XCVI. — DEBARQUEMENT DES FRANÇAIS. INTENTIONS DE GUERRE DES ALLIÉS
Cinq petits bâtiments de guerre français avaient devancé la flotte et étaient arrivés depuis plusieurs jours déjà; le plus grand d'entre eux, la corvette le Caton, n'avait à bord que six pièces de canon et cent-vingt-neuf hommes d'équipage. Le MindellOy beau vapeur de guerre, envoyé par la catholique Espagne, avait aussi jeté l'ancre dans le port, lorsque la frégate la Ville de Madrid vint les rejoindre dans la journée du 30 octobre, mais elle fut obligée, par suite de son chargement considérable, de stationner en dehors du port. Ces forces, quoique minimes, se proposaient de tenir tête aux navires cuirassés italiens, pour peu qu'ils s'approcheraient de Civita- Vecehia. Aucun navire en partance ne mit la population maritime de Toulon plus en émoi que ne le fil la flotte au moment de son départ. Depuis environ dix jours, la rade et le port de la ville française étaient devenus le point central où se rassemblaient et s'organisaient les forces maritimes; le Solférino, magnifique vaisseau blindé, portait le drapeau amirai, sous . les ordres du contre-amiral Louis de Gueydon.
On s'approvisionnait partout de vivres et de charbon; on voyait arriver en grande hcâte des ofiîjlers de marine, des fantassins, des chevaux ; le génie et le train d'artillerie encombraient les calades des
CROISÉS. III. 'i'i
386 DÉ^ARQUEMKNT
môles. La brigade Polhès de la division Dumont, qui reçut la première ordre de s'embarquer , eut un supplément de solde dont une moitié lui fut payée à Toulon et dont l'autre le serait en arrivant à Civita-Vecchia.
La première escadre était prête à pariir dès le 18 à midi; mais le général comte de Faillj, aidede-camp de l'empereur, qui avait été nommé général en chef de l'entreprise, était encore à terre. De là, il rendait une ordonnance ferme et précise, sur lo but de l'expédition, proclamation qui combla de joie l'armée et la France entière. Dès que le quartiergénéral se fut transporté à bord, le généralissime proclamait un contre-ordre qui suspendait le départ, intimant aux troupes de débarquer et d'aller prendre leurs quartiers aux alentours. Toulon et son port étaient dans une terrible anxiété, qui ne se dissipa qu'à l'arrivée d'un télégramme parisien dont la prompte publication rendit à la Chrétienté ses grandes espérances, un instant trompées. Cela arriva le 25 octobre, à deux heures de l'après-midi; aussitôt les vaisseaux de guerre et les navires de charge levèrent l'ancre et déployèrent le drapeau du départ ; les capitaines, qu'on avait de suite mandés à bord, s'élancent dans les yoles et regagnent leurs postes ; le retentissement des tambours qui battent la générale exalte les citoyens et les sons redoublés parcourent toutes les rues de la ville; les troupes casernées dans les quartiers éloignés arrivent au poste avec célérité, les hommes et les charrois convergent sur' le même point, comme les rayons au centre, et pendant toute la nuit, l'arsenal fut en travail- les ouvriers
n'arrêtaient pas un instant de travailler, dans les ateliers et aux dépôts ; le préfet maritime et les chefs de service ne fermèrent pas l'œil : le bruit courait que la vapeur commencerait son office de propulsion dès le lendemain. Les vieillards toulonais ont déclaré que durant le lonc: cours de leur existence , ils n'avaient jamais vu d'oinbarquement exécuté avec plus de promptitude et de bon ordre. Qu'il suffise de dire que dans le court espace de seize heures, l'escadre prenait la mer avec six grandes frégates de coraliat cuira-sées, portant à leur bord quatre mille hommes de.-tinés aux débarquements'.
Nous avons dé,à dit, en parlant des négociations entre le gouvernement français et celui de Florence, qu'en effet la division navale ne quitta la côte toulonaise qu'après une prorogation pleine d'angoisses pour les spectateurs et pour l'équipage 2. Toutefois, nous ajouterons que ces longues tergiversations furent compensées par la vigueur de la consigne. Elle portait, entr'autres, l'injonction suivante : « Si la flotte italienne se présente devant vous, passez-lui sur le corps. »
Des personnes qui tenaient ces renseignements de bonne source, nous ont redit ces paroles énergiques, lorsque nous étions à bord. C'est pour cela et dans ces intentions que le vaisseau le Solférino, et les cinq frégates : la Normandie, la Cotironne, la Revanche, la Provence et ï Invincible, voguaient
• (1) Lettres et télégrammes de Toulon, publiés et imprimés; rapports spéciaux.
(2) Chapitre lxxi, Riiplure des néyocialtons. .
à pleines voiles devant le convoi. Chaque marin et tous les soldats sentaient leur sang bouillonner dans leurs veines au souvenir de ce noble mandat, et la vapeur semblait redoubler d'efforts au simple commandement de pousse en avant, afin d'épargner de nouveaux appels. On côtoyait les rivages italiens en ayant tous les canons chargés à mitraille, et les longues-vues brûlaient d'envie de découvrir dans le vaste horizon les navires ennemis ; mais on n'en aperçut qu'un seul, bien éloigné encore, vers les parages de l'ile d'Elbe, qui, se voyant poursuivi, disparut à toute vapeur. L'arriôre-garde de l'armée de la Spezia, au bruit du premier télégramme qui annonçait que l'escadre quittait Toulon, mit de côté son ancienne mais téméraire outrecuidance, et ses menaces aux pontificaux presque désarmés ; puis elle se dirigea vers les ports, aussi tranquille que s'il s'agissait de prendre du repos après une longue suite de victoires.
Il est vrai que, le 28, les journaux de Florence se plaignaient d'avoir aperçu le drapeau français se déployant au vent entre l'ile du Lys et le Mont Argentaro. Le Moniteur de Paris annonçait, ce jour-là, que la flotte était arrivée à Civita-Vecchia; afin de calmer l'impatience générale, le journal officiel ajoutait que Rome était tranquille et bien gardée; que les hordes garibaldiennes continuaient de se tenir à distance et qu'elles campaient encore à plusieurs milles de la Ville Sainte.
