XCIII. 0PÉa.\TI0NS STR.VTÉCIIQUES DE GARIBALDI
LE LONG DE l'aNIENE. SES PROCLAMATIONS EF- FRAYANTES.
Dans l'après-midi du 27 octobre , le général Joseph Garibaldi descendait des fortes positions de Motite-Rotondo, pour aller délivrer Rome, ou, pour parler le langage du libérateur , « pour envoyer à tous les diables leurs maîtres, les noirs rufiayis du despotisme' ".
C'était là le seul et véritable but de la racaille envahissante, c'est-à-dire des " lâches cupides, rapaces " qui jusque-là avaient « tourmenté et concussionné de toutes les façons les populations malheureuses- ".
Après les preuves que nous en avons donné, nous lie perdrons pas notre temps à démontrer ce fait^.
(1) Lettre de Garibaldi, 8 octobre 1867, publiée par les journaux sectaires.
(2) Eloge des garibaldiens fait par la Nazione, garibaldienne et monarchique, 12 décembre 1867; Guerzoni, garib. rouge, en dit pis encore.
(3) Voir les chap. XL, lxiii, lxvi.
Quant aux commandants susceptibles de concevoir le moindre plan politique , ils étaient décidés à implanter au Capitole la république raazzinienne. Le ministre Monabrea affirma en plein parlement florentin qu'il en avait dans les mains les documents démonstratifs, et nous atissi en citerons quelques-uns qu'il n'avait pas ; au reste, nous en avons, dans cette histoire, consigné çà et là un assez bon nombre, et l'Italie le sait bien. Entre autres arguments est à remarquer ce que nous avons dit jusqu'ici sur les secours méfiants donnés aux garibaldiens par le gouvernement royal, le déchaînement de la légion ghirelliane « pour déconcerter les mouvements dans le territoire pontifical, » et sur les instructions écrites par les ministres de Florence aux généraux des troupes roj^ales. On craignait que le vautour ne dévorât la proie, au lieu de la laisser au fauconnier.
Toutefois, jusqu'au 27 octobre, Joseph Garibaldi n'avait pas entièrement rompu la convention faite entre les différents partis le 28 février 1867, convention dont les chapitres tombés entre les mains du gouvernement romain, etque nous avons lus, disaient en substance : « Destruction complète du pouvoir du Pape; Rome déclarée capitale du royaume d'Italie; gouvernement provisoire, composé de tous les degrés du libéralisme; comices populaires pour décider si l'état dépendant de la capitale devrait être gouverné monarchiquement ou de toute autre manière. »
Ce fut seulement lorsque Garibaldi vit les nombreux partisans, qui s'étaient avec empressement
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rangés sous sa bannière, blâmer et abandonner son parti, et qu'il apprit que le roi acceptait l'intervention italienne, ce fut alors seulement qu'il se révolta ouvertement et qu'il se déclara défenseur et protecteur de la république. " Garibaldi entend pénétrer dans Rome avant le débarquement dos Français. »
Cette fiôre détermination était proclamée dans toute l'Italie par le télégraphe garibaldien, dans la journée du 28; et comme la conquête était, disait-on pleinement assurée, la renommée des victoires préliminaires sonnait bien haut à chaque coin des rues de Florence et partout ailleurs. On annonçait : « un combat à Monte-Torretti, avec la prise de Torretta, située à quatre milles de Rome. " Toutes ces batailles sont parfaitement inconnues à l'histoire; tous ces endroits ne se trouvent dans aucun ouvrage de géographie, ni sur aucune carte. » Garibaldi est là-bas; il marche, il triomphe. »
Peut-être bien triomphe-t-il par la seule terreur que son regard inspire; c'est ainsi que " le général Garibaldi s'est emparé de la villa Piombino, située presqu'aux portes de Rome. •> Et, pour faire plus et mieux encore, " il a marché en avant, et maintenant il est sous les murs de Rome. » Peut-être aussi, « à l'heure où nous écrivons, un nouveau prodige de Garibaldi a déjà donné sa Rome à l'Italie. »
Pendant que le conquérant central volait ainsi de victoire en victoire, les conquérants latéraux : Nicotera et Acerbi, marquaient par un triomphe l'empreinte de chacun de leurs pas. II faut lire ces innombrables merveilles bel et bien imprimées dans les bulletins du comité garibaldien de Florence et
dans les journaux sectaires de ces jours-là'. Notre récit rapportera ce qui pourrait être vrai dans ces mensongères forfanteries.
