XCI. ATTAQUE DE ROME, TENTEE PAR I- AILE DROITE
CONDUITE PAR ACERBl.
L'entrée, le séjour et le départ des Acerbiens dans le Viterbais, aile droite de l'armée garibaldienne, répondent admirablement à l'agression de Nicotera, du côté opposé, aile gauche, combattant dans le Frosinonais et dans le Velléiran. Aucune armée au monde peut se vanter d'avoir eu deux ailes aussi parfaitement semblables en tous points. Acerbi, ne pouvant assumer sur lui seul toute la responsabilité de cette entreprise, dépêcha ses vassaux dans les bourgades et dans les châteaux, afin d'en gratifier aussi les habitants, du bonheur de la liberté et de
(1) Lf Piinrjo'.o de Naples du 9 novembre; Le journal de Napirs du 4 novenibre; la. Nazione, aux endroits cités et principalement ffndant ces jours là.
la restauration. Nous n'énumérerons pas les noms de ces exécrables affiliés, qui prireni tant de peine pour accomplir pareille besogne. A Montefiascone, on inaugura la chute de l'esclavage papal par des vols, des insultes aux femmes, en pleine rue, par l'invasion des églises, changées en dortoirs, en étables, en écuries, par le sac, le sac véritable et classique, exercé dans le couvent de Saint-François. La régence provisoire tomba dans les mains des bandits : les citoyens qu'on y avait appelés, refusèrent, ou ne se présentèrent point ; le peuple , presque continuellement enfermé dans ses demeures, se refusa obstinément à payer la contribution de trente-sixmille francs qu'on lui avait imposée, et voulut encore moins accepter le plébiscite. Désirant, toutefois, entortiller n'importe comment la libre annexion de la ville au royaume d'Italie, une poignée de chiffonniers en chemises-rouges, étrangers et détestés, partit et revint plusieurs fois au palais, et remplit jusqu'au comble une urne de carrés de papier, disant tous : oui, au nom des Falisci récalcitrants. Mais le menu-peuple, agacé par des avanies continuelles, répondit bien haut et sans se gêner, qu'il possédait ^es armes et qu'il saurait s'en servir au besoin. Les libérateurs usèrent de prudence, et ne soufflèrent plus mot. Ils eurent même la judicieuse pensée de se retirer, et, tout aussitôt, le peuple releva les armoiries du Saint-Père ; et lorsque, trois jours plus tard, le colonel Azzanesi entra dans la ville, à la tête des phalanges pontificales, au milieu des démonstrations joyeuses d'une fête désirée, ce peuple lui présenta un peloton précieux, portant une
bantlerolle avec les mots : " Les Falisci aux preux défenseurs du Pape-Roi'. •.
Dans les endroits où de grosses bandes de libérateurs n'étaient pas parvenues, les habitants soutinrent à eux seuls, l'étendard de Pie IX. Il en fut ainsi à Civiia-Castellana, où le danger se présentait plus menaçant, à cause de 280 prisonniers, détenus en partie dans le fort et en partie dans les prisons civiles, le peuple y pourvut, armant la jeunesse et en composant une garde civique; la mairie, aj'ant à sa tète le comte Rosa, gonfalonier, se renforça, appelant à faire partie du gouvernement, cinq des plus honorables citoyens, et forma ainsi une régence des affaires publiques. Les révolutionnaires se déconcertèrent en voyant combiner les armes du peuple avec l'autorité du corps municipal ; et ces quebjues émeutiers, qui s'étaient proposé de faire du bruit, d'instituer des comices et, profitant de l'occasion, d'empocher les bourses des honnêtes gens, perdirent espoir et courage de jamais réussir. Une cohorte de camisards d'Acerbi, accourut, mais inutilement; ils ne purent ni soulever le peuple, ni le persuader. Presque aussitôt après, survint, avec les troupes royales, le général Ricotti, porteur d'un mandat bien précis de ne faire ni bien, ni mal. A peine le général avait-il disparu que les garibaldiens, abattus et désappointés du terrible échec qu'ils avaient reçu à Mentana, voulurent tenter un dernier coup et essayer de rentrer à Civita-Castellana ; mais les habitants de cette dernière ville surent, par leur
(1) Rapports spCciaux des citoyens de Montefiascone.
courage, empêcher ce nouveau larcin et faire prendre aux bandits la poudre d'escampette. Civiia-Castellaua, malgré ces divers passages de cohortes garibaldiennes et de troupes alliées aux brigands, eut l'insigne avantage de rendre aux commandants pon« lificaux, la ville et la forteresse, sans que le gouvernement légitime ait dû pour cela combattre et perdre un seul des braves défenseurs du trône do Saint-Pierre'.
Bassanello, autre noble terre du Viterbais, obtint le même résultat par des mojeiis beaucoup plus .simples et plus vulgaires. Acerbi régnait déjà dans Viterbe, capitale de la province, lorsque plusieurs chemises-rouges arrivèrent tout armés sur la place, intimant aux habitants de crier : « Vive Garihaldi ! .. Criez : » Vive Pie IX! » leur fut-il répondu par les hommes du peuple, qui se trouvaient là en grand nombre, car c'était un dimanche.
Les fanfarons libérateurs, sachant qu'il n'y avait de troupes ni près de là, ni plus loin, entrèrent en fureur et affirmèrent qu'ils étaient l'avant-garde d'une très-forte bande, expédiée par le prodictateur Acerbi, prirent des poses superbes et prononcèrent des mots retentissants, exigeant qu'on eût à leur procurer des échelles, afin qu'ils pussent abattre, de leurs propres mains, les insignes pontificaux. Mais il ne fallut que l'éclair de quelques petites haches pour réduire à néant les poses et les paroles des présomptueux usurpateurs ; l'apparition subite de ces haches, accompagnée par le bruit d'un certain
(1; Relations spéi;iales des cito veiis d;i Civit;i CastoUanaK
ATTAQUB DE ROME. o05
nombre de couteaux à serro-mancho, dont on faisait craquer les ressorts, réduisit à silence les nouveaux doraocraies. Les camisards s'aperçurent qu'il commençait c\ faire gros temps, et qu'il eût été dangereux de s'embarquer; devenus humbles et presque respectueux, ils se bornèrent à demander quelques rafiaiehissemenls. On les conduisit aussitôt à la taverne; plus de deux cents garçons de cabarets étaient là, prêts à les servir; et on nous écrivit de Bassanello qu'on n'avait jamais vu les guerriers d'Acerbi avoir moins faim et moins soif que ceux-là. Ils ne man;;eaient que du bout des lèvres, et les morceaux semblaient s'arrêier dans leur gosier : cela arrivait d'autant mieux que nos braoes voj-aient rôder autour des ttibles, devant lesquelles ils étaient assis, certaines figures rébarbatives de grands jeunes gens, dont les mains restaient cachées dans leurs poches, et qui demandaient : « Pourriez-vous nous dire, nos beaux garçons, pour qui nous devons crier : Vivat? «
Chacun comprend que cette question n'était pas de nature à donner à nos guerriers l'envie de boire copieusement et encore moins celle de trinquer. Lo. souper fut vite expédié, et les mandataires retournèrent à la hâte près de ceux qui les avaient envoj'és, pour leur dire que le sol de Bassanello ne valait rien pour y [danter la vigne ',
Presque dans chaque ville et chaque bourgade de la lieutenance qu'occupaient les bandes garibaldiennes, les habitants furent tourmentés nar les
(1) Relations spéciales de la localité.