L'escadre, il est vrai, n'était pas encore arrivée à Civita-Vecchia et si on avait espoir et confiance à Rome, à Civita-Vecchia on était dans les transes.
Les habitanis de cette ville savaient que l'enneini serrait de près la Ville Sainte, que les troupes pontificales se massaient à leur tour sur ce point, et que les soldats du roi se pressaient à Orbetello sur la frontière; ils savaient aussi que les navires ennemis étaient, hier encore, en vue et qu'ils rôdaient sous leurs 3'eux. De ce port, cent longues-vues se braquaient à la moindre apparition d'un bout de mât s'élevant au-dessus des flots à l'extrême horizon; si le drapeau n'était pas italien, les battements de tous les cœurs se calmaient et cessaient de craindre un bombardement. Le colonel d'Argy, commandant supérieur de la place, n'était assurément pas le., moins occupé : tout préparé qu'il était à se bien soutenir par terre et par mer, pourtant, ne voyant pas apparaître, dans la matinée du 28, une escadre que le télégraphe annonçait (faussement), comme étant partie de Toulon le 26 à l'aube, son cœur doutait. « Nous sommes aux aguets, écrivait-il au ministre Kanzler, nos yeux sont tout grands ouverts pour apercevoir l'escadre et nous ne voyons rien venir — Je ne pense qu'à cette escadre et qu'à me mettre à l'abri des embûches du Piémont, qui peut venir nous molester par terre et par mer. »
A deux heures et demi du même jour, M. d'Argy reprenait la plume et continuait : « Rien encore de l'escadre : la mer est épouvantable et le vent pousse des lames terribles contre la terre'. ..
L'anxiété du peuple civitais arrivait à son pa-
(1) Lettres, télégrammes et actes divers dans les doc. man. des archives de ces jours; relations spéciales.
CROISÉS. Ilf. 33*
roxysme dans l'après-midi. Toute la population s'était groupée sur les môles, sur les terrasses, sur les toits des maisons; les navires ancrés dans le port avaient tous leurs gabiers accrochés aux pen- "iions les plus élevés de leurs mâts. Nous avons vu, de nos propres yeux, ce spectacle d'une ville entière, étudiant avec une immense anxiété la plage déserte et flottant d^ns l'attente de la guerre ou de la paix, selon la vue d'un drapeau italien ou d'une bannière de France ; nous pouvons attester en toute vérité que si les objets pénétrant par les yeux peuvent arriver à l'âme, on ne sait parvenir à l'exprimer convenablement.
Enfin, vers cinq heures, on commença à deviner une sorte de fumée planant à l'ouest, au-dessus des flols; celte fumée, qui augmentait d'instant en instant, finit par prendre du corps et par donner l'assurance qu'apparaissait un bateau à vapeur, et l'on reconnut que ce navire était une frégate de guerre sous drapeau français. La joie populaire éclatait au fur et à mesure que chacun pouvait s'assurer par ses yeux que l'événement tant désiré arrivait enfin; cette joie se propageait et augmentait à l'apparition de chaque nouvelle bannière, pointant successivement à l'horizon occidental. En attendant, le Caton commençait à parler, dans le port, le langage de la mer, avec le navire d'avani-garde, qui était en vue, et celui-ci, au milieu des lames énormes qui battaient ses flancs, venait raser le port : il louvoya un moment et tira un coup de canon. Deux avisos partirent à sa rencontre , avec un pilote ; peu de temps après , on découvrait à l'œil nu toute l'escadre; mais l'heure
étant avancée, et les navires d'une forte dimension éiant traversés par les flots grossis et tumultueux, il leur fat impossible d'atterrir. Pour surcroit do sûreté, l'armée navale prit le large en pleine mer, et les citoyens comprirent que de ce côté on était en toute sûreté : une attaque venant de terre, n'était pas fort à craindre^.
Il est inuiile de dire que l'éclair magnétique portci, ces bonnes nouvelles à Rome, pour consoler le Saint- Pere et ses ministres : les télégrammes étaient frappés l'un sur l'autre, à chaque nouveau mouvement; le général commandant des armes faisait évacuer cinq casernes, pour y accueillir les bataillons de secours, qu'il invitait à venir prendre garnison à Rome, immédiatement après leur débarquement; afin do pouvoir détacher aussitôt ses forces et les envoyer dans les provinces pour les débarrasser de leurs oppresseurs. De beaucoup d'avis que le général reçut de l'arrivée de la flotte, nous en citerons un, pour faire honneur au nom qui l'avait signé, nom que l'histoire de l'honneur pontifical, allié à l'honneur français, devra inscrire parmi ceux de ses défenseurs les plus chevaleresques.
« Palais Colonna, lundi, 9 heures.
» Mon cher général,
» Voici enfin arrivé le terme de vos glorieuses fatigues ! Je reçois de Civita-Vecchia l'annonce quo notre escadre, composée de six frégates cuirassées, et de cinq navires onéraires chargés de troupes , est à dix milles en mer, et qu'elle y passera la nuit
(1) Mêmes documents et relations sp'ioiiilcs.
o\)'2 liÉBARQUEMENT
Vous et vos vaillants soldats, vous pourrez enûti vous reposer, pendant une nuit entière, de vos rudes travaux. Votre gloire et celle de l'armée pontificale est désormais assurée dans l'histoire. Il faut la couronner par une victoire obtenue en commun avec notre armée, contre les 5,000 brigands qui sont venus nous rendre visite.
». Mille félicitations de tout mon cœur,
" Armand'. "
Pendant que la flotte française, poussée par le vont , s'éloignait de la plage , elle n'oubliait pas d'épier sur sa route tout bâtiment qui pijt offrir une apparence de navigation suspecte ; elle alluma deux fois, durant la nuit, des feux d'alarme, et, pendant les jours qui suivirent, elle envoyait de temps en temps un bateau de course, dans les eaux avoisinantes, pour y faire un tour de reconnaissance. Le lendemain de son arrivée, l'escadre se trouvait encore à une telle distance de la côte, qu'elle ne put qu'à grand'peine, en franchissant les lamés toujours fort grosses, se ranger devant Civita-Vecchia, à quatre heures de l'après-midi ; elle offrit alors un aspect aussi agréable qu'imposant. Les frégates cuirassées se couvraient de toile, tout autant qu'il en fallait pour bien recevoir l'ennemi; le Solférino, placé au milieu , surmontait les autres navires de toute la hauteur de sa poupe tailladée, montrant ses flancs noirs que le reflux ne pouvait ébranler, et il ressemblait à une montagne que l'on aurait vue inopinément surgir du sein des flots. On voyait
(1) Doc, man. des archives, 28 et 5!9 octobre.