Marchant et guerroyant sur la voie Salaria, Garibaldi toucha à Fornonuovo , c'esl-à-dire près do l'habitation de Sainte-Colombe. Il fit halte et déploya ses tentes depuis le Tibre jusqu'aux collines do Massa; il établit un poste considérable à la Marcigliana et commanda des éclaireurs pour battre la campagne jusqu'auprès du Teverone-, Le brigand en chef avait alors sous ses ordres plus de dix mille combattants, ou, selon Vitali, qui écrivait sur les lieux, quatorze mille. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on écrivit du camp, et qu'on publia dans les renseignements du comité : " Le général Garibaldi avait hier son quartier-général à la villa de Sainte-Colombe, et ses avant-postes n'étaient qu'à deux milles de la ville. Les forces dont il dispose sont divisées en vingt-deux bataillons, tous commandés par des capitaines expérimentés. "
Dans ces bataillons on comptait peut-être ce qui restait des hommes de Mentana et de Monte-Rotondo, qui, d'après Guerzoni, ne formaient que deux bataillons , l'un commandé par Missori, et l'autre par Ciottî^. Aux côtés du corps d'opération, la masse garibaldienne augmentait continuellement par les
(1) Il suffirait de citer la Riforma, le Diritlo, la Gazette du peuiile de Turin, ou toute autre feuille ejusdcm farinœ.
(2) Voir la topographie de Mentana et de Monte-Rotondo dans notre carte choroyraphique, où l'on peut se représenter d'un coup d'œil chaque mouvement militaire.
(3) Guerzoni, No^iv. AntlwlO'jlr, avril IGGS, p. 760.
bandes qu'y envoyait le commandant Carbonelli, et qui formaient, dans le camp, le corps de réserve. On désertait presque par bataillons entiers l'armée royale, principalement dans les derniers jours qui précédèrent l'avènement de Menabrea, pour passer au drapeau rouge. Ceci faisait un appoint très-avantng'ou.x aux chemises-rouges qui, par maladie ou par dégoût, abandonnaient le drapeau.
A Sainte-Colombe, Garibaldi apprit que les pontificaux avaient, de plein gré, évacué Tivoli; tout aussitôt il donna ordre qu'on occupât un poste si apte à couvrir son flanc gauche, pendant que le côté droit s'appuyait au Tibre. Pour accomplir cette entreprise, il jeta ses vues sur le colonel Pianciani. Ce colonel avait été laissé à Monte-Rotondo, oîi il devait juger les escroqueries les plus éclatantes. De ces filous, quinze des plus maladroits s'étaient laissés mettre en prison. Après avoir rempli ses fonctions de juge, Pianciani devait sortir de Monte-Rotondo à la tête d'une compagnie d'élite, pour aller établir dans les villages circonvoisins la liberté garibaldienne. Un ordre souverain lui enleva subitement ses doubles fonctions judiciaires et politiques; cet ordre était conçu en ces termes :
" Sainte-Colombe, 28 octobre.
» Mon cher Pianciani,
« A la place de la compagnie que vous deviez choisir pour exécuter le changement de gouvernement, — je mets à votre disposition le bataillon qui se trouve caserne à Mentana, — et avec ce corps vous marcherez immédiatement sur Tivoli, — occupant ce pays-là militairement, — et de là
VOUS pourrez nous envoyer ici les vivres qui nous sont nécessaires. Joseph Garibaldi. »
Ce fut ainsi que le quatorzième bataillon passa do Mentana à Tivoli. Pianciani, se souvenant qu'il était député au parlement florentin, saisit l'occasion pour raviver le zèle et l'ardeur guerrière de ses braves, pour qu'ils eussent à changer de quartier et il dégaina « cette éloquence débridée, mais vive et efficace, qui lui est particulière. » C'est ainsi que s'exprime un de ses chroniqueurs bienveillants, qui rapporte cette affaire : " Vous êtes des héros, mais vous êtes aussi de grands ânes ! » Les volontaires répondirent à ce compliment flatteur en battant des mains et en criant : " Vive le colonel M « Tivoli fut conquise.
En attendant, l'armée garibaldienne était en vuo de Rome, et le grand chef sentait les fumées de la gloire lui monter au cerveau. S'il n'avait pas fait quelques-unes de ses arlequinades habituelles, le pauvre héros eût indubitablement éclaité dans sa peau.
" Villa de Sainte-Colombe, 28 oct. 1867.
