XCIX. LES BLESSÉS ET LES MORTS DE MENTAXA
JULIEN WATTS-RUSSELL , CHARLES d'aLCANTARA , JEAN MŒLLER, LÉON BRACFvE , JOSEPH RLVLAN , CHARLES BERNAUDINI, ET AUTRES.
Pondant qu'à Rome on bénissait le Soigneur, et qu'on y acclamait les vaillants ministres de la puissance divine, s'élevait, dans toute l'Italie, un cri do malédiction contre Garibaldi et ses mandataires. Chose incroyable, mais pourtant bien vraie! Des deux partis dominants, dans la tyrannie gouvernementale, et qui étaient également odieux à la nation, on n'aurait su dire lequel était le plus acharné contre l'autre. Les modérés, (c'est ainsi qu'on appelle ceux qui brûlent l'Italie à petit feu), reprochaient aigrement aux garibaldiens d'avoir, par leur témérité, mis la chose publique sens-dessusdessous, d'avoir appelé l'étranger dans le paj^s, et d'avoir déshonoré, par une honteuse défaite, les armes de la patrie. Les garibaldiens ripostaient : « C'est vous qui nous avez poussés dans l'ignominie, vous qui vous êtes lâchement retirés : nous avons, par notre bravoure et au prix de notre sang, tenté d'obtenir de l'étranger, ce que vous lui demandiez par charité, en vous servant uniquement de la perfidie. Que la honte et la perfidie retombent donc sur vous seuls! »
La mauvaise humeur des partis monta de la placo où elle était née, jusqu'aux sièges du parlement, et là, ces deux partis se jetèrent réciproquement à la
lôte les mots fort peu parlementaires de félons, do traîtres à la patrie , de jongleurs du décorum national , de voleurs de grands chemins et pis encore, lançant les uns coniie les autres, et se renvoyant par ricochets la honte de la guerre garibaldienne. Nous (lui avons vu et entendu, sans mot dire, l'explosion de cette inimitié de mauvais lieu, nous ne savons à qui il faudrait donner l'aison ; nous sommes très-volontiers de l'avis du peuple italien, qui a couvert également les deux partis de tout le mépris que chacun d'eux méritait, chargeant un peu la dose distribuée à ceux qui revenaient de cette guerre infâme.
Cent et mille fois plus heureux que ceux qui en revinrent furent, assurément, ceux qui tombèrent blessés sur le champ de bataille, puisqu'ils purent ressentir la bienfai:>ante influence de cette Rome, contre laquelle ils avaient combattu. La colère de la lutte n'était pas encore refroidie, que déjà l'on accourait leur offrir la miséricorde du Seigneur, et les soins à donner à leurs blessures. Les infirmeries du camp regorgeaient de garibaldiens ; les aumôniers et les chirurgiens se répandirent dans les maisons de Montana et de Monte-Rotondo. Et combien était douce aux garibaldiens la présence d'un infirmier pontifical, ou celle d'une sœur de Charité, et plus encore celle d'un prêtre ! Ces mcuies zouaves, qui s'élançaient hier avec tant de fureur sur les chemises-rouges, cédant aujourd'hui à la pitié, partageaient leur nourriture et leur tabac avec les prisonniers, et quelques-uns allaient jusqu'à leur acheter dos bagatelles qu'ils payaient largement, cachant
ainsi l'aumône sous le prétexte d'un achat. Le caporal de carabiniers Bugnard, souffrant cruellement de ses propres blessures, donna à un garibaldien blessé, qui se plaignait douloureusement, tout ce qui restait d'eau mélangée de café dans sa petite gourde; on eu 2^ap[)orte autant do la part du sergent Mejer, et autant de celle de leur chef de bataillon Castella, qui distribua aux ennemis le seul petit pot d'eau qui lui était si utile pour ses blessures. Des pelotons de zouaves erraient charitablement dans les endroits où ils se souvenaient d'avoir le plus ensanglanté leurs baïonnettes, et l'on a vu des vétérans français déchirer leurs chemises, pour ban^ler les blessures des garibaldiens. On ne parlait plus de pontificaux ou de garibaldiens : il sulli-ait d'être blessé pour obtenir tous les soins que peut accorder la charité chrétienne.
Ce ne fut pas seulement après la victoire de Mentana, mais toujours, que les croisés, après avoir déposé le fusil, ne s'occupaient plus que de tendre la main et de venir en aide à qui souffrait, amis ou ennemis sans distinction aucune. Nous avons une grande abondance de faits, qui prouvent ce que nous disons ; nous connaissons des zouaves qui ont rempli l'office d'aumôniers, d'infirmiers, de croque-morts, comme le firent, à une autre époque bien éloignée déjà, les illustres barons français qui accompagnaient le roi saint Louis. Nous avons su qu'un officier d'un régiment de ligne s'approcha d'un garibaldien mourant, étendu sur le champ de bataille, et qu'il lui parla si bien et si à propos, qu'il le persuada de se confier à la miséricorde divine, et ce malheureux,
qui avait dojà perdu la pai'ole et qui allait mourir comme une brute,- joignit les mains, leva ses veux mourants vers le ciel et implora son pardon avec des signes si évidents de repentir que les assistants furent profondément émus et grandement édifiés, lorsqu'il rendit le dernier soupir. A Mentana néanmoins, il resta à cet égard peu de chose à faire aux soldats, car les prêtres v abondèrent, tant aumôniers d'ofBce que religieux volontairement attirés par le désir de sauver des âmes. Les militaires se souviennent avec reconnaissance des noms de MM. Galanti, Daniel, Bérard, Bastide, Woëlmont, Sacré, Peigné, Ligiez, Vannutelli, Gerlache, Wilde, du Père Anselme et de M. Akkerweken, surnommé le Père Cornélius ; ces dignes prêtres , principalement au milieu des horreurs de la défaite garibaldienne, recueillirent un grand et noble fruit de l'exercice de leur ministère et quelquefois au prix de sacrifices héroïques.
