PROJETS ET FORCES DE GARIBALDI
conversation , faisaient activement de la charpie, disaient : « Peut-être bien travaillons-nous pour nous-mêmes : "
L'un et l'autre furent prophètes. La principale sollicitude de ces nobles soldats était de retremper leurs âmes par la prière et par les sacrements de Jésus-Christ. Dans cette œuvre pieuse, il n'y avait aucune- distinction de grades ou de nation : on agissait librement et publiquement; on suivait l'usago non interrompu des croisés, depuis la première antiquité jusqu'à Castelfidardo, usage qui, dans une cause juste, aiguise le fer dix fois plus que n'importe quelle proclamation faisant appel à une valeur de commande.
Pendant que l'espoir et les ardeurs de la lutte promise bouillonnaient dans les cœurs, un bruit se répand qui annonce que peut-être l'expédition va être retardée de deux jours; mais ce bruit ne tarda guère à se dissiper. 11 était venu de ce qu'un général français , informé des forces exubérantes de l'ennemi , avait proposé de doubler la colonne de réserve, projet qui ne pouvait être effectué avant l'arrivée de plusieurs autres bataillons, venant de Civita-Vecchia. Cette proposition passa pour un empêchement subitement survenu. Un aumônier militaire, qui avaii soupe chez un ambassadeur, avait entendu rapporter cette nouvelle comme certaine. Il se rendit immédiatement au quartier, oi^i il ne trouva rien de changé; ce fut un coup de la Providence, et d'une Providence tout à fait mémorable. Le capitaine général Kanzler avait déjà reçu la bénédiction de Pie IX, pour la bataille décidée-
aucun ordre important n'avait encore été révoqué, et M. Kanzler répugnait à l'idée d'apporter un chang-ement quelconque à la fin de la guerre; il voj-ait les milices croisées pleines d'ardeur, disons même ravies du plus brûlant enthousiasme d'attaquer l'ennemi ; d'un autre côté, il avait peur, plus que de tout autre danger, de la fuite deGaribaldi; il persista donc. S'il s'était laissé séduire par le désir d'augmenter ses forces d'un tiers, la victoire de Montana n'aurait pas été remportée, et Joseph Garibaldi, se retirant impuni, aurait étourdi l'univers du bruit de ses triomphes imaginaires.
XCVin. — MENTANA, 3 NOVEMBRE.
Qui pourrait jamais penser que Pie IX, dont on exalte la clémence infinie et le cœur paternel, ait pu lancer ses soldats sur les collines de Mentana avec l'ordre de massacrer tout être vivant qui paraîtrait devant eux? N'entendit-il pas les cris d'agonie de toute cette jeunesse mitraillée, tuée à coups de baïonnettes, et mise en lambeaux? N'a-t-il pas prévu que le sang coulant à flots inonderait bientôt les campagnes? ne s'est-il pas apitoyé en voyant couler les larmes de tant de mères et de sœurs éplorées, de tant d'épouses et de fiancées réduites au désespoir? Voilà comment raisonnaient quelques âmes singulièrement sensibles qui, voyant sur leur chemin un tigre furieux s'élunçant sur un paisible
voyageur, s'apitoyaient non pour le voyageur, mais pour le tigre.
Pie IX, doux, clément, bienveillant et paternel comme on rétait autrefois, a béni, avec les sentiments qui guidaient Mathathias et les saints initiateurs des croisades, a béni, disons-nous, les épées qui étaient sorties du fourreau pour la défense du droit; il a imploré le Seigneur, en gémisssant il est vrai, mais sans hésitation, pour que la bonté divine daignât accomplir la défaite des ennemis jurés du peuple romain, de la civilisation et de la religion.
Nous allons dire maintenant comment les vœux du Saint-Père furent exaucés par le Ciel ; nous le ferons sans colère, sans esprit de parti, en ne prenant pour guide de notre récit que les relations émanant des généraux pontificaux ou français, et des actes existant encore dans les archives militaires de Rome. Nous nous servirons en même temps des rapports publiés par les chefs garibaldiens, qui furent non-seulement spectateurs mais aussi acteurs de ces déplorables événements, tels que Fabrizi, Menotti, Guerzoni, Bertani, Del Vecchio et autres, écartant toutefois , autant que nous le pourrons , le faux qu'ils mêlent si arlificieusement à la vérité. Nous ferons aussi notre profit des écrits d'auteurs diligents qui nous ont devancé : Vitali et Mencacci ; puis nous avons réuni des liasses énormes de relations spéciales et personnelles ; enfin, plus d'une fois nous nous sommes transporté, pour les examiner attentivement, sur les lieux où l'on a combattu, nous faisant accompagner par des officiers supérieurs , qui avaient dirigé et exécuté les opérations stratégiques. Il sera
difficile, croyons-nous, que d'autres écrivains puissent réunir, comme nous l'avons fait, autant de moyens d'apprendre et de faire connaître à nos lecteurs toute la vérité; personne, assurément, ne l'emportera sur nous, pour la bonne volonté avec laquelle nous désirons rendre cette vérité claire et manifeste. Que la déclaration nous serve d'excuse pour les minutieuses et interminables citations de documents qui émaillent le bas de presque toutes nos pages.
Dans les casernes de Rome, au milieu de la nuit, les phalanges alliées s'élançaient sur leurs armes, et se dirigeaient vers l'esplanade du Maccao, où devaient se trouver, à trois heures précises du matin, les divers régiments qui avaient reçu ordre de partir. Le roulement du tambour, le son des trompettes, qu'on entendait au loin, mêlés au bruit des pas de l'infanterie, aux hennissements des chevaux, au retentissement des équipages et du train d'artillerie, rompaient de toutes parts le silence de la nuit. Les citoyens, épiant à travers les barreaux de leurs jalousies ce remue-ménage guerrier rentraient bientôt dans les profondeurs de leurs demeures, agités entre la crainte et l'espoir; survint alors une pluie battante qui ne permit pas que la sortie des troupes par la porte Pie se fit avant quatre heures et demie.
On marcha sans crainte jusqu'au pont Nomentano et plus loin encore, là où une grand'garde française avait dressé ses tentes ; on ne rencontra d'autre difficulté que celle du passage à gué du môme pont, qu'on n'avait pas encore débarrassé de la mine, pour qu'elle puisse servir, si les bandes garibaldiennes se
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montraient aux alentours ; par précaution, un ouvrier du génie se tenait à califourchon sur le fourneau, pour obvier aux imprudences que les passants pourraient commettre. Presqu'à la tète du pont, du côté droit de l'Aniene, s'élèvent les rampes du Monte- Sacro, célèbre par le soulèvement du peuple romain, que l'apologue de Ménénius Agrippa eut le pouvoir de calmer. Là, apparaissaient les vestiges de la fureur garibaldienne ; on vo.yait grand nombre de maisons incendiées, mais on n'j découvrait aucune trace de la présence ou de l'éloignernent de l'ennemi. Pouvant toutefois conjecturer que les révolutionnaires ne pouvaient être allés camper plus loin qu'à Monte-Rotondo, le commandant général Kanzler lui dressa une embuscade. Trois compagnies de zouaves,^ la troisième , la quatrième et la cinquième du deuxième bataillon, sous les ordres du major de Troussures, furent dirigées sur la gauche par la voie Salaria, avec la mission de marcher à la découverte parallèlement au camp d'opération; et, dans le cas où ils entendraient s'approcher les feux de bataille, bien étudier leurs pas, et attaquer simultanément l'ennemi de front et sur le côté.
La colonne principale continua sa marche par la voie Noraentane, à la lumière des falots, placés sur des piques, des deux côtés de la route; mais elle marchait lentement à cause du grand poids des munitions et des vivres pour deux jours de marche, sous lequel pliaient les soldats fatigués ; l'armée n'avançait qu'avec peine par suite de la profonde obscurité qui régnait, et aussi parce que les encombres dont étaient parsemées les routes donnaient à
C7^aindi'0 aux poutiricaux do tomber inopinément dans des embûches dressées par les garibaldiens. Cet ordre de bataille était suivi le plus exactement possible, contre un ennemi qu'on pourchassait sur un sol accidenté et inconnu : l'ordre portait de déloger les bandes avancées que M. Kanzler croj'ait établies sur les hauteurs de Montana, comme sur un contrefort naturel de Monie-Rotondo; il était également prescrit d'enlever avec le nerf de l'artillerie, en parlant de là, le revers de la place, pour épargner la longue et désastreuse escalade qu'il eût fallu exécuter, en s'y prenant autrement, contre toutes les forces de Garibaldi, sur la montée, vers le Tibre.
On était arrivé, au point du jour, sur la plaine do Capobianco, à moitié chemin de Monte-Rotondo, sans autre succès que la cessation de la pluie. Le général, qui apercevait à l'horizon les sommets do Mentana, commanda une grande halte, pour qu'on pût manger et se reposer. Survint tout à coup la brigade française qui, d'après la convention faite, ne devait arriver qu'à deux heures d'intervalle ; mais la colonne pontificale ayant éprouvé du retard, et la brigade ayant parcouru un terrain déjà exploré, elle rejoignit ceux qui l'avaient précédée, et ne s'en détacha plus. Une longue chaine de monticules cachait opportunément la halte générale à la vue do l'ennemi; toutefois, on ne put empêcher que les vedettes garibaldiennes à cheval, déguisées en bergers, ne prissent leur course et ne fussent aperçues à Monte-Rotondo.
Le repos fut d'une heure et demie. En un instant, on enleva aux bosquets les plus rapprochés ce qu'il
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fallait de rameaux et de branchages pour alimenter le feu; les siaccionate, (que nous appelons barrières), de troncs d'arbres, placées en travers des routes, réduites en esquilles, suppléaient au bois qui pouvait manquer; le café se faisait, on coupait les tranches de pain avec les briquets d'infanterie, et les fiasques passant du main en main réjouissaient nos braves. La compagnie de M. Ozanam, avec les sœurs de Charité et les aumôniers, stationna à la chapelle du bourg;. les villageois leur apportèrent les vases sacrés qu'ils avaient soustraits à la rapacité des garibaldiens, et le Père Ligicz célébra la messe, pour sanctifier le jour du Seigneur qui commençait, pour implorer la clémence divine et en obtenir la grâce de la victoire. Un grand nombre de croisés se groupèrent à la porte de l'oratoire ; les bataillons, en défilant devant l'ambulance, reconnurent à leurs cornettes blanches, les saintes filles de Saint-Vincentde-Paul, et ils s'écrièrent : « Oh! voici les sœurs près de nous! ciiaritables filles ! elles soigneront nos blessures ! »
Un seul souci troublait la joie bruyante du camp. '• Les rencontrerons-nous? se demandaient-ils l'un à l'autre ; les rencontrerons-nous, ces fameux garibaldiens? — Nous ne les rencontrerons pas ! — Ils nous découvriront assurément sur les hauteurs; ils ne nous attendront pas! — Les butleri, que nous avons vus disparaître prompts comme l'éclair, ne sont que des espions : à cette heure les garibaldiens lèvent le camp. »
Les soldats causaient ainsi dans leurs groupes; mais, dans les réunions de l'état-major, on recevait
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les renseignements des éclaireurs, qui a.iinonQaient que les collines de Menlana fourmillaient et grouillaient de cheraises-roug-es ; en les comptant à vue d'œil, on pouvait en porter le nombre à plus de sept cents. On pensa donc que c'était les corps avancés de l'armée garibaldienne, qui se serraient autour de Mome-Roioiido ; celte jojeuse nouvelle t:e répandit promptement dans la troupe et y augmenta l'ardeur belliqueuse de nos dévoués croisés.