» Après avoir battu l'eniiemi, nous voici arrivés en vue de lu vieille matrone du monde; et mes indomptables soldats de la liberté franchiront les quelques milles qui nous séparent d'elle, y entrant dans peu de jours pour donner le dernier coup à la tyrannie qui nous opprime depuis bien des siècles. Tenez-vous prêts pour le dernier combat ; apprêtezvous aussi à mettre en œuvre tous les moyens do
(1) Morandi ; De Corèsc à Tivoli, p. 21 et 22.
dôlruii'c les sicaires : c'est là le droit do l'eselave. Cette fois, ce sera vous qui donnerez au naonde une ère nouvelle, que l'histoire proclamera l'ère de la vérité et du progrès. Joseph Garibaldi. »
Mais pendant que les chemises-rouges s'apprêtaient au dernier comhat, l'escadre française voguait sur la Méditerranée, et le gouvernement de Victor- Emmanuel éprouvait, pour la première fois, la pudeur de la probité, et il menaçait de couper les vivres qu'il envoyait d'habitude au sérail garibaldien. A cette cruelle menace, la bête prit la mouche, mordit les barreaux de sa cage , lançant raides comme balles, ces quatre mots au comité central : « Si l'expédition française est un fait avéré, j'espèro que chaque italien fera son devoir. »
Examinons les iniques projets, les tristes exploits du brigand en chef. On considérait l'armée navale comme ayant déjà coulé bas. Garibaldi ne comptait guère sur l'intervention du peuple italien, car, s'il n'était pas devenu tout à fait fou, il devait regarder ce peuple comme un ennemi juré de son entreprise sacrilège. Mais lui et ses serviles partisans se flattaient toujours que l'intervention impériale ne devait être qu'un simple épouvantail ; que la flotte française ne quitterait pas Toulon et que, si elle partait, elle n'arriverait pas à Civita-Vecchia, et que, si elle y abordait, elle ne serait pas utile à Rome, que toutes les Cours avaient déjà abandonnée, à la seule condition que le roi se mettrait à la place des hordes de bandits, et qu'il empêcherait les horreurs que la civilisation réformatrice ne saurait tolérer. Que personne ne s'étonne si cette opinion prévalait au
CKCISLS. m.
312 OPÉRATIONS STRATÉLiTQUES
quarlior-général do Garibaldi, puisqu'on la discutait liautemcnt à Florence, même dans les antichambres du roi. On savait que certaines ambassades délivraient des passe-ports pour Rome aux félons les plus connus; quant à la France, qui se montrait ouvertement opposée aux faits garibaldiens, circulait secrôlement un bruit qu'on pourrait nommer acrobatique ; tout à fait contraire aux actes apparents, ce bruit à peine accentué répétait qu'il était impossible que l'escadre française jetât l'ancre à Civita-Vecchia. Les uns plaçaient la source de cette rumeur dans les chiffres mystérieux de l'ambassadeur italien à Paris ; les autres, dans la correspondance privée du prince Napoléon, gendre du roi ; d'autres encore la mettaient ailleurs. Une princesse étrangère demeurait à Florence ces jours-là, et parlait dans ce sens avec une aussi persévérante assurance, qu'on devait croire qu'elle avait reçu la mission de parler ainsi. Lorsque les faits vinrent lui donner un formel démenti, le roi, prêt à partir à la chasse, accourut chez l'auguste Egérie. On ne le reçut pas ; vivement contrarié, il brisa les porcelaines de l'antichambre, et dit aux chambellans : « Vous direz à Son Altesse que les Français sont à Civita-Vecchia. "
La nouvelle de toutes ces transactions ténébreuses alla si loin, qu'un illustre publiciste français, M. le comte de Falloux, affirma hautement que la tentative garibaldienne était avortée, parce que le gouvernement italien n'avait pas agi avec assez de promptitude, ni prévu trois obstacles extraordinaires : l'héroïque fermeté du Pape, l'héroïque fidélité di; couple romain, et la vaillance héroïque de l'arméij
poniiAcalo*. Nous n'entrerons pas dans de plus amples détails, car nous croyons que la complicité du gouvernement français est suffisamment niée par les documents diplomatiques, et plus encore par les événements militaires. Nous affirmons seulement qu'il n'était pas étonnant qu'au quartier-général de Garibaldi, l'opinion régnante au palais Pitti eût prévalu ; il est déraisonnable de supposer et d'admettre que le bon sens naturel de Garibaldi lui fit prendre la résolution de se révolter contre le roi, par un crime qui eût été agréable à ce même roi, sauf les horreurs de l'exécution, et plus qu'agréable à Menabrea, pourvu que le perfide ministre put en recueillir le profit.
Garibaldi ne pouvait pas non plus se faire illusion, à propos de l'attitude de Rome. Au moment où il descendait pour en faire la conquête, Rome se tenait de tous points préparée à soutenir la guerre contre lui tout aussi bien que contre l'armée royale; le ministre Kanzler était tellement sûr de repousser les agresseurs qu'il expédiait, dans la même journée, deux compagnies de renfort à Civiia-Vecchia^. Les trois ponts sur le Teverone, qui étaient restés debout, étaient minés, gardés par les officiers du génie et pourvus de munitions. Une compagnie de carabiniers étrangers et une auti e de zouaves veillaient au Mammolo-nnovo ; une compagnie de légionnaires et une de zouaves étaient au Nomentano, et, au Salaro,
(1) Lettre du S novembre, publiée dans tous les journaux catholiques, et particulièrement dans VUnilà catlolica du 20 nov. 1867.