Entre beaucoup de morts chrétiennes 'de garibaldiens, une des plus mémorables est celle d'un officier supérieur, le jeune comte Jules Bolis de Lugo. Il gisait étendu sur les gradins d'un hôtel, avant à la fois une balle dans les entrailles et le désespoir au cœur, et il repoussait, avec colère et dédain, la bienveillante sollicitude des personnes qui l'entouraient, demandant aux zouaves qui s'empressaient autour de lui, de lui tirer un coup de pistolet, qui pût mettre un terme à ses cruelles souffrances, (jui lui semblaient mille fois plus intolérables que la mort. En ce moment, arrivait de Rome un jésuite flamand, le Père Cornélius, qui mourut peu de
temps après, victime de sa charité. Ce religieux s'approcha du malheureux comte, lui adressa des paroles de la plus compatissante bonté, l'exhortant au repentir, et approchant de ses lèvres un crucifix; le pauvre blessé, si dédaigneux et si hautain jusque là, consentit à faire cet acte d'humilité : il baisa le crucifix et, après avoir un instant réfléchi, il répondit : « Mon Père, confessez-moi sur-le-champ. -
Il récita son acte de contrition à haute voix, se posa avec dévotion et, délié des anathèmes et de ses fautes, il ne donna plus aucun signe d'impatience, malgré les douleurs atroces qui l'accablaient, jusqu'à l'instant où il mourut dans les bras de la miséricorde divine. A une faible distance du comte de Bolis, un autre blessé garibaldien eut également recours au religieux flamand, et s'apercevant que le Père avait grand'peine à parler l'italien : « Bon Père, lui ditil, vous mâchonnez assez mal notre langue; parlezmoi latin. >> De cette façon, on s'entendit beaucoup mieux, et l'un et l'autre firent plus facilement leur devoir.
Dans les mémoires des infirmeries où les garibaldiens furent soignés, nous trouvons un assez bon nombre de traits semblables à ceux que nous venons de rapporter, et nous avons vu des lettres et des rétractations de ces infortunés, bien dignes de nous porter à glorifier la divine bonté; il suffirait de dire que presque tous ceux qui eurent la bonne chance d'être assistés par un prêtre (et bien peu ne l'eurent pas) donnèrent des signes manifestes de sincère repentir ; les camarades des blessés sollicitaient, à leur tour, la faveur des secours spirituels. Comme
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ces pauvres mourants se réjouissaient en se sentant déchargés du poids accablant des excommunications qu'ils avaient encourues, recevant avec bonheur le scapulaire de la Sainte Vierge, ou pouvant imprimer leurs lèvres sur un crucifix! Leur propre foi et la charité d'autrui concouraient pour leur inspirer de tels sentiments : la fci pure, ardente, indélébile que Dieu daigna accorder, comme un don héréditaire, aux Italiens; et, avec cette foi, la terreur inspirée par l'idée du divin tribu:;al, qui paraissait déjà presque visible à leurs yeux, près de se fermer pour l'éternité; la sublime charité dont ils se voyaient les heureux objets, charité, non-seulement exercée par les religieux et par les Sœurs de Saint-Vincent de Paul, mais aussi par ces soldats dont ils avaient affronté la terrible, colère sur le champ de bataille.
Dans la matinée du 4 novembre, une longue file de voitures particulières ramenaient à Rome beaucoup de garibaldiens blessés, et ces voitures étaient conduites par des volontaires romains, et même par des dames accourues pour accomplir cet acte de noble charité. Le duc de Luynes donna de cette charité, l'exemple le plus noble, le plus admirable. Ce vénérable vieillard, illustre dans sa patrie, par sa grande science, par sa munificence royale, par son immuable fidélité, hautement professée pour les anciens souverains de la France, avait versé des trésors dans les caisses épuisées du gouvernement pontifical; il avait donné à la croisade son neveu, qui était son unique héritier : le tout jeune duc de Chevreuse. Enfin, dans les moments du plus terrible danger, M. de Luynes voulut, de ses propres
mains, travailler pour le service de la plus sublime de toutes les causes. Pour conduire à Rome un blessé garibaldien et pour le mettre à l'abri d'un vent glacial d'ouest, le généreux vieillard se dé.-lnbilla presqu'entièrement ; c'est par suite de cena adniiral)le imprudence , que le due coniracla la maladie qui le conduisit au tombeau. Une telle mort honorerait la plus obscure d -s existences; ici, elle ne taisait que couronner la plus splendide des carrières.
Les hôpitaux de Rome ne suffisant pas à recevoir tous les malades et à les traiter convenablement, la charité romaine en ouvrit plusieurs autres dans son enceinte, et, dans ceux-ci, furent soignds avec la plus bienveillante promiscuité les amis et les ennemis des Romains : ils leur procuraient en abondance, non-seulement le nécessaire, mais encore le plus exquis superflu. Ce serait ici la place où l'on pourrait réfuter, par les arguments les plus explicites, les grossières calomnies de Guerzoni, de Garibaldi et de leurs tristes génies, qui inventèrent avec frénésie les prétendues tortures ecclésiastiques, dont ils tâchèrent de faire accroire qu'on avait accablé les blessés de leur parti. Mais à quoi bon donner un démenti à une impuissante démonstration de rage sectaire, qui ne trompe personne? Rome, qui était alors encombrée d'un nombre infini d'étrangers, vit le triomphe du pardon, qui avait remplacé le triomphe de la force, et ces deux triomphes, pour mieux dire, n'en plus former qu'un seul : le triomphe de la vraie et bien entendue Religion de Jésus-Christ. Ce fut là, assurément, le soulagement le plus doux
qu'on put accorder aux larmes des inconsolables parents, lorsqu'ils apprirent la malheureuse fin de leurs enfants sur le sol maudit de Meniana. Qu'on nous permette de ne citer, comme preuve de notre aflîrmalion, qu'une seule lettre, que nous copions sur l'original autographe.