Les trompettes sonnèrent la marche et furent saluées par les plus vives acclamations du camp tout entier. Les fantassins s'avançaient au pas de course, et leurs âmes étaient exaltées par la pensée des belles actions qu'ils se promettaient d'accomplir; tous marchaient dans l'ordre qui avait été prescrit pour le combat : les zouaves en tête, les carabiniers étrangers, les légionnaires et l'artillerie au centre, avec les dragons , le génie et l'ambulance ; cinquante gendarmes, tant à pied qu'à cheval, fermaient la marche de la brigade pontificale. La brigade française, à peu près dans le même ordre, suivait celle-là à une petite distance, dirigée par le général De Polhès. Trois compagnies de zouaves, sous les ordres du chef de bataillon De Lambillj, marchaient de front à l'avant-garde, avec une section de deux pièces de campagne, commandée par le lieutenant Chejnet; un demi-escadron de dragons précédait l'avant-garde, et le lieutenant de la Rochette en détachait de petits pelotons qui faisaient des pointes en extra-éclaireurs; ils s'acquittaient de leur charge avec d'autant plus de précaution, que le mouvement, du sol variait, alternant de p'^iits monticules et do
petites excavations, et que la voie Noraenlane serpentait souvent le long des forêts. Le général De Courten, qui commandait la brigade, avec ses officiers de camp, Eugène De Alaistre, Pietramellara ei de Terves, précédait la colonne, dans l'intention d'obvier à ce qui pourrait arriver et d'y pourvoir immédiatement.
Le magnifique état-major général chevauchait entre l'avant-garde et le corps de bataille, à la suite du commandant Kanzler ; quoique d'ordinaire cet état-major se restreignît au major Ungarelli, aidede-carap, et aux capitaines d'état-major François De Maistre, De Bourbon-Chalus et De Mauraignj, dans cette occurrence, on y avait adjoint un bon nombre d'officiers de diverses armes, tant pontificaux que français, et un très-noble cortège de volontaires ; tous ces messieurs, sans distinction aucune, s'ofi'rirent pour faire le service d'officier d'ordonnance ; nous ne comptons pas les autres vaillants chevaliers, qui étaient accourus, les uns par devoir, les autres tout spontanément, en qualité d'aides-de-camp des généraux des différents corps. Aucune bataille de notre époque ne peut se vanter d'avoir proportionnellement réuni un pareil nombre de gentilshommes de nations si diverses, se consacrant, par la seule ardeur chevaleresque et militaire, à l'emploi si périlleux et si fatigant d'officier d'ordonnance. Le mot d'ordre courant de la journée, que les troupes italiennes appellent vulgairement le santo, avait été, depuis quinze jours, donné ainsi, par un heureux présage : « Pie, Pavie. »
Ainsi disposés, les alliés s'approchaient de Monte-
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Ivotoiido, qu'ils apercevaient déjà à l'œil nu, et gravissaient les hauteurs qui leur cachaient IMentana. Sur ses collines, s'élevaient jadis les tours de la vieille Nomentum, cité illustre dans les mémoires des antiques Sabins, et qui, au moyen âge, était encore un noble château : ce fut à Nomento que Léon III vint recevoir et saluer Charlemagne, et là se trouvèrent réunis des magnifiques cortèges do clercs et de sénateurs ; ceci se passait peu de temps avant l'exaltation de Charlemagne au tiire suprême d'empereur d'Occident. Aujourd'hui, Nomento n'est plus qu'un village comptant à peine sept cents habitants, et il n'a conservé de sa grandeur passée qu'un château baronial, échu en héritage aux princes Borghèse, édifice solide à l'épreuve du canon, et qui domine les alentours, principalement la route Nomentane. Ses maisons se groupent autour du château, et s'étendent sur la route de Monte-Rotondo ; elles sont protégées, au couchant, par la profondeur d'un vallon, et; au levant, par un long prolongement do colline, qui s'avance un peu au-dessus de leurs toits; cette éminence est renforcée par des groupes isolés de maisons qui deviennent d'excellents fortins avancés, si elles sont garnies de fusiliers. Les avenues de Mentana, sur les collines du côté de Rome, par où s'avançait l'armée pontificale, sont incomparablement plus âpres et plus escarpées. Là, se présente une longue suite d'élévations coupées à pic dont les coteaux, tantôt boisés, tantôt couverts d'habitations rustiques, forment des murailles et des avant-murs formidables qu'il est bien difficile d'attaquer; la route Nomentane y entre , profondément dominée cnoisÉs. m. 00*
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par les pentes, principalement au ravin cù cette route se trouve resserrée entre deux collines : Serve Cavalière à gauche, et Monte Santucci à droite.
Précisément à l'heure où les pontificaux arrivaient aux premières montées de Montana, c'est-à-dire le 3 novembre vers midi, le général Garihaldi atteignait le village, descendant de Monte-Roiondo, à la tête de toutes ses forces. Le colonel M'nolli Garibaldi, lieutenant de son père, passe ces troupes en revue; dans son rapport frénéral, il y compte -six colonnes principales de bataille proprement dites, subdivisées chacune en trois ou quatre bataillons. Six colonels ou chefs de bataillon les commandaient: Salomone, Frig3-esi, Valzania, Cantoni, Elia et Paggj. Un peloton de sapeurs marchait sous les ordres d'Aurèle Amici ; un petit corps de guides à cheval, sous les ordres de Ricciotti Garibaldi, deux pièces d'artillerie de camp, prises dans l'invasion de Monte-Rotondo, plusieurs espingoles ou pièces de montagne, et quelques petits canons de bronze de 75 centimètres, dont on s'était servi, quoique avec peu d'expérience , dans des combats antérieurs. Venaient, derrière ces six colonnes, trois ou quatre bataillons volants ; marchaient en tête trois bataillons de fantassins d'élite, portant le titre de carabiniers génois, commandés par le colonel Stallo, le chef de bataillon Burlando et le lieutenant-colonel Missori; à ceux-ci se joignait la compagnie livournaise, capitaine Santini. On comptait en tout vingthuit bataillons, y compris les deux petits d'Andreozzi et de Jacques Sgarallino ; il faut en exclure entièrement les corps séparés de Nicotera et d'Acorbi, qui
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guerroyaient ailleurs. Que Menotti ait, sans nulle gêne, fréquemment ahéré la vérité, et diminaé les nombres de combattants portés sur les rôles , on pourra le constater par un seul exemple : la colonne Frigyesi, que Menoiti n'évalue qu'à huit cents hommes, un chef de bataillon pontificaî a reconnu qu'elle en complaît 1200, et Pierre del Vecchio, qui é'ait l'un de ses chefs, et qui en fut l'historien, la porte à 1030.
Il n'y eut que trois bataillons qui se trouvèrent éloignés du terrain : l'un qui avait été expédié au delà du Tibre, le 14™^ qui occupait Tivoli, le 20'"^ laissé à la garde de Monte-Rotondo ; tous les autres campaient aux postes avancés de Montana ou y entraient un peu avant la bataille. L'avant-garde, c'est-à-dire les trois bataillons de carabiniers, s'étendaient déjà sur les hauteurs, en face de Rome, lorsque Joseph Garibaldi , flanqué de ses deux fils Menotd et Ricciotti, et suivi par son état-major, faisait, au son des fanfares, son entrée dans le village. Il n'était festoyé que par les siens, car « il n'y eut pas un seul cri de féto, dit Bertani d'un ton larmoyant, lorsque nous entrâmes dans Montana ; nous no reçûmes aucune aide spontanée pendant la lutte, ni depuis aucun secours qui nous vînt des habitants! »
Le bataillon do Ciotti était, depuis longtemps, formé de tous points et rangé sur la grande route; il suivit l'éiat-major. Pendant une demi-heure, les colonnes défilèrent, chantant gaîment ; une demiheure avant midi, l'armée garibaldienne se trouva toute prête à recevoir la bataille, aussi bien qu'elle
pouvait le souhaiter dans des positions si favorables pour elle : une frontière de résistance avantageuse, une grande facilité pour marcher en avant, si le sort lui souriait, une retraite assurée en cas d'échec. On a dit que ce second cas était arrivé par suite d'une finesse de Garibaldi, qui avait soupçonné qu'on pourrait l'attaquer pendant sa marche; nous pensons, nous, que ce fut tout bonnement l'effet des études soigneuses, faites sur les lieux par son étatmajor, dans lequel ne manquaient pas d'habiles officiers royaux, ni les avertissements reçus dans la matinée par des éelaireurs à cheval.
Mais ni les mouvements prévus, ni l'excellente position, ni la surabondance des bataillons ne purent s'opposer aux décrets de Dieu, et aux faibles phalanges croisées qui en étaient les instruments.
Garibaldi fut desservi, disent les rapports, avant tout par le bataillon Rambosio; ce bataillon devait former la grand'garde, à Torre-Lupara sur la voie Nomentane, à six ou sept kilomètres en avant de Montana, et en avait été détourné par suite d'un ordre mal interprété de Menotti, ou, comme on l'a écrit avec plus de probabilité, pour se soustraire aux fatigues et aux intempéries. Quoi qu'il en soit, les pontificaux passèrent en vue de Torre-Lupara, ayant ai)pris, une heure avant, que dans les fourrés qui se trouvent devant l'ilermitage, à gauche de la route, l'ennemi embusqué les attendait. Combien donc est-il faux que les garibaldiens aient été sur- ]iris ! En vue du fourré, l'escorte de cavalerie détacha un dragon en éclaireur, pour examiner le lieu suspect. Arduino, (ainsi s'appelait le hardi explora-
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teur), arriva à toute bride, découvrit l'ennemi, déchargea ses ar\iies, et, au milieu d'une grêle de balles, revint intact et fit son rapport.
Ce premier feu eut lieu vers midi et demi. L'écho en porta le bruit au.x postes garibaldiens de la compagnie Erba, qui était la plus avancée; au bataillon Stallo, rangé derrière le Romitorio, et, plus loin, jusqu'à Mentana : les bersagiieri de Missori et de Burlamio renforcèrent les premiers rangs; Menotti à cheval, après avoir donné l'ordre à Ciolti d'occuper Via Santucci avec son bataillon, rentra au grand galop à Mentana, le fusil au poing et criant aux habitants : " Rentrez tous che^ vous, fermez vos fenêtres ! "
A ces cris, et plus encore au redoublement de la fusillade lointaine, la crainte se répandait de tous côtés : les garibaldiens, qui ne s'attendaient à rien de semblable, pris eux-mêmes d'épouvante, laissaient paraître en plein soleil, (dit une personne qui était présente), de telles marques de fraj'eur, qu'il vaut mieux les passer sous silence. Joseph Garibaldi, (rapporte Guerzoni), quesdonna son fils sur les conditions du front de bataille ; Menotti répondit : « En avant, tout va bien. » Garibaldi poussa son cheval devant lui. La bataille était engagée.