\t) Docum. manusc. des archives du 27 octobre. Voir aussi lo chap. Lxxxix, Mesures de dcf-mse, e'o.
s'en trouvait une de la ligne ; à chacun de ces trois postes , se trouvait une réserve de secours et des compagnies volantes'. Ayant entendu quelques coups de fusil tirés dans les plaines au-delà de Salaro et du côté du pont de fer déjà démantelé, le général Zappi y envoya sur-le-champ un détachement de cavalerie faire une reconnaissance^. Le lieutenant Belli, qui la commandait, fit mettre pied à terre à ses hommes et lança deux courageux d'entre eux, Pensosi et Cardini ; ils escaladèrent les parapets du pont avec une agilité merveilleuse, passèrent sur l'autre bord et mirent le feu aux meules de paille qui auraient pu favoriser l'attaque du pont, qui se trouva ainsi en état de défense. On sut par la suite que 400 garibaldiens environ , qui avaient été envoyés là, reculèrent, craignant que les dragons qu'ils voyaient ne fussent l'avant-garde d'une trèsforte colonne. Au reste, les vingt-deux carabines des dragons, (car ils étaient vingt-deux), auraient largement suffi pour empêcher le rétablissement du plancher, et pour mettre le feu à la mine du pont Salaro 3.
Ce que nous avançons fut prouvé par les événements qui se succédèrent. Quant au général Garibaldi, il perdit la journée du 28 à Sainte-Colombe, passant tout son temps à lancer une formidable proclamation, dont le sens, le style et les expressions n'avaient absolument rien de neuf; comme
(1) Doc. man. de l'êtat-major du Î7 octobre.
(2) Rapport général de M. Zappi, dans les docura. raanusc. des archives, à la date du 5 novembre.
(3) Relations spcci îles dos pTitificaux et des garibaldiens.
précédemment, il disait attendre ses deux ailes de droite et de gauche. Mais ni Accrbi, ni Nicotera, habitués à la politique de Mercure, n'eurent le loisir de penser à la stratégique de Mars. Guerzoni a écrit des mots bien amers sur ces deux généraux, et il ne se fit point scrupule de gourmander son dieu Garibaldi lui-même. 11 dit aussi que Garibaldi pensait à franchir le Tibre, pour attaquer le camp retranché de Monte-Mario ! Si cette idée stratégique était venue à l'esprit du grand capitaine, (ce que nous ne croyons pas), c'eût été une telle ânerie, qu'on pourrait à peine en parler sans rire aux éclats, puisqu'il est connu qu'au Monte-Mario, il n'y avait pas l'ombre d'un soldat, et que l'armée garibaldienne eût pu s'établir sous les murs de ce côté-là, pendant toute une année, sans qu'il y ait le moindre danger pour Rome. Ce qu'il y a de pis, c'est que les frères de Rome le délaissaient ; un manœuvre de l'indépendance, Virgile Estival, revenait de la Ville éternelle, terrifié d'avoir vu la contenance des Romains. Il donna l'assurance au général que la ville était loin d'avoir la conscience de sa propre position, et qu'elle ne bougerait nullement. Après ce qui est arrivé, ajoutait-il, la contenance des Romains, en dépit des circonstances aUénuantes, est toujours pusillanime et indigne ^ »
Guerzoni aussi, ce caporal de sicaires, échappé à la police romaine, confirma à son tour au général, qu'il avait perdu son œuvre, et que « dans Rome
(1) Correspondance du cainp, dans le Secolo de Milan et dans le DifUio de Florence, 4 novembre.
tout était éteinl^ » Dans la soirée, le héros boiteux était sur le point de se donner au diable ; mais le respect humain l'emporta sur le découragement. Triste, disent ceux qui le virent, sombre, indigné, enroué, il donna ordre de lever le camp, de traverser le Malpasso (le ruisseau Allia, fameux dans les mésaventures de Rome ancienne), et de déployer les tentes à Castel-Giubbileo.
A l'aurore du 29, il fallait nécessairement en venir aux mains ou se décider à rétrograder, après toutes les rodomontades, au milieu des sifflets du monde entier. Les moins lâches proposèrent la simple tactique de passer le pont Salaro et de marcher en avant ; ils semblaient convaincus qu'on les recevrait pour les couronner de fleurs. Or, (chose toute naturelle) la compagnie de fantassins qui gardait le pont, voyant se dresser, sur les monticules de face, la nombreuse valetaille rouge, mit le feu à la mine ; le pont disparut avec une détonation horrible qui fut entendue jusqu'à Sainte-Colombe. Garibaldi , qui s'y trouvait encore, s'en émut et trouva la chose excessivement mauvaise. A vrai dire, les pontificaux eux-mêmes ne se seraient jamais cru capables d'inspirer à Garibaldi une si grande terreur, s'il n'avait pas conçu le soupçon de voir arriver, derrière les chemises-rouges, les régiments royaux. Cela n'était nullement invraisemblable , puisqu'on avait déjà donné aux régiments des ordres en conséquence-. Il paraîtrait aussi que Garibaldi
(1) Guerzoni, passnge cité.