(l'heure en heure serpenter un grand nombre de l'anderolles, grimpant aux agrès et atteignant l'extréaiiié des mâts; signaux auxquels répondaient tantôt un, tantôt plusieurs des navires du convoi, en faisant voltiger de petites flammes pareilles; tout aussitôt on apercevait des nacelles se mettant en mouvement, ou toute autre manœuvre répondant aux ordres donnés. De loin, on eût pu prendre les couvertures des frégates ou des navires de transport pour d'anciennes galères pontées ; cet effet était produit par les rangs de soldats qui fourmillaient sur leurs ponts. Voilà comment les Français avaient navigué.
Au commandement des capitaines, on voyait, sur un même navire, s'ouvrir les petites portes des entreponts, se développer des échelles d'où descendaient un torrent d'hommes armés qui allaient s'engouflfrerdans les balancelles qu'on avait descendues du pont sur les flots, ou dans les petits vapeurs pontificaux qui étaient accourus au débarquement.
En même temps, les bateaux remorqueurs s'étaient élancés à fleur d'eau; ils chauffaient leurs petites machines à hélice, et lorsqu'ils voj'aient que deux ou trois balancelles étaient pleines, ils leur jetaient un bout de cordage pour qu'on s'y accrochât , et couraient en sifflant au débarcadère. Le canotage qui occupait le bassin du port avait été retiré dans la darse et les barques qui restaient avaient été resserrées contre les môles ; ainsi ces agiles remorqueurs fumants, qui entraient au port par deux voies, traînant à la remorque plusieurs balancelles groupées , y dessinaient promptement des courbes cl des détours à toutes les escales. De cette manière
cent pe(*tes barques se croisaient et s'entrelaçaient en même temps, chargées d'uniformes variés et un sciniillemenl d'acier et de pennons, d'aigles et d'épaulettes d'argent, offrait l'aspect d'un vaste et splendide carrousel, exécuté sur un pavé de cristal.
Ne croyons pas que ceci ne fut qu'un simple amusement, car ces larges conques de fer, (les balancelles étaient de ce métal et se montaient et démontaient au besoin), vomissaient des centaines d'hommes armés qui, aussitôt débarqués, se groupaient par compagnies, se formaient par bataillons, se trouvaient prêts à entrer en campagne. La joie et les applaudissements des citoyens les accueillaient et les accompagnaient. Avant la nuit, la ville débordait de soldats de toutes les armes; on campait sur les places et sous les arbres des promenades publiques, dans les demi-lunes au pied des murailles, dans le camp retranché et sur les hauteurs avoisinantes. Dans les journées qui suivirent, le débarquement de cette première escadre et de la deuxième continuèrent; les navires de charge entrèrent dans le port, deux et trois à la fois; ils appuyaient leur poupe aux quais de décharge, ou s'adossaient aux banquettes, jusqu'au canal de la darse, où ils jetèrent des ponts sur le bord muraille; en peu de temps ces grands navires, où l'on ne découvrait pas un pouce vide, furent complètement déchargés. Dans ces manœuvres si difficiles d'un seul corps de navire, apparut non-seulement la dextérité, mais aussi la hardiesse du capitaine pontifical du port , Jean Giacchetli, qui maintenant n'est plus de ce monde; cette adresse et cette bravoure surprirent beaucoup
les chefs les plus expérimentés de rariuéo, et lamiral lui-même, lequel, par ses instances pressantes, obtint pour le digne capitaine Giacchetti l'insigne récompense de la croix de la Légion d'honneur et les éloges du gouvernement pontifical.
Le déchargement se poursuivit avec une étonnante célérité : chevaux, parcs d'artillerie, munitions et vivres s'élevaient par montagnes sur les quais; le corps d'armée tout entier était débarqué et pourvu d'un complet fourniment de guerre en moins d'une semaine. L'armée navale se composait de vingt-huit navires, parmi lesquels on comptait sept grandes frégates cuirassées ; le reste de la flotte était composé de vaisseaux de charge, et de navires mixtes ou mineurs. Sous les ordres de M. Guejdon, trois contre-amiraux la commandaient ; le débarquement était dirigé par le contre-amiral Laffon de Ladébat, dont le pavillon flottait sur l'aviso le Phénix. Les navires portaient deux divisions d'armée, que dirigeaient les généraux Dumont et Bataille, braves vétérans ayant fait de mémorables campagnes. La troisième division avait été retenue poui' l'exécution des conditions convenables avec le gouvernement italien, et plus encore pour le prompt reniement fait par Victor-Emmanuel au sujet des plébiscites garibaldiens suo le sol pontifical, ainsi que pour la docilité qu'il avait montrée, en rappelant les troupes royales qui avaient été envoyées au-delà des frontières.
La brigade qui descendit la première à Civita- Vecchia fut celle qui se trouvait sous les ordres du général De Poihès, laquelle se battit depuis à Men-
tana; le général de division Dumont et le capiluiaj général De Faillj étaient avec lui. Dès qu'on eut pris terre, M. De Failly rejoignit le colonel d'Arg}% commandant supérieur de la place, qui avait été son frère d'armes dans la campagne de Lombardie, en 1866; peu de temps après, le major Ungarelli, de l'état-major général et chef du cabinet du ministre Kanzler, arrivait de Rome. Plusieurs décisions importantes furent prises entre ces messieurs : « M. d'Argy continuerait à exercer son commandement. On établirait des postes sur les routes qui aboutissent à Civita-Vecchia. A cet effet, trois bataillons français furent expédiés sur le champ à Cornéto, à la Tolfa et à Palo. Rome renforcée par la garnison de Civita-Vecchia, au fur et à mesure que les troupes françaises remplaceraient cette garnison, et les hommes du colonel Azzanesi, arrivés de Viterbe et retenus par le minisire des armes, se réuniraient à ce renfort ; ces derniers avaient été envoyés à Viterbe dans la demi-intention de reprendre l'offensive. Le gros des troupes débarquées partirait pour Rome, le lendemain, avec M. de Polhès qui connaissait déjà le terrain. Avant de faire aucun mouvement en avant, on attendrait le corps d'expédition tout entier. Si un combat avait lieu, on accorderait aux pontificaux, qui l'avaient instamment demandé, le poste dangereux du premier rang'.