CROISÉS, m. 25
mêmes vici^isitudes ; partout ils rencontrèrent de l'assistance, et partout où les misérables eurent le dessus, ils dominùrent à force de vols, de violences et de sacrilèges proûinations. Ne pouvant pas suivre, dans notre histoire, chacun des chefs de ces bandes exécrables, nous ne suivrons d'autres traces que celles d'Acerbi, que Joseph Garibaldi avait solennellement proclamé général de l'aile droite, et qui, non content de cette élévation, se proclama l'unique prodictateur de la province. Chassé de Vitei'be dans la nuit du 24 au 25 octobre, il s'arrêta à Torre- Alfîna, se mettant à la tête de quelques fantas.>ins, qui cherchèrent refuge dans cette place, pris de terreur depuis la déroute universelle que nous avons précédemment détaillée ^ La retraite des troupes pontificales ralluma, chez Acerbi, les esprits belliqueux, et lui donna la hardiesse de s'approcher de Viterbe. Là, il fonda son royaume républicain, aidé par les débris variés des bandes garibaldiennes et par de nouvelles milices récemment arrivées et provenant presque touteg de l'armée italienne. Quelques personnes nous ont écrit, que ces forces réunies pouvaient être évaluées à trois mille hommes environ. Acerbi déclara que Victor-Emmanuel serait considéré comme usurpateur, si l'envie lui prenait do s'attribuer celte conquête. Sur ce point de politique, Acerbi était tellement déterminé que le plébiscite (manipulé cependant par ses propres séides) ayant eu l'air de pencher vers le gouvernement florentin, il l'annula, et intima de nouveaux comices, versant
(1} Chap. i.xii, Viterbe, 2-1 et ?ô octobre.
un torrent d'infamies sur la personne de Violor- Emmaniiel , appelant traître le gouvernement ■italien, et promettant une assemblée constituante à Rome qui, au lieu de leur offrir des couronnes, aurait élevé des échafauds jjour tous les rois^ .
Le général de l'aile droite n'eut pourtant point grande envie de marcher sur Rome, et il suivait en cela l'exemple de son digne collègue, le général ISicotera, qui s'éiait assoupi à Vellétri avec toute l'aile gauche. Répondant à un zèle fougueux, Acerbi emplo^^a dix jours entiers à établir et constituer savamment son gouvernement, après avoir surpris, par l'entremise d'un de ses lieutenants, un poste de gendarmes et de squadriglieri, près de Montalto, circonstance dans laquelle il fut vainqueur ; il décréta des lois salutaires, réforma les tribunaux, améliora l'administration publique, et protégea les belleslettres en fondant un journal, sous le litre de Gazette de Viterbe. Considérant que l'intervention française aurait troublé les progrès de la prospérité générale, Acerbi refusa obstinément de reconnaître cette intervention, pas même comme un fait probable et possible. A l'heure même où les franco-pontificaux écrasaient, à Mentana, Garibaldi et toute sa clique, Acerbi, avec une prudence extrême, tranquillisait ses sujets : « La nouvelle du débarquement des Français à Civita-Yecchia est complètement fausse. Ce matin encore, aucun français n'était dans cette ville. Nous assumons sur nous la responsabilité de cette nouvelle^. »
(1) Gazelle do Viterbe, journal ofliniel des 3 et 4 novembre.
(?) Gazelle de Vilerbe, des 3 et 4 novembre. Voir les principaux
Au reste, il est bon de remarquer que les Vilerbais ne faisaient aucun cas des fanfaronnades de la Cour et de l'armée d'Acerbi, et n'y prenaient garde qu'autant qu'il fallait pour se défendre contre les injures personnelles. " Le vote (en faveur du royaume d'Italie) n'est, en réalité, qu'une ariificieuse escroquerie de quelques émigrés au désespoir, qui ont fait paraître ce qui n'existe pas. Les votants {dans une ville de 17,000 halntants) n'ont pas atteint le nombre de 200 ^ "
Les sentiments réels des citoyens se sont manifestés par les unanimes applaudissements prodigués à la garnison aussitôt que celle-ci eut ignominieusement chassé les agresseurs dans la nuit du 24, les repoussant au delà des murs de la ville; ils se firent connaître avec encore plus d'évidence, par la continuelle et tenace inimitié que les citoyens viterbais avaient professée contre l'occupation, et par l'accueil triomphal qui fut fait aux troupes alliées, à leur retour de Mentana. Cela parut avec une telle évidence , même pour les garibaldi.ens , pendant l'occupation, que dans le quatrième numéro de la Gazette officielle, on put lire ces mots textuels :
« Nous dirons franchement que la question du plébiscite suscita de graves dissidences entre les
insurgés et les. citoyens Mais les dissidences les
I)lus graves sont venues du côté des insurgés
Qu'on annexe Viterbe à l'état italien si l'on veut,
fragments rapportés pnr la Nazione du 7 novembre, et par VVnilà caltclica du 14 novembre.
(1) Lettre d'un citoyen viterbais , du 7 novembre 1SG7, dans VUnità cattotica du 14 no\en]bre.
que Viterbe rappelle, si cela lui convieni, le Pape et les zouaves, cela ne dépasse point la limite de ses droits; mais qu'on attende que nous avons accompli notre œuvre... jusqu'à la délivrance de Rome. »
Il faut , pour être véridique , convenir que le prodictateur fit tout ce qui lui était humainement possible pour se rendre odieux et méprisable. Sans compter les exactions exorbitantes qu'il exigea tant en vivres qu'en habillements et ustensiles, sans énuraérer les lâchetés et les turpitudes que commirent avec lui ses nombreux subordonnés, nous pouvons affirmer qu'Acerbi s'adonna si passionnément au vol que très-probablement nulle bande garibaldienne ne l'égala dans la perfection de ce noble travail. A l'appui de ces tristes exploits, nous avons en mains, outre les documents publiés S une énorme liasse de rapports, écrits par des prêtres, pa> des gentilshommes et par des soldats de la garde nationale; nous y lisons des scènes si horribles et si repoussantes, que nous n'oserions jamais les transcrire iulégralemeat. Qu'il suffise à nos lecteurs de savoir que seulement par des impôts forcés d'argent comptant, prélevés sur les couvents et monastères, Acerbi tenta d'extorquer près do 150,000 francs; et cela à main armée, menaçant et affligeant les innocents religieux en faisant briller l'épée à leurs yeux, en commandant près d'eux de terribles décharges, mais les attristant surtout en profanant devant eux les objets servant au culte sacré. Les pertes causées par les vols particuliers ont été évaluées à une somme
(l) Voir lu lettre que nous venons de oiter.