Les pontificaux ayant reconnu la présence de l'ennemi, le général de Courten donna ses ordres. La compagnie Thomalé, sonnant la chasse, enveloppe la colline à droite, la compagnie d'Albiousse s'embusque à gauche, le capitaine Alain de Charette surgit sur la route, au milieu, serré et soutenu par la compagnie Legonidec, se tenant à la hauteur des
hommes occupant les flancs. La ligne des chemisesrouges apparut , échelonné.:; sur les hauteurs du monticule à droite; quelques instants d'une vive fusillade suffirent pour rompre cette file et la mettre en déroute, quoiqu'elle fût assez nombreuse et qu'elle pût riposter par un feu dix fois plus nourri que le nôtre. Les znuaviS se mettent à la poursuivre; arrivés en li;iut, ils reconnurent l'avantage des positions garibaldiennes. Là se déploie un Vriste chfimp, protégé çà et là par des troncs de chêne, qui devinuiient autant de réduits, et, ce qui était pis encore, du côté gauche de la voie s'élevait un amas compact, liérissé do, mous(|uels, qui répandaient en un instant un nuage meurtrier; la route était encaissée et frappée. Néanmoins la compagnie Thomalé s'efforçait d'entourer le bord de la terrible plateforme, par un cercle de carabines ; mais c'était là un bien faible progrès et l'ennemi n'en souffrait nullement.
Les deux bataillons garibaldiens pouvaient alors, par un mouvement en avant, tenter de renverser sur la pente cette poignée d'hommes audacieux ; ils ne se risquèrent pas, peut-être bien par la crainte salutaire qu'ils avaient des baïonnettes. Aussi, la tête de la colonne zouave apparaissait-elle à point nommé pour soutenir l'avant-garde, et les deux compagnies Moncuit et de Veaux renforcèrent-elles la ligne d'assaut. Mais la marche progressive devenait atroce et effrayante. En ce moment, le lieutenant-colonel de Chaieite arrivait à franc étrier. Il vit l'instant d'hésitation et ordonna : « Sac à terre ! A la baïonnette! »
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En ce disant, il s'avançait au petit trot sous les feux croisés du bois et de la plaine, traînant après lui par 1 éclair de son épée, par le geste et par ses cris cette courageuse jeunesse: En avant, zouaves! sinon, je vais me faire tuer tout seul! » Un cri immense et ppontauo lui répondit sur toute la ligne : « Bravo le colonel ! eu avant et vive Pie IX ! A nous, à nous! En avant, en avant ! » En poussant ces clameurs, les zouaves sautent comme des panthères sur la haute esplanade, s'élancent, la baïonnette baissée, à travers le fourré et se précipitent sur la route, derrière leur colonel.
« Personne, (nous disaient des ofHciers et des soldats), personne ne pourra jamais décrire l'impétuosité, la fougue, l'ardeur ruineuse de cette première charge, par laquelle quelques compagnies, pendant trois kilomètres de carnage, arrivèrent jusqu'aux barricades de Montana. Ou balayait le terrain, de montée en montée, de broussaille eu broussaille, de tronc en tronc : les cabanes pleines d'ennemis devenaient, sur leur passage, des charniers pleins de morts, ou de malheureux qui se rendaient et qu'on gardait à vue, le canon de la carabine sur leur poitrine; le travail du poignard fut si terrible et si foudroyant, que des groupes entiers d'ennemis, avant d'être revenus de leur affreuse surprise, se virent entourés de pointes d'acier et furent, les uns sur les autres, percés et cloués sur le sol.
Un ecclésiastique, qui parcourut ce bois dans la soirée, nous a dit : « On ne pouvait se frayer un chemin : j'ai dû absoudre de loin plusieurs mori-
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bonds, éprouvant une insurmontable horreur à la pensée de trébucher sur des monceaux de cadavres. » Quinze jours après cette terrible journée, un fier croisé qui avait gagné l'épaulelte, nous montrait des mares de sang, encore visil)les au 'pied des arbres.
Au bout de dix minutes à peine d'une féroce mêlée, le premier entourage de Mentaua tombait aux mains des pontificaux, et l'ennemi poursuivi, reculait en désordre sur le deuxième entourage. Les compagnies zouaves aussi s'étaient trouvées tant soit peu bouleversées dans l'ardeur de la poursuite; c'est en vain que le colonel Allet, qui parcourait à cheval les rangs de son régiment, qu'il admettait au fur et à mesure au combat, cherchait à discipliner ce torrent débordé; les capitaines s'enrouaient en criant : « Serrez les rangs ! "
Tout nouveau groupe d'ennemis qui osa;t apparaître, derrière une élévation ou un petit mur, faisait oublier les commandements et ou y courait sus avec fureur; s'il ne fuyait pas, le peloton était détruit, exterminé. On a dit que les zouaves agirent .comme des diables eff'rénés. Leurs ofticiers répondirent à cette assertion, que leur consigne était de prendre tous les postes occupés par l'ennemi; et, en effet, ils les ont pris. Malheur leur eu fut advenu, s'ils avaient perdu un seul instant pour compter l'ennemi ou pour étudier ses positions : à la place des six hommes qu'ils perdirent dans le premier choc, ils auraient perdu des compagnies tout entières. Ils laissèrent le soin de couvrir leurs flancs aux colonnes qui survinrent et aux Français : ils ren-
versèrent l'ennemi. La preraiùre infirmerie du camp s'ouvrit derrière eux; les bonnes sœurs et madame Stone entreprirent, en dépit des conseils que les soldats eux-mêmes leur donnèrent, leur pieuse besogne, dans l'intérieur et au dehors de la chapelle du Romitorio, pendant que la grêle de balles y pleuvait encore à foison. Nous ne saurions assez dire des œuvres des aumôniers et de celles des infirmiers : ils suivaient les traces des compagnies poHr consoler les mourants, pour relever et secourir les blessés pontificaux tout aussi bien que les garibaldiens.
Le commandant général Kanzler avait assisté en personne à l'efFroyable début de la bataille, et il poussait son cheval en avant, suivi de son cortège, à travers les balles qui sifflaient à ses côtés et au milieu des acclamations de toute la troupe, sur un champ parsemé de cadavres ; il examina les obstacles nouveaux et plus difficiles qui lui resiaient à surmonter, avant d'arriver sur Montana. Il n'en n'était guère éloigné que d'un kilomètre ; la large route s'ouvrait devant lui plane et presque droite, mais cette route était flanquée de deux rangs de collines, où les ber- .saglieri fourmillaient, sans la moindre lacune, jusqu'à l'entrée du village; à l'embouchure de la vallée au milieu de laquelle s'élend ce kilomètre de chemin, s'élevait, à gauche, le Mont Serve Cavalière, dont les hauteurs ont les diverses dénoininalions de Alonte Guarnieri, Torretta, San-Salvatore, et ces hauteurs étaient entièrement couvertes d'hommes armés; le mont Santucci, où se trouve la fameuse vigne de ce nom, domine à droite, et c'est la petite Malakoff de notre petit Sébastopol. Garibaldi chevauchait au fond
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de la vallée, provoquant ses hommes à donner do mémorables preuves de leur vaillance, et ceux qui avaient de longues-vue le virent exécuter un temps de galop derrière la vigne Santucci et disparaître.
Il est toutefois certain que si Garibaldi eût été obéi à point nommé, et si l'armée pontificale se fût aveuglément engagée dans la vallée, l'ennemi avait assez de forces et se trouvait assez bien placé pour broyer, dans cet étau, n'importe quelle liasse d'assaillants. Mais le général des alliés se borna à attaquer les postes placés à l'entrée de la vallée, et opéra du haut en bas, puis il pensa à investir Montana du côté droit sur un terrain plat. M. Kanzler vit le col Guarnieri et le col Santucci, considéra cet édifice important, qui avait plusieurs rangées de fenêtres, toutes changées en meurtrières, et, sur les pentes du devant, couvert par des terrains plantés, entouré aux extrémités par une haute muraille que l'infanterie ne pouvait escalader; il vit les garibaldiens qui garnissaient l'édifice avec une exquise discipline guerrière, et dans lequel ils avaient placé toute la garnison qui, quelques jours avant, occupait Montana, renforcée par une bonne partie des bataillons qui avaient été chassés des postes avancés ; le général Kanzler vit tout cela et dit à jM. de Charelte, en français : « -Prenez-moi cette position-là ! » De son côté, il se mit en peine tout aussitôt pour lui faciliter la réussite de son entreprise.
Pendant que M. de Charetie lançait ses zouaves sur les points boisés du mont Guarnieri, qui ne favorisait que trop bien la défense de la vigne Santucci et barrait aux garibaldiens l'issue du chemin, se
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préparant ù. l'assaut; le général Kanzler envoyait des ordres aux carabiniers, pour qu'ils eussent à renforcer les ailes du front. Cinq compagnies coururent à droite, tournant au large le col Santucci, pris pour point de mire : la première compagnie Waseshà s'était déjà mise en marche pour aller soutenir les zouaves engagés dans les fourrés, à gauche. De ce côté, on eut bientôt gagné un talus au ilanc de la roule, qui faisait adniirabloment face à la vigne Santucci ; M. Kanzler, y étant monté ave^; Tétat-major, y fit demander l'une des pièces de campagne qui étaient arrivées avec l'avaut-garde. Le maréchal-des-logis Bernardini s'y porta en batterie, et fit retentir le premier coup de canon à Mentana, comme il avait tiré à Baguorea le premier coup de canon de cette guerre ; ce brave était destiné à faire retentir, sous peu, les derniers coups de la bataille, les derniers aussi de son existence. Ce noble chevalier croisé foudroya de coups terribles la redoute Santucci, jusqu'au moment où il vit les zouaves assaillants se mêler avec l'ennemi; alors, il tourna la gueule de sa pièce rayée d'un autre côté.
Les garibaldiens se défendirent avec acharnement, en dedans et en dehors de la redoute, tant que le bruit de la tempête meurtrière retentit de loin. Ils sortaient par bandes, tiraient et rentraient pour recharger leurs armes, ils soutinrent une ardente fusillade et menacèrent bravement, en masse compacte, la porte principale de l'enceinte. IMais lorsque, derrière celle porte, les groupes de bataille furent formés, et qu'ils virent rôder à l'entour les compagnies des carabiniers, surtout lorsque M. de
Charette eut fait retenlir le fameux cri : « A Li baïonnette! >•
Les chemises-rouges vacillèrent devant la porte, et vacillèrent si bien que lorsque les zouaves s'élancèrent, la dague au bout du canon, ceux-ci n'eurent, dans le choc, ni un seul mort, ni même un seul blessé ; alors, franchissant les haies et les vignes, les zouaves chassèrent l'ennemi devant eux, semant la mort jusqu'à la maison. Là, ils rencontrèrent une résistance, mais elle ne fut ni longue, ni vigoureuse, car dès que les portes furent enfoncées et les plus obstinés passés au fil de la baïonnette, les autres se rendirent; beaucoup d'entre eux s'étaient déjà rais en sûreté par une fuite précipitée.
Ici encore l'audace épargna le sang : il ne tomba que peu de blessés, parmi lesquels Edmond Yarz et Louis INIaus; mais le capitaine Arthur de Veaux, très-illustre victime, y perdit la vie. Pendant qu'il descendait au combat, au milieu d'une grêle siûlante, enjoignant à ses hommes de marcher avec précaution, une balle vint le frapper droit au cœur, y incrustant profondément la croix de Castelfidardo qui brillait sur sa poitrine; il tomba sans pousser un soupir.
La veille, en sortant de la sainte table, il avait dit à un ami : « Je crois que je viens de recevoir le Viatique. »
A quelques pas du capitaine de Veaux, le cheval du colonel de Charette, atteint de trois coups de feu, tombait raide mort, et le colonel, se relevant aussitôt, se mettait à pied à la tête de l'attaque. Ses zouaves, qui avaient eu l'horrible crainte de l'avoir perdu, so
raffermirent en le voyant devant eux, et, plus furieux que jamais, ils poussèrent en avant.