Tout cela réussit à la pleine satisfaction des corn-
(1) Un grand r;onibre de télégrammes et d'actes réunis dans les Doc. nianusc, de ces jours; relt lions spéciales ; Mencacci, La main de Dieu, III, p. 3?2 et suivraites.
mandants pontificaux. La proclamation impériale, qu'on afBcha immédiatement dans les rues de Rome, causa un bien grand contentement à la population ; cette proclamation , imprimée en français et en italien, était ainsi conçue :
" Au peuple romain.
" Romains! l'empereur Napoléon envoie de nouveau, chez vous, un corps expéditionnaire, pour protéger le Saint-Père contre les attaques armées des bandes révolutionnaires, ainsi que le trône pontifical. Vous nous connaissez depuis bien longtemps. Nous venons, comme toujours, pour remplir une mission toute morale et entièrement désintéressée. Nous vous aiderons à rétablir la confiance et la sûreté. Nos soldats continueront à respecter vos personnes, vos mœurs, vos coutumes, vos lois. Le passé vous garantit tout cela.
» Civita-Vechia, 29 octobre, 1867.
" Le général en chef du corps expéditionnaire français. De Failly. "
A l'entrée des premiers 1,200 Français, commandés par le général De Polhès, sur la place de Terraini (le 30, à quatre heures du soir), les citoyens éprouvèrent les sentiments d'une confiance incomparable ; on crut entièrement à l'intervention , on oublia (oute crainte des armes garibaldiennes et garibaido-rojales. Nous ne parlerons pas ici des applaudissements, des bruyants vivats de reconnaissance, qui accueillirent les Français : la proclamation qui les avait précédés, leur avait préparé un triomphe populaire. Un punch splendide, dans le casino militaire, fut offert par les ofiieiers de la place
CROISÉS, m. 3 1
aux nouveaux venus, et ceux-ci le rendirent solennellement après Mentana.
Le lendemain, la place de Rome fut remise au général De Polhès; des compagnies françaises relevèrent quelques postes avancés ; une batterie récemment arrivée fut parquée dans le châleau , et les artilleurs pontificaux déployèrent , sur la grande tour, le drapeau impérial, à côté de la bannière pontificale.
Ce fut alors enfin qu'une première heure de calme et de repos brilla pour les troupes de Saint-Pierre. Le général Kanzler, qui se préoccupait avant toute autre chose de tenir tête à l'ennemi dans les provinces, fit partir un convoi express et alla offrir la bienvenue au général de l'expédition impériale, et se concerter avec lui, à Civita-Vecchia. C'était le premier novembre, au soir^
Le général français désirait tout autant que le général pontifical pouvait le faire, que les opérations fussent promptement et fermement exécutées. Dans l'entretien où toutes les décisions furent pinses, on ne put empêcher que plusieurs d'entr'elles ne parvinssent à la connaissance du public. De là surgissait naturellement le souvenir des revers essayés au Mexique par les armes impériales, tout récemment, par faute de prudence qui eût dû égaler le courage et la valeur. Que les bandes garibaldiennes avaient été renforcées par des soldats d'ordonnance et qu'elles atteignaient maintenant le chiffre d'une grande armée,
(1) Plusieurs actes réunis dans les documents manuscrits des archives des 29, 30 et 31 octobre.
cela était à la connaissance du légat français, à Florence , qui portait le nombre de cette armée à plus de 10,000 combattants *, abrités par des positions on ne peut plus sûres; tandis que les troupes du Pape, malgré le renfort qui leur était arrivé à Rome, ne pouvaient se présenter au combat, qu'avec une bien grande minorité numérique, et seulement dans une position ménagée par l'ennemi. Il fallait aussi avoir l'œil sur les troupes royales ; car, quoiiiue les instructions de Paris enjoignissent de ne point les molester par les armes, tant que l'espoir de les chasser par des menaces durerait, et quoique Menabrea, de son côté, jurât hautement qu'il désirait ardemment une entente cordiale avec le commandant du débarquement, on savait bien qu'on avait affaire à un gouvernement perfide et déloyal, qui ne saurait que trop bien fausser compagnie, et, à l'occasion, courir prêter main forte à Garibaldi. Quand même il n'eût pas été question dû trahison, qui aurait pu répondre que la marée républicaine toujours croissante ne franchirait pas les digues, et ne renverserait pas d'un seul coup, en le réduisant en poussière , le trône de Victor- Emmanuel et son armée lancée contre Rome?
Dans des circonstances pareilles, qu'il était permis de supposer, l'honneur de la France se trouvant engagé avec ses armes, il faudrait bon gré, mal gré et coûte que coûte soutenir la lutte et défendre la lice où les armes et l'honneur se seraient engagés, et, peut-être, présenter le flanc dans un combat inégal.
(1) Livre jaune, télègrarame du 1^'' novembre.
400 BÉBAUQUEMENT
On poMsail donc qu'il vaudrait peut-être mieux, et qu'il serait plus sage , qu'avant d'entamer la guerre, une entière division française se trouvât prête à y prendre part, et qu'une forte base d'opérations eût été constituée.