310 ATTAQUE DK ROME.
de 100,000 francs. C'est ainsi que l'aile droite combattait contre Rome.
Ce qui combla la mesure en lassant la patience des citoyens ce furent les insultes sans nombre faites aux femmes et à la religion. Trois monastères contigus s'élèvent près des murailles : un officier garibaldien, suivi de plusieurs de ses hommes, y pénétra de vive force sous prétexte d'étudier militairement la position. Acerbi, prévenu de la colère du peuple, feignit, de désapprouver le fait et envoya un second officier chargé de rappeler le premier. Celui-là entra le sabre au poing, à la tête d'une bande d'hommes armés, et se permit d'accabler i'abbesse- des plus horribles insultes. En retour de cette conduite, on intima l'ordre au monastère de payer 10,000 francs dans le plus bref délai ; et afin de pouvoir, sans grande difficulté, encaisser cet impôt, Acerbi fit entourer le monastère de Sainte-Rose d'une triple haie de soldats. Huit sicaires pénètrent alors dans le couvent, ordonnent aux religieuses de se présenter toutes devant leurs chefs, les menaçant de les traîner en prison et se servant des expressions les plus lâches et les plus obscènes, si l'argent requis ne leur est pas immédiatement remis. Un de ces héros de bagnes, (qu'on dit être un juif nommé Padoa), s'approcha de rurne de Sainte-Rose, brandissant son sabre et jurant brutalement que les garibaldic'ns emporteraient le corps de la Sainte, pour qu'il leur servit de talisman. On ne saurait se figurer la terreur et la consternation des saintes religieuses et l'abondance de larmes que leur fit verser cette diabolique apparition.
Mais les religieuses de Sainte-Rose n'étaient point
seules dans Viterbe : s'y trouvaient aussi, par aventure, les Vitcrbais! Les Viterbais, hommes fiers, (lélerrainés, religieux et sensibles sur le point d'iionjieur, jugèrent que l'outrage fait clans une maison de pauvres filles sans défense, ne consacrant leur vie qu'à la prière et à l'aide du prochain, c'éiait une intolérable infamie. « Ils ont envahi Sainte-Rose! « Ces mots furent un éclair sanglant de colère, qui sillonna en un instant la ville d'un bout à l'autre. Les portes des maisons et des magasins sont, en un clin d'œil, fermées et barricadées; on se consulte à la hâte et tous prennent les armes. Les lâches persécuteurs des religieuses s'aperçurent de ce (jui se passait, et se retirèrent aussitôt tremblants et confus, faisant aux saintes filles les plus humbles excuses. Pendant la nuit suivante, les citoyens et les envahisseurs se gardèrent réciproquement à vue. Dans la matinée, à la demande des religieuses, Nicolas Cristofori se rendit chez le dictateur, lui fit observer que la caisse du monastère de Sainte-Rose était loin de contenir la somme qu'on exigeait, et il le pria de se contenter du peu d'argent qu'on y trouverait et qu'on lui donnerait intégralement. François Acerbi, député au pai'lement, chevalier de l'ordre militaire de Savoie et général de l'aile droite, répondit par ces propres mots, que nous trouvons dans une sorte de procèsverbal, dressé à propos de ses déprédations : « Si les deux mille écus que nous avons imposés ne sont pas rendus chez moi à midi, les nonnes seront conduites à la prison de Sainte-Lupara; les deux plus anciennes d'entre elles seront fusillées sur cette placG et sous mes veux. C'est mon dernier mot. «
La [>iélé et la générosité des citoj'ens trouveront sur-le-champ la somme d'argent nécessaire pour calmer la nohle colère et l'exigeante cupidité d'Acerbi l'assassin; mais le bruit de la menace d'un tel assassinat se mêla, parmi les Vilerbais, à ces mots : « C'est la dernière que nous lui passons! à la première qui la suivrait, la force repousserait la force. »
On vojait partout le peuple se concerter, et une effervescence telle se déclarait chez les jeunes gens qui composaient la garde citoyenne, que la garibalderie fut à bout de courage; plusieurs de ces invincibles héros remettaient leurs armes aux mains de leurs hôtes, quittaient la casaque rouge et demandaient grâce pour leur vie, craignant à chaque instant d'entendre éclater le signal de la vengeance. Dans une aus^i critique situation, un citoven aussi vaillant que grave, voulant éviter les horreurs d'une journée oîi les poignards et stjlets allaient faire leur jeu sanglant, se présenta résolument devant le chef des assassins. Il le trouva entouré d'environ cinquante officiers, qui, d'un air craintif et pusillanime, tenaient conseil. François Acerbi semblait avoir tant soit peu perdu de son orgueilleuse insolence; il balbutia quelques mots d'excuse et osa dire que les Viterbais le trahissaient.
— Trahir, répondit le Viteibais, n'est nullement dans nos haliiludes ; mais le vase trop plein déborde toujours; les Viterbais sont des hommes comme les autres, et leur patience n'est pas sans bornes.
Plusieurs ofliciers garibaldiens, (disons-le à leur louange), frémissaient en voyant la lâcheté de leur général, et, poussés par une honte qui leur faisait
lionneur, ils firent écho aux remontrances du citoyen viterbais. Cela lit que cet homme honorable n'eut guère de peine pour faire entendre raison au stupido Aeerbi : il lui exposa, sans lui mêler insulte, ni se mettre en colère, que 500 jeunes Viterbais se tenaient prêts ù. marcher, sous les armes et abondamment pourvus de cartouches, ayant près d'eux un corps de réserve de 4,000 paysans, plus, toute la population de la ville, qui compte 17,000 habitants; il ajouta que tout ce monde était tellement exaspéré que le moindre attentat nouveau ferait l'effet d'une étincelle sur la poudre d'une mine. Aeerbi, à pareiilo annonce, devint livide comme un irépassé, et fut charmant pendant le reste de cette journée. La nuit suivante, qui était celle du 6 au 7 novembre, cet homme, qui était haï, méprisé et maudit, fit partir ses hordes par petits groupes, à la sourdine. A Montefiascone, les habitants leur fermèrent les portes au nez, leur jetant, comme on l'eût fait en payant une rançon aux corsaires, une aumône en argent. Les sicaires d'Acerbi se vengèrent do cet affront à Ba^norea, en déchargeant leurs fusils sur une statue de saint Antoine, et après s'être gorgés de vin, ils brisèrent les futailles; puis, « ivres comme des pourceaux, (écrit un témoin oculaire), ils se dirigèrent vers Orvieto. »
Voilà comment l'aile droite se battit contre Rome ; cette guerre fut célébrée fabuleusement par les véricliques historiens Lombard-Martin, Guerzoni et consorts, qui prodiguèrent à Aeerbi les plus pompeuses louanges. Mais nous pensons qu'on ajoutera plutôt foi à notre récit qu'au leur et, sans nul doute, y
i-uoisÉs. III. 27
croiront surtout les populations de la province vilerbaise, aussi bien que les garibaldiens.