Sur les hauteurs , à gauche , les garibaldiens essuyèrent une plus dure rencontre. Là, après avoir conquis la vigne Santucci, M. de Charetie se transporta pour attiser la lutte, remonta sur un cheval que les zouaves lui avaient présenté , en disant que cette monture était celle du général garibaldien Fabrizi.
De ce côté, le combat continuait avec ardeur, jusqu'au dernier bord du joug, où un tronçon de tour s'élève au milieu de quelques rares oliviers, et le terrain s'abaisse en face de Montana. Les deux compagnies qui descendaient par ce chemin, eurent à soutenir, dès les bords du mont, un rude conflit, où il fallut entrer dans le fourré pas à pas, car ce bois était défendu avec acharnement par les bataillons de Burlando et de Missori.
Pourtant, les nôtres s'ouvrirent la route jusqu'au sommet, laissant derrière eux le chemin couvert des corps des ennemis, et semé de ceux des leurs. Alors, réunissant leurs forces et appuyés par le bas, ils parcoururent la crête, flagellant les garibaldiens d'une terrible façon, sur toutes les côtes des flancs et principalement au dernier fourré, où la masse, réunie et confuse, reçut un choc épouvantable. On nous a dit qu'en cet endroit, les cadavres furent relevés par centaines, et on nous montra la place où le caporal des carabiniers, Emile Ladernier, fut mortellement frappé et cria : « Je suis mort, mais n'importe! Vive Pie IX! " Il tira un dernier coup et tomba, inondant le sol de son sang.
Toute la deuxième ligno des garibaldiens se trouvait conquise ; dès ce moment, et surtout par la prise de la vigne Santucci, le plein succès de la journée était assuré. C'était là, d'après le jugement des commandants alliés et celui même des garibaldiens, la clef de Mentana. Quoiqu'il fût à la portée du feu de l'ennemi, le quartier-général y fut transféré. Pour obtenir des conquêtes de cette importance, il n'avait fallu aux nôtres qu'une heure et demie de temps, mais au prix d'un sang bien plus précieux qu'abondant. Paul de Doynel, gentilhomme français, fut le premier à laisser sa vie sur ce champ d'une gloire impérissable. Augustin Guillemin agonisait. Jean Leton avait reçu une balle dans la poitrine, et disait à ]\Ionseigneur Daniel, son aumônier : « Donnez-moi l'absolution et retirez-vous : voyez, ces brigands-là vous couchent en joue ! »
Le sergent Charles d'Alcantara , mortellement blessé et souffrant horriblement, animait ses camarades : " Ne faites pas attention à moi, et marchez en avant! Vive Pie IX! •>
On transportait à l'ambulance le caporal Yvon de Quatrebarbes , le lieutenant Sauveur Jacquemont et l'héroïque Pierre Audouin, qui, se plaçant devant son capitaine d'Albiousse, reçut en pleine poitrine la blessure qui lui était destinée; on y amena 'aussi deux prémices de la valeur canadienne : Alfred Laroque et le sergent Hugues Murray ; tous ces braves portaient noblement les honorables blessures qu'ils avaient reçues. Pendant ce temps, l'ennemi se livrait à une fuite universelle, éparpillé et consterné bien plus qu'on ne saurait l'exprimer. Si les murs do
Montana ou de tout autre abri couvert n'avaient pas offert un prompt refuge aux garibaldiens, leur sort eût été décidé dès le premier choc.
« Il était environ deux heures, dit Del Vecchio, lor.?rjue, sur l'ordre de Garibaldi, nous nous retranchâmes dans Mentana. » D'autres rapports garibaldiens s'arrangent parfaitement de semblaides euphémismes. Ce qu'il y a de vrai dans celui-ci, c'est que l'ordre de la retraite fut imposé par les baïonnettes des zouaves, ainsi que veut bien l'avouer M. Guerzoni, qui était présent et qui faisait peutêtre partie des fuyards. Garibaldi ne pensa qu'à organiser la résistance entre les murs de Mentana. Quatre bataillons formant la colonne Frigjesi s'arrêtèrent aux barricades ; Elia, avec trois bataillons, s'embusqua sur la hauteur qui couvre le village au levant; deux autres fortes masses, divisées en six bataillons, se postèrent en arrière, pour soutenir Elia ; douze cents hommes, commandés par Cantoni, s'étendirent le long du chemin de Monte-Rotondo, afin de servir de corps de réserve. Une pièce de campagne et quelques autres petites pièces furent placées sur un exhaussement, derrière Mentana. Ceci fist extrait du rapport de Menotti, et s'accorda avec nos propres informations.
A dire vrai, nous ne croyons pas trop que Joseph Garibaldi ait été capable de prendre à lui seul des dispositions de guerre si bien entendues; mais qu'il les ait prises ou qu'il les ait reçues, les commandants alliés eux-mêmes les trouvèrent excellentes, tandis qu'ils s'apprêtaient à les enlever. On commanda sept pièces d'artillerie, dont deux françaises,
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pour ouvrir le feu, sur le château et sur les postes qui Tavoisinent. Les braves canonniers s'élancèrent par des sentiers tellement escarpés qu'on les eût cru impraticables, et allèrent établir avec une célérité furibonde leurs terribles batteries. On eût dit que ces héroïques soldats craignaient do se voir enlever leur besogne par l'infanterie ; quelques-uns d'entre eux, le maréchal-des-logis Ignace Santi, entr'autres, qui avait accepté l'office de simple pointeur, avaient remué ciel et terre, pour qu'on les choisit dans la petite phalange des combattants. Trois bouches à feu pointaient du Mont Guarnieri : une de la route et trois de la vigne Santucci ; ces hardis jeunes gens se faisaient un joyeux plaisir de viser, sous le fléau des mousquets ennemis, tantôt les fenêtres du château, tantôt tendant à démonter l'artillerie garibaldienne; leur capitaine les comblait d'éloges et d'encouragements à chacune de leurs heureuses volées. Le comto de Caserte, et plusieurs autres officiers de haut rang . s'amusaient à tournoyer autour des canons, et à en diriger les coups. Les résultats qu'obtenait l'artillerie étaient aussi considérables qu'efficaces ; les phalanges camisardes en éprouvaient le mal et, par-dessus le marché, une frayeur inexprimable; mais il fallut bientôt, trop tôt peut-être, renoncer à cet avantage, à cause de la marche accélérée de l'infanterie pontificale qui s'approchait, et qui en venait aux mains avec l'ennemi. Dès ce moment, le canon ne servit presque plus, sinon qu'à molester le château, car M. Kanzier ne voulut pas augmenter encore les angoisses déjà si grandes des innocents Mentanais.
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L'honneur de l'auaquo principale revint aux carabiniers étrangers, et bientôt presque tout ce bataillon se mit en marche, par la vallée et la route do Rome, vers la porte de Mentana ; en attendant, plusieurs pelotons de zouaves avaient pris les avances, descendant parallèlement sur la haute esplanade ; les uns et les autres mettaient à feu et à sang les débris de l'ennemi, qui étaient restés en arrière dans cette fuite générale. Les zouaves emportèrent en passant un énorme édifice qu'on appelait le Conventino (petit-couvent), ainsi qu'un bâtiment de forges, placé au pied de la montée de Mentana. La principale affaire consistait dans l'assaut de la porte du village et de la hauteur ombragée qui flanque celte porte, à l'orient. Les garibaldiens, se servant judicieusement de leur position, y avaient accumulé toutes leurs forces de défense : par les fenêtres du château et des maisons et par les talus des côtés, ils balayaient, par une grêle incessante de fer, tout passage et une longueur considérable de chemin devant eux. Alors les compagnies des carabiniers, évitant le feu de la porte, tournèrent par le flano droit, et se joignirent aux zouaves sur la haute esplanade orientale. Ce fut là que le théâtre de la dernière lutte changea d'aspect, et toutes les armes alliées s'y introduisirent aussitôt qu'elles le purent. Le château devint, pour les garibaldiens, l'aile droite de la bataille, et les maisons de Mentana, changées en une enfilade de réduits vomissant le feu, devinrent le centre de la résistance.
Nous ne détaillerons pas minutieusement les preuves de vaillance et d'audace, fournies par les zouaves,
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dans la première fougue do leur arrivée à Montana; nous nous bornerons à parler de la marche générale de cet assaut si long et si obstiné. Parmi les premières pointes des nôtres qui, délogeant l'ennemi de groupe en groupe, s'avancèrent jusqu'où la fureur les entraînait, il faut compter une demi-compa.gnie du capitaine de Veaux qui avait été tué en vue de la vigne Sanlucci. Rien ne put l'arrêter : ces hommes se cramponnent pour gravir la terrible côte; au milieu d'une épaisse plantation d'oliviers , ils aperçoivent un nuage de fumée, au sein duquel ils entendent retentir le cri de Vive Pie IX! cri poussé par un groupe des zouaves, qui poursuit, presse et renverse une ligne nombreuse de garibaldiens; les hommes du capitaine de Veaux, s'adjoignant aux zouaves, repoussent l'ennemi au delà des barricades! Ils entendirent alors s'élever de derrière la muraille un hurlement de Vive Garibaldi ! qui traversa toute cette partie du terrain. C'était peut-être le Condottiere qui, pour la dernière fois, parcourait les rangs désorganisés de son monde, et ordonnait, (si toutefois il sut ordonner quelque chose), le mouvement de bonne tactique que nous allons voir bientôt exécuté. Puis, (ceci est certain), avant que trois heures sonnassent, pendant que le combat décisif s'allumait, Joseph Garibaldi, dont son fils Ricciotii conduisait le cheval par la bride, suivi d'un petit cortège, abandonnait les siens sur le terrain et se retirait à Monte-Rotondo. Montana le vit partir, Monte-Rotondo le vit arriver. C'est ainsi qu'il chas^ sait à coup de crosse les mercenaires ; c'est ainsi que son cadavre restait étendu entre la papauté
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et V Italie; c'est ainsi qu'il accompli.-jsait son vœu : Iiome, ou la mort!
La petite puignée de zouaves, enivrée par son rapide succès, ne s'occupa ni du nombre des ennemis, ni de la position dangereuse dans laquelle elle s'aventurait, ni du canon qui Ja frai)pait en pleine figure, ni de la longue suite des maisons de Mentana, qu'elle ne pouvait atteindre. Les canons des fusils qui vomissaient la mort, sortaient des fenêtres de ces maisons, do toutes les ouvertures, et même de dessus les tuiles qu'on soulevait pour les y appuyer; l'ennemi ne se montrait à découvert d'aucun coté; c'est ainsi que les zouaves parcoururent un espace de trente mètres en face du village : là, ils s'arrêtèrent au milieu de quelques meules de paille , comme s'ils se fassent trouvés abrités dans un fort bien approvisionné, tantôt attaquant, tantôt se défendant, se retirant et venant aussitôt regagner le terrain perdu; jusqu'à la fin de la journée, ils s'y maintinrent, laissant un grand nombre des leurs sur le carreau.
L'histoire, ù, elle seule, de cette poignée de lions, mériterait d'occuper une longue page, quand ce ne serait que pour enregistrer les noms de ceux qui y tombèrent morts ou blessés. Les trois capitaines Lefebvre, de Moncuit et le Gonidec, le major de Lambilly, et beaucoup d'autres officiers arrivèrent sur leurs pas avec des forces nouvelles. Le fier bataillon des carabiniers, compact, docile au commandement, et habitué aux mouvements les plus périlleux, survenait aussi ; ce bataillon, remontant la vallée, vint en partie renforcer les zouaves engagés
dans l'iiUaque immédiate de Meniana, et en partie prit le large pour les soutenir aux épaules.