On ne peut nier que ces idées et ces raisonnements n'aient pas été dictés et suggérés par de bien graves raisons. Ce qui paraissait surtout très-fondé, était un mouvement républicain, prévalant à Florence. Nous avons déjà vu naguère, combien la secte mazzinienne agissait pour en venir lu, mettant en avant son mannequin, Joseph Garibaldi ; les journaux soudoyés semblaient sonner le tocsin, et nous avons reçu nous-même, pendant ces jours-là, des lettres parties du centre de l'Italie, dans lesquelles on disait : « L'opinion générale de tous ceux que je rencontre est qu'on prépare la république. •'
Le ministre Kanzler était assez prévoyant, <^ cet égard , pour avoir, avant de partir pour Civita- Vecchia, télégraphié au général De Courten, qui était parti pour reconquérir Velletri : Les renforts restent suspendus... jusqu'après-demain. On craint que la république n'éclate à Florence. De là une grosse guerre. Alors, former deux brigades. La vôtre serait formée du régiment zouav^, d'un régiment ligne, gendarmes mobiles à pied et à cheval, batterie Polani^. »
Malgré cela , le parti d'improviser aussi une bataille, avait ses motifs : prévenir avec promptitude la réunion de Nicotera et d'Acerbi, avec les bandes
(1) Documents manuscrits dos archives du 31 octobre.
du centre; surmonter, par l'ardeur du combai, l'avantage du site et du nombre; puis, les pontificaux brûlaient d'impatience d'en venir aux mains. Pour combattre les garibaldiens, il n'était pas nécessaire de toucher au sol occupé par les royaux, vu qu'il n'était pas provoqué, un restant d'iionncieté ou la terreur retiendrait Menabrea ; si la république devait naître, on la verrait venir au monde ; au pis aller, la retraite sur Rome serait encore ouverte aux alliés, pendant que Civita-Vecchia, devenue désormais inexpugnable, recevrait le reste des forces de l'expédition. Sa plus forte et la dernière raison, la voici : une prompte marche portait avec elle l'espoir de surprendre l'ennemi existant encore sur le terrain; un retard lui donnerait le temps d'agir de prudence et de se retirer; si Garibaldi en sortait sans un solennel et sanglant châtiment, lui et les siens s'en vanteraient comme d'une victoire signalée, et les bandits trouveraient plus facilement les moj'ens de recruter du monde et de tenter de nouveau l'entreprise; en attendant, l'occasion raanquée donnerait à l'armée pontificale une triste réputation et lui causerait un profond chagrin.
Il n'a jamais été difficile de faire accepter aux généraux français une détermination hasardeuse; cela fut donc de la plus grande facilité avec le général De Failly , tout frais encore de la campagne d'Italie et impatient, comme 11 le disait lui-même, d'en venir aux taloches. Les deux généraux convinrent d'entamer l'affaire sans autre retard que ce qu'il en fallait pour réunir les troupes et se mettre en marche. C'est peut être de cela que les journaux garibaldiens
créèrent le prétexte de faire autant de fanatiques, de tous les commandants français en masse, venus au secours du Saint-Père.
Ce fut donc avec cet accord fanatique que le capitaine général de Pie IX accourut à Rome , à nuit avancée, et que, dès le lendemain, il prépara tout et, à la nuit tombante, marcha vers le camp garibaldien ^
XCVII. — PROJETS ET FORCES DE GARTBALDI A MENTANA. ON APPRÊTE l'eXPÉDITION FRANCOrONTIFrCALE.
Chose étonnante à dire ! Joseph Garibaldi eut connaissance de point en point du débarquement de l'escadre française , de l'entrée du secours dans Rome, des préparatifs de la marche sur Mentana; et, pourtant, il fit si bel et si bien, qu'il n'attaqua pas, ne recula point et n'attendit pas de pied ferme; mais il sut toutefois arriver à point nommé pour se faire battre; on peut dire que Dieu se plut à l'aveugler pour qu'il vint tout exprès et spontanément offrir sa tête au coup de massue.
Il nous a été rapporté par quelqu'un qui rôda dans les rues de Monte-Rotondo, pendant la journée du
(1) Rapport général de M. K-^nzIer, page 46 ; rapport du général De Failly dans le Moniteur, 14 novembre, et dans Civilta CattoUca, série VI, volume XII , page 747 ; documents manuscrits des archives, en ces jours-là; et relations spéciales.
2 novembre, et qui causa avec Menotti, que deux messagers, romains par leur langage, vinrent près de lui , bien soucieux et s'écrièrent : « Rome est remplie de Français ! »
Après avoir prononcé ces mots, le messager et son interlocuteur se retirèrent en aparté, et se causèrent en secret. Cet avertissement de l'attaque préparée pour le lendemain, Guerzoni l'atteste, lui aussi ^ On parlait même de cette attaque comme d'une chose certaine, non-seulement à Monte-Rotondo , mais aussi à Florence, à la cour italienne, dans le comité garibaldien et ailleurs. Là, un de nos amis en fut informé la veille, à onze heures du soir ; on ne se trompait que sur l'heure de la rencontre, qu'on annonçait pour l'aube, tandis qu'on avait choisi l'heure de midi. Il y a lieu de croire que quelque télégramme par chiiFres en fut adressé de Rome ou de Civita-Vecchia à Florence, et qu'il fut divulgué.
Mais on ne pourrait affirmer avec certitude quelles furent les décisions prises au quartiergénéral de Monte-Rotondo, après la réception de ces avis. Il paraîtrait que l'opinion de Garibaldi était de presser la retraite sur les Abruzzes, et de lever le camp cette nuit-là. Voilà ce qu'annonçait Pierre Del Vecchio, l'un des intimes à la cour garibaldienne, qui s'y trouvait alors; et il ;ijoute que: « Si on avait suivi l'inspiration du général, on aurait évité la catastrophe de Mentana^. "
Guerzoni, qui était aussi à la cour, confirme l'in-
(1) Guerzoni, Nouvelle Anthologie, avril 18GS, page 771.
(2) P. Del Vecchio, La colonne Frigyesi, etc. page 30.
lention de son héros, et rapporte l'ordre du jour, entièrement écrit par Garibaldi, par lequel on ordonnait à Menotti de marcher. Si celui-ci n'eût pas tergiversé, s'écrie avec douleur l'historien sectaire, « les pontificaux arrivant devant Mentana, l'eussent trouvée déserte ! Quel camouflet pour les généraux français! Quel triomphe pour Garibaldi^ ! »
Bertani, dans sonDiaire, publié non par l'habitude d'en imposer au public, mais pour le service du quartier-général, écrit ces mots précis : « Le 3 novembre, on partit pour Tivoli. » Et ces mots furent les seuls qu'il put écrire ces jours-là, car les coups de fusil l'obligèrent à troquer son emploi de secrétaire contre celui de chirurgien militaire.
Toutes ces choses prouvent incontestablement que les garibaldiens avaient résolu de déloger de Monte- Rotondo, le 3 novembre, jour de la bataille de Mentana^.