En attendant, après la victoire de Mentana, Rome envoyait ses troupes pour délivrer les provinces. Lo général Zappi partit le 7 novembre, à 8 heures du matin, avec le P'' régiment de ligne, et, dans l'espace de quelques Jours, au milieu des applaudissements et des bénédictions des peuples du Viterhais, il reprit aux garibaldiens les villes principales, jusqu'à la dernière pointe de Bagnorea, qui reçut un bataillon entier. A Montefiascone s'établit un nombreux détachement de Français, et le gouvernement pontifical récupéra Viterbe que des troupes mixtes enlevèrent à l'ennemi. Deux généraux, MM. Zappi et Pothier, marchaient à la tête des troupes ; les corps militaires étaient régulièrement alternés, un corps français, un corps indigène; cela arriva dans la journée du 8, à l'inexprimable joie des citoyens ^ Le vrai peuple avait admirablement prouvé que cette allégresse n'était nullement l'eïfet de manèges secrets ou de la peur, mais l'expression spontanée de sa loyauté, car il avait, de lui-même, restauré partout les armoiries du Saint-Père, et maintenu l'ordre public avec quatre compagnies de citoyens armés, sous les ordres de la municipalité du pays, dirigée par son gonfalonier, M. le comte Fani. Ceux-ci reprirent leurs postes aussitôt que cessa l'oppression des hoi'des garibaldiennes, et les rendirent eux-mêmes, en temps opportun, aux fonctionnaires pontificaux^.
(1) Rapports dans les doc. niun. des archives du 10 novembre.
(2) Ibidem, 8 novomtire.
GAniHALDI A MO N T E- ROTO N D 0. 315
Mais les gloires immortelles des ailes de l'armée libératrice furent entièrement éclipsées par le centre de cette armée, où l'attaque était commandée par le généralissime Joseph Garibaldi. INous parlerons du héros des deux mondes et de ce corps central dans les chapitres suivants.
XCIT. — LA COUR DE JOSEPH GARICALDI A MONTE- ROTONDO. MOUVEMENT DU CENTRE DE LARMÉE CONTRE ROME.
Le gros des troupes garibaldiennes se trouva réuni à la conquête de Monte-Rotondo; ce fut lu. que Garibaldi et son quartier-général posèrent la base de leurs opérations contre Rome. Tout d'abord le pays devint un champ libre pour les dévastations opérées par plusieurs milliers de brigands. Nous savons que la plupart des officiers, que l'armée régulière avait cédés aux bandes des sicaires, auraient préféré combattre selon les règles de la stratégie; mais, pas moyen d'y arriver : ces officiers faisaient naufrage, (ainsi que l'atteste le garibaldien Paul Fambri), au milieu de cet innombrable ramassis de viles canailles, de scélérats et de brigands, qui s'étaient échappés, (c'est le garibaldien Guerzoni qui le dit), de ïaverne social. Ce n'étaient pas seulement les habitants qui souffraient de cet affreux contact, car cette lèpre putride les infectait, mais rien n'était en sûreté : entre camarades, dans leurs logements,
les garibaldiens so volaient l'un à l'autre du linge, des chaussures, des fourniments, des montres, do l'argent; prendre, c'était chez eux une coutume qui faisait loi : ces nobles hommes dévalisèrent sans miséricorde des colonels et des majors; on déroba jusqu'à la selle du cheval de Garibaldi ! Que le bienveillant lecteur s'imagine dans quelle sûreté pouvait se trouver ce qui appartenait aux bourgeois do Monte-Rotondo et des environs, chez lesquels do semblables voleurs avaient pris domicile. Les officiers garibaldiens eux-mêmes se faisaient un devoir d'avertir les habitants, pour qu'ils eussent à cacher très-soigneusement tout ce qu'ils avaient de précieux et même les objets de quelque valeur, s'ils désiraient les conserver et les voir échapper à l'avidité des camisards escrocs. On pourra voir, pour peu qu'on en ait le désir, les particularités détaillées de ce que nous disons, dans le livre do Vitali, qui en a rempli son histoire des Dix journées de Monte-Roiondo^.
Les rixes, les coups de poignard, les duels étaient considérés comme autant d'actes de bravoure; on en vint très-souvent à commettre d'atroces homicides. Tous les garibaldiens qui n'ont plus revu le toit paternel ne sont pas morts sous les coups de l'ennemi.
On entendait partout et continuellement des malédictions proférées contre le saint nom de Dieu, et
(1) Nous tirerons baaucoup de renseignements de ce digne auteur, qui a consigné ces crimes de tout genre dans les diverses localités où ils se commirent; qu'il nous suffise de l'avoir une seule fois déclaré.
A MONTE-KOTONDO. 317
les mois les plus horribles de la langue qu'on doit parler aux enfers; nous dirions presque qu'il n'y avait pas d'entretien qui ne fût déslionnête : « Quiconque se serait trouvé là, se serait cru entouré de démons, répétaient à l'unisson les Monterotondais ; car les garibaldiens n'ouvraient la bouche que pour lancer des imprécations et des infamies d'un nouveau geni e contre Notre-Seignour, la Vierge Immaculée et le Saint-Pere. »
Pour [larfaire leur diabolique conduite, les garibaldiens avaient attiré un essaim de filles per'dues, de favorites des chefs et de fautrices de la sainte ccnise , quelques-unes desquelles étaient déguisées sous l'uniforme militaire. Nous n'avons là-dessus <[ue trop de renseignements ; mais nous ne voulons pas remuer plus longtemps cette fange pestilentielle. Pourquoi ne pouvons-nous pas effacer des livres du Juge divin les horreurs par lesquelles on viola les temples sacrés? Ce n'était pas sans de bien graves motifs qu'à l'approche de cette soldatesque pillarde, les honnêtes jeunes filles disparaissaient ; nous pourrions parler ici d'un grand nombre d'entre elles qui, tant que dura l'occupation garibaldienne, se tinrent comme ensevelies dans des refuges solitaires et jnaccessii)les, craignant affreusement ces nouveaux Musulmans. Les garibaldiens nous sauront gré de ne pas en dire davantage, et ils doivent se souvenir encore dos aigres reproches que Garibaldi lui-même leur craclia à la f.ice ;, pourtant, par des fleurs de rhétorique de sa façon, le clifjne généralisf-ime prétendit que les corrupteurs et la corruption avaient été jetés au milieu de son camp par les
cnoisÉs. iir. 27'
prêtres. Quant à lui, ajoulail-il, il y avait envoyé im choix d'aumôniers, pour qu'ils eussent à y répandre des lis d'une intacte blancheur et d'un honneur sans tache; de ceux qui furent placés à cet effet par deux et trois fois, il j en avait cinq dont nous connaissons les noms : Messieurs Gavazzi, Pantaleo, Ambrogio, Pascoli et Panico. Ceux-ci, portant un singulier costume, mi-partie soldatesque et cliarlalanesque, parcouraient le camp, proférant d'un ton d'oracle les blasphèmes les plus abominables, afin de pousser la jeunesse à prendre les armes pour détruire et anéantir tout ce qui ajiparlenait à la religion chrétienne. Qui saurait expliquer cette sympathie mutuelle entre Garibaldi et les renégats?
