, noms honorés en môme temps clans les l'apports des généraux pontificaux et des généraux français. L'entreprise fut partagée entre eux; ils s'y lancèrent, qu'on nous permette le mot, avec une telle fureur, que le gros des oeuvres les plus urgentes se trouva en état de résister à l'ennemi, dès la soirée du 23 octobre. L'ardeur des officiers se communiquait à la compagnie des sapeurs du génie et aux artilleurs, qu'on avait appelés à l'aide et qui étaient devenus les contre-maîtres de plusieurs centaines de travailleurs bourgeois; on accélérait le travail en dépit de la pluie et on l'éclairait, pendant la nuit, à grand renfort de torches. " On fit, pendant trois jours, de véritables travaux de géant. » Telles étaient les expressions d'un général célèbre par ses campagnes et ses victoires, qui examina les travaux trèsminutieusement'.
Par conséquent, au moment même où le ministre Urbain Rattazzi déchaînait l'insigne Garibaldi contre Rome, précisément dans la journée du 23; pendant que, dans l'intérieur de la Ville Sainte , Cucchi, général des sicaires étrangers, s'insurgeait; pendant que les perfides ministres de Victor-Emmanuel distribuaient les " instructions aux généraux Ricotti, Ferrero et Piola-Caselli, au sujet de la mobilisation des troupes vers la frontière pontificale-, » avec
(1) Rapport du général Kanzler, page 28; docuni. manusc. des arch., 22 et 23 octobre, 10 novembre; description man. déjà citée.
(2) Documents relatifs aux derniers événements présentés aux Chambres de Florence , par les ministres de la guerre et de la marine, page 60. Nous en avons cité le texte au chapitre i.xviii, L'armée Italienne, etc.
toute la série des scélératesses qu'on devait accomplir, pour parvenir à l'usurpation de la capitale du Christianisme; pendant que la monde catholique palpitait en pensant aux destinées de Rome, Rome se levait assez bien armée pour ne pas craindre l'assaut de Garibaldi, et pour s'opposer irrésistiblement à tous les efforts des troupes régulières, jusqu'à l'arrivée du secours promis par la France.
Ses forces de résistance eussent été plus considérables encore, si la garnison de la ville éternelle avait eu le temps de se renforcer des colonnes d'opérations qui guerroyaient dans les provinces. Cette concentration des troupes de défense devait tôt ou tard se faire, car les commandants avaient, à ce sujet, reçu un ordre formel; l'un d'eux, ayant cru un moment que les garibaldiens étaient sur le point d'envelopper Rome, écrivait au ministre : " Nous nous ouvrirons un passage avec nos armes... nous ferons parler le canon*. »
Il était homme à tenir parole; tout avait été prévu pour le cas de l'approche inattendue de l'ennemi contre les murs de Rome. Depuis plusieurs jours, on s'occupait, dans les diverses lieutenances, de rassembler les compagnies qui s'étaient par trop éparpillées en donnant la chasse aux chemises-rouges; les chefs ponlifieaux savaient quelles étaient les portes de Rome qui étaient muraillées et quelles étaient celles qui étaient ouvertes pour le retour*. On avait arrêté que les milices bourgeoises resto-
(1) Documents manuscrits Jes arc'.iives, 19 octobre,
(2) Ibidem, 20 et 22 octobre
raient soûles à la garde des provinces, pour maintenir la tranquillité publique, mais on permettait à ceux qui en témoignaient le désir, de suivre les troupes régulières. La première compagnie des auxiliaires se distingua particulièrement, par l'expression de ce désir; cette compagnie était commandée par le capitaine Pistolesi et par le lieutenant Mazzoli ; elle répondit à la proposition qu'on lui en fit par ce cri unanime : « Oui! à Rome! tous à Rome!.^ »
Ce fut ainsi que les troupes des provinces se trouvèrent instantanément prêtes à marcher à la première annonce de la violation de la frontière par les troupes royales. Les commandants pontificaux se mirent en mouvement de tous côtés pour aller aider à la défense de Rome, coupant derrière eux les voies de communication; à peine entrés dans la capitale, ils couraient se ranger aux postes qu'on leur avait assignés.