(2^ Documents rel.atifs aux derniers év.'^nenients, communiqués
DE GAKIBALDI. 347
i~i^(;ul ù Sainte-Colombe, les premiers exemplaires de la proclamation rojale, qui le rléelarait sacrilège et traître à la patrie; il ne fit qu'un seul paquet du pont et de la proclamation, et sa foudrojaule éloquence y répondit en ces termes :
« Quartier-général de S*®-Colombe, le 29 oct. 1867.
» Nous sommes engagés dans une guerre avec le plus dégoûtant des gouvernements; et, derrière nous, il en est un autre qui le vaut bien : de là, la corruption, les embiiches et les moyens décourageants de tout genre. L'un et l'autre gouverneiueiits tendent, par les mensonges qu'ils répandent, à annuler ce groupe de volontaires... qui offre au monde, en ce jour, le plus mEignifique spectacle; qui a déjà forcé les insolents mercenaires étrangers à se retrancher dans Rome et à faire sauter les ponts qui donnent accès à la ville.... Nous voulons'en finir, et eu finir comme il faut. Joseph Garibaldi. »
Après avoir exhalé sa bile amére, le héros se mit en marche, et vint examiner la place qu'occupait jadis le pont. Les garibaldiens, faisant preuve d'une hardiesse titanesque, eurent la fabuleuse pensée d'en construire immédiatement un autre ^. On n'en fit rien : les mariniers romains en avaient écume les barques et les bois de construction. Garibaldi passa
par les ministres de la guerre et de la marine aux chambres de Florence, dix ou douze télégrammes, p. 65 et 66 ; télégramme du roi, 30 octobre, dans tous les journaux; télégramme de VJenabrea ùi Nigra, 27 et 30 octobre ; dans le Livre vert, question romaine, page 35.
(1) Lettre de P. Del Yecchio, secrétaire de Garibaldi, ùO octotre-, Diii'.lo du 5 novembre.
toute la journée du 29 à se promener, ^éiucUer, ainsi que le dit Guerzoni, et à attendre une nouvelle insurrection romaine'. Si nous en croyons ses confidents, le héros soupirait : « Voilà Rome : qu'elle est belle ! et dire qu'il y a en Italie des charognes qui n'en veulent pas! "
Dans la soirée, il revint à Castel-Giubbileo et but à tire-larigot dans les vases sacrés, volés à la Marcigliana, s'essuyant le museau avec une chasuble^. Ce fut là ce que le général Joseph Garibaldi fit de plus remarquablfl et plus digne de mémoire, mettant trois jours pour faire une marche que les pontificaux firent en trois heures, et qu'il refit en moins de temps qu'eux, lorsqu'il prit la fuite.
XCIV. — JOSEPH GARIBALDI REPOUSSE AU PONT NOMENTANO. ESCARMOUCHE A CASAL-DES-PAZZI Eï A LA CECCHINA. RETRAITE DES GARIBALDIENS.
Le 30 octobre, dernier jour des courses champêtres de Garibaldi autour de Rome, se leva sombre et nuageux pour sa gloire militaire. Le brigand en chef opérait sur les champs, où l'antique Fidène dressa ses tours, où combattirent Romulus, Tullus- Ilostilius, Tarquin-le-Superbe et le consul Valerius- Publicola; le dictateur Emilius-Mamerque et Anni-
(2) Guerzoni. lieu cité.
{?,) Vitali, Les dix Journées, p. 160,
liai ; il se prépara, en conséquence, à accomplir un mémorable exploit, et, imitant les ordres de Napoléon I*"" à Marengo, il disposa ses corps do bataille en échelons, depuis la Marcigliana jusqu'aux collines qui font face au pont Nomentano. Nous empruntons ces détails aux relations de Fabrizi et" aux documenis romains. Il ne s'agissait donc pas uniquement, comme l'assura fallacieusement Fabrizi, » d'aller faire une brillante reconnaissance aux alentours de Rome. « Garibaldi et son état-major marchaient en tète avec deux bataillons des soidisant carabiniers génois, conduits par les colonels Burlando et Stallo; et visaient à forcer le pont Nomentano.