Or , comment advint-il qu'en dépit du vif désir qu'il avait de faire une retraite nocturne ou matinale, Garibaldi se trouvait encore sur le terrain à midi ? Nous répondrons qu'il y était, parce qu'il attendait l'ennemi et qu'il voulait se battre. Nous ajoutons peu de foi aux rapports garibaldiens, lesquels attribuent cette retraite retardée à la nécessité de transporter les blessés^; aux remontrances du colonel Menotti, qui s'obstina à faire donner des souliers à ceux qui
(1) Guerzoni, lieu cilé, p. '7(5. Cet ordre du jour est aussi rapporté par Fabrizi, Relations, etc., et par d'autres.
(2) Le sérieux Vitali le dit aussi à la page 219; et nos relations spéciales de témoins oculaires s'y conforment.
^3) P. Del Vecchio, lieu cité.
marchaient nu-piods'; à la distribution nécessaire de cartouches et de fourniments^; et nous croyons encore moins « aux causes insurmontables-''. »
Meuotti lui-même affirme avoir reçu l'ordre do mettre en marche son monde, « à 11 heures et demie, dans la matinée du 3 ; » il est expressément dit dans la relation signée, le lendemain de Mentana, par tous les caporions de la garibalderie, que « le général Gaiibaldi avait prévu l'éventualité de rencontrer l'ennemi en marche''. "
Nous croyons plutôt que ce fut précisément alors que Garibaldi proféra cette fameuse promesse, qu'il a su rétracter à temps : « Mon cadavre restera entre la papauté et l'Italie. " 11 désirait si vivement tenter l'heureux hasard des armes, qu'il alla, la veille de la bataille, avec son état-major, explorer le terrain sur lequel il comptait recevoir l'ennemi ; et il le parcourut pas à pas , la carte topographique en main.
Après avoir diné dans le couvent de Sainte-Mariedes-Anges, près de Mentana, Menotti dit aux moines : « Nous nous reverrons peut-être demain. » Au commencement de l'action, l'armée garibaldienno " était militairement campée, dans l'attente de l'attaque, » selon l'affirmation du rapport pontifical, et cela paraîtra indubitablement dans la narration du fait. S'il est vrai que Garibaldi avait l'intention de se rendre à Tivoli pour congédier les volontaires,
(1) Guerzoni, lieu cité.
(2) Menotti Garibaldi, dans le Rapport de Fabri^i.
(3) Fabrizi, Rapport.
(4) Dans la Riforina et dans tous les journaux.
pourquoi Crispi se plaît-il à mentir'? pourquoi, connaissant la marche des pontificaux, Garibaldi ne olioisit-il pas Corôse pour lieu du licenciement, localité voisine, bien sûre et desservie par la voie ferrée ?
S'il ne désirait rien d'autre que de gagner les montagnes des Abruzzes , pourquoi alla-t-il à la rencontre de l'ennemi sur la route da Montana, tandis qu'un chemin où il n'aurait eu à courir aucun péril, s'ouvrait devant lui par Castel-Chiodato et par Lombara? Il nous parait manifeste que Garibaldi, ou tout autre qui dirigea les révoltes, avait formé ce dessein : repousser n'importe comment une première attaque des pontificaux, puis, en chantant victoire, mettre en sûreté le drapeau républicain sur les inaccessibles Appennins du royaume de Naples, pendant que les messagers garibaldiens appelleraient aux armes la population de toute l'Italie. La renommée du triomphe imaginaire , solennisée par les innombrables trompettes de la secte, aurait admirablement secondé les efforts des proclamations, des comités, et des remueurs expédiés , comme nous l'avons déjà dit, pendant les jours qui précédèrent.
En se promettant à lui-même un heureux succès militaire, Garibaldi n'agissait pas plus follement que d'habitude ; nous dirons même qu'il j mettait moins d'extravagance. Outre qu'il avait près de lui, en cas de besoin, une retraite favorable, il jouissait encore d'un incomparable avantage de position, et il savait qu'il pouvait ranger en bataille deux ou trois fois
(1) Télégramme expédié de PassoCorèse, le 4 novembre.
DE QARIBALDI. 407
plus d'hommes qu'en comptait l'armée assaillante. C'est ici qu'il nous semble utile, fort à propos et très-nécessaire de supputer consciencieusement le nombre des garibaldiens de Mentana, nombre sur lequel les rapporteurs partisans formèrent les plus frénétiques mensonges, et qui pourtant doit être rapporté avec exactitude dans l'histoire. Fabrizi, Beriani, Guerzoni et Menotti-Garibaldi diminuèrent, après la défaite, dans leur rapport, ce nombre exact; ils le réduisirent à moins de cinq mille. Voici maintenant le démenti que leur donnent leurs propres amis.
Avant que l'utile mensonge fût convenu, François Crispi avait ingénument écrit qu'il venait de voir Garibaldi revenant de Mentana, « à la tête de cinq mille hommes, jeunesse choisie, qui brûlait du plus ardent désir de retourner se battre sous les murs de Rorae^ « D'autres garibaldiens, parmi lesquels les bataillons de Salomone , se retirèrent vers les Abruzzes ; d'autres encore avaient franchi la limite, le soir même du combat. Toutefois on put compter, sur la place de Monte-Rotondo, 5,005 fusils ramassés sur le terrain de la lutte et auxquels Vitali en ajoute deux autres mille, trouvés depuis dans les environs. Il faut donc évidemment conclure que plus de 12,000 hommes s'étaient battus à Mentana.