En attendant, les œuvres de défense se perfectionnaient; on en établissait de nouvelles, quoique les diaboliques aftîliés du comité d'insurrection eussent plusieurs fois tenté d'effrayer les ouvriers par leurs menaces. Mais les ressorts toujours tendus de la police suffisaient pour neutraliser les tentatives des lâches remueurs qui, à leur approche, avaient hâte de se cacher; contre ceux qui se montraient plus acharnés et plus actifs, il fut expédient de se servir des décharges de l'infanterie, les 22, 23 et 25, mais , contre les uns et les autres , l'état de siège proclamé le 22, et pleinement établi le 25, fut une excellente panacée. La ville était en sûreté tant au
(1) Documents manuscrits du 28 octobre.
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dehors qu'au dedans de ses murailles. Il ne nous appartient pas de parler des travaux de fortification, qui, après la guerre, amélioreront les conditions de Rome, et qui pourraient, au besoin, changer complètement le sj'siéme de défense.
Mais personne ne pourra se former une juste idée des préparatifs de résistance, faits à Rome dans ces jours-là, sans avoir examiné les prévisions mûries par l'état-major général, d'accord avec le génie, dans les conseils de guerre. Nous avons, à vrai dire, consulté ces documents avec la plus grande exactitude; ils avaient été, pour la plupart, écrits et tracés par le capitaine Rivalla (Fortuné) : c'était notre devoir d'historien, et nous l'avons rempli avec le courtois assentiment de qui de droit. Toutefois, on voudra bien comprendre qu'il ne nous appartient pas de pénétrer trop avant dans certaines particularités; il suffira donc de quelques indices qui pourront servir de léger commentaire, sur tout ce qui fut publié dans le rapport général au Saint-Père. On établit des vedettes sur les sommets les plus élevés, et particulièrement sur la coupole de Saint-Pierre^; des rondes et de fortes patrouilles à pied ou à cheval sortaient nuit et jour pour battre la contrée ; des explorateurs bourgeois rapportaient les nouvelles des forts les plus éloignés^; beaucoup de postes avancés, dont plusieurs étaient munis d'artillerie, faisaient assez bonne garde dans les alentours pour
(1) Doc. man. des arch. 23 octobre et jours suivants Cartes (la l'état-major généra).
(2) Ibidem, principalement dans les rapports di la gendarmerie.
protôger la ville contre les surprises ; ces postes étaient commandés par le major Simon Castella, des carabiniers étrangers, et par le chef de bataillon Ferdinand de Tronssures, des zouaves. L'une do leurs principales missions avait été de détruire les ponts sur l'Aniene, à l'approche des bataillons ennemis; toutefois, quelques-uns de ces ponts, devenus inutiles aux pontificaux, furent coupés par mesure de précaution : le pont Mammolo dans la journée du 25 et deux autres quand on fut informé de l'arrivée des troupes italiennes'; on ne conserva pour la communication que le pont Nomentano.
Dans l'intérieur de Rome , les différents corps d'armée agissaient tous d'après les ordres du général Jean-Baptiste Zappi ; les officiers étaient continuellement sur le pied du service de camp, à la tête do leurs compagnies. On avait défendu aux soldats de sortir du quartier, sans avoir à l'épaule leur fusil chargé. Le quartier-général établi au Casino de la place Colonna et tous les chefs de corps avaient des plantons à leur porte, prêts à recevoir les ordres. Plusieurs sous-centres, dirigés par des commandants spéciaux , dépendaient d'un centre principal ; ces commandants avaient été nommés dans un conseil de guerre supérieur , et tous connaissaient le plan général de la défense. On avait assigné à chacun, en cas d'attaque, son propre camp d'opération; on avait tracé des chemins de jonction entre un corps et l'autre, désigné les endroits oh l'on devait s'avancer
(1) Rapport général, p^ge 43 ; documents iiuinusciits des archives, 1 octobre.