Une trentaine de guides à cheval, qui formaient l'avant-garde, partirent reconnaître Casal-des-Pazzi, qui .s'élève au pied du fameux Mont Sacré, à quelques portées de fusil du pont Nomentano ; les éclaireurs s'arrêtèrent à 200 mètres de distance, et deux d'entre eux seulement s'avancèrent dans l'intention de monter à la tour afin de pouvoir estimer de quelles forces disposaient les pontificaux. Le hasard, ou, pour mieux dire, la Providence, voulut que les deux guides se trouvassent devancés sur la tour par le capitaine de Séré et le sous-lieutenant de Thouzon, qui commandaient au pont une compagnie de légionnaires franco-romains, qu'on y avait placée pour le garder; ils étaient, eux aussi, venus so mettre en vedette. Ils aperçurent, de leur observatoire, la brigade qui s'avançait au galop; les braves attendirent de pied ferme les éclaireurs sur lu tour, et, par une vive décharge de leurs pistolets,
ils les repoussèrent et les blessèrent tous deux. Les cavaliers, voyant que leurs camarades s'enfujaient, sautent en selle et partent au triple galop.
Prompt et diligent, le lieutenant de Cervale passe le pont avec sa compagnie et accourt prêter main forte à ses collègues. Les pontificaux gravissent les hauteurs escarpées du INIont Sacré et s'y tiennent sur la défensive.
Peu de temps après, on vit paraître au loin les épaisses colonnes de l'ennemi. M. de Séré se disposa à opposer une vigoureuse résistance; à cet ertet, il plaça des vedettes sur les collines environnantes, dépécha des messagers à la place, et disposa ses troupes de manière qu'elles pussent tenir à distance les hordes garibaldiennes, avides d'attaquer et de détruire le pont. La mêlée ne tarda pas longtemps h se former : Garibaldi s'avança jusqu'à deux cents mètres de distance, et commença une escarmouche qui dura une demi-heure; mais désespérant, api'ès cette lutte courte mais acharnée, d'opérer le passage, il en revint à ordonner à ses pusillanimes sicaires de prendre le large à travers la campagne.
Là, notre héros prit une position excellente, qui s'offrait d'elle-même : il fit arrêter ses troupes entre deux fort points d'appui , le Casal-des-Pazzi et la Cecchina, sur le haut chemin couvert qui réunit et rattache ces deux points ^ Pendant qu'une poignée de quatre-vingt-dix légionnaires, (car il y en avait bien autant^), soutenait le poste avec une intrépidité
(1) Voir la topographie de JJentana dans notre cm-te choro'jra- Tihique.
(2) Documents manuscrits des aroliives du 2d octoljro.
DES GARID.VLDIENS. 351
sans t'g.ilo, le général Kanzler pourvoj'ait à un assaut générai qui paraissait devoir êiro imminent, si on appuyait cette conjecture sur ce que rcnnenii, qu'on voyait campé à une faible distance, disposait de forces considérables ^
La garnison qui revenait du Viterbais entrait à Rome à l'heure même et, ma foi, fort à propos. Les soldats avaient à peine mis pied à terre sur la place des Termini, qu'ils reçurent l'ordre d'accourir aux postes avancés du Teverono. La troisième compagnie du premier régiment des zouaves marcha au Nomonlano, sous les ordres du capitaine Alain de Cliarette; un autre détachement de zouaves, commandé par le capitaine Arthur de Veaux, y arriva également ; ce qui donnait un renfort de trois cents fusiliers. M. de Séré se crut en mesure de laisser la dél'en.sive pour prendre l'offensive; il fît passer le pont à deux sectiens, l'une lie légionnaires, conduite par M. Cervale, l'autre de zouaves, sous le commandement de M. de Fabry, et il les lança l'une et l'autre à la hersagliera, sur les hauteurs du Mont Sacré; presqu'aussilôt il arriva lui-même avec un troisième détachement et so mit à harceler l'ennemi dans ses postes avantageux. La force réelle des bataillons de Garibaldi ne bougea pas des positions qu'elle occupait, et fut effrayée par deux cents mercenaires environ, et cela jusqu'au soir. Les pontificaux n'eurent qu'un seul blessé; on vit tomber quatre ou cinq hommes de l'ennemi^. Ici, V archivé ridi'que Guerzoni, au milieu
(1) Mêmes docum. raanusc. des archives du 30 octobre.
(2) Tiré de relations spéciales; ordres du jour du colonel .\ll'jt.
d'un assez joli nombre de fables, se prend à glorifier l'art stratégique de Garibaldi et du général Fabrizi, vétéran des batailles rcvolulionnaires, en disiant qu'en joignant leurs efforts, le général et le généralissime parvinrent à éviter le combat, car les garibaldiens « n'étaient que trois cents contre plusieurs niilleM » 0 dignes et habiles généraux! 0 bons et dignes historiens!
