‹ Les croisés de Saint PierreChapitre 28 sur 32 · MRNTANA, 3 NO V KM BUE · texte numérisé non relu

MRNTANA, 3 NO V KM BUE

IMerilana : •• Vive Pie IX! vive la France! vive lo ]*ape-Roi! »

Chacun clierchait à inventer de nouvelles expressions de plus en plus ardentes, de plus en plus chaleureuses, selon que les lui dictait son cœur ému par une joie sans mesure. Ce spectacle était, en vérité, fait pour électriser, non-seulement les Romains expansifs et sensibles, mais aussi toute âme qui avait quelque chose d'humain, car il était offert par la présence de cette tlorissante jeunesse, marchant dans un ordre parfait, revêtue d'uniformes variés et rendue plus belle encore par la poussière, la glorieuse sueur , les vêtements déchirés , les armes brisées dans le combat; mais surtout relevée par l'auréole de tant de grandes actions, si ardues, si multipliées, et baignées presque toutes par un sang généreux, jusqu'au moment de la pleine déroute du plus odieux des ennemis. L'admiration pour les vainqueurs était augmentée, dans le cœur du peuple, par la connaissance qu'il avait que ses capitaines et ses soldats n'étaient enfin que de simples volontaires, un grand nombre desquels avaient quitté leur patrie éloignée, et d'autres, en assez grande quantité, parmi ces volontaires engagés, étaient de très-noble et de très-illustre origine, ou des citoyens aisés, qui avaient quitté leur famille, leurs plaisirs, leurs affaires, leurs amis, leurs épouses, pour prendre un fusil et ne demander d'autre récompense que celle de verser leur sang pour Pie IX et pour la Religion. Ces grandeurs héroïques s'iraplantaiont, pour ainsi dire, dans la pensée de chacun : de là le renouvellement bruyant de cette joie expansive, à la vue do

chaque nouveau corps de troupe qui se présentait devant ce peuple reconnaissant, de nouvelles décharges de vivats à chacun des commandants qu'on connaissait le plus, de nouveaux applaudissements pour tout soldat qui portait un bras en écharpe, ou toute autre marque de blessure.

Ayant reconnu de loin de quoi il s'agissait, la brigade française se disposait à être passée en revue : les officiers rajustaient leurs vêtements, sortaient leurs épées du fourreau; les soldats s'alignaient et marchaient en mesure. Ils étaient pourtant bien loin de supposer l'excès de la joie triomphale qui les attendait; ils avaient peine à comprendre que Rome put contenir l'immense, l'innombrable population qu'ils avaient sous les yeux. Partout où leurs regards se portaient, autour d'eux, au-dessus d'eux, ils ne rencontraient que des visages riants, des mains levées en position d'applaudir, des chapeaux se baissant pour saluer; ce bon peuple, posant ses doigts devant ses lèvres, envoyait des baisers à ces figures martiales, qu'il n'avait jamais vues, qu'il ne connaissait pas et qui étaient devenues des figures aimées, des figures chéries, parce qu'elles appartenaient à des amis de Rome et de Pie IX ! On entendait sortir de toutes ces bouches populaires ces exclamations, tant en italien qu'en français : « Vive la France ! vive l'empereur ! vivent les soldats français ! vivent les défenseurs de Pie IX! vivent les soldats de l'Eglise! ..

On remarqua que certains officiers remerciaient plus volontiers, en saluant de l'épée le cri de : " Vive la France catholique ! « Les vétérans se rappelaient

peut-être en ces moments l'entrée à Paris, après une autre guerre victorieuse qui, bien plus vaste et plus terrible que celle-ci, avait également eu lieu en Italie ; mais si cette entrée-là l'ut bien plus pompeuse, celle des vainqueurs rie Mentana clans Rouie, (qu'on nous permette de le dire), fut incomparablement plus glorieuse. Si la gloire mérite le tribut du respect général, en échange de grandes actions, et si Ton mesure la dignité de ces actions, non par le nombre de ceux qui les ont exécutées, mais par lu noblesse du but, la nation française pouvait être plus fière d'avoir vaincu à Mentana, qu'à Solférino. Des montagnes d'ossements français, funèbrement élevées dans les champs de Solférino, ont fondé une Italie, ennemie naturelle de la France, une Italie que la France est obligée de tenir en respect, braquant ses canons sur le sommet des Alpes, une Italie mendianie, abjecte, rapace, sacrilège, tyrannisant les Italiens qui la déplorent, car elle a été imposée sur leur cou comme un malheur i)ublic. Mais les chassepots mis en joue à Mentana avaient réveillé les liauts-faits des Français, et créé, par le premier éclair de leur feu, tant de lumières, de véritable louange; et laissé, derrière eux, une des plus belles pages de l'histoire de Napoléon III, et même de celle de la France moderne. Solférino produisit Sadowa à la France ; Mentana lui donna le plébiscite du 8 mai; Solférino couvrit de deuil les princes et les nations; Mentana a fait battre d'allégresse tous les cœurs honnêtes qui bondissent dans les poitrines humaines ; aucun roi n'a senti sa couronne vaciller sur son front, aucun peuple n'r.