Pour accroître les mérites de cette viie racaille, il faut y adjoindre les fous et les folles; c'est ainsi que nous nous contenterons de qualifier, pour faire acte de modération, certains personnages qui vinrent embellir par leur présence la cour de Monte- Rolondo. Dans la partie féminine de ces courtisans, se distinguait particulièrement une certaine dame écossaise, qu'une lettre horrible de Garibaldi a plus tard canonisée^, et qui poussait ses adorations jusqu'à s'agenouiller en public devant l'idole, quoiqu'elle fût entourée par les grands-prêtres et les grandesprêtresses dont nous venons de parler. La personne qui nous a rapporté ces particularités, nous faisait observer que cette dame est vieille, ridée, et hors de toute atteinte de soupçon; nous ajouterons volontiers, à titre d'excuse, que cette personne est en
(Ij Kifurma de Florence du 13 janvier 1868.
morne temps hors de toute ombre de raison, et nous la donnerons pour demoiselle do compagnie à une certaine comtesse diplomatique de F'iorence, qui, pendant ces jours-là et plus tard encore, a fait assez parler d'elle. Le palais de son mari était un lieu de réunion publique des chefs garibaldiens et des sectaires allemands : la susdite comtesse s'était prise d'une telle affection pour la garibalderie, que recevant, pendant qu'elle dinait, le bullelin de la défaite de Montana, elle tomba évanouie. La dame de Florence et l'adoratrice à deux genoux font parfaitement la paire; on pourrait, hélas! bien facilement, trouver la douzaine... mais il nous tarde d'abandonner pareil sujet.
Personne, pourtant, ne reçut plus d'honneurs, à la cour de Monte-Rotondo, que M. Edmond Beales, pré.sident de la ligue réformatrice en Angleterre. Il y arriva le 27 octobre, et y apporta, ce qui fut encore mieux accueilli que lui-même, une bourse de 300 livres sterlings, aumône des francs-maçons anglais. Inutile de dire que Garibaldi l'accueillit comme lo Messie; il donna l'ordre au capitaine, jadis R. P. Pantaleo, d impvoyiser nve ovafwn path(-h'qiie. Le capitaine défroqué publia à son de trompe, dans tous les quartiers, l'heureuse arrivée du messager; aussitôt, grand nombre de chemises-rouges et d'ouvriers se groupèrent sous le balcon de Garibaldi, qui causait justement avec son hôte illustre. Ce personnage est « membre de l'université, citoyen commode et l'homme le plus... qui soit au monde. " C'est ainsi que le désigne, en langue italienne, une célèbre plume anglaise qui nous écrit et nous raconte la
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chose. Il n'est peut-être pas le plus..., mais il est certain qu'il se laissa mettre dedans avec une ingénuité incomparable. Gaiihaldi l'empoigne et le traîne sur le balcon, pour qu'il puisse ne rien perdre des hurlements et des battements de mains dont on assourdit toute la ville, et qui lui sont offerts en retour des trois cents livres. Il fallait répondre : M. Beales ne sait ni dire ni comprendre un seul mot d'Italien; car il se tenait sur le balcon, droit comme un I et muet comme une carpe. Garibaldi prend alors la parole au nom de son hôte, madame Mario traduisait en anglais le discours du général, et le bon Beales confirmait ce discours par des signes de tête et par des gestes imitant ceux de l'orateur. Beales fut si charmé de cet expédient oratoire, qu'il ne s'aperçut nullement de la mauvaise plaisanterie dont il était l'objet de la part du méchant défroqué et de son bon ami Garibaldi, qui le donnaient en spectacle à une foule immense, muet et immobile comme une pierre, et en le forçant, pour ainsi dire, à gesticuler comme un singe enchaîné. Nous ne savons pas si les réformistes anglais s'en sont glorifiés et enorgueillis avec autant de forfanterie que leur président; mais, à notre avis, si M. Beales se retrace dans la mémoire, pour les énumérer, les cruels et singuliers supplices qu'il eut à subir, il ne manquera pas de citer son aventure de Monte-Roiondo, et n'oubliera pas de décrire les figures atroces de ses persécuteurs, vauriens dignes du bagne, véritable gibier de potence, qu'il vit se réjouir affreusement, hurlant et frémissant autour de lui. Et dire oue le pauvre homme paraissait enchanté d'être
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porté aux unes par cos êtres abjects qu'il n'eût pas admis chez lui, même comme décrotteurs.
Dans une autre partie de la ville, les camarades de ces gredins allaient à la poursuiie des religieux, comme on court à la foire, et cela pour se donner le plaisir de les insulter. A quelques-uns de ces prêtres, par exemple Oon Dominique Grazioli, n'ayant pu faire outrage parce qu'ils s'étaient mis en sûreté, ces misérables mirent leurs maisons au pillage. Mais le Père Vincent Vannulelli eut à souffrir plus cruellement que tout autre : on sait que ce vénérable prêtre était l'aumônier de la légion romaine, et qu'il éiait resté volontairement à Monte-Rotondo, pour donner les consolations religieuses aux blessés pontificaux et garibaldiens. Nous devons dire que Riccioiti Gnribaldi avait été trés-courtois envers le Père et lui avait donné un planton qui, en feignant de le retenir prisonnier, aurait veilié à sa complote sûreté; mais ces précautions ne suffirent pas pour soustraire le digne religieux à la fureur de cette ribaudaille indisciplinée. On lui prodigua les injures et les outrages; plus d'une fois il fut frajjpé à coups de poing et à coups de pied, plus d'une fois aussi, il vit briller la pointe de l'épée sous ses yeux; enfin le respectable Père Vincent eut à subir, pendant dix jours, les plus cruels tourments et ses lâches bourreaux eussent, assurément, fini par l'égorger, si quelques officiers moins sanguinaires, notamment le colonel Pianciani, et le renégat Pantaleo, no l'avaient arraché tantôt par la force, tantôt par la ruse, aux mains meurtrières de ces cannibales.
Un soir entre autres, après avoir été frappé et
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insulté par les farouches garibaldiens, « un capitaine, (c'est le Père Yannutelli lui-même qui parle, dans son journal publié avant qu'il n'eût pu en revoir les épreuves), un capitaine au regard féroce cria, d'une voix rauque et terrible :
" — Moine , suis-moi ; je veux , à mon tour, to confesser !