Pendant la nuit du 30 au 31, les pontificaux, exécutant les ordres qu'ils avaient reçus, campèrent à la garde du pont, en deçà du fleuve. Un vent d'ouest glacial soufflait impitoyablement, et les compagnies, s'étant rendues à l'appel de secours en toute hâte, n'avaient pour tout fourniment de campagne que leurs capotes, la faim ei leur gaité. Une de ces compagnies, restée toute la journée sans la moindre bribe de nourriture, se prit à réfléchir sur ce qu'elle pourrait faire, afin d'y pourvoir; la nuit profonde, le poste éloigné des habitations, les feux des garibaldiens sous les yeux; voilà les difiîcultés qu'ils avaient à vaincre. Les pauvres soldats mouraient de faim, mais ne perdaient pas courage.
Aux premières heures du matin, la compagnie vit paraitre un troupeau de moutons; le sergentmajor Capelli pensa que le Ciel avait daigné leur envoyer cette bonne aubaine : il obligea le berger à lui vendre trois de ses bêtes; aussitôt on les écorche, on les coupe, disons mieux, on les déchire par
commandant le régiment des zouaves, du 9 novembre; Mencrtcci, La main de Dieu, chap. m, p. 161.
(1) Guerzoni, Nouv. Antho'.O'jie, avril 1SG8, p. 771.
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morceaux et on les mange plutôt crues que rôties; l)uis on boit à longs traits dans le Teverone, et les braves reprennent gaillardement la carabine, prêts à combattre ou à recommencer les marches. Nous parlons avec grand plaisir de cette énergique et courageuse compagnie, qui se montra, plus que toute autre peut-être, pleine de vaillante noblesse; c'était la quatrième du premier bataillon des zouaves. Elle avait pour chef le valeureux capitaine I^e Gonidec de Tressan, et un véritable romain, qui était parti pour la guerre à peine convalescent d'une longue maladie, était son sergent-major; pendant la nuit, ce brave se soignait tant bien que mal, mais la journée durant, il ne songeait qu'à décharger son ijsil sur les ennemis; ce vaillant homme est aujourd'hui le plus ancien officier italien dans le camp des zouaves.
Toute la compagnie fut presque continuellement en faction; elle alla au feu cinq ou six fois, et, jiour rentrer à Rome, elle eut cependant à soutenir les fatigues de longues marches forcées ; et pour se reposer, elle dut camper, deux nuits consécutives, en face de l'ennemi; puis passer une troisième nuit couchée sur le sol, sans un brin de paille; puis encore se trouver à l'avant-garde, au camp de Montana, plus fraîche, plus hardie et plus gaie qu'elle ne l'avait été au premier jour de la guerre, n'ajant que quelques malades, lesquels encore ne se plaignaient jamais. Dans ce même temps, la dernière étincelle d'insurrection s'éteignait à l'intérieur des murailles de Rome.
Vers le soir, le capitaine Filijipani, à la tête des CROISÉS, m. wO*
palatins, montait la grand'garde au [valais du Vatican ; il eut connaissance qu'un réduit de conspirateurs se trouvait près de la caserne Serristori et précisément sur la route de la villa Cecchiui. L'adjudant-major Dufournel tomba dessus avec un peloton de zouaves; accueillis à coups de fusil, ils enlevèrent le poste à la baïonnette. M. Dufournel, nous l'avons déjà dit, y périt sous les coups, et avec lui tombèrent deux soldats, Paul Inhuman et Antoine Huggen; ce dernier, excellent jeune homme belge, mourut de ses blessures un peu plus tard. Par surcroît de malheur, quelques citoyens inoffensifs y trouvèrent aussi la mort ; les sectaires firent grand bruit de cette fclcheuso circonstance. Mais qui doit-on en accuser, si ce ne sont pas les énergumènes qui, au milieu des ténèbres, accueillirent par une terrible et meurtrière décharge la force publique^? Cela se passait près d'une caserne qui, pour ainsi dire, fumait encore des effets de là mine que les garibaldiens y avaient allumée, et au moment même où le gros de l'armée ennemie était au pont Nomentano ! Garibaldi, en effet, passait la nuit sur la rive opposée du Teverone.
Par première mesure de précaution, le héros se retira de Casal-des-Pazzi et recula jusqu'à la Cecchina, avec tout son quartier-général^. La nuit porte conseil : il comprit que c'eût été une chose assez diflicile de passer la rivière, mais encore plus difficile de la repasser. On se prépara donc à exécuter
(1) Docum. manusc. des archives des 30 et 31 octobre.