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été vaincu à Menlana, n'y furent vaincus que des barbares hors la loi, qui furent rejelés au delà des frontières du monde civilisé. Rome, qui est la gardienne de tout droit humain, accueillit les soldats de l'Aigle impérial, comme elle avait accueilli les croisés do Saint-Pierre; avec les mêmes applaudissements, nous pouvons dire, par un applaudissement unique. On voyait bien clairement que l'heureuse issue de cette honorable entreprise inspirait une joie véritable aux fortes poitrines qui étaient couvertes de l'uniforme français.

Pendant ce long trajet, de petites scènes, tantôt gaies, tantôt touciiantes, vinrent tour à tour embellir le spectacle. Dans un groupe d'hommes du peuple, on voyait debout et la bouche grandement ouverte, un vieux campagnard, ayant à ses côtés sa fille, jeune et splendide épouse, qui dévorait de baisers le plus beau, le plus rosé bébé qu'il soit possible de voir. A chaque reprise des applaudissements frénétiques, ce vieillard à tête blanche joignait les mains, levait les yeux au ciel et s'écriait : « Vive, la Madone ! — Pourquoi donc, mon père, ne criezvous pas comme les autres? — Parce que c'est la Madone qui a tout fait : je crie donc ; Vive la Madone! »

On entendait retentir,. d'un autre côté, un immense éclat de rire qui devenait contagieux. D'où ce riro venait-il? Une compagnie française avait pris à l'ennemi un âne , et le traînait après elle , trèsenchantée de lui faire porter une partie des bagages. Les Romains criaient : «• Voilà la cavalerie do Garibaldi ! » Ce bon mot faisait fortune, passait do

bouche en bouche, parcourait la contrée : « Attention ! c'est la cavalerie de Garihakli qui passe. "

Les joyeux soldats prenaient l'àno par le licol, lui faisaient faire bonne contenance, et s'amusaient de la plaisanterie. D'ici et de là, on commençait à entendre quelques coups de sifflet, qui n'étaient pas adressés au plaisant bouriquet, mais à une charretée de gariballiens prisonniers. Le général Kanzler, par une intention d'humanité bien sentie, avait voulu que les prisonniers entrassent dans la ville à la sourdine, et d'avance, pour qu'ils n'eussent pas à servir de spectacle à un peuple irrité : il pardonnait aux vaincus, et à quels vaincus '{ et cela après les sévices exercés contre les pontificaux pris à Monte- Rotondo ! Mais ceux-ci entrèrent en ville en même temps que les vainqueurs, car on ne les trouva qu'après le départ de leurs camarades. Si ces misérables entendirent quelquefois retentir autour d'eux d'acerbes expressions de reproche, ils durent aussi remarquer que ces expressions étaient aussitôt réprimées par les spectateurs, qui rappelaient à ceux qui les avaient prononcées le respect dû aux vaincus : alors on entendait aussitôt, et à plein chœur, le cri d'insulte se changer en un cri plus joyeux et plus courtois : " Vive le Pape-Roi! Vive Pie IX! »

Les derniers chariots français avaient à peine dépassé l'entrée de la porte Pie, que la tête des troupes atteignait déjà les Quatre-fontaines, de sorte que la large, droite et majestueuse contrée parut subitement, et d'un seul coup d'œil, animée par ce simple et pourtant si admirable triomphe. La foule serrée se poussait, des deux côtés, aux carrefours, aux

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(lôbouehés des rues de traverse : apparaissaient des laïcs, des artisans, des clercs, des femmes, des enfants, des princes, des paysans, fraternisant tous dans une ég:alo allégresse. D'interminables files de voitures de gala s'élevaient an-dessus des piétons, remplies de haute noblesse ; les terrasses, les balcons et les fenêtres pavoisées étaient peuplés de citoyens de toutes les classes ; tout ce monde était en liesse, s'agiîait, et se répondait d'un bout à l'autre de la voie; les mouchoirs blancs voltigeaient dans l'air, les chnpeaux tournaient sur les cannes, et, du haut des balcons et des terrasses, de charmantes jeunes filles répandaient des fleurs et des couronnes, ainsi que celles qui se trouvaient dans les voitures découvertes, qui, avec leurs ombrelles, formaient des berceaux de blanches bannières; les soldats prenaient les couronnes et les suspendaient à leurs baïonnettes. La joie se communiquait des bourgeois aux militaires, et de ceux-ci aux premiers, avec une telle communion de sentiments, que l'énorme réunion contenue dans cette rue immense, représentait exactement la concorde d'un festin de famille. Dire que tout ce pompeux apparat s'effectuait par une impulsion subite et spontanée des Romains !