OU opérer retraite, les points qu'il faudrait céder et ceux qu'on devrait maintenir à toutes forces, et indiquer les moyens de rejoindre les masses et de renouveler la résistance sur des fronts de bataille ^
C'est ainsi que Rome présentait l'aspect d'un immense campement : sentinelles et bivouacs multipliés, patrouilles errantes de bourgeois, de palatins et de volontaires romains, charrois de vivres et de munitions, corps de milices prenant différentes directions, et les factions de nuit devenues tout à fait semblables à celles du jour. On entendait, à chaque instant, retentir le sabot des chevaux sur les dalles des rues qu'ils parcouraient au galop, pour porter des consignes ou aller prendre des renseignements. Le canon était en batterie, non-seulement aux portes et aux murailles, mais aussi sur les point stratégiques de la ville; les troupes campaient sur la place de Saint-Pierre et sur dix autres points au moins de l'intérieur, toujours prêtes à accourir là où on les appellerait. Les troupes se maintinrent en cet état tant que dura la menace des armes royales, armes félones qui ne pourraient que trop facilement, depuis l'invasion de 1860, venir camper à quelques heures seulement de Rome ! Enfin, le premier secours français arriva dans la soirée du 30 octobre; c'était une brigade commandée par le général de Polhès , déjà bien connu et apprécié. Ce ne fut qu'alors que la garnison romaine eut un instant de repos et qu'elle put respirer à pleins poumons^.
(1) Documents manuscrits des archives, principalement pendant oes jours-là, et cartes de l'état mnjor. (2j Documents déjà cités.
Pendant les jours qui avaient précédé le 30, on s'était vu forcé d'accabler les présidiaires de toutes sortes de fatigues et de ne leur accorder ni trêve ni repos. Ils prenaient en toute hâte un peu de nourriture préparée tant bien que mal dans le premier quartier venu, ou portée par les camarades aux postes de faction; ou sommeillait lorsque le temps ou le hasard le permettait, sur quelques brins de paille, sur un banc, au pied d'un mur ; souvent, pour se reposer à la suite d'une pénible reconnaissance, ces pauvres gens se couchaient à ciel ouvert autour de quelques tisons fumants. Les compagnies de zouaves, qui campèrent pendant bien des nuits sous les portiques du Vatican , ouverts à tous les vents, n'étaient pas cependant les moins mal abritées. Nous savons, par plusieurs des hommes revenus des provinces à Rome, qu'ils avaient passé plus d'une semaine, non-seulement sans pouvoir s'étendre sur un lit, mais encore sans avoir le loisir de se déshabiller, de changer de linge, ni même de dénouer les cordons de leurs chaussures. Pourtant, chose admirable à dire ! l'hôpital militaire, à l'exception des blessés, ne s'était jamais vu plus dégarni de malades.
Les Romains contemplaient avec une joyeuse surprise cette indomptable jeunesse, dont l'invincible force d'âme semblait avoir donné à ses membres la dureté du fer et l'élastique souplesse de l'acier; ces braves, à la moindre alarme, sautaient sur leurs pieds, se secouaient et formaient leurs rangs dans le plus bel ordre, marchaient légèrement, le pistolet pendant à la ceinture, gardant un silence complet et pleins de courage et d'énergie; elle prouvait parfaite-
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ment, cette belle et noble jeunesse, quelle servait la majesté du Dieu des batailles. Si on leur permettait de s'éloigner un instant de leur poste, ils couraient chercher les secours de la religion. Armés de tous points, ces fiers jeunes gens s'agenouillaient au pied des autels, offraient leur vie à Dieu et consacraient leur baïonnette à Saint-Pierre ; ils recevaient à la hâte les sacrements, se relevaient pleins d'espérance et de joie, et reprenaient le fusil qu'ils avaient déposé sous la balustrade de la sainte table. Bienheureux qui a pu les voir de ses propres yeux se promener triomphalement dans lés rues de Rome ; bienheureux qui a pu comprendre la grandeur de leurs pensées, la fermeté de leur détermination et la sainteté de ces enfants d'une guerre chrétienne.