(2) Fubrizi, Relations, etc.
iino contre-marche sur. Monte-Roiondo, et on commença l'évolution rétrograde quelques heures avant l'aurore. « Nous entendîmes, dit Fabrizi, avec une assez grande surprise, le bruit du canon venani du côté de Caslel-des-Pazzi (Casal-des-Pazzi), et nous apprîmes par la suite qu'on avait fait sortir de Rome des pièces d'artillei'ie d'une très-longue portée; le château, que nous avions abandonné la veille au soir, l'ut, sans qu'on procédât à la moindre reconnaissance, inexorablement battu. "
La vérité est que la stratégie nocturne de Garibaldi eut bel et bieii l'apparence d'une fuite, surtout aux yeux des personnes qui considéraient que (toujours selon le général Fabrizi, chef d'état-major), « les agents malveillants n'avaient pas manqué, dès les premiers bruits de l'événement, de vouloir faire
passer cette marche pour une retraite Il en advint
une défection très-étendue et fort déplorable. »
Guerzoni, qui était épris, vu qu'il assista aux diverses évolutions, et fièrement enthousiasmé des gentilshommes de sa caste, dit plus explicitement : " Au milieu des simples et des ingénus, il y avait les mauvais, les malicieux, les corrupteurs, les empoisonneurs, les débitants de nouvelles mensongères, les agents secrets et soudoyés par la dissolution; et de toute celte gent putride dont on n'avait pu préalablement se désinfecter , on commençait alors à ressentir les miasmes pestiférés qu'elle exhalait. La dissolution commença d'abord par ces misérables et, en peu de temps, elle se propagea, comme une maladie contagieuse, parmi les meilleurs; et lorsqu'on fut arrivé à AIonte-H^tondo, cette
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épidémie était visible et devenue presqu'iniivorselle^ " Ce fut donc après avoir été disloqué de cette manière que Garibaldi s'éloigna de Rome; et lui-même, ce que ses panégyristes n'ont pas relaie, faillit rester écrasé sous cette dislocation.
Le major Castella, commandant les postes avancés, s'étant assuré par les rapports reçus dans la soirée et par les feux vus pendant la nuit, qu'une partie, et peut-être bien l'armée garibaldienne tout entière, restait dans les positions occupées dès la veille, chercha à lui donner la chasse avant qu'elle ne s'esquivât furtivement. A cet effet, le 31 octobre, avant l'aube, il fit sans bruit passer dans de petites barques l'embouchure du Teverone aux trois compagnies Cerbara, Bonifazi et Patta, de la ligne, il envoya aussi, du Ponte-Mammolo , trois autres compagnies : Washesha, Epp et Russell, et luimême, au centre, déboucha du pont Nomentano à la tête de trois hommes environ et avec deux pièces de campagne. Castella espérait que, même en fuyant devant lui, l'ennemi tomberait tout au moins dans les compagnies des côtés; mais tout cela n'eut presqu'aucun résultat, car les garibaldiens levèrent le camp avec la plus grande précipitation, quelques heures peut-être avant d'avoir vu de loin briller les armes, peut-être même avaient-ils déjà vu la veille les canons qui roulèrent le long du Teverone, et avaient-ils deviné pourquoi on menait ces pièces d'artillerie.
Toutefois, à la première apparition de M. Castella,
(1) Guerzoni, lieu cité, p. 773.
les bataillons avaient pris à toutes jambes la fuite à travers champs, et couraient sur Monte-Rotondo à perte d'haleine.
Voyant néanmoins circuler des troupes dans les positions abandonnées, le commandant pontifical dépécha M. Séré et sa compagnie de légionnaires vers Casal-des-Pazzi, et le capitaine de Saisy, avec un égal nombre de zouaves, vers la Ceccliina. Là, il ne fallut pas en venir aux mains, car le lieutenant Sogliera, derrière leurs épaules, fit passer ses pièces rayées en batterie, et envoya en éelaireurs quelques grenades à boule. Neuf coui)S bien distribués suffirent pour dissiper la nuée des retardataires, qui courut au vol sur des plages plus sûres.
Nous avons tout lieu de croire que le bonhomme Fabrizi, qui écrivit plus tard l'élonnemenl occasionné par la canonnade lointaine, a dû en même temps sentir d'assez près l'odeur de la poudre des grenades ; nous le pensons, car Joseph Garibaldi et son état-major se trouvèrent au nombre des fuyards, s'ils ne s'étaient pas déjà esquivé.
En effet, les zouaves survenus à cette fuite trouvèrent tout sens dessus dessous ; une fournée de pains en train de cuire, des restes de déjeuner abandonnés à la hâte, un porte-vue, des armes, des munitions et enfin trois camisards faisant tous trois partie de l'armée régulière. Un paysan se présenta devant le maréchal-des-logis Ferruti, tenant en main un boulet et lui dit : « Il vous appartient ; je vous le rends. » Puis, il énuméra les innombrables rapines commises par les bandits, désigna l'écurie où Gar'baldi aval' enf-nué (pour le sauver peut-être