Voici encore un moyen de retrouver la vérité. Eu passant par Terni, ainsi que nous l'assure Fabrizi, quatorze mille garibaldiens ont été enre-
(1) Lettre de Crispi, écrite de Florence, le 5 iiovembre. EUo so trouve dans tous les journaux du parti.
gistrés pendant les jours qui ont précédé les événements de Mentana. Peut-on croire qu'avant ces événements, 9,000 d'entr'eux aient pris la fuite? Ajoutez que de fortes colonnes entrèrent par d'autres chemins que celui de Terni. Il est certain que deux jours avant la bataille, le légat français écrivit de Florence à son gouvernement : « Garibaldi est toujours à Monte-Rotondo, avec des forces que les plus modérés élèvent à 10,000 hommes'. •>
Se conformant à cette indication, un gentilhomme français nous écrivait, peu de jours après la bataille de Mentana : Un haut fonctionnaire du chemin de fer, qui organisa lui-même le retour dos volontaires, m'a déclaré que, du 2 au 4 novembre, 10,800 garibaldiens étaient passés par Corese. •>
Or, est-ce que tout le monde n'a pas su que 5,000 hommes, au moins, furent tués, blessés, faits prisonniers, ou s'éîaient enfuis par une autre voie que celle de Corèse? Si nous ne consultons que les mémoires du parti pontifical, qui sont, on en conviendra, les plus honorables et les plus croyables, et auxquels la postérité demandera la vérité pure, nous avons Je Giornale clfRoma qui, dans la soirée du 3 novembre, donna le nombre des garibaldiens, d'après lo jugement formé à vue d'œil par les officiers supérieurs et le porta à 15,000. Nous avons interrogé, à ce sujet, un homme de guerre qui n'est pas romain, et qui se trouvait dans le milieu le plus ardent de la bataille, homme qui a l'habitude, acquise par une longue expérience, de compter exactement les masses
(1) Livre jcw.nc, Iiî"" novembre.
DE GAUinAI-DT. 409
ennemies ; il nous a répondu que, selon lui, les ennemis dépassaient ce dernier chiffre de quinze mille et le surpassaient en nombre de beaucoup'. Donc nous sommes si sûr de notre compte, que nous y persistons, malgré l'autorité du rapport général âes officiers supérieurs pontificaux, rapport qui s'en lient, comme toujours, aux termes les plus incontestables, et qui se borne à dire : « Les garibaldiens atteignaient le nombre de 9,000 hommes environ. »
Il ne faut donc pas accuser Garibaldi de témérité, non plus que tout autre qui décida d'essayer le combat avant de quitter le sol pontifical. Avec de telles forces qui, depuis deux jours, avaient pris du repos, qui étaient débarrassées des timides et des poltrons et qui, pour plus d'un tiers, se composaient de militaires de l'armée italienne^, étant dans des positions excellentes, presqu'à l'abri du canon, et n'ayant pas à craindre l'assaut de la cavalerie, Garibaldi pouvait bien espérer se soutenir pendant quelques heures .avec une complète réussite, contre n'importe quel nombre d'assaillants, bien plus encore que contre la petite armée qui, à sa connaissance, pouvait venir de Rome. Mais Joseph Garibaldi n'avait calculé ni les armes, ni l'ardeur, ni l'impétuosité des mercenaires de Saint-Pierre, et encore moins la colère de Dieu , provoquée depuis trop longtemps.
On tenait conseil, dans la matinée du 2, chez le
(1) Voir d'autres semblables calculs, faits avec les renseignements recueillis sur les lieux par Vitali, Les dix journées, p. 261.
(2) Plusieurs actes dans les documents manusc. de ces jours-là ; relations spOcialies.
ministre des armes, et, en quelques heures, on exécutait les décisions prises. Los bourgeois no surent rien avec précision, mais il leur fut facile de deviner qu'on se préparait à soutenir une lutte extraordinaire. Quant aux militaires, ils prévoyaient qu'on donnerait un grand assaut. On oubliait tous les désagréments qu'on avait éprouvés et un frémissement de satisfaction se propageait rapidement d'un quartier à l'autre, dès que la consigne de s'apprêter à partir dans la nuit s'y répandait. Nous savons que les officiers de la troupe indigène se plaignirent de n'avoir pas été tous appelés à prendre part à l'expédition militaire. Pour s'en consoler, ils auraient dû penser que déjà leur régiment de chasseurs campait pour continuer leur lutte offensive, contre l'aile gauche de Garibaldi, sur le territoire Vellétran ; plusieurs jeunes gens du pays marchèrent à Montana, faisant partie des cavaliers, des artilleurs, des gendarmes et des zouaves; enfin, s'il fallait que quelques troupes restassent dans l'intérieur de Rome, ce devaient être les hommes de la ligne, qui avaient soutenu les premières fusillades dans le Viterbais, et qui étaient arrivés les derniers à Rome de leur long et fatigant voyage. On ne prit, pour compléter les bataillons, que quelques compagnies de zouaves, faisant partie de la victorieuse garnison de Vilerbe; du reste^ aucun corps ne marcha au complet de toutes ces compagnies.
Voici maintenant le compte exact de la modeste armée alliée, qui sortit de la capitale à la recherche de Garibaldi; le voici, non tel que l'ont révèles fabulistes du parti, mais tel que le peuple romain
p\it le voir , tel que les généraux l'ont indiqué dans leurs rapports entièrement dignes de foi.
Ou forma deux colonnes : une colonne de bataille, commandée par le général Joseph de Courten , l'autre de réserve , sous les ordres du générai do brigade Balthasar de Polhès; Herman Kanzler restait capitaine général et ministre des armes.
La première colonne se composait de deux forts bataillons de zouaves, chacun desquels comptait 750 baïonnettes, et ces deux bataillons étaient conduits par M. Joseph Allet, colonel du régiment; d'un bataillon de 520 carabiniers étrangers , sous les ordres du colonel commandant Joseph Jeannerat; un bataillon de 540 légionnaires franco-romains, dirigé par son colonel Charles d'Argy ; d'une batterie de six pièces de campagne, sous le capitaine Polani, d'un escadron de 106 chevaux, capitaine Crémona ; d'une compagnie de sapeurs du génie , capitaine Fabri ; de plusieurs pelotons de gendarmerie, pour le service du camp, conduits par le lieutenant Rasori ; somme total : 2913 combattants.
La seconde colonne, celle de réserve, presqu'entièrement française, était formée d'un bataillon de chasseurs à pied, commandée par le chef de bataillon, Jean-Baptiste Comte; de quatre bien minces bataillons de ligne, savoir : le premier du premier régiment, commandée par le colonel Dominique Frémont; le premier du 29™® régiment, sous les ordres du lieutenant colonel Félix Saussier; de deux du 59™^, colonel François Berger; de quatre canons, dirigés par le lieutenant Ploix; de deux subdivisions de chevaux, l'une française, coiîduite
par le chef d'escadron Wederspach-Tor, et l'autre pontificale-, par le sous-lieutement Bclli ; en tout 2000 combattants.