La fête improvisée paraissait d'autant plus agréable et joyeuse aux soldats. Combien de personnes nous en ont donné l'assurance ! " Nous arrivions, nous disaient ces personnes, nous arrivions les pieds nus et sanglants, brûlés par la soif, harassés, soupirant après le repos dans nos casernes, et à cent lieues de penser aux fêtes de réjouissance; la présence d'un peuple innombrable , réuni pour une

bruyante démonstration des sentiments les plus affectueux à notre égard , nous donna sur le champ le plus inattendu, mais le plus agréable de tous les repos. Nos armes et nos sacs nous devenaient légers, notre pied courait avec légèreté sur cette route refleurie par l'amour de ce bon peuple, et il nous était bien doux d'avoir combattu pour des cœurs si affectueux, si sensibles et si reconnaissants, au milieu desquels, loin de nous considérer commue des étrangers, nous sentions que nous ne formions avec eux qu'une seule famille, que nous étions sous notre toit paternel, puisque tous nous nous trouvions dans la ville où régnait notre père Pie IX. «

Pie IX manquait seul au triomphe par lequel on solennisait, avec l'honneur de ses soldais, une nouvelle gloire pour lui. Le Saint-Père se réservait do les accueillir, de les remercier affectueusement, de les rénumérer et de leur promettre, de par le ciel et dans le ciel, de bien plus dignes récompenses; il fit tout cela en temps et lieu, et comme Pie IX sait le faire ; mais pendant que ses croisés rentraient dans Rome au bruit des applaudissements, Sa Sainteté se plaisait à se trouver au milieu des blessés et des mourants dans les hôpitaux. Il avait pourtant été le premier à rendre grâce à Dieu, comme il avait été le premier à recevoir la nouvelle de la grande faveur que le Seigneur lui avait accordée. A peine le général Kanzler eut-il mesuré la plénitude de sa victoire, et le résultat décisif de la guerre, qu'il ne se contenta pas d'envoyer à Rome le bulletin ofBciel des nouvelles, mais il dépêcha un courrier auprès du Saint-Père. Il choisit un Romain pour lui confier

cotte iraporlanle mission ; ce fut le jeune prince Don Philippe Lancellotii, l'un des nombreux grands personnages arrivés au camp pour y soulager les blesses, tant pontificaux que garibaldiens, avec la même ardeur qui les avait fait accourir, dans les journées précédentes, pour se mêler au service des volontaires romains. On eût pu croire que le princa fut transporté à tire d'ailes, plutôt que par des chevaux au Vatican : Pie IX écouta le récit des événements de la petite, mais très-importante journée de Mentana, avec les mêmes sentiments qui animèrent Pie V en écoutant les légats de Don Juan d'Autriche, après la journée de Lépante. Pie IX avait, comme Pie V, tenu, pendant ce récit, les bras levés au ciel, pendant que les chrétiens combattaient les ennemis du nom chrétien : si le sang de ses enfants, répandu de l'un comme de l'autre côté, ne pouvait faire à moins que d'attrister le cœur si tendre du Père commun, pourtant la prompte délivrance de Rome et l'incomparable avantage assuré à la Chrétienté comblèrent sa grande âme d'une indicible consolation.

Nous sommes assuré qu'il ne pensa nullement à sa propre exaltation ; cependant, son nom plus que toute autre chose avait réuni l'armée, et j avait joint les nobles alliés de la France, guidant les chefs au milieu du feu le plus vif des armes, poussant et animant la jeunesse dans les luttes, adoucissant les agonies, et rendant leurs morts sereines et tranquilles; son nom, cent fois invoqué par ses ennemis, avait cent fois obtenu leur pardon sous les baïonnettes. Ainsi, si Pie IX s'est montré plus grand

que sa gloire, à nous, ses enfants, il nous est permis de nous réjouir de la nouvelle couronne qui est venue brillar, avec tant d'autres couronnes, sur sa lète paternelle. Ce ne fut pas seulement, ainsi qu'il est advenu à tant de princes, la prudence d'un de ses généraux, la valeur d'une armée de sujets commandés pour la guerre, qui leur imposèrent cette couronne, mais l'amour et les bras de ses enfants répandus sur toute la terre, concoururent tour à tour pour la lui tresser. A Mentana, un grand nombre d'Italiens des diverses provinces s'y emploj'èrent à côté des Romains ; la nation française, après avoir enrôlé tant de jeunesse fleurie sous l'étendard de Saint-Pierre, y déploya, au nom du public, la bannière de son souverain; le Hollandais, le Belge, l'Allemand, l'Anglais, l'Irlandais, l'Espagnol, le Polonais, le Russe, l'Asiatique, l'Américain y combattirent. Quel est le roi qui a pu voir, dans un seul jour, tant de peuples unanimes et volontaires s'employer corps et âme pour lui donner la victoire? Quelle est la victoire qui retentit, heureuse, désirée, et bénie par tant de peuples? De plus, nous affirmons, sans l'ombre d'aucun doute, que lorsque, dans l'avenir, les ténèbres des siècles auront obscurci la renommée des batailles de notre époque, le petit Mentana survivra chaque jour plus noble et plus resplendissant; il formera le récit le plus agréable aux arrières-neveux des chrétiens, et l'orgueil de ceux d'entre eux qui pourront nommer l'un de leurs ancêtres, parmi les vainqueurs ou parmi les morts de ce saint et mémorable combat.

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