Cela arrivait fort à propos : les masses garibaldiennes, quoique repoussées, n'étaient point détruites, et, à la faveur des murailles, se reformaient petit à petit et cherchaient à prendre l'offense. Ils tentèrent par trois fois de sortir de Menlâna, par le côté septentrional qui fait face à Monte-Rotondo, et de tomber sur les pontificaux occupés à attaquer les maisons. Nous ne savons pas quels furent les directeurs de ces sorties bien fournies et bien menées. Menotti ne parle que d'une seule de ces sorties agissant « avec enthousiasme et vaillance; » Guerzoni les réunit à son tour en " une superbe charge à la baïonnette, » sous la direction de Fabrizi, Menotti, Mario, Bezzi, Canzio et m.éme de Garibaldi ; il affirme, en outre, que peu s'en fallut que Garibaldi ne rentrât victorieux à la vigne Santucci. Mais, en définitive, il n'y eut pas là une seule charge, mais peut-être bien plusieurs tentatives d'un projet de cette nature, qui devait s'exécuter par des manœuvres convenues et arrêtées et qui n'aboutit qu'à plusieurs déroutes successives. Il s'ensuivit un vertigineux tournoi des pontificaux qui, sur un terrain extrêmement accidenté, entrecoupé par des chemins, des talus, des profondeurs , devaient faire face à ces colonnes exubérantes, et les mettre en déroute à grand renfort de mousquets et d'armes blanches : il se passa plus d'une heure de combats très-efîrayanis, dans lesquels les garibaldiens se laissèrent rarement approcher à la baïonnette, arme toujours décisive contre eux, et qu'ils ne provoquèrent jamais.
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Les garibaldiens n'eurent qu'un seul avantage momentané, qui fournit un brillant éclair de gloire aux intrépides carabiniers. Pendant que deux de leurs compagnies (la deuxième, capitaine Stœklin, et la cinquième, lieutenant de Buttet) et avec elles un groupe de zouaves, marchaient au large pour cerner la gauche des garibaldiens, et lui couper la retraite, sur INIoiite-Rotondo, ils virent, de ce même côté, tomber sur leur dos une colonne de deux ou trois bataillons, tournant encore plus au large. Les pontificaux commandèrent rapidement : « Feu, et en retraite ! »
On marcha à rebours sans virer de front, et en laissant pleuvoir une grêle de feu sur les assaillants, qui achetèrent au prix de leur sang chaque pouce de terrain, et n'osèrent pas se servir de l'arme blanche. Cette fiere retraite dura une. demi-heure environ sur un petit espace, jusqu'au moment où il leur arriva un renfort de deux autres compagnies, que leur envoyait le colonel Jeannerat. Alors, on tint pied, et l'ennemi s'arrêta, quoique la colonne pontificale fût horriblement criblée par le feu des fenêtres do Mentana d'un côté, et, de l'autre côté, par les rangs nombreux de l'ennemi.
Les commandants français et pontificaux contemplaient, du quartier général, cette splendide évolution ; et pendant que le major Ungarelli courait porter l'ordre au colonel d'Argy de pousser l'ennemi avec sa brave légion, ils ne pouvaient s'empêcher d'applaudir vivement, quoique de loin, à cet épisode si héroïque de la journée, qui en eut cependant tant d'autres à fournir ! Cinq compagnies de légionnaires
aiTivaienl sur le terrain, conduites par le major Cirlot, qui expédia les capitaines Seré et Vazeille pour soutenir le combat des carabiniers. Dès que ceux-ci virent la première compagnie de la légion obliquer adroilement sur leurs flancs, impatients de garder plus longtemps la défensive, ils s'élancent en avant, la dague au bout du canon de leurs fusils. Derrière eux se forme aussitôt la colonne d'assaut, composée de carabiniers, de légionnaires, et d'une poignée de zouaves qui accouraient, conduits par le capitaine Lefebvre ! Tous s'écriaient : « En avant, en avant ! -
En compagnie serrée et à la bersagliera, on enfonce la ligne garibaldienne à l'aide des balles et de la baïonnette ; cette ligne résista d'abord avec énergie; mise en désarroi, à la fin elle reçut la chasse, en partie jusqu'aux barricades de Mentana, et en partie jusqu'aux collines qui séparent Mentana de Monte-Rotondo ; la poursuite eut lieu avec un tel abandon, qu'une pointe de légionnaires, guidée par la furie française et par le lieutenant de Cervale, tomba sur l'artillerie, tua les canonniers, coupa les fourniments, et s'en revint s'ouvrant un passage à la baïonnette.
Si cette affaire fut brillante par le savoir et par la bravoure, ce ne fut malheureusement pas sans beaucoup de sang versé, particuiiéroment celui des carabiniers, qui en soutinrent la plus grande charge. Leur major Castella, ayant eu son cheval tué sous lui par trois coups de feu, était tombé grièvement blessé lui-même et avait été arraché presque de force du lieu du combat, par le colonel Jeannerat et Tau-
mônier IMonseigneur Bérard; restait, pour commander à sa place, un simple soldat volontaire, le colonel de Courten. Un autre officier, Rodolphe Deworschek, avait été mortellement blessé; quarante carabiniers environ gisaient sur le sol entre morts et blessés. A leur tour, les zouaves avaient payé un large tribut de sang, dans les luttes continuelles qu'ils avaient eu à soutenir jusque là; soixante des leurs, pour le moins, étaient déjà tombés ; parmi eux , le sous-lieutenant Narcisse Dujardin, qui eut l'heureuse chance de guérir de ses blessures.
Après avoir repoussé la première sortie, les pontificaux poussèrent longtemps le combat sur les longues files des maisons , renforçant les minces compagnies, qui étaient restées pour harceler le centre de l'ennemi. Quoique l'attaque eût lieu sous une grêle de balles bien meurtrière, elle avançait grandement. Les garibaldiens, voyant leur sortie à gauche , dispersée , avaient vainement tenté d'en exécuter une autre du côté droit, en s'appuyant sur la villa Cicconetti, qui était restée en leur pouvoir; trois compagnies de légionnaires, habilement conduites par le major Cirlot, les avaient entourés et battus sur ce côté-là, reprenant en même temps la position des meules de paille, qui avait été un instant envahie par les ennemis. Le capitaine Durostu s'avançant au delà de l'entrée de Montana vers Monte-Rotondo, aidé par les deux bouches à feu placées il la vigne Santucci, avait fait évacuer les premières maisons ; le chasseur Longin enfonça une porte, à l'aide d'un gros fragment de rocher, et sauta
dans l'intérieur, suivi de son lieutenant de Kerdrel et du sergent-major Victor Verstraeten ; ces trois braves ordonnèrent à trente hommes de se rendre et ces trente hommes se rendirent et furent faits prisonniers. M. Durostu s'apprêtait à pousser cette reconnaissance de maison en maison, jusqu'au moment où pourrait se donner l'assaut général. Ce moment ne semblait pas être bien éloigné.
Le gros des ennemis était renfermé dans Mentana; leurs tentatives d'offense avaient été réprimées, leurs pertes avaient été très-grandes, et leur dernière ligne de défense était entamée : les garibaldiens se jetaient par groupes compacts sur la route de Monte- Rotondo ; un escadron de dragons, qui avait marché jusqu'aux dernières positions de l'ennemi, demandait à grands cris la permission de donner la charge et de couper la retraite sur Monte-Rotondo. La fureur de s'élancer dans la lice était telle que ces cavaliers ne prenaient pas garde aux aspérités d'un sol impraticable , et protestaient qu'ils connaissaient assez leurs chevaux pour savoir qu'ils pourraient, avec eux, exécuter une charge au milieu des rochers. La discipline militaire fut à peine sufïïsanle pour les retenir, mais elle ne put les soumettre tous, car plusieurs d'entre eux, mettant pied à terre, se consolèrent en attaquant l'ennemi à coups de pistolet. En même temps, la colonne. Troussures, que nous vîmes se détacher du corps d'expédition, commençait à monter du côté du Tibre, dans l'intention d'opérer une diversion. Elle se montrait désormais sur la cime des collines où elle était parvenue, on ne comprend pas comment, par d'horribles et inaccessibles
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fliemins, derrière le village, et celte colonne menaçait, comme elle le fit en effet, de traverser les lignes ennemies do part on part.
Dans ces conditions des deux camps qui s'attaquaient, on eut une preuve nouvelle que dnps l'éiatmajor garibaldien commandaient des officiers vaillants et habiles, et que la tête et les bras de Tarmée italienne combattaient sous le déguisement de la blouse rouge.
On comprit seulement alors tout l'ordre de bataille, que jusque là on n'avait pas entièrement dévoilé. Les deux premières sorties n'étaient qu'une partie d'appui d'une révolution de forces' plus vaste et bien entendue, qui donnait l'espoir de la victoire, et qui aurait pu réellement la procurer, ou tout au moins prolonger la bataille, si elle eût été exécutée simultanément.
De la limite extrême de l'aile gauche garibaldienne, qui s'étendait sur le chemin de Monte-Rotondo jusqu'aux coteaux du mont Saint-Laurent, on découvrit le mouvement, assez bien dissimulé pourtant, de deux épaisses colonnes qui, en forme d'ailes, s'étendaient au levant et au couchant de Mentana. Excepté six bataillons, laissés pour soutenir les barricades de Mentana, presque toutes les forces garibaldiennes étaient là. Au reste, les maux déjà endurés avaient mis tant de désordre parmi les garibaldiens, que leur propre état-major ne pourra jamais savoir quels furent les corps qu'il engagea dans ce suprême effort. Ces forces se composaient, assurément, de la colonne Cantoni et de tous les débris qu'on avait pu X'ecueillir de ce qui avait été éparpillé dans d'autres
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rencontres. Ces hommes avançc.ieni serrés par sections régulières, et avec une discipline parfaite de mouvement, dans l'intention manifeste de presser les pontificaux et de les écraser par la fusillade, toujours soutenue et tros-ardente, qui sortait du village.
Si cette idée des commandants garibaldiens fut la plus vantée, disons aussi que l'opposition des alliés fut, à son tour, prompte et efficace. Le général Kanzler, qui surveillait d'en haut les mouvements du vaste combat, provoqua le corps de réserve à descendre dans le camp. Les Français avaient, depuis environ six heures, chargé leurs chassepots, et les fusiliers les sentaient brûler dans leurs mains, voyant, des hauteurs de la vigne Santucci et du mont Guarnieri les attaques et les défenses qui, comme une danse martiale, s'entrelaçaient à leurs pieds ; ne pouvant mieux faire, ils encourageaient par leurs cris les camarades qui se trouvaient dans la mêlée. Au premier signe fait par le général de Polhès, on eût dit que ces braves avaient brisé leurs chaînes. Le lieutenant-colonel Saussier, avec 400 honimes environ du 29*"® de ligne, prit un détour, pour envelopper la colonne occidentale ; sa présence et l'arrivée de M. de Troussures, avec trois compagnies de zouaves , brisèrent le mouvement de l'erinemi, qui était deux ou trois fois supérieur en nombre. Du côté oriental, c'est-à-dire sur la haute esplanade de la bataille, le colonel Frémont entra en lice avec le P*" de ligne et trois compagnies de chasseurs, lancés à la bersagliera. Il prit le large, et alla s'incruster, comme un coin d'acier, entre les
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épaules des pontificaux et la colonne tournante qui, l)ar un très-large circuit, moniaii serrée et audacieuse du fond d'une vallée ne se doutant pas du châtiment qui l'attendait.