La vue seule de ces hommes magnanimes révélait l'ordre du jour, qui avait été délibéré dans le conseil de guerre, et qu'on devait transmettre aux troupes croisées à l'heure du combat. Cet ordre du jour fut tiré à grand nombre d'exemplaires sans date précise, et on le cachait comme une mèche allumée prête à mettre le feu à une mine.
« Ordre du jour du général-commandant en chef. » Rome,... octobre 1867.
.. Soldats!
» L'instant suprême que nous avons si Lmgteraps attendu et désiré est arrivé de faire un rempart de notre corps au Souverain Pontife.
« Le gouvernement du roi Victor-Emmanuel, espérant sauver la couronne des atteintes de la révolution, avec laquelle il n'a que trop longtemps fait cause commune, traine cotte couronne dans la fange,
en attaquant le Vicaire de Jésus-Christ clans sou sanctuaire, ce saint Vicaire, qui est en môme temps le meilleur et le plus auguste des princes.
" Nos troupes de la province, provovant cet atroce méfait, ont rcru l'ordre de se replier sur Rome; elles arriveront à temps, pour grossir nos rangs. Espérons que le puissant et opportun secours de la catholique et généreuse France n'arrivera pas trop lard. Quoi qu'il arrive , nous défendrons énergiquement les approches de Rome, puis ses murailles, et enfin, jusqu'au dernier d'entre nous, le Vatican.
» Montrons-nous dignes de notre haute et noble mission, et montrons au monde ce que peut faire une poignée d'hommes vaillants, animés par le senlimeut de la religion et de l'honneur.
» Soldats!
1 Allons vaincre ou mourir, en poussant le cri de : » Vive Pie IX! -
» Le général pro-ministre des armes, commandant en chef des troupes pontificales, Kanzler. «
A notre avis, un pareil ordre du jour honore une guerre tout entière, consacre à la gloire l'armée pour laquelle on a osé l'écrire, grave en traits indélébiles le portrait de celui qui le traça, et fera resplendir d'une lumière immortelle la page des annales ecclésiastiques sur laquelle on l'aura enregistrée. Que les soldats de 1867 éprouvent, en attendant, la douce satisfaction de voir briller sur leurs poitrines et de pouvoir montrer à tous les yeux la croix qu'ils ont conquise dans cette campagne, et qu'il leur soit permis de redire, au déclin de leur âge : « Et moi aussi j'étais-lo ! »
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XC. — JOSEPH GARIBALDI MAUCIIE AVEC L ARMÉE A l'attaque de ROME. FAITS ET GESTES DE LAILE GAUCHE, SOUS LA CONDUITE DE NICOTERA.
Rome se dressait pourvue de fortifications et défendue par de faibles mais intrépides légions, qui étaient encouragées et renforcées par les pelotons qui avaient , jusque-là , victorieusement combattu dans les provinces. Les populations de ces provinces, se trouvant sans garnisons, restaient à la merci des bordes garibaldiennes et Joseph Guribaldi croyait que le temps était venu de serrer de près la ville sainte et d'en presser tellement le siège qu'il ne tarde pas à l'emporter d'assaut. Le sicaire en chef annonça dans les journaux qu'il entendait pénétrer dans Rome avant les Français , et , en effet , il s'avança dans la campagne déserte , au-delà do Monte-Rotondo. Il intima à Jean Nicotera, général de l'aile gauche, l'ordre d'occuper les provinces de Frosinone et de Villétri; tandis que l'aile droite, commandée par le général Acerbi , envahissait la province de Viterbe. Mais, chose admirable, ni le centre, ni les ailes n'osèrent trop s'avancer vers Civita-Vecchia, ni vers Rome, où il v avait des troupes. Nous devons cependant reconnaître qu'Acerbi et Nicotera firent preuve de plus de bon sens que leur généralissime; ils surent, dans leurs opérations stratégiques, éviter toute rencontre et toujours fuir à temps; Garibaldi, de son. côté, soit par courage, soit par imprudence, faillit plus d'une fois tomber
dans lo piège, et finalement il fut pris au trébuchet, sur les collines de Montana. Ce dernier mouvement de l'armée garibaldienne ne saurait être rapporté que par fragments détachés. Commençons donc par onumérer, en les appréciant à leur juste valeur, les exploits de l'aile gauche.