« Révéré Monsieur,
" Voici un trait de la providence divine, qui voit tout et qui pourvoit à tout, un souffle de cette miséricorde incommensurable qui, pour le salut des âmes rachetées, éloigne les coups de la toute-puissante justice, si outrageusement provoquée, offrant des mérites supérieurs à la gravité du péché humain; une prédestination que la faveur céleste accorde à ceux qui, quoique éloignés du droit chemin de la vérité, ne l'ont pas radicalement méconnue et ne l'ont point reniée : ces trois dons tout particuliers ont heureusement concouru pour consoler les derniers moments de
mon pauvre fils aîné , rayé- du nombre des
vivants, au mois de novembre dernier, dans les environs de Mentana et, par bonheur pour lui, dans des moments si décisifs et d'une si complète désillusion, assisté par l'évangélique et charitable onction de Votre Révérende Paternité. J'ai appris cela avec certitude lorsque, père très-désolé, j'allai à la recherche de tout ce qui pouvait m'être appris sur les derniers instants de mon pauvre enfant tant déploré, et ces recherches, je les ai faites auprès de respectables et pieuses personnes, qui étaient, plus que toutes les. autres, en mesure de me bien renseigner.
n Ce fut ainsi qu'à ma très-grande consolation, j'appris la fin catholique que mon fils mourant avait
eu le bonheur de rencontrer, soutenu, encouragé, ranimé, d'abord par la grâce divine et par la sainte protection de Marie trés-sainie et trôs-imraaculée, ensuite par les excitations humaines et religieuses, si opportunément données à mon pauvre expirant..,, dans un moment si terrible et si décisif, par la tendresse la bonté et l'érudition de Votre Révérence. Je n'ai pas assez d'expressions pour remercier diirnement de tant de clémence le tout-puissant et trèsmiséricordieux Sauveur du monde, sa trés-sainto Mère, et, en second lieu. Votre Révérende Paternité, qui, comprenant si bien son sacerdotal ministère, a si bien récueilli, à Mentana, les derniers soupirs de mon cher mourant. Il avait été frappé, en pleine poitrine, par un projectile zouave, dans la malheureuse lutte provoquée par d'insensés fanatiques, et soutenue contre les défenseurs des autels par ceux qui défendaient une cause mensongère, le 3 novembre, jour à jamais regrettable !
» Votre Révérence se souviendra, assurément, do cette assistance prêtée, au lieu et à l'époque que j"ai indiqués, à mon fils aîné, ainsi qu'à tant d'autres aveuglés, qui ont également trouvé la mort avant ou après lui, et j'éprouve la consolation d'avoir appris que presque tous ces pauvres insensés se sont repentis et ont été heureusement réconciliés avec le Juge suprême.
« Si mon ... a obtenu l'inappréciable faveur do sauver, comme je l'espère, son âme, moi qui, par suite de l'humaine faiblesse et d'une nature presque rebelle à se soumettre aux impénétrables décrets du Seigneur, me plaignais sans cesse de cette perte
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cruelle, j'humilie mon front orgueilleux et je baisû avec amour celte main providentielle qui m'a frappé, remerciant la miséricorde divine de m'avoir accordé une grâce supérieure à toutes les autres, et bien plus envialile puisque, raisonuant religieusement, ]iar suite des informatious que j'ai reçues sur ce douloureux sujet, je conclus, avec l'intime conviction d'une âme chrétienne, que mon fils était véritablemeni mort, pendant qu'il vivait sur cette terre, entraîné, par les fallacieuses séductions du monde, et que ce n'est qu'à présent seulement qu'il jouit d'une vie incorruptible et spirituelle, qui n'aura jamais de fin. Je prierai sans cesse, quoique indignement, pour son repos éternel, et pour que son séjour présumable dans le triste lieu de l'expiation soit court, et je supplie vivement la charité de Votre Révérence, pour qu'EUe daigne en faire autant, pour le soulagement de cette âme bénie, pour laquelle Votre Révérence fut , très-probablement , un bon et saint guide, qui l'aida à se sauver. Si votre bonté voulait prendre la peine de me donner quelques détails ultérieurs sur les derniers moments de mon fils, me rapportant ses derniers mots et ses dernières aspirations, je garderais un éternel souvenir de cette preuve dernière de condescendance, et je ne saurais trouver des expressions convenables pour en remercier dignement Votre Révérence. Je la supplie de croire que j'aimais beaucoup mon pauvre enfant, que Dieu avait doué d'une haute intelligence, et qui avait cultivé son esprit et acquis d'excellentes manières, qui était affectueux et nourrissait des sentiments philanthropiques; on n'avait à lui reprocher autre
chose, tout en le plaignant, que d'avoir des idées fantasques, une grande inexpérience du monde, une confiance mal placée et trop do faiblesse pour savoir résister aux embûches de la séduction, de la tromperie et des étranges incongruités des rationalistes les plus illogiiiues et les plus ignorants.
» Que Votre Révérence daigne me pardonner la liberté avec laquelle j'ose l'importuner, par cette lettre dont la longueur, la dilïusion et l'incoiiéronoo ne sauraient être tolérées, si on ne pensait pas qu'elles sont dictées par la douleur d'un père qui vient de perdre son premier-né. J'espère que Votre Révérence daignera m'iionorer de la réponse que j'implore, qui pourra soulager mon esprit, et me confirmer de plus en plus dans mes sentiments de résignation, car je sens que celte résignation, qui est pourtant un devoir rigoureux, ne peut être obtenue, ni conservée, qu'avec l'aide de Dieu.
« Daignez me croire rempli de la plus vive reconnaissance et du plus grand respect, avec lesquels je suis heureux de pouvoir me dire,
" De Votre Révérende Paternité,
» Le très-humble , le très-obéissant et le trèsdévoué serviteur ».
Après la lecture de cette longue, mais bien touchante lettre, nous ne voulons pas affliger nos lecteurs, en leur parlant des quelques malheureux obstinés, qui attristèrent les infirmiers romains par leur mort impénitente. Mais nous sommes forcé d avouer et de faire connaître l'exécration dont le souvenir sera, hélas ! ineffaçable, soulevée, par un religieux apostat qui, jusqu'à son dernier souffle,
résista à tout espoir de pardon'; et celle aussi qu'inspira un jeune homme, nous ne savons s'il était anglais ou américain, véritable brute entre les hommes. Ce malheureux déclarait impudemment qu'il n'était ni l'ami, ni l'ennemi de la Papauté, mais tout simplement un soldat de Garibaldi, et tueur pour le compte de celui-ci. Pourvu d'une carabine à longue portée, pour mieux frapper ses victimes, il se servait d'un binocle qui grossissait le point de mire, et il se plaisait à les abattre comme pourrait le faire un chasseur orgueilleux de la justesse de son coup-d'œil. Blessé, amputé et agonisant, il ne donna aucun signe de religion, ni d'incrédulité : il mourut comme une bête sans raison, et, comme une bête, on le couvrit de terre. Nous connaissons son nom, mais nous ne voulons pas en entacher l'histoire. Pour ces garibaldiens à qui les blessures amenèrent le repentir avant la mort, que l'oubli de leurs crimes suffise, dans.le ciel comme sur la terre!
Si la religion recueillit beaucoup plus de fruits que d'épines parmi ces parricides, tout le monde pourra juger quelle dut être l'abondante récolte obtenue près des champions de la foi. Gloire à Dieu! pas un seul d'entre eux qui, tout aussitôt qu'il avait reçu une blessure, soit passé de vie à trépas sans avoir obtenu les divins sacrements : ils étaient tous immédiatement préoccupés d'obtenir les secours religieux, au milieu du feu de la bataille! En lisant les comptes-rendus des aumôniers, on sent naître le doute, si la jeunesse croisée était plus brillante sous les armes, ou agonisant sur le terrain, ou entourée des linges sanglants des infirmeries. Ces
braves lombaient et, sans se plaindre, ils voyaient couler à flots leur sang et, avec lui, s'évanouir la vigueur de leur jeune existence ; ils regardaient le ciel avec sérénité. L'exclamation de vive Pie IX errait sur les lèvres de chacun d'eux; ils donnaient en même temps des encouragements à leurs frères d'armes et prodiguaient des paroles de la plus douce résignation, mêlées de louanges au Seigneur, à qui ils s'offraient en holocaustes.
Transportés aux hôpitaux ambulants ou permanents, ces nobles martyrs répandaient autour d'eux un tel parfum de vertu chrétienne, qu'en les regardant, tous les assistants bénissaient Dieu. Leurs camarades, attentifs à recueillir leur dernier soupir, les regrettaient (nous l'avons entendu) en disant : « Il était si bon! — C'était un ange! — C'était l'exemple de la compagnie! — Il était fiancé! — Il avait quitté sa femme et ses enfants ! — Dans sa dernière lettre, sa mère lui recommandait de se battre vaillamment. — On aurait cherché vainenement, entre mille, une plus belle âme que la sienne, un meilleur soldat. — Il a mérité la palme... je ne l'ai point méritée! » Et l'ami affligé, qui avait exprimé ce regret, essuyait une larme qui s'était furtivement échappée de ses yeux.
Oui, en ces jours-là, Rome a vu des scènes tellement sublimes qu'elles trouveraient une place des plus honorables dans l'histoire des saints. De là venait la foule de la plus haute noblesse assiégeant journellement les infirmeries militaires, pour consoler les blessés et pour en être consolée. Le Saint- Père y parut très-souvent, passant en -revue, l'un
après l'autre, tous les lits de ses eiifanls, et distribuant à chacun d'eux des paroles d'une douceur ineirable. Il fit ouvrir le royal palais et les jardins du Quirinal aux convalescents; il étendit queli^uefois ses paternelles visites aux blessés ennemis. Les chevaliers de Malte, se souvenant de leur anti(iue vocation, offrirent spontanément des secours et leurs services. Des dames tant romaines qu'étrangères, se chargèrent des fonctions d'hospitalières, nous pourrions dire de profession. La Reine de Naples s'était établie à l'hôpital, elle y était continuellement et ne dédaignait pas de consacrer ses augustes mains au service des malades; Pie IX lui adressa un jour le doux nom de sa première Sœur de Charité. Une vénérable matrone anglaise, Elisabeth-Marie Winchester, leur consacra son or, toutes ses veilles et finit par leur donner sa vie. Mais l'histoire est trop étroite pour contenir tous les actes accomplis par tant d'âmes généreuses dominées par l'amour évangélique, qui fleurissait au milieu des plaies et des douleurs : les anges seuls pourront les inscrire sur les registres du ciel.
C'est pour cela que nous nous voyons forcé de ne pas publier les k)uanges si dignement méritées par les blessés qui ont survécu, dont le simple catalogue nominatif serait trop long pour notre histoire. Les tombes des morts, de Mentana nous appellent à haute voix : nous pensons accomplir un devoir bien doux en terminant notre récit, posant, sur quelques-unes de ces tombes, une mince couronne. Avant tout autre, un sépulcre nous sourit, qu'on nous passe cette expression, un sépulcre angélique, qui rappelle
souvent à notre cœur un tendre et spécial souvenir : c'est le tombeau de Jules ou Julien Walts-Russell, dont nous ne parlons pas ici pour la première fois. Son corps repose dans le Champ- Vérano, près des ossements des antiques chrétiens ; mais son cœur est à Mentana ! C'est là qu'un pieux cortège le portait (nous en faisions partie) dans la journée du 22 avril 1869. On chercha la place que le sang de Jules avait consacrée. A quelques pas du village : » Ici, nous dirent ses camarades, Jules arriva, poursuivant les ennemis de Dieu par le fer et par le feu, passant au milieu de mille balles, dont une avait emporté sa coiffure; c'est ici qu'un coup de feu, tiré à bout-portant, l'a tué. »
Devant nous s'élevait un petit, mais délicieux monument, destiné à contenir le cœur de Watts- Russell : un cippe de marbre blanc, entouré de quatre colonnettes, reliées entre elles par une barre de fer et surmonté par la croix de Mentana. L'inscription disait : « Ici tomba, en combattant pour le Saint-Siège, Jules Watts-Russell, zouave pontifical, jeune anglais, à peine âgé de dix-sept ans et di.x mois, la plus jeune victime tombée au champ d'honneur, près de Mentana. »
Nous regardâmes autour de nous. En face du monum-ent, dorée par les premiers rayons du printemps, resplendissait la majestueuse coupole qui couvre le tombeau de Saint-Pierre. « Non , nous nous dîmes à part nous ; on ne pouvait trouver un meilleur emplacement, et si un croisé de Saint- Pierre pouvait librement choisir l'autel de son sacrifice, il rencontrerait difficilement une place plus
significative et plus en harmonie avec les sentiments qui l'animèrent. »
Le petit peuple de Mentana et quelques zouaves du poste militaire voisin accouraient enfouie; les ouvriers avaient creusé et muraille le terrain ; il ne restait qu'à accomplir les cérémonies. Nous étions plusieurs prêtres présents, mais l'honneur du rite expiatoire incomba à un vénérable vieillard, qui n'était prêtre que depuis peu, et qui exerçait peutêtre pour la première fois le ministère funèbre. C'était le père de Jules ; Vilfrid, frère et compagnon d'armes de Jules, I\I. Vansittart, venu pour prendre les armes que son ami délaissait en mourant, et nous tous posâmes nos lèvres sur la plaque de métal qui en fermait le cœur pur et généreux de l'enfant croisé, et nous le déposâmes à sa place. Ces baisers affectueux, ces mains fraternelles tendues pour accomplir le pieux office, et la droite d'un père, consacrée naguère par le saint chrême et étendue sans trembler sur les reliques d'un fils bien-aimé ne s'effaceront jamais de notre souvenir. Nous nous en retournâmes, croyant avoir confié à la terre une semence de martyrs.
Que le souvenir d'un convoi funèbre jumeau vienne se placer ici, après celui du jeune croisé anglais. Une grande foule se réunissait, dans la soirée du 10 décembre 18G7, sur la place Pie, pour honorer ce convoi. Les blessures de deux jeunes amis avaient, pendant longtemps, ému la population de Rome; c'étaient Charles d'Alcantara et Jean Mœller. Leur âge était â peu près le même, et la Belgique était leur patrie commune, à tous deux
leur vqcaiion fut pour les armes; blessés à la même bataille, et transportés, pour y être soignés, dans la même infirmerie, par les soins d'un de leurs amis. Monseigneur de Mérode, Charles et Jean luttèrent, pendant vingt-six longs jours, contre le mal, et moururent presqu'à la même heure, laissant derrière eux les plus beaux exemples de chrétienne piété, assistés, Charles par son propre père, et Jean par son frère. Les deux cercueils surmontés, celui d'Alcantara de i'epée d'ofBcier qu'il avait méritée à Êlentana, celui de Mœller du képi de zouave et de la croi.^ de Saint-Grégoire, s'avancèrent lentement au milieu d'un peuple respectueux, et d'un concours très-noble de tout ce que Rome peut contenir de plus illustre parmi les militaires et les bourgeois. Rome rendait une sorte de culte à la catholique Belgique, par cette démonstration d'un deuil universel.
Le comte Charles d'Alcantara, né à Gand d'une famille de grands d'Espagne, et fils d'un père tenu en grande estime par le Saint-Siège, avait passé les plus brillantes années de sa jeunesse au service du Saint-Père, et s'était toujours montré le plus beau modèle de toutes les vertus civiles et militaires. Nous avons cité ailleurs quelques-unes do ses lettres, bien dignes, assurément, d'un saint croisé. Sa mort ne donna pas un démenti à sa vie : au milieu des tortures indescriptibles qu'il endurait, son plus doux consolateur fut son père. Ils ne parlaient pas entre eux de ces espérances vaines qui ne consolent que les pauvres de cœur : ils ne raisonnaient que sur les immenses avantages des sacrifices héroïques; du devoir de verser son sang pour Jésus-
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Christ, qui daigna répandre le sien pour noii% " Tu as reçu, disait ce digne père à son digne fils, tu as reçu une grande grâce, la grâce que tu as le plus désirée. Que Dieu en soit béni ! » Les derniers mots et la dernière action de Charles furent de lever ses yeux vers le ciel et de dire : " Mon père, au revoir dans le ciel, en présence du bon Dieu. »
Jean Mœller, de Louvain, fils du célèbre historien Mœller, brûlait d'un amour indomptable pour la grande cause de la religion. Il fut le premier belge inscrit sur les rôles du bataillon, qui fit de si belles preuves à Castelfidardo. Après avoir eu l'honneur d'être nommé oflicier, il revint chez lui, où l'appelaient des malheurs domestiques ; mais les nouveaux dangers de Rome le ramenèrent simple soldat, sous les plis de son étendard bien-aimé. Les circonstances de sa blessure mortelle lui assurent une place glorieuse dans les rangs des martyrs les plus renommés de la croisade.
Combien d'autres tombes d'illustres belges no devrions-nous pas visiter! Wallerand d'Erp, gantois, tout jeune homme, lui aussi, de mœurs intactes, de courage mûr, qui n'eut qu'à peine le temps de voler vers Rome, pour se sanctifier par les divins sacrements, marcher à Mentana, et mourir en combattant. Bien courte carrière, mais bien remplie, et incomparablement plus honorée, que celle, trés-honoréc pourtant, qui lui était ouverte dans sa patrie par la haute noblesse de sa famille. Le sergent Léon Bracke était, lui aussi, un gantois qui, parmi les blessés de Mentana, fut l'un des derniers à cueillir sa palme, ornée par de longues souffrances, n'étant
mort que le 6 mars 1808. Après avoir reçu les dernières consolations du chrétien, il se tourna vers le prêtre :
— Croyez-vous que je mourrai dans la journée?
— Cela pourrait arriver, mon enfant,
— Comme j'en serais content!
Quelques moments après, il dit à la sœur qui l'assistait : « Le Seigneur ne veut pas encore de moi ; mon âme ne peut pas se détacher de mon corps, pour le moment. >. Il s'assoupit un instant, puis il commença à faire des signes de croix, en souriant avec suavité.
— Que faites-vous là? lui demanda la sœur
— Oh ma sœur! je croyais entrer au paradis!
Chacun des assistants, religieux, sœurs hospitalières, malades, camarades, lui donnaient des commissions pour le Seigneur et pour la Madone; le moribond les acceptait, et promettait de ne point les oublier. Enfin, le croyant trépassé, un infirmier l'appela par son nom. Léon rouvrit les yeux : « Ah Béchet ! (c'était le nom de l'infirmier) qu'avcz-vous fait? Je mourais, j'allais au ciel et vous m'avez troublé! "
Un oflicier, qui contemplait en extase celte surprenante agonie, se courba sur lui et l'embrassa au front; le mourant lui rendit un si doux sourire, que l'ouicicr ne put retenir ses larmes. Léon expira tranquillement. Tous ceux qui étaient là s'écrièrent d'une voix unanime : " Il est en paradis ! »
Ah! ceux qui avaient porté les armes contre le Vicaire de Jésus-Christ ne mouraient pas avec tant d'assurance de se sauver. Quelques-uns de ces pau-
vres insensés allaient jusqu'à refuser d'entendre parler de l'autre vie; en voici un exemple horrible, mais qui n'est pas inutile à savoir. Dans la soirée qui suivit la bataille, un sergent de zouaves rencontre un officier garibaldien grièvement blessé et presqu'agonisant. Il s'en approche courtoisement et lui parle. L'autre répond en français : « Je suis parisien, et je voudrais bien boire une gorgée d'eau. »
Le sergent verse, dans la bouche de l'officier, la mince quantité d'eau qui restait dans sa gourde ; voyant que le blessé ne pourrait être transporté vivant à une ambulance, il prie un soldat d'aller à la recherche de l'aumônier. Le mourant se tourne avec colère et crie: « Non! allez plutôt me chercher... (ici, il ht une exécrable demande) : ou bien, laissezmoi tranquille ! — Pourceau ! meurs donc en pourceau ! » répondit le sergent indigné de tant d'obscénité dans un si terrible moment. Il lui tourna le dos et lorsqu'il revint le lendemain, il trouva le misérable sans vie. C'est ainsi que mouraient les blessés de Mentana, dans des sentiments diamétralement opposés l'un à l'autre, selon la cause qu'ils avaient servie; la dignité des causes peut être aussi jugée par la dignité de ceux qui les défendent. Mais revenons aux tombeaux des justes.
Combien de florissante jeunesse croisée tomba dans la seule position qui resta fameuse sous le nom des Meules de foin de Mentana, et tellement célèbre que tous ceux (lui se battirent là furent, par leurs frères d'armes, considérés comme les braves des braves! La moururent le sergent Henri Pascal, français, qui avait employé la moitié de son mince
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patrimoine pour se faire remplacer dans sa patrie, afin qu'il pût lil)rement aller donner sa vie aux armes croisées. 0 mercenaire héroïque! Le sergent de Reiz , (très-illustre nom du nobiliaire français), tomba frappé au front au moment où il recommandait a un caporal de se retirer de la lutte. Ce caporal éiait le péruvien Joseph Sévilla qui, perdant le sang par deux larges blessures, continuait le fou, en invoquant à haute voix la Reine du ciel, selon l'usago de son pays, et en accompagnant son invocation du cri de guerre: Vive Pie IX! Après sa cinquième blessure, Sévilla se laissa désarmer par ses camarades. Pourtant il a survécu : il porte maintenant la plus resplendissante épée d'officier qu'il soit possible de voir; très-fine lame de Tolède, qu'un illustre ami lui a offerte, et qui porte cette inscription : Maria, da mihi virtutem contra hostes tuos, et Pio IX ; Max. falli nescio. Les ornements de cette épée sont si nombreux et si exquis, qu'elle pourrait être considérée comme l'un des plus précieux joyaux d'un musée. Le Saint- Père l'admira et la bénit, le jour de la grande fête de Saint-Pierre-ès-Liens, et des saints martyrs Machabées.
Aux Meules, mourut aussi le sergent Pierre Guérin, de bonne race bretonne, qui, depuis Castelfidardo jusqu'à nos jours, a toujours eu ses représentants à la croisade, et en avait deux à Meniana; le sergent Louis Loiraut, nantais, fut également blessé à mort, et, porté à l'ambulance, il mourait tranquille, joyaux et souriant, pendant qu'un carabinier (nous ignorons son nom) ayant les entrailles déchirées , l'incitait à la résignation par ces mots
textuels: « Courage, Loirant; va', tu sauves ton âme : tu vas t'envoler droit au ciel ! »
Là, moururent Henquenet, et Elias Chevalier, français, le prussien Sauër, rallemand Ernest Haburg, le hollandais Edouard Van Bambost, et le français Edmond Lalande ; ces deux derniers, blessés déjà et étendus par terre, furent achevés à coups de crosse par les cannibales qui étaient survenus. Là, trois ou quatre carabiniers recurent des blessures mortelles, et nous n'avons pu discerner leurs noms dans la longue liste des morts. Entre autres, se trouve, assurément, celui d'un singulier mercenaire qui, depuis plusieurs annéoS, partageait sa solde quotidiemie entre ses propres besoins et l'obole do Saint-Pierre; on connaît le nom de celui-ci, mais il faut le taire, car il s'est fait promettre le secret. Dieu connait ce nom et plusieurs carabiniers, ses camarades, le savent aussi, eux qui l'imitaient vivant, et mort l'envièrent. Aux Meules, fut blessé Louis Roubau, français, qui, plus tard, vit ses blessures cicatrisées, et, peu éloigné de lui, le jeune comte Edouard Raczinski, qui s'était enrôlé la veille au soir, et Pierre de Beaurepaire, tellement criblé que, dans les premiers rôles, nous l'avons vu inscrit au nombre des morts. Nous sommes bien triste de ne pouvoir citer ici tous les noms de ces glorieux blessés, aux Meules et ailleurs ; mais leur grand nombre ne nous le permet pas.
Impossible nous serait do ne pas donner quelques détails particuliers d'une très-noble victime, tombée sur cet autel de tant de sacrifices! Nous voulons parler du sergent Joseph Rialan, dont nous vou-
cirions, si nous lo pouvions, écrire toute la vie. Jcuno liommo admiré, presque vénéré par toute sa compagnie, et de tous ceux qui l'ont connu depuis sa première enfance, jusqu'au jour de son immolation, Joseph ne semblait être né que pour la mansuétude, pour la pitié, pour l'amour des pauvres; dés ses années les plus tendres, il y eut des personnes qui surent prévoir eu lui, le parfait chrétien de l'avenir. Qu'il suffise de dire que parmi ses connaissances, on disait que son étole baptismale avait été consacrée par le sang. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce jeune homme donna constamment de saints exemples, tant dans sa maison paternelle que dans la ville de Ploërmel sa patrie, et au collège de Redon, où il reçut une îres-pieuse éducation; au régiment des zouaves dont il faisait partie, on avait de lui la plus haute idée : on l'aimait et l'admirait comme un modèle des plus accomplis de toutes les vertus chrétiennes. Son ami, Robert Oheix, a réuni dans un beau volume sa biographie et sa correspondance, et ce volume est embaumé de sentiments religieux.
Insistant auprès de ses parents, afin d'en obtenir la permission de s'enrôler parmi les vaincus de Caslelfidurdo, Rialan écrivait ce qui suit : « Quand même personne ne pari irait pour Rome, et qu'il ne se trouverait que moi prêt à le faire, je ne demanderais pas mieux que d'y aller : si je vais à Rome, ce n'est pas pour faire comme les autres, c'est pour y défendre la sainte Eglise, et pour mon plus grand profit particulier. Là-bas, les affaires ne sont peurêtre pas aussi désespérées qu'on le dit ; et, quand môme elles le seraient, on peut bien mourir en
combattant. Il parait qu'on a Tintenlion de résister, puisqu'on enrôle tous ceux qui se présentent. No croyez pas, mes chers parents, que je vous écris ceci dans un moment d'exaltation : j'ai réfléchi à toutes choses, sous tous les aspects. Je me suis dit : je puis en revenir, mais il est plus probable que j'y resterai. Ce n'est pas cela qui m'impressionne le plus; j'ai pensé qu'il me faudra m'éloigner de vous, peut-être pour toujours, et mourir loin de mes parents bienaimés. Ce sont là les seules considérations qui pourraient m'arrêter ; mais Dieu donnera à mon âme la force, suffisante, pour exécuter ce qu'il voudra que je fasse. «
Dans d'autres lettres, Rialan disait : « Je veux aller en Italie, pour mo battre, et non pour y arriver après la défaite, ou même après la victoire... j'ai la force nécessaire pour soutenir une campagne ; pour recevoir des blessures, des déchirures, etc. je suis résigné. »
Apres une longue attente, pendant laquelle il obtint ses diplômes de licencié en droit, il recommença, plus ardemment que jamais, à solliciter la permission de partir. La nouvelle du rappel des Français de Rome ne lui laissait plus ni paix, ni trêve, jusqu'au moment où il put se trouver à Rome, pour y prévenir, pour y découvrir et y arrêter les ignobles perfidies du gouvernement italien. Il écrivit alors à un ami : « Il me vient souvent à l'idée que l'armée de Pie IX pourrait bien devenir une nouvelle armée de Gédéon; mais advienne que pourra; si le sort de nos glorieux prédécesseurs de Castelfidardo nous attend, nous pourrons au moins pro-
tester, comme ils l'ont fait, en tombant les armes â la main. »
Le père de Rialan comprit que le moment d'offrir son sacrifice était arrivé : le congédiant et lui donnant sa bénédiction paternelle, ce noble père ajouta : « Je ne suis pas fciché de l'avoir laissé partir : je regrette seulement de ne pas avoir son âge pour* partir avec lui ! »
C'est de ces races-là que naissent les forts. A Rome, Joseph Rialan s'absorba entièrement dans ses devoirs militaires, plein de ferveur et de piété; la dévotion et les armes ne furent, chez lui, interrompues que par ses lettres à sa patrie et par quelques distractions prises en compagnie de ses amis, avec lesquels sa conversation était toujours douce, édifiante et joyeuse. Son cœur s'ouvrait entièrement avec ses intimes : « Il y a plusieurs manières, disaitil un jour, de servir la France et l'Eglise : avant tout, par son sang. Rien ne sert plus efficacement une cause que de mourir pour elle. D'un autre côté, quel sort peut être plus beau, pour celui qui meurt? »
Celui qui parlait ainsi, du fond de son cœur, était bien digne d'obtenir la glorieuse couronne, à la place la plus honorable de la bataille. Une balle, qui vint le frapper au milieu du front, l'étendit mort à quelques pas de Montana, au moment où il combattait entre deux jeunes hommes des plus vaillants : le sergent Alfred Gerbaud et le zouave Alexandre Llenas. Deux jours plus tard, pendant que deux prêtres déposaient pieusement son cadavre dans le cercueil, ses connaissances réclamèrent quelques objets de souvenir, et ils se partagèrent son scapu-
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Jaire, ses galons de sergent, sa ba'rbe, ses cheveux, et trerapèront des bouts de linge dans le sang de sa blessure, sang qui était resté liquide et vermeil, et tous ses camarades lui rendirent unanimement le plus enviable des témoignages pour un croisé : " Dans la caserne, il était le meilleur chrétien du régiment; au champ d'honneur, il en était le meilleur soldat. »
Que la dernière tombe sur laquelle nous inscrivons un léger litre, soit celle d'un sous-officier italien, tué à peu de distance du sous-officier français. Entre les nombreux italiens qui, sur ce champ de gloire célèbre, opposèrent leur poitrine aux ennemis de la sainte Eglise, il n'y en eut que quatre qui tombèrent morts ou blessés, à moins que nous y joignions, comme cinquième, le dragon Perilli, trèsvaillant jeune homme transtévérin qui, étant furtivement parti à pied pour combattre, revint blessé et mourut en disant : « La seule contrariété que j'éprouve à mes derniers moments est celle de mourir dans mon lit, tandis j'avais toujours ambitionné d'expirer sur le champ de bataille, en me battant pour le Saint-Père. "
Parmi ceux qui tombèrent, l'un des plus illustres fut Charles Bernardini, que nous avons vu frappé vers la fin de la lutte, comme si l'ange du Seigneur eût encore attendu le sacrifice de ce généreux sang, pour descendre dans les rangs des croisés et y proclamer la victoire.
Personne n'éprouva de plus vives, de plus ardentes affections pour ses parents que le jeune Charles, et personne non plus ne les a plus héroïquement
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sacrifiées, pour rendre hommage à la Religion. En parcourant ses lettres, il nous semblait entendre le chant d'une tendre idjile adressée à ses parents, à ses frères, à ses sœurs, et même au sol du pays natal; pourtant, ses sentiments d'exquise délicatesse finirent par être immolés au devoir, à l'honneur, à la grande cause de la sainte Eglise. Dans tous ses actes il dut beaucoup à la nature chevaleresque de son grand cœur, beaucoup aussi à son éducation, qui fut des plus complètes et des plus distinguées, tempérée par les anciennes traditions du patriciat italien.
Né à Lucques, en 1841, d'une noble race, trèsrenommée dans les mémoires de l'histoire de son pays, il fut tenu sur les fonis-baptismaux, par le Duc son souverain, et par cette si vénérable femme, qui honora le nom de Marie-Thérèse, duchesse de Savoie. Il grandit au sein d'une atmosphère parfumée des plus beaux exemples religieux ; et il ne semblait se complaire qu'aux exercices de la foi, qui font germer et qui alimentent les plus belles vertus chrétiennes. Les qualités les plus rares et les plus difficiles à rencontrer aux premières années de la jeunesse, fleurissaient chez lui à merveille : ne contrarier personne, n'avoir nulle présomption, se mettre au-dessous des autres, fuir les louanges et les occasions de faire parade de lui-même, se priver des distractions et des plaisirs qui pouvaient lui être les plus agréables, pour plaire et rendre service aux siens. On l'a vu, pendant plusieurs mois, servir de guide et de soutien à l'une de ses sœurs, impotente des pieds, et satisfaire avec promptitude et soumis-
sion à toutes les volontés de cette sœur, comme l'aurait fait un domestique. Toutes ces qualités rendaient Charles bien cher à sa famille, et, en écrivant à sa mère, il comparait sa demeure au « paradis terrestre. ^
Dire qu'un tout jeune homme italien fut pieux, c'est dire que dès les premières années de son existence, ce jeune homme pratiqua tout particulièrement le culte de la sainte Vierge. Sur ce point, Charles se distingua par une ardeur sans exemple; nous avons sous les yeux l'autographe d'une longue prière qu'il composa le jour de l'Assomption, en 1857, n'ayant alors que seize ans, c'est une hymne d'amour et de confiance filiale, hymne ardente, poétique et pourtant si sagement réglée, qu'on l'a trouvée digne d'être livrée à l'impression. Avec les siens et particulièrement avec sa mère, née comtesse Marianne Sardi, il exprimait toutes les impressions intérieures de son âme et les sentiments religieux qui réglaient sa vie. « Je ne cesserai jamais de remercier le Seigneur de m'avoir donné des parents si pieux, si religieux, qui n'ont eu en vue que le salut de mon âme, et qui m'ont sauvegardé avec tant de vigilanca et de jalouse bonté ! »
Dans une autre lettre, écrite au moment où il fut appelé à l'improviste à Genazzano, dans l'espoir, qui s'évanouit, de faire quelque coup de main, s'exprimait ainsi : « J'allais me battre bien volontiers, et au moment où je croyais être sur le point de le faire, j'avais toujours été à l'aise, comme si je me trouvais encore chez moi. J'étais peiné de ne pouvoir être près de mes bien-aimés; mais la cause que je sou-
tenais me donnait force et courage : j'étais aussi très-contrarié de ne pas avoir eu le temps de mo confesser, tandis que d'autres, plus adroits que moi, s'étaient soustraits à la corvée, et avaient arrangé leur affaire. Mais, après tout, je m'étais confessé depuis peu, et ma conscience était tranquille ; j'espérais que Dieu aurait eu pitié de moi, à cause du sacrifice que je faisais de ma vie. » Ame belle et généreuse!
Il aimait beaucoup à se recueillir quelquefois, pour réconcentrer, disait-il, son âme avec le Seigneur : « Je reviens des exercices spirituels de Saint-Eusèbe, tout consolé et parfaitement content. Vous ne sauriez croire combien ma consolation a été grande, pendant ces jours de retraite et de calme, je remercie Dieu d'avoir daigné m'accorder cette consolation intérieure, qui me donne de plus en plus le courage de le servir fidèlement. La communion générale a été, ce matin, particulièrement émouvante ; les derniers moments et la bénédiction ont été accompagnés par le plus grand recueillement et la plus sincère dévotion de nous tous (presque tous ces jeunes gens étaient membres des plus grandes grandes familles de Rome; nous étions cinquaotehuit). J'ai fait au Père... une récapitulation générale de ma vie; ce religieux est un saint homme trèsinstruit, et il connaii fort bien l'esprit de la jeunesse ; j'en ai été on ne peut plus satisfait. Dans ma faiblesse, j'ai recommandé de mon mieux ma famille au Seigneur... "
C'est ainsi que Charles comprenait la pratique de la religion, lorsqu'il était soldat; dans sa convcr-
salion avec ses connaissances, il cachait modestement les trésors de son âme, et il ne montrait rien d'excessif ou de peu convenable dans son commerce avec ses amis, de sorte que la distinction de ses manières et la modération de ses paroles, le rendaient tresf-her et trés-agréable à tout le monde. Quoique bien jeune, il était fort avancé dans la connaissance des belles-lettres , particulièrement dans celles de la littérature italienne, qui était la plus chère occupation de ses études; il connaissait et parlait le latin, le grec, le français et l'allemand, dont il avait eu chez lui d'excellents professeurs ; il avait d'assez bons principes de musique et de danse qu'il avait apprises plutôt pour plaire aux siens que par goût naturel. Il s'appliqua bien plus et avec succès à l'étude des n5athématiques et de la philosophie; bref, dès l'âge de 21 ans, il pouvait être considéré pour l'un des jeunes gentilshommes de sa patrie les plus remarquablement doués, et pourtant son pays natal en compte un grand nombre. Heureuse l'Italie qui a pu le compter au nombre de ses représentants parmi les héros de Mentana !
Charles s'était rendu à Rome pour son plaisir, en 1801 ; il trouva la ville sainte remplie de la majesté de Pie IX, et animée par la présence de la jeunesse, qui était accourue pour relever le drapeau de Castelfidardo; Rome était toujours menacée et en péril, et son cœur magnanime se sentit entraîné par elle; la flamme de la croisade l'emporta, dans l'âme de Charles, sur tout autre palpitation moins élevée. Il obtint, par ses instances continuelles, le consentement de ses parents; et jusqu'au dernier moment,
il fut croii^, uniquement croisé. Si on enlevait de ses lettres tout ce qui a égard à la religion, au Saint- Père et à la tendresse pour sa famille, on n j retrouverait presque plus rien. La première détermination de se séparer des siens, ne fat pourtant pas sans lutte. Voici comment il en parle lui-même. « Cher papa,
•» La pensée d'être séparé pour quelque temps de ma chère famille, me comble d'angoisse; je souffre à l'idée de quitter cette tranquillité, cette paix, cette affection toute particulière, toutes nos habitudes, notre diner, nos veillées de famille, nos collations, tous ces points de réunion familiale Cela
et beaucoup d'autres choses encore sont des souvenirs très-chers, que je regrette bien douloureusement de laisser derrière moi, car je ne saurais rendre muets les sentiments de la nature : la reconnaissance, l'amour pour ses parents , pour sa famille , font palpiter tous les cœurs, arrache des larmes à tous les jeux ; pourtant, il faut prendre courage, se vaincre, se surmonter...; il est nécessaire de s'affermir dans les bonnes pensées, de servir une cause sainte et sanctifiante. "
D'autres lettres, écrites par Bernardini aux premiers moments de délibération, sont vraiment éloquentes en exprimant les joies de la vie domestique, et les sentiments vivaces qui le lient avec chaque membre de sa maison, la douleur d'en être privé. Mais quoi? la pensée de la Religion, de Pie IX, survient, et Charles, à la lutte