Pendant que le nouveau choc s'apprêtait, les garibaldiens et les Français marchaient pour se rencontrer sur les ailes ; au centre, le feu ne cessa pas ; ou eût pu croire a chaque instant que la bataille ne f.tisAit que commencer. Le capitaine Daudier, qui s'était joint comme volontaire à la section d'artillerie Cheynet, la faisait avancer de poste en poste, avec une impatience toujours croissante de foudroyer les maisons d'où la fusillade garibaldienne partait avec le plus d'ardeur, labourant la colonne, qui commençait à déployer ses carrés. Le capitaine voulut porter le canon à trois cents mètres des mousquets ennemis, mais les accidents du terrain rendaient bien pénible la mise en batterie des pièces d'artillerie. Le maréchal-des-logis Bernardini, qui commandait le canon de la position plus arriérée, éperonna son cheval et courut donner un coup de main.
« Voilà un brave ! «s'écrialecapitaine, en voyant le sous-officier à pied, occupé à charger sous une grêle sifflante. En effet, Bacehi, Nunzi et plusieurs chevaux tombaient autour de lui; le servant Maurice Buser, la bouche ensanglantée, continuait sa besogne, et les officiers eux-mêmes travaillaient comme de simples soldats. Enfin, cette position devenait mortelle, et il était impossible d'y gouverner le canon. On tint bon pourtant, jusqu'au moment où le lieutenant Cheynet eut l'heureuse chance de trouver des chc-
vaux de rechange. Alors, on commanda la retraite; le maréchal des-logis Ferruti dit à son ami Bernardini : « Prends garde; ne remonte pas à cheval. » Méprisant le danger, Bernardini saute en selle; deux balles l'atteignent, l'une au cou, l'autre à la poitrine, et retendent raide mort; mais, avant de rendre le dernier soupir, il put .saluer de la main ses camarades.
La retraite de celte pièce de canon fut désastreuse pour les artilleurs, et elle n'eût pu réussir sans l'appui des légionnaires et des zouaves qui, assiégeant le bourg, couvrirent de feu les tireurs garibaldiens. Ceux-ci, chassés des fenêtres, rebondirent dans les rues et animés par l'avantage qu'ils venaient d'obtenir, et plus encore par la vue de leur colonno tournante, qui prenait position aux côtés des assiégeants, ils criaient très-haut, et semblaient sur le point de déboucher par une ruelle voisine. Deux officiers légionnaires, MM. Kerdrel et Napoletti, s'élancent pour les refouler dans cette même ruelle, suivis d'une poignée d'audacieux, se mettent à l'abri du feu et se plantent en sentinelle. L'audace des ennemis renfermés fut aussitôt arrêtée : leur sort empirait au centre d'instant en instant; il restait à connaître l'issue de la dernière teutaiive, à l'extrême bout oriental.
Les lignes françaises s'affrontaient presque déjà vers les lignes ennemies, qui se développaient sur le mont Santa-Croce et le couvent des Anges, vers la vigne Santucci, tandis que les autres, venant de Vigna Santucci, marchaient dans une direction contraire, presque parallèlement, mais plus près do
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Mentana. Lour renconire fui atroce et terrible : à mesure que le bataillon s'avançait, marchant do front avec les masses garibaldiennes, fières de leur nombre et bien conduites, on eut dit une tempête pa^isant furieuse sur un champ d'épis , tellement terrible fut le fléau. Trois cents mètres avant que les carabines italiennes eussent pu atteindre, déjà la grêle épaisse des balles tombait sur leurs rangs, éclaircissant à vue d'œil les compagnies; la mort se montrait à chacun sur le visage des camarades tombés.
Les convulsions , les gémissements de ceuxci remplissaient les combattants de terreur; les armes qui perçaient et déchiraient les membres n'étaient pas seules à causer ces maux : la vue de cet immense éclair de feu si vif et si continu, le tonnerre meurtrier grondant sans cesse, y ajoutaient une incalculable horreur. Les ordonnances courraient sans fi'ein à la recherche -d'un abri, et beaucoup de ces hommes tournaient le dos, car il n'y en avait aucun qui ne tremblât sur ses jambes. Bref; des compagnies entières, débandées et décimées, s'enfuyaient à toutes jambes : les chassepots tonnaient toujours, et ces pauvres compagnies se heurtaient et se renversaient les unes sur les autres; l'ordre, les insignes, les commandements, tout était perdu ; la colonne se convertit en un torrent frémissaut et écumeux, se répandant dans la campagne. Si nous en croyons Guerzoni, les chefs garibaldiens s'élançaient à droite, à gauche, exhortant, menaçant ; Frigyesi , Menotti , Marani , Bezzi , Cella , Fabrizi s'arrachaient les cheveux avec rage, no
pouvant parvenir à rassembler une compagnie, Ci former un groupe de fantassins.
Garibaldi était en sûreté à Monte-Rotondo, mais Guerzoni tient à l'envelopper dans le désordre de la déroute universelle. " Garibaldi, pâle, rauque, sombre et vieilli de vingt ans, criait aux fuyards : — Calmez-vous donc ; c'est ainsi que vous triompherez ! Ses cris étaient inutiles : tout le monde s'agitait, ^courait, se précipitait sur le chemin de la retraite. »
On aurait grand'peine à rendre l'immense confusion qui régnait sur la plage; les chemins, lej champs, les bois, fourmillaient de fuyards débandés, que répouvante seule conduisait. La colonne do M. de Troussures, arrivée presqu'en face de la route de Monte-Rotondo , n'eut à lâcher que quelques coups de fusil, pour faire des centaines de prisonniers, parmi lesquels se trouvait le futur historien menteur, Pierre DelVecchio; le colonel Saussier, qui eût pu fusiller les ennemis par milliers, du haut du monticule qui dominait la route, laissa passer cette malheureuse foule. Guerzoni, qui était au nombre des fuyards, a eu l'incroyable audace de reprocher au colonel cette chevaleresque pitié, qu'il appelle de la peur! Le capitaine Epp, avec une seule compagnie de carabiniers, les poursuivit sans obstacle, jusqu'aux portes de Monte-Rotondo.
Les garibaldiens n'avaient plus qu'une seule position qui fût encore intacte, sur l'aile droite : c'était le château de Montana, et les maisons qui l'entouraient. Mais cette position était séparée du corps qui restait; le château n'avait éprouvé que peu do dommages do la part de l'arlillerie, à cause de la
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solidité de ses murailles; les maisons, par leur position enfoncée, ne pouvaient guère être abattues par le canon, à moins qu'on ne les bombardât, ce qu'on ne voulait pas faire; mais, par mesure de prudence, les carabiniers génois, et plusieurs autres centaines d'hommes s'y maintenaient encore. Deux bataillons, venant de la route de Rome, sous la conduite du colonel Berger et du général Polhès lui-même, attaquèrent cette dernière redoute; mais l'infanterio française trouva ce côté inaccessible , comme il l'avait été pour les carabiniers pontificaux, et de là cependant l'ennemi détruisait les assaillants par un fiiu d'enfer ; les Français se replièrent eux aussi sur la droite, et allèrent s'établir siu^ l'élévation qui domine Montana. En attendant, du même côté mais un peu plus loin, les légionnaires et les zouaves demandaient à grands cris la permission d'en finir à la baïonnette. Les officiers se consultent; se trouvaient là MM. Durostu, Lefebvre et Chappedelaine; ils donnent cette permission. M. Chappedelaine tire son épée du fourreau et commande : « Eh bien, encore une folie ! en avant, à la baïonnette ! »
Les zouaves qui, postés derrière les meules de foin et dans les maisons, tenaient en respect l'ennemi, se précipitent sur la maison la plus proche ; les garibaldiens consternés ne font plus feu par les fenêtres, la porte est aussitôt enfoncée, et quarante-neuf prisonniers se rendent à discrétion. On guêtait d'autres maisons, dans l'intention de les forcer.
Les plus acharnés ne se contentaient pas de gagner une maison à la fois : Jean Moeller , ex-ofiicier vétéran de Gastelfidardo et maintenant simple soldat,
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lance son képi par dessus les palissades ennemies, et s'écrie : « Que ceux qui ont du cœur me suivent ! <.
Disant cela, il courait déjà sur une barricade peu éloignée, sautait dessus, et y tombait mortellement frappé par un déluge de feu. Reculant à grand'pjine, il put encore dire à ses camarades : « Ils m'ont blessé ; quelle chance ! "
C'était de la témérité, mais une témérité bien noble et bien digne d'être connue, qui engageait encore les légionnaires et les zouaves à l'assaut général des barricades et des maisons, quoiqu'on entendit partir des deux ailes de l'armée le son des trompettes, qui voulait dire : « Cessez le feu ! » Il était temps : le bataillon Frémont, qui était victorieux, se repliait sur la route de Montana, et se posait en sentinelis entre le village et Monte-Eotondo; le château était cerné ; le gros de l'ennemi, exterminé loin du champ de bataille, se débandait et fuyait par groupes détachés, laissant sur le terrain les preuves d'une perte immense, en morts, blessés et prisonniers; la nuit tombait, et la victoire était descendue sur l'armée croisée pleine et indubitable.
Joseph Garibaldi qui, depuis une heure et demie, avait pu se mettre en sûreté, ne put pourtant pas sa soustraire entièrement à sa défaite; il fut, au contraire, obligé de !a boire amèrement goutte à goutte.
De Monte-Rotondo il entendait le retentissement du canon, et le bruit furieux de la fusillade; il voyait à l'œil nu les alentours de Menlana projeter des éclairs de feu et vomir des nuages de funjée; ne connaissant des vicissitudes de la lutte que ce que lui en disaient ses chemises-rouges, qui revenaient du
combat dans un piteux état, brisés et terrifiés, ej dont beaucoup n'avaient plus ni armes, ni chaussures ; voyant aussi une file presqu'interminable de charrettes et de bêtes de somme, qui lui rapportaient des monceaux de corps écharpés, rougissant le chemin qu'ils parcouraient de gouttes et de traînées sanglantes.
Il était impossible de venir en aide à tout ce mondelà à la fois, surtout dans une ville cordialement ennemie et exaspérée depuis bien des jours. Il fallait se faire ouvrir de vive force les maisons des particuliers, et y faire entrer aussi de vive force, et avec confusion, les blessés, menaçant les propriétaires de leur donner la mort, s'ils ne s'empressaient de les soigner; églises, casernes, demeures privées, tout retentissait de plaintes qui ne trouvaient ni écho ni secours. Plusieurs garibaldiens se sauvaient de Mentana tellement effrayés qu'à chaque coin de rue, ils demandaient aux passants si des zouaves n'étaient pas venus par là ; s'élançant dans les maisons, ces inalheureux imploraient l'aumône d'une cachette, et une guenille bourgeoise en échange de la chemise rouge du bandit.