Nous avons précédemment décrit les camps du général Nicotera et ceux de ses subalternes , et dit la triste réputation qu'ils s'étaient acquise dans le pays; aussi peut-on déjà se figurer l'espèce de conquête que les chemises-rouges purent faire dans le Frosinonais et dans le Vellétran. Les bandes étaient précédées par l'épouvante et la terreur profonde des honnêtes citadins , qui comparaient l'invasion des garibaldiens à une imminente irruption de corsaires tunisiens; par contre, tout ce qu'il y avait de vile populace dans le pays, de conspirateurs gracié.'^, d'échappés des bagnes, de voleurs, d'écume pervertie et complètement déshonorée de la société, prenait des airs d'immense orgueil, comme si l'heure de leur irioraphe eût déjà sonné. Nous savons qu'une certaine dame, devenue trop célèbre, qui habitait sur le territoire de Frosinone, avait fait de sa maison, en ces jours-là, une caverne politique, une fournaise ardente de proclamations incendiaires, une fabrique de cocardes révolutionnaires et d'épouvantails populaires; le comité de Naples la payait largement pour qu'elle pût accomplir dignement ces belles ei nobles missions. A peine arrivés dans une ville ou dans une bourgade, les conspirateurs ne tardaient pas à découvrir ces
(') Voir les chapiti-es xliv et xlix de eut ouvrage.
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ignobles scélérats; ils los pressaient de quitter leurs repaires et constituaient tout aussitôt de cette infâme lie du peuple un gouvernement provisoire; puis, dans le but d'intimider les habitants de la localité, ils proclamaient un plébiscite; mais s'ils n'avaient pas lieu de s'attendre à pleine réussite, les garibaldiens se bornaient à planter çà et là quelques drapeaux tricolores, à l'ombre desquels ils exerçaient tranquillement toute sorte de rapines et de violences. On appelait cela : « l'insurrection. »
En voici un exemple, que nous lirons d'un long et minutieux procès. Dès que le dernier soldat pontifical eut quitté la ville, la comédie ouvrit son premier acte par la réunion d'une poignée de bossus, (c'est ainsi qu'on appelle, dans ce pays-là, les citoyens déloyaux,) et par la formation d'une junte gouvernementale ; on arma quelques gredins de la même trempe, on jeta des brassées de cocardes à toute la gaminerie des rues et des places de la ville, on fit boire à satiété tous les désoeuvrés, et on les envoya partout pousser les cris discordants de : « Vive Garibaldi ! vive Victor-Emmanuel! »
Les hurleurs eux-mêmes prenaient leurs cris et leurs actes pour une pure plaisanterie ; ils hurlaient aussi : « Vivent les voleurs ! Vive Emmanuella ! Vive le pétrole! »
Ayant appris, à son entrée dans Frosinone, les délibérations des habitants, Nicotera convoqua près de lui les magistrats municipaux de la province. Le gonfalonier de la ville dont nous parlons se présenta devant le conquérant , et là , en présence de ces nouveaux pères conscrits de la patrie, au lieu de
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jurer foi et hommage , il abdiqua dignement, sa charge, déclarant positivement qu'il ne se sentait point disposé à changer de drapeau , comme ou change de linge; il ajouta qu'à de nouvelles administrations il fallait des hommes nouveaux. Ici, Nicotera, quoique chef des bandits, agit en parfait honnête homme : il se plaignit de ce que les citoyens les plus considérés voulussent se soustraire au service de leur patrie, et il pria instamment les hommes généreux qui s'offraient, à maintenir la paix et à conserverie bonheur public alors dans sa fleur la plus belle. Les membres de la junte se considérèrent, par suite de cette bienveillante condescendance de Nicotera, comme bien et dûment installés et sanctionnés en qualité de législateurs de leur propre ville. Ils abolirent les taxes du sel et des moulins et promulguèrent bon nombre d'autres lois; puis ils rassemblèrent les comices populaires pour constituer la chose publique par la voie du suffrage universel. Une