» Puis, se tournant vers les autres, il ajouta assez haut pour que je le pusse entendre :
« — Avec un coup de fusil 1 t " Il sortit par la porte par où il était entré (cette porte menait à une chambre contiguë), et je fus obligé de passer, par une sorte de chatière, qu'on avait pratiquée dans l'un des battants. Pendant que je me baissais pour tâcher de passer, un individu qui se trouvait près de moi (c'était, je crois, le capitaine Cattaneo, député au parlement), tire un poignard qu'il tenait caché sous ses vêtements, et saute sur moi pour me frapper au côté. Quelques personnes qui se trouvaient près de moi firent un haut- ]e-corps, et l'une d'entre elles empêcha l'assassin de ■commettre son meurtre. Dieu veillait sur moi, mais je dois dire que ce moment fut terrible. J'échappais à ce danger, pour tomber dans un autre, encore plus grave. Rentré dans ma chambre, le capitaine me dit :
» — Moine, assieds-toi.
» Il s'assit près de moi, sur le même canapé; prit la lumière, la posa par terre et l'éteignit; je commençai à avoir peur.
» — Monsieur, dis-je alors, je vois que vous voulez m'effrayer. Je ne connais pas votre intention;
ma vie est dans vos mains, mais votre seigneurie ne gagnera rien à me donner la mort ; du reste, je n'ai fait de mal à personne.
.. Il feignit de ne pas m'entendre, et, tirant d'une poche intérieure un revolver, il en appliqua le canon sur ma tempe. Je frissonnai, me recommandai au bon Dieu, et, d'une main, je tâchai d'éloigner l'arme fatale. Le capitaine baissa le pistolet, et le tenant tourné vers ma poitrine, tout prêt à lâcher la détente, il me dit d'un ton hautain et impérieux. :
" — Moine, il faut que tu m'expliiiues la trame que les prêtres et tes pareils ont ourdie contre nous : si tu ne le dévoiles pas, lu es mort!
» — Monsieur, je ne connais aucune trame et n'ai jamais ouï parler de complot; j'ai pour unique mission d'assister les blessés et les mourants et de confesser des soldats; jamais, croyez-le bien, je ne m'occupe de politique; je ne connais que ce qui est arrivé, et je crois à la vérité de ce qu'on me raconte, sansm'informeret demander de plus amples détails. »
Ici, le Père Vannutelli conta brièvement l'histoire de la défense et de la reddition de Monte-Rotondo ; ce résumé fut suivi d'une longue contestation fiscale de la part du capitaine Cattaneo, (ou tout autre que pût être ce coquin), sur les personnages qui, dans Rome, étaient les plus dévoués au Saint-Pere; sur la probabilité de l'interveniion française, et sur bien d'autres choses. Enfin, ayant sufiîsamment assouvi sa rage furibonde, le capitaine renvoj-a le Père Vannutelli dans la chambrée des garibaldiens, lui disant textuellement :
» — Sache bien, moine, que si je m'aperçois que
tu m'aies trompé, ceci (et, il monirait le revolver) fera ton affaire ' . »
Le Père Vannutelli fut, les jours suivants, et à plusieurs reprises, traduit devant un tribunal que présidait le colonel Fianciani, sous la prévention d'avoir tiré sur les garibaldiens; et le général Garibaldi, en le condamnant à trois mois de prison, eut l'air de lui accorder une grande grâce. Le pauvre Père fut soulagé de se voir en prison tant il avait souffert, accablé qu'il avait été d'injures et de mauvais traitements par ses ignobles persécuteurs. Les garil)aldiens ajant été battus dans la journée du 3 novembre, ils traînèrent après eux le Pero Vannutelli et un autre religieux, Don Pascal Banalli. Pourtant, la liberté semblait devoir leur être prochainement rendue; mais le capitaine, qui les gardait à vue, inventa pour eux un nouveau supplice, avant d'abandonner sa proie. Il manda aux bons religieux qu'il avait reçu l'ordre de les faire fusiller, et les fit se préparer pour l'exécution; cet homme stupidement féroce se délecta longtemps à les torturer par les offres d'une mort continuellement suspendue sur leurs tétcs, et se fit un infernal plaisir de les promener dans le camp garibaldien, pour qu'ils eussent à y recevoir toute sorte d'outrages. Chacun des groupes des barbares sicaires se vengeait sur les vénérables prêtres de la défaite qu'ils ne devaient cependant qu'aux soldats pontificaux, en vomissant contre les innocents religieux mille imprécations blasphématoires, en les frappant avec des
(1) Vannulelli. La u'ptivilé, etc., p. -13.
pierres ou en leur donnant des coups de plat d'épée ; enfin les tyrans firent subir toutes les horribles tortures que leur infâme cruauté put inventer. C'est ainsi que les ministres du Seigneur, n'étant coupables que d'avoir offert leurs services tant aux blessés pontificaux qu'à ceux de Garibaldi, parvinrent au poste des troupes italiennes, établi dans l'auberge de Corèse, le visage couvert de crachats et le corps brisé par les coups, la soutane souillée de fange et d'ordures. Hélas! pourquoi le ministre Menabrea ne se trouvait-il pas là en ce moment, pour applaudir aux actes de ces héros généreux?
Le chef du poste de l'auberge, (un lâche, dont nous sommes heureux de ne pas connaître le nom), refusa obstinément de recevoir les religieux et de leur prêter secours ; il eut la cruauté de les laisser, pendant toute la journée, exposés aux fureurs de la garibaldaille armée et acharnée après eux, qui fourmillait dans ce poste. On vit revenir, à différentes reprises, dans cette auberge, une furie d'enfer, qui porte le titre et les noms de comtesse Martini délia Torre, implorant, (nous ne savons si c'était par dérision ou par la soif du sang), implorant par grâca que quelqu'un des assistants voulût bien les assassiner; et nous devons dire qu'elle fut plusieurs fois au moment de voir exaucer ce désir bien digne d'une nobledamegaribal'.Uenne,particulièi'ement avec l'aide du capitaine Batiste, qui offrit de les fusiller de sa propre main. Cette dame est la même qui, après avoir obtenu la permission de visiter les blessés à Rome, leurarrachaitducoulesscapulaires bénits, recommandant de... lorsqu'on leur porterait le Saint-Sacrement
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en viatique. Uû colonel de l'armée royale vint, lui aussi, voir le Père Vanniuelli et son compagnon d'infortune; il vit tout et ne dit mol. Ce n'est pas à lui que les prisonniers ont dû d'avoir conservé la vie; c'est à la boPité du Seigneur, et à l'honnêteté de quelques garibaldiens de l'escorte, qui, devenant enfin sensibles à la vue de la cruelle agonie des pauvres prêtres, prirent leur défense avec ardeur. Après le récit de semblables faits, comment comprendre qu'un chroniqueur, qui se dit témoin oculaire, osa écrire ces mots de louange : « Les garibaldiens ne tordirent pas un seul cheveu au Père Vannutelli, et le traitèrent, au contraire, avec la plus grande urbanité ^ ? »
Mais mettons fin à l'énuraération des cruautés sacrilèges exercées contre les serviteurs de Dieu : les sensibles lecteurs doivent en être fatigués ; mais que la postérité sache bien, qu'en rassemblant tous les détails que nous avons reçus à ce sujet, nous en formerions un gros volume in-8°, qui pourrait servir de supplément à l'histoire des anciens Sarrasins, descendus sur les plages italiennes.