On lit, dyns le rapport de Fabrizi, que Garibaldi donna l'ordre d'élever certaine barricade sur les chemins et les postes avancés des alentours de Monte- Kotondo, et que l'ennemi s'arrêta. C'est vrai pour les barricades et il est vrai aussi que le colonel Frémont ne continua pas la chasse : c'eût été commettre une folie que de s'engager avec cinq cents fusiliers à travers les rues d'une ville. Mais il est tout aussi vrai que le pauvre général des chemises-
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rouges, au milieu de la colère et des terreurs, s'efforçait de donner des ordres, que ses hommes, fous do peur, ne se souciaient guère d'écouter et encore moins d'exécuter. Des corps de garde au grand complet jetaient leurs armes et fuyaient comme des insensés; à la première apparition des Français, les positions en dehors des murailles furent désertées (l'ennemi prenait les Français pour des légionnaires)^ les masses se rejoignirent à grand'peine, s'évaporèrent comme le brouillard devant le soleil, et rentrèrent sans frein dans la ville. C'est alors que l'on proclama l'ordre suivant : « Au château, au château ! -^
Le général Fabrizi et plusieurs autres chefs arrivèrent au château, et représentèrent à Garibaldi la position plus que désespérée de son armée : « Eh bien ! répondit-il, vite à Corèse ! « Jamais ordre de Garibaldi ne fut mieux compris, ni plus promptement exécuté. Cette masse confuse (car il n'y avait plus le moindre vestige d'ordonnance militaire) débouchait n'importe où, dans les ténèbres et sous la pluie qui était survenue, s'élauçant vers la porte Romaine, poussée à la fois par la honte, la consternation et li colère. Dans ce flot de retraite vertigineuse, on entendait ouvertement des mots de reproches et d'amères récriminations, lancés contre les provocateurs de cette triste guerre, et surtout contre Garibaldi qui, entouré de ses acoljtes supérieurs, marchait, non en tête, mais en queue de cette foule tumultueuse.
On ne le croira pas! Guerzoai choisit ce point de son histoire pour faire la charge la plus comique qu'il soit possible (ïima'^'mev de son Héros légendaire.
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" La colonne, dit-il, marchait longue, pressée et taciturne; on n'entendait ni un chant, ni un cri, ni un colloque. Chacun pensait à la veille, au jour présent, au lendemain; chaque homme était un somnambule. Garibaldi à cheval marchait en tête, silencieux, le chapeau sur les sourcils, les bras allongés et pendants, la mine si lugubre qu'on l'eût pris pour nn spectre. Avez-vous vu le Napoléon de Meissonnier revenant de Waterloo? c'était lui. Il ne faisait attention à rien, ni à personne, et tout le monde comprenait que cet homme voulait rester en tête-àtéte avec son malheur, et qu'il en avait le droit. Toutefois il parut un instant s'apercevoir que je chevauchais plus près de lui que tout autre, et que j'examinais attentivement les moindres mouvements de son front. Rompant un instant le silence, il me dit : « C'est pour la première fois, Guerzoni, qu'on me fait tourner les épaules de cette façon, et il eût été préférable... » Un profond soupir étouffa la parole dans son gosier... Il voulait dire peut-être : « Il eût été préférable de mourir? » Cette heure était bien faite pour inspirer semblables pensées, et quelqu'an peut-être les partageait avec lui ! «
Nous croyons que Guerzoni ne partageait pas ces pensées, ou, s'il les partageait, c'était un peu trop lard ; c'était trop tard aussi pour Garibaldi qui, nonseulement quitta la bataille avant le temps, mais qui aussi ne fut jamais vu à portée du coup de feu. Nous pouvons appuyer cette assertion sur le témoignage d'officiers supérieurs pontificaux, qui ont commandé l'avant-garde, et qui nous l'ont dit, et sur l'attestation du rapport général. Pendant que le général comman-
dant Knnzler, que les rapports garibaldiens ont insulté, avançait à cheval suivi de tout son étatmajor , ne prenant nullement garde au feu de l'ennemi, au point qu'un colonel étranger, vétéran de la guerre (il nous l'a rapporté lui-même) prit la liberté de l'avertir qu'on le visait, et qu'il eût à y prendre garde ; nous ne savons pas de quelle manière s'exposa personnellement le fanfaron étal-major garibaldien : nous savons seulement que, le lendemain de la défaite, dans la première relation de cet état-major, il ignorait encore qu'il avait eu affaire à un corps français! Bertani a confirmé ce fait par un aveu formel, fait en plein parlement de Florence.
Quant à Garibakli, bien plus ignorant que son étatmajor, ayant été salué par un colonel italien, au-delà de la frontière, il répondit, non par les poétiques et héroïques expressions que lui prête Guerzoni, mais avec un prosaïsme historique : « Nous sommes battus ! — Par qui ? par les Français? — Non, non : battus par les papalins... On ne pouvait pas vaincre avec ces charognes-là ! »
Malheureuse jeunesse, qui avait suivi cette triste bannière! Trahie d'abord, puis insultée. Les chefs de la garibalderie eux-mêmes, dans la rage de leur déconfiture, se vengeaient de ce malheur, contre leurs soldats, et ce désastre venait d'eux à qui on en attribuait à juste titre toute la faute. Bertani s'évertue à ramasser leurs actes de lâcheté; le rapport de leur état-major ne se-lasse pas de chercher et de trouver, parmi les volbntaires, les indociles, les fuyards, les agents malintentionnés, et ceux qui les écoutent;
Guerzoni chante clair et net, que le gros de Varmee ne s est pas bien battu!
Le général Kanzler, au moins, en parlant dans les ternies les plus modestes et les *jIus humbles de la victoire des Alliés, ne refusa pas une consolation aux vaincus, et avoua que « les mouvements de l'ennemi furent bien dirigés, que se fiant à sa supériorité numérique, et à ses positions des plus favorables, il se défendit sur divers points avec vaillance, et particulièrement derrière les murailles et les barricades.
Les chefs garibaldiens auraient beaucoup mieux fait de laisser parler leurs morts, que de se répandre en colère de tréteaux et en fanfaronnades audacieuses. Le corps de leur délit était présent, et commo il était horrible ! Des milliers déjeunes gens arrachés à leur famille par la force des séductions, et poussés à commettre le plus exécrable des crimes, étaient ramenés chez eux par Garibaldi, après avoir subi la plus sanglante, la plus déshonorante des punitions. Plus de huit cents de leurs cadavres gisaient sur le champ de bataille de Mentana, et la bénédiction de l'Eglise ne pouvait descendre sur ces cadavres, pas plus que les honneurs d'une patrie, et la commisération des honnêtes gens. On employa plusieurs jours à la recherche de ces pauvres morts et à leur sépulture : on en trouvait partout; pendant que les visages des morts pontificaux laissaient paraître les traces d'une fin chrétienne, les garibaldiens étaient reconnaissables par leurs traits atrocement contractés, par leurs postures horribles, par ieui chevelure en désordre, par leurs jeux sanglants sortant de leurs CROISÉS, m. 39*
orbites, par leurs faces, quoique couvertes de la pâleur livide du trépas, encore animées de l'expression d'un indescriptible désespoir : vrainaent on eût dit des démons frappés par la foudre divine. Que le profane en doute s'il le veut; nous affirmons ce qui nous a été attesté par des hommes graves : prêtres, soldats, officiers supérieurs. On trouva, sur quelquesuns de ces cadavres, des fragments de vases sacrés, contenant encore des débris de l'adorable Hostie, preuve affreuse des rapines exercées ; et si quelque chose peut exister de plus affreux que cela, ce fut la découverte, sur plusieurs de ces corps, de symboles sectaires, pointillés sur leur chair, d'images obscènes ou démoniaques, et de figures suspendues à leur cou, capables de faire envie aux enfers. Si ceux qui furent la cause de ces infamies et de ces turpitudes, et qui en furent les auteurs ou les provocateurs, si, disons-nous, quelqu'un d'entre eux jette les yeux sur ces pages, celui-là devrait dire : « Ce n'est que trop vrai ! »
Il n'est pas facile de donner le nombre exact des blessés; il est certain, toutefois, que le lendemain de la bataille, on en reçut des nouvelles au gouvernement de Florence, et elles annonçaient une véritable boucherie.
" Le gouvernement, (télégraphiait à Paris M. de la Villesireux), a reçu ce matin la nouvelle que les bandes garibaldiennes ont été mises en pièces. On parle de trois mille hommes entre morts et blessés; Garibaldi a réussi à prendre la fuite. » Vinrent après les mensonges artificieux, élaborés dans les rapports garibaldiens; mais ces mensonges^ne purent
tromper personne, en Italie, du moins. Mentana était encombré de blessés, Monie-Rotondo en était rempli, les campagnes en étaient couvertes. Rome recueillit plus de deux cents blessés, qui purent y être transportés sur des charrettes ; au torrent Corèse, il y en avait ^d'amoncelés, de huit cents à mille, tant pour profiter des eaux que pour y attendre les wagons.
Dans un rapport d'un officier de la gendarmerie pontificale, adressé au ministre, en date du 15 novembre, on lisait : « De Corèse jusqu'à Terni, et plus loin, peuvent être morts en route un millier à peu près de garibaldiens blessés. »
Pendant plusieurs jours, les voies ferrées transportèrent des blessés : on en remplit les hôpitaux, de Poggio Mirteto, de Narni, de Terni, de Spolette, de Fûligno, de Pérouse, et d'autres localités encore plus éloignées, car on en déchargea à Bologne, à Florence et à Gènes. Les populations comparaient l'allée et le retour de cette même jeunesse que, quelques jours auparavant , elles avaient vu passer bruyante, tapageuse en chemin de fer, chantant, insultant le Ciel, et maintenant, ces mêmes jeunes gens étaient descendus de wagons dans les bras des porteurs, et quelques-uns se soutenant à peine, affaissés sur un gros bâton, d'autres étendus dans des nacres ou sur des brancards, tous, plus ou moins mutilés, mal pansés, tête nue et couverts de chemises en lambeaux. C'est ainsi que par les yeux on savait exactement les nouvelles de Mentana et qu'on accordait toute croyance aux tristes ralations de ceux qui avaient la chance de revoir la demeure paler-
nelle, qui en parlaient comme de la plus affi-euse des boucheries.
Les Italiens qui se souviennent de ce spectacle universel et prolongé de la vengeance divine qui traversait leur contrée, trouveront que le nombre donné par le rap[jort pontifical est de beaucoup inférieur au véritable, ne parlant que d'un millier de garibaldiens entre morts et blessés. Ce compte fut dressé sur les premiers et simples renseignements reçus dès que le feu eut cessé. Quant à celui du rapporteur Fabrizi, qui ne donne que cent-cinquante morts et deux-cent-vingt blessés, il est si manifestement faux, que nous ne voulons pas en faire cas; tout le monde comprendra l'intention d'un pareil mensonge. On s'est plu à établir un rapport raisonné entre la guerre de l'Italie contre l'Autriche, en 1866, et la guerre garibaldo-rojale contre Rome, dans le courant de l'année suivante, -et l'on a affirmé que la seule journée de Mentana a coûté plus de pertes que toute la campagne précédente. Ce n'est pas nous qui nous réjouirons de tout ce sang versé : il n'appartient qu'au Seigneur de se complaire dans le malheur des coupables qu'il punit ; nous ne devons que trembler d'horreur, et enregistrer sur les pages de l'histoire les exemples du châtiment céleste.