clique de vauriens s'étant prise à torturer les jeunes gens désœuvrés et les garçons de magasins, pour les traîner à l'urne électorale, afin qu'ils approuvent et ratifient le gouvernement do l'avenir par un vote d'annexion au royaume d'Italie. La plupart de ces francs nigauds, ne sachant pas lire, ignoraient ce qu'ils allaient voter, quoique le bulletin de leur vote fût ostensiblement attaché par une éjjiiigle au sommet de leur chapeau; les prévoyants législateurs venaient à leur aide et leur donnaient les plus singulières, les plus incohérentes explications du monde, des explications qui eussent bien figuré dans la plus burlesque des forces. Certains d'entre eux, pour sup-
pléer au petit nombre des votants, se chargeaient do gros paquets de bulletins amassés par douzaines et par vingtaines, et ces bulletins contenaient indifféremment des noms de personnes vivantes, mortes ou qui n'avaient jamais existé. Après en avoir rempli très-facilement un grand panier, ces messieurs de la junte revinrent à Frosinone , gonllés comme des dindons, la tête haute et les yeux brillants comme si, dans cette corbeille, ils eussent porté les hautes destinées de la patrie. Nicotera, parti de Frosinone avec les bandes, pour se rendre à Vellétri, avait été remplacé, dans la première de ces deux villes, par un général de Victor-Emmanuel. Le nouveau commandant des troupes italiennes, voyant la forfanterie de ces patriotes à petits carrés de papier, leur demanda, tout en riant dans sa barbe :
• — Et l'urne des non, où l'avez-vous laissée?
— Excellence! dans notre ville, tout le monde ne sait que dire oui.
— Eh bien! allez dire cela à Florence, ça ne me regarde pas.
— Mais en attendant, général, ne pourriez-vous pas accorder à notre ville l'honneur d'une compagnie de soldats?
— En vérité... je n'en vois pas la nécessité. L'amour de la patrie se plaça dans la poitrine de
nos héros, lesquels, à leur entrée dans la ville, manquèrent d'être accueillis à grand renfort de coups de sifllets. Pour accroître leur désolation, le lendemain des élections, commencèrent à traverser Frosinone de nombreux groupes de garibaldiens fugitifs; on disait que Nicotera s'était réduit en fumée, que les
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junlistcs d'autres territoires plus rapprochés de Rome, des gouvernenienls provisoires en entier, et d'autres canailles qui fraierni.<aient avec les envahisseurs, faisais d'une terreur panique, fuyaient à toutes jambes vers la frontière. Le vrai peuple reprit courage et, quelques jours après, informé de la victoire de Mentana, il fit disparaître d'un seul coup, comme s'il eût soufflé dessus, les drapeaux et les portedrapeaux tricolores, remettant à sa place le pouvoir pontifical. Ce que nous rapportons d'une seule ville, nous pourrions, à très-peu de chose près, le dire de toutes les autres, et appuyer de noms propres chacune de leurs histoires; mais nous ne voulons pas donner de la célébrité à des noms ignobles, ni élever au rang d'événements politiques de ridicules pasquinades. Qu'il suffise de savoir que dans aucune ville pontificale, on n'eut besoin de tirer un seul coup de fusil contre les citoyens, pour ramener la ville sous l'obéissance du vénérable Pontife; il faut pourtant faire une exception pour Albano, où quelques misérables, qui toutefois n'étaient pas albanais, osèrent décharger quelques coups de feu, au milieu des ténèbres, avant de prendre la fuite. Albano cependant n'avait cessé de conserver le gouvernement légitime. Du reste, nulle part, Nicotera et ses condottieri ne purent jouir d'un seul instant de tranquillité et furent obligés de rester continuellement le pied levé et l'œil ouvert vers les endroits par où l'on pouvait s'échapper. Le général Kanzler, s'étant assuré du débarquement des Français dos le troisième jour de l'invasion, put détacher de la garnison de Rome une colonne volante, et la lancer à la poursuite des nico-
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