Les misérables bandits ne sévissaient pas seulement contre les personnes consacrées au culte ; mais ils .«évissaient aussi contre le culte lui-même, contre le Seigneur et contre tous les objets servant au culte ; on eût dit qu'ils leur avaient voué une haine impla- . cable et une inimitié monellc. Disons cependant que plusieurs de ces hommes, qui s'étaient trouvés engouffrés dans cet enfer, à la vue de tant d'odieuses
1) Morc.ndi; de Corèse à Tivoli, p. 20
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scélératesses, reculôrerit pleins de honte et d'horreur; mais nul d'eux no mettait fin à son indigne conduite, et à tant de malheurs n'apportait aucun remède. La domination garihaldienne à Monte- Rotondo no dura que neuf jours; pendant ces neuf jours, tout acte public de religion fut suspendu, car les prêtres étaient prisonniers ou fugitifs, et les églises et chapelles avaient été transformées en casernes ou en hôpitaux. Ces innombrables excès, à. des garibaldiens eussent pu paraître des actes d'une grande piété, s'ils n'avaient opéré ces changements en commettant les plus horribles sacrilèges, S'éiant élancés dans la cathédrale, les diaboliques profanateurs se précipitèrent, pour débuter, sur le Saint-Sacrement; ils enfoncèrent le tabernacle, volèrent l'ostensoir et le ciboire, et (que nos pieux lecteurs nous pardonnent de les attrister par ces détails), éparpillèrent sur le pavé de l'église les Saintes-Espèces, qu'ils prirent plaisir à fouler aux pieds. Tout ce que les pillards trouvèrent d'ornements ou de vases sacrés dans le temple ou dans la sacristie, ils le volèrent ou le détruisirent, car ce qui ne pouvait contribuer à assouvir leur cupidité, ils le brisaient par une sorte de manie du sacrilège. Cette fureur satanique se propageait de repaire en repaire : nous ne contiaissons aucune église oVa, plus ou moins, on n'ait pas renouvelé de semblables horreurs. Môme dans quelques maisons particulières,^ où une hospitalité forcée leur avait été accordée, les gariblaldiens déchirèrent à coups de stjlet les tableaux de dévotion suspendus aux murailles. Ils n'étaient pleinement satisfaits que lorsque tout objet
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qui aurait pu r(5veiller en eux le sentiment d'un remords avait été entièrement détruit autour d'eux.
A toutes ces scènes de fureur satanique se mêlèrent tour à tour des turpitudes et des crimes sans nom; les vases sacrés servirent dans leurs mains immondes aux usages les plus abominables et à la vue de beaucoup de monde; d'autres dégoûtantes infamies furent encore commises, mais l'esprit se refuse à se les rappeler et la plume n'ose pas les retracer. Quelques scélérats de la nombreuse clique voulurent porter en procession, à la pointe de leur baïonnette, une image de la Sainte Vierge; on l'eût fait, assurément, si la piété des monterotondais ne se fût pas interposée auprès des chefs, un peu moins brutaux que leurs subordonnés. Une autre efBgie de la Madone fut perforée d'un bout à l'autre, et le démon qui opérait cette sacrilège blessure, rugissait ces mots : « C'est celle-ci qui fait que nous ne sommes pas vainqueurs ! "
Le jour de la Toussaint, une poignée de possédés se concertèrent pour simuler dérisoirement les cérémonies d'une messe solennelle; après avoir fait mille contorsions autour du maitre-autel, le plus impie de la bande monta en chaire (dont, horreur! on avait fait un lieu d'aisance) et y énuméra tout une séquelle de blasphèmes et d'obscénités ; enfin, étendant sa main sur le crucifix et écumant d'une ragQ vraiment infernale, il l'arracha et le jeta dans l'église, au milieu des risées et des insolentes clameurs de son auditoire.
Qu'on ne nous dise pas : Vous inventez, vous exagérez. Tous les citoyens de Monte-Rotondo peu-
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vont attester la vérité des faits que nous relaton?, car ils en furent témoins ainsi que l'armée alliée qui reprit la ville, et nous enfin, assistâmes forcément à ces exécrables abominations. Oui, nous avons contemplé les ruines accumulées par les barbares de notre siècle, nous avons entendu dire par des personnes qui eurent aussi le malheur d'être présentes : « Ici, on a lacéré une peinture sacrée, — Ici, un crucifix fut mis en pièces. » Nous avouons qu'il nous est bien pénible de mettre à lumière, pour être véridique historien, des faits si atroces, commis par des italiens nos compatriotes, et, ce qui est bien plus encore, baptisés comme nous l'avons été. Mais nous prenons courage, en pensant que nos arrièresneveux, se mirant dans ces pages douloureuses, apprendront, tout au moins, à craindre le vertige sectaire, qui jeta dans le précipice quelques-uns de leurs pères. Les garibaldiens eux-mêmes trouveront un avantage en se retraçant tant de regrettables circonstances. Actuellement déjà, beaucoup d'égarés ont vivement regretté leur conduite passée, et, répondant à l'appel du Bon Pasteur, sont rentrés, nous le savons, dans le giron de l'Eglise ; la gravité du crime dont ils se reconnaissaient coupables, provoquait dans leurs âmes d'efficaces regrets. Le gouvernement seul, qui payait et qui instiguait cette trop confiante jeunesse indignement trompée, est encore il se repentir ; mais qu'il se souvienne que Vabime invoque Vahime, et qu'il ne se plaigne pas, si désormais, contre Florence et le trône étranger qu'on y a élevé, on apprête ces mêmes armes qu'il a pris soin d'aiguiser contre Rome et le Père commun des fidèles.
Pour se défondre contre l'ignominie qu'il a méritée, le gouvernement florentin se prévaudra peutêtre de l'ordre du jour par leijuel le ministre Menabrea feignit de rapjieler les garibaldiens à leur devoir.
Cet ordre disait :
« Italiens!
« Des phalanges de volontaires, excités et séduits par un parii qui agissait sans mon autorisation et sans celle de mon gouvernement, ont violé les frontières de l'Eiat. Le respect que tous les citoyens doivent aux lois et aux conventions internationales prescrites par le parlement et par moi, établit, dans les circonstances graves où nous nous trouvons, un inexorable devoir d'honneur. L'Europe sait que le drapeau élevé dans le territoire qui touche au nôtre, drapeau sur lequel on écrivit la destruction de la suprême autorité spirituelle, de la religion catholique, n'est pas mon drapeau. Cette tentative expose notre commune patrie à un grand danger, et m'impose le devoir impérieux de sauver en même temps l'honneur du pays, et de ne pas faire une seule cause de deux causes qui sont parfaitement distinctes et qui ont deux buts bien dilTérenis.