Les troupes françaises s'étaient réunies à Toulon avec tant de précipitation, que non-seulement elles ne furent pas augmentées sur le pied de guerre, mais qu'elles n'eurent pas même le temps d'échanger les malades et de remplacer les absents ^
Il serait bien difficile de dire la gaîté qui régnait dans les casernes, dans les magasins et au fort Saint- Ange, pendant l'après-midi du 2 novembre. On voulait mettre tout en ordre, avant de s'occuper de prendre de la nourriture ou du repos, et on partait après minuit. Les militaires commandés n'étaient pas seuls à prendre les armes ; mais un plus grand nombre encore voulaient faire partie, disaient-ils, de la fêle. Nous ne parlons pas des colonels Caimi et Lépri, qui saisirent l'occasion d'accompagner les détachements d'artillerie et de cavalerie dont ils étaient les commandants ; mais beaucoup d'autres officiers, soit en repos, soit éliminés de l'activité, ou comme simples amateurs de la croisade, ceignirent alors l'épée. S'adjoignirent à l'armée expéditionnaire : le colonel de Sonnenberg, de la garde suisse du palais, le colonel de Christen, le lieutenantcolonel Carpegna, le général Raphaël de Courten, le colonel Victor de Courten, qui, pour trancher net et prompt, jeta un fusil sur son épaule et se mêla
(]) Piapport du général Kanzler, p. 46; rapport téiégraphique du généra) De Faillj' dans le Moniteur du 9 novembre , relations spéciales d'officiers supérieurs.
aux carabiniers. D'auiros officiers partirent également comme volontaires; parmi eux se trouvaient MM. de Sainienac, Du Tilleul, d'Ayguesviv-es, et plusieurs autres dont le nom ne nous revient pas en mémoire. On remarqua parmi ces nombreux volontaires : le comte de Caserta, Don Alphonse de Bourbon, accompagné par les colonels Ussani et Afan de Rivera ; ce ro^'al prince avait déjà offert de prendre le fusil dans les rangs des croisés, au commencement de la guerre; mais on l'attacha alors à l'état-major général, et, en cette qualité, il partit pour Mentana, et se battit au milieu de la mêlée la plus vive.
Chacun peut se figurer comment les hôpitaux ambulants furent organisés ; soixante infirmiers suivaient la colonne pontificale, avec un grand nombre de chirurgiens militaires, sous la direction générale du docteur Ceccarelli; la colonne française en fit autant. Les services splendides qui leur sont habituels, eurent lieu de surprendre les Romains; mais ce qui parut tout à fait nouveau, ce fut de voir que plusieurs chirurgiens romains et étrangers y donnaient leurs soins en qualité de simples volontaires; en cela surtout, brilla vivement le comité pontifical français, donnant un nouvel exemple bien mémorable parmi les scènes les plus pieuses des croisés de Saint-Pierre. Trois sœurs de Saint-Vincent de Paul étaient arrivées de Paris dans la matinée, et avaient été confiées aux bons soins du docteur Charles Ozanam. Ces sœurs accouraient avec zèle, pour accomplir leur angélique mission; M. Ozanam venait, avec une élite de seigneurs français, pour
CROISÉS m. 35
irailer de l'emploi d'armes perfectionnées et de nouveaux fourniments de guerre, que les largesses des comités catholiques devaient procurer à l'armée des croisés. Leouinistre Kanzler accueillit ces messieurs avec sa courtoisie habituelle, et agréa dignement leur concours; il leur dit : «< Messieurs, je désire répondre à votre dévoùment par une marque d'entière confiance. Nous partons secrètement, demain à trois heures du malin, pour aller donner la chasse à Garibaldi, qui doit être à Monte-Rolondo ; les bonnes sœurs que vous nous avez amenées ne nous seront certes pas inutiles; venez tous avec nous et vous jouirez du spectacle d'une belle bataille. "
Ces nobles cœurs étaient charmés de pouvoir prendre une part active dans cette glorieuse affaire. Le vicomte de Saint-Priest, secrétaire du ministre, leur ayant accordé la permission de suivre la colonne, voulut en même temps être des leurs; la supérieure des sœurs, quoiqu'elle n'eût jamais, avant cette époque, envoyé ses religieuses sur les champs de bataille, consentit à le faire pour les croisés. Les sœurs eurent bientôt emprunté aux infirmeries de l'hôpital militaire un millier de bandelettes, une grande quantité de compresses, de baumes , d'onguents , de médicaments , qui vinrent augmenter les bagages de cette nature que monsieur Ozanam avait apportés. Une quatrième sœur, remplie de bonne volonté, vint s'adjoindre aux trois sœurs parisiennes; cette sœur n'était autre que madame Catherine Stone, qu'une longue pratique de charité avait rendue aussi expérimentée quo n'importe quelle sœur hospitalière; le docteur Oza-
iiam fut tout nalurellement créé directeur de l'infirmerio, et deux médecins de Paris se joignirent volontairement à lui ; MM. Benoît d'Azy, Keller, de Saint-Maur, de Luppé, Vrignault, le duc do Lorges et autres personnages charitables, se convertirent en infirmiers; l'abbé Peigné et le Père Ligiez, dominicain, s'offrirent en qualité d'aumôniers; l'ambulance, largement fournie de tout ce qui lui était nécessaire, se rendit à Montana, où elle supporta de grandes fatigues et rendit des services inappréciables ^
0 France! Les anges du Seigneur, qui accompagnèrent, sur le champ d'une terrible mais bien juste vengeance, cette phalange qui ne combattait que pour la charité céleste , protégeront toujours la patrie des cœurs généreux !
Le soir venu, presque tous les apprêts étaient achevés ; on avait sonné le silence dans les quartiers. Pour un grand nombre de ces hommes généreux et intrépides, l'espoir d'un beau lendemain éloignait le besoin de dormir. On causait joyeusement; les heures se passaient gaimeni avec les amis; dans les veillées de quelques salons, où la prise d'armes était annoncée, les dames distribuaient des médailles et des scapulaires bénits, que ces braves suspendaient sur leurs fortes poitrines, comme des talismans pour le combat, comme des consolations pour l'agonie. Deux officiers qui, tout en se mêlant à la
(1) Rapport du général Kanzler, p. 25; Lettres de \'Uni07i de Paris, du 5 novembre; relation publiée dans le Contemporain du 30 novembre 1868.