Mais revenons au camp de Mentana et à la soirée qui suivit la bataille. Après avoir mis en fuite l'ennemi, le général Kanzler pourvut à la continuation de la victoire pour le lendemain, si par hasard la garibalderie se réunissait pour résister encore soit à Monte-Rotondo, soit ailleurs. Il réunit le conseil de guerre, sur le terrain conquis, c'est-à-dire à la
vigne Santucci; on y décida que quelques bataillons de troupes fraîches seraient rappelés de Rome, pour renforcer ou échanger les troupes fatiguées; si le combat se renouvelait à Monte-Rotondo dans la matinée du, jour suivant. Quanta la poignée d'ennemis qui restait encore à Mentana, on voulut épargner aux habitants de cette place, déjà tant accablés, les horreurs d'un assaut nocturne : d'autant plus qu'avec la clarté du jour, on espérait obtenir une reddition volontaire, sans avoir besoin de verser une seule goutte de sang. On ferma toute issue aux garibaldiens, dressant à l'entour les tentes, spécialement du côté de Monte-Rotondo. Chaque corps se massa autour de son drapeau, l'artillerie resta attelée et chargée, et on établit des postes rapprochés et nombreux. La colonne Troussures qui, ignorant les derniers ordres donnés, était montée derrière le village, y entra, pénétra dans plusieurs maisons, et y fit un grand nombre de prisonniers ; reconnaissant ensuite la position des choses, cette colonne traversa le village avec une rare hardiesse et avec un égal bonheur, se portant, pour y camper, à côté d'un bataillon français.
En attendant, chaque commandant passait la revue de son bataillon ; et en voyant défiler leurs soldats devant eux sain^, agiles et joyeux, ils adressaient à Dieu leurs bénédictions et leurs louanges. Les désavantages de tant d'assauts soutenus, se présentaient à leur pensée, avec les chocs terribles de tant ■de luttes, au milieu du fer et du feu de la bataille qui avait duré quatre heures; chacun de ces braves chefs avait tremblé à l'idée du prix cruel qu'aurait
pu lui coûter la victoiro. Ils reconnaissaient, au contraire, que, pensant plutôt au nombre qu'à la valeur des victimes tombées, les pertes étaient audessous de celles qu'amène ordinairement une guerre, et il leur senablaii qu'un mystérieux bouclier avait abrité les phalanges croisées. Sur deux mille hommes presque tous entrés en lutte, la brigade Polhès n'eut que doux morts, un homme disparu, et trentesix blessés, au nombre desquels on comptait le capitaine Marambat et le lieutenant Blauc, blesses les derniers ; la brigade Courten, outre les officiers déjà nommés, compta vingt-trois zouaves morts et cinquante-cinq blessés ; six blessés dans la légion franco-romaine ; dans l'artillerie, un mort et deux blessés; un seul dragon blessé; le bataillon des carabiniers étrangers a eu plus de pertes que tout autre corps, car sur cinq-cent-vingt hommes il a compté cinq morts et trente-sept blessés. Le camp des alliés avait à déplorer la perte de cent-soixantedouze hommes, parmi lesquels ni plus ni moins que trente-deux morts.
Tel était, le soir, le résultat de l:i journée; tout ceci, à cause de l'obscurité de la nuit, n'avait pu être vérifié d'un seul coup; mais, à l'aurore, la lumière ramena un jour plus heureux. A Monte-Rolondo, il n'y avait plus un seul vestige de garibaldiens, excepté les blessés : les zouaves avaient augmenté, pendant la nuit, la masse des prisonniers ; à l'aube, le major français Fauchon pénétra dans Montana et en fit encore une nombreuse capture, n'y employant toutefois que quelques coups de mousquets, car, dans certaines maisons, il sufSsait de frapper t\ la
porle pour que ces pauvres diables descendissent et se constituassent prisonniers; enfin, la bannière de la reddition voltigeait sur le château. Là dedans étaient renfermés de sept à huit cents garibaldiens et, on peut le croire, avec bien peu de munitions, sans nourriture, sans espoir de salut, en face de l'artillerie prête à tirer contre le château jusqu'au moment où il serait converti en immense fosse commune. Aussi, lorsque le capitaine Cavo, leur parlementaire, proposa au général Kanzler de-capituler entre les mains des Français, et de sortir du château avec les honneurs de la guerre, ceux qui l'écoutaient éclatèrent de rire. Néanmoins, pour ne point se départir de la générosité employée jusque-là, le général Kanzler accorda à ceux qui étaient dans le château, (non à ceux qui furent pris dans le village, comme l'ont faussement dit quelques-uns), de pouvoir en sortir avec leurs armes, et leurs officiers l'épée au côté; une compagnie française les escorterait jusqu'à la frontière. La cause réelle de cette condescendance fut que les prisons de Rome et celles de Civita-Vecchia contenaient déjà six cents captifs garibaldiens, et qu'on en avait pris 1400 à Mentaiia; on renonçait donc sans peine à l'ennui et à la dépense qu'occasionneraient plusieurs autres centaines.
Le colonel Frémont avait fait élever, à Monte- Rotondo, le double étendard du Pape et de l'empereur; le général Kanzler y établit le camp, dans l'intention de pourvoir à la chasse totale de l'ennemi de la limite extrême de la frontière. Il y entra, ayant à ses côtés le général de Polhès et suivi de toutes les troupes alliées s'avançant en bon ordre.
Les marques de joie et de bonheur des malheureux Eréiins égalèrent, pour le moins, l'expression des souffrances endurées par eux pendant les terribles dix journées d'agonie, qu'ils avaient passées sous la tyrannie garibaLlienne. Français et pontificaux ne se souvenaient pas d'avoir vu une semblable tempête de réjouissance : on eût dit une frénésie universelle; mais lorsque les troupes eurent vu de leurs propres yeux tontes les dévastations de Monte-Rotondo ^et tous les objets sacrés si horriblement profanés, elles comprirent que la délivrance d'une oppression si atroce rendait raisonnable cette frénésie. Ce fut là le premier applaudissement accordé aux vainqueurs de Menlana.
Il fallut porter les armes en dehors de Monte- Rotondo : les nombreux partisans de Garibaldi s'étaient dé;à mis à l'abri au delà de la frontière, avaient été désarmés et renvoyés chez eux; le bataillon de Tivoli se retirait; Acerbi à Viterbe et Orsini, successeur de Nicotera, à Frosinone, reployaieni leurs insignes; Menahrea, forcé par les menaces de Paris, rappelait les bataillons royaux, et mettait en prison le chef de bande, Garibaldi, qui avait mal rempli son mandat. La guerre romano-garibalJienne était finie.
Le général Herman Kanzler, orné de si beaux lauriers, ne pensa pas à ramener avec pompe la petite armée victorieuse. Il donna des ordres urgents, pour l'entière restauration du gouvernement pontifical dans les provinces où il voyait avec joie les populations, heureuses de relever les armoiries du Pape-Roi, au fur et à mesure que leurs oppres-
seurs délogeaient; le général pourvut aux transports et aux soins à donner aux blessés; il rassura par de nobles paroles d'encouragement les pauvres prisonniers; il accorda ce jour et le suivant au repos, et il rentra à Rome dans la soirée du 4 novembre. Un peuple nombreux attendait l'arrivée des prisonniers à la porte Pie; lorsqu'il vit, au lieu de ceuxci, arriver le général Kanzler, à cheval, suivi de quelques officiers, il accueillit l'un et les autres avec enthousiasme et leur fit une vive ovation, jusqu'à la descente de Monte Cavallo, où la comitive monta en voiture pour se rendre au Vatican.
Dans l'après-midi du 6, les troupes s'approchaient des quartiers de la ville. Les généraux Kanzler et de Failly allaient à leur rencontre, à cheval, et le commandant pontifical, ain^i que celui de l'expédition française, étaient entourés de leurs principaux officiers, et de leur état-major tn grande tenue, qui formaient tous ensemble un magnifique cortège. Los troupes avaient pour consigne de marcher unies jusqu'aux Quatre fontaines, et là, avant de s'avancer jusqu'au centre des habitations, elles devaient se diviser pour se rendre à leurs quartiers respectifs. Chefs et soldats échangèrent les premiers accueils en dehors de la porte Pie; ensuite, les généraux à leur tête, tous rentrèrent en ville et vinrent faire halte sur la place, en face de Sainte-Marie-de-la-Victoire, temple dans lequel sont suspendus les drapeaux musulmans conquis à Lépante. Là se trouvaient réunis des princes et de très-hauts personnages, parmi lesquels primait le Roi des Deux-Siciles, François II. Dès que les généraux des armes alliées eurent pris leurs places,
les fanfares éclatèrent, et le défilé des deux troupes commença; elles étaient précédées par leurs généraux de Courten et de Polhès , entourés d'une superbe couronne d'aides-de-camp. Ces troupes entrèrent à Rome dans le même ordre qu'elles avaient pris en entrant en bataille.
On voit que la fête à laquelle le vainqueur do P.Ientana invitait les cœurs vaillants qu'il avait conduits au combat et à la victoire, ét;yt bien simple : on ne pouvait rien imaginer de plus modeste. Mais le peuple, le vrai, le grand peuple de Rome suppléa, sans qu'on l'obligeât à le faire, et de son propre mouvement, aux honneurs qui leur étaient dus. Ce peuple n'avait été stimulé par aucune invitation dos magistrats ; il n'eut aucun recours au spectacle d'apparat, de gloriole ou de plaisir; quatre lignes du Journal du soir avaient annoncé, la veille, l'arrivée des troupes, et pourtant, Rome entière avait déserté ses demeures , pour s'élancer sur le chemin par lequel arrivaient ceux qui revenaient de Mentana ; le triomphe leur avait été décrété par le cœur du peuple, et ce peuple avait décerné avec cette fougue d'enthousiasme avec laquelle le peuple exécute ses décrets. Du Quirinal à la porte Pie et, plus loin, jusqu'au pont Nomentano, c'est-à-dire pendant huit à neuf kilomètres de chemin, fluctuait une foule innombrcible, qui grossissait à vue d'œil, par suite de l'arrivée continuelle de nouveaux torrents de spectateurs. Les fenêtres, les balcons, les lucarnes, les toits et tout autre sommet élevé, fourmillaient de têtes humaines, et tous les ordres de la société n'ayant qu'une seule pensée, un seul but, s'y trou-
valent confondus : tous voulaient saluer en personne les vainqueurs, tous voulaient remercier les sauveurs de Rome et de Pie IX.
Aucune pompe mcklitée et préparée de longue main ne saurait être comparée .à l'accueil qui fut fait aux deux généraux Kanzlor et de Faillj, lors- ([u'ils parurent devant la multiiude. Les applaudissements et les vivats éclataient de toutes parts autour d'eux, et leur exprimaient une cordiale reconnaissance. En jNI. Kanzler, on honorait le ferme directeur de cette guerre heureusement menée à bonne fin, l'ordonnateur si prompt, le soldat si audacieux, le général préparé et immuable de la dernière journée de iMentana ; en M. de Failly, le peuple romain personnifiait le secours magnanime de l'armée française , le libérateur que Napoléon III avait envoyé, la France entière qui avait voulu qu'il en fût ainsi; M. de Failly pourra dire si jamais aucun peuple se montra plus ardent dans l'expression de sa gratitude.
Il ne suffisait pas aux Romains d'acclamer les généraux : ils voulaient verser, pour ainsi dire, leur affection et l'admiration de leur âme reconnaissante dans le sein de chacun de leurs défenseurs. Ainsi, à la première apparition des drapeaux tant désirés de l'avant-garde, composée des zouaves et de l'artillerie, quoiqu'ils fussent encore éloignés de Rome, la masse populaire qui venait à leur rencontre, poussant une foudroyante clameur de salut, le peuple s'ouvrit, formant deux haies de corps et de tôles, entre lesquelles il serrait l'avant-garde et enveloppait d'un immense hosanna les vainqueurs de