« L'Italie doit être assurée contre les périls qu'elle pourrait courir; l'Europe doit être convaincue que l'Italie, fidèle à ses engagements, ne veut et ne peut pas être la perturbatrice de l'ordre public. La guerrer avec notre alliée sciait une guerre fratricide entre deux armées qui ont combattu pour la même cause. Dépositaire du droit de faire la paix ou la guerre, je ne saurais tolérer une usurpation.
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^ J'espère doncqu'oii écoutera la voix do la raison, et que les citoyens italiens qui ont violé ce droit prendront proraptement place dans les rangs de nos troupes. Les dangers que le désordre et les actes inconsidérés peuvent susciter parmi nous, doivent être conjurés, en sauvegardant avec fermeté l'autorité du gouvernement et l'inviolabilité des lois. L'honneur du pajs est dans mes mains; et la confiance que, dans des jours bien douloureux, la nation m'a témoignée, ne peut me faire défaut. Lorsque le calme sera revenu dans les esprits, et que l'ordre public aura été pleinement rétabli, le gouvernement, d'accord avec la France, selon le vœu du parlement, s'efforcera de trouver, avec toute la loyauté possible, un moyen convenable d'arrangement , qui puisse mettre un terme à la grave et importante question romaine.
" Italiens!
» Je me suis confié et je me confierai toujours à votre bon sens, ainsi que vous l'avez fait, avec l'affection de votre roi pour notre grande patrie, qui, par des sacrifices communs, a repris enfin son rang parmi les nations, et nous pourrons ainsi remettre à nos descendants la nation italienne intègre, louée et honorée de tous.
.. Florence, 27 octobre 1867,
» Victor- Emmanuel.
» MivNABREA, Cambra Y-DiGNY, Gualterio, Can- TELLi, Bertole-Viale, et Mari. "
Les historiens qui viendront après nous ajouteront cotte note à l'ordre du jour que nous venons do transcrire.
En parlant ainsi, le gouvernement italien mentait. Il fut sourd à la voix de la religion, comme à celle de la justice et de l'honneur, de l'honnêteté et de la pudeur, jusqu'au moment où l'indignation universelle et l'ëpée de la France le forcèrent à paraître honnête. Il eut le mérite qu'on peut attribuer à un malfaiteur que les gendarmes viennent d'arrêter.
Cet éloge de la postérité, les contemporains le lui ont déjà accordé, les feuilles garibaldiennes avant tout autre ; les assemblées des nations civilisées ont confirmé ces louanges, et, ce qui paraîtra tout à fait incroyable, les garibaldiens l'ont accepté en plein parlement de Florence, et les ministres iialîens lui ont donné de l'authenticité en publiant les documents secrets à l'appui.
Pendant que Frédéric Menabrea, qu'on pourrait, à juste titre, appeler le chevalier de la peur, rédigeait, pour rappeler les garibaldiens, cet amas de mensonges, le comité de la secte, cent fois plus sincère que le ministre, écrivait à Garîbaldi, lui imposant de jouer la dernière main et de risquer son va-tout, conduisant toute son armée de chemisesrouges à sa ruine, pourvu que, dans celte destruction, pût se trouver enveloppée la monarchie savoisienne. En voici un aperçu pris dans une lettre inédite d'un des chefs du comité, adressée au député Bertani, secrétaire et conseiller intime de Garibaldi à Monte-Rotondo.
« Florence, 26 octobre, 7 heures et demie. » Cher Bertanî,
» Hier soir a été publié ton delenda Carthago^ en tôle du dernier courrier, place d'honneur.
« CiaUlini s'est démis aujourd'hui de son pouvoir, t'ost-à-dire de la charge qu'il n'a pu supporter.
" iMoute-Rotondo et les nouvelles de l'embarquement à Toulon ont donné le coup de grâce. Rattazzi a ét(5 mandé au palais Pitti; scène entre la couronne, qui résiste à la pensée de résistance, et Ratazzi, qui veut la guerre. Crois-le plus que tu pourras; mais vraie ou apparente, la chose est ainsi.
" Au moment ou j'écris, on discute encore la chose; mais on attend une détermination décisive cVune minute à Vautre. Un ministère anti-français, pour un moment, sauve la monarchie et l'Italie (garibaldienne); un ministère bonapartiste perd la monarchie, et, pour le moment, l'Italie [de la coterie gouvernante). Je ne sais pas ce que tu préfères de l'une ou de l'autre possibilité. Quant à moi, quoique ce soit, (c'est-à-dire, quelque ministère que ce soit), m'est égal, pourvu qu'on donne sur les ongles à l'empire qui est l'ennemi de la nation.
» Ecris-moi, écris-moi; et conseille-moi.
" Tout à toi, A. Oliva^ -
Les avertissements du comité et la proclamation de Menabrea arrivèrent à Monte-Rotondo simultanément , et en même temps aussi des messages spéciaux du roi et des avis officieux et intéressés du ministre. Joseph Garibaldi eut un quart d'heure de fierté (toute exception faite de sa cause perfide) assez noble. Il répondit en roi de grand chemin, mais en roi :
— Lâches ! vous m'avez poussé en avant, m'ada-
(1) Lettre autographe, commaniquée par des amis.
lant et me promettant vo3 bataillons royaux ; ot maintenant par la peur, par la seule peur des fuyila étrangers, vous me trahissez. Je marcherai en avant fans vous.
Garibaldi fait sonner le rappel, monte à la tribune et s'écrie :
« Soldats!
" A deux heures après-midi, nous partons pour lîome. Mais, sur cette voie sacrée, les hommes vaillants et honnêtes seulement me suivront. Les lâches et les indisciplinés resteront ici ; ils ne sont pas dignes de me suivre. Je sais que parmi vous il y a eu des misérables qui ont osé dénigrer l'honneur de cette armée par le viol et par le brigandage. Mon drapeau n'a jamais été souillé par de telles infamies. Faites-moi connaître ces ignobles vauriens que les prêtres ont, avec intention, semé dans mes rangs; je les ferai immédiatement fusiller'.
Les assistants s'aperçurent qu'on ne parlait plus désormais de l'armée italienne, ni do Victor-Emmanuel, et ils poussèrent des cris furibonds : « Vive Garibaldi ! Vive Mazzini ! Vive la république. "
Le camp se mit en mouvement à l'heure indiquée, à grand renfort de musique militaire, qui jouait J'hymne de Garibaldi, et le généralissime sortit à cheval, entouré d'un nombreux et formidable étatmajor, pour aller à la conquête de Rome.
Nous verrons tout à l'heure comment le gros de l'armée conquérante fut battu et mis en fuite par les
(Il Mots de Gai'ibdldi, recueillis par des témoins auriculaires et rapportés par VitMli, p. 127.
ul'ÉRATIONS, ETC. 335
seuls postes avancés des pontificaux. Si, par malheur, les pëohés du monde avaient fait pencher l'un des plateaux do la balance de Dieu, et que Rome dût tomber, Garibaldi eût gouverné la métropole du christitinisme comme il venait de gouverner Monte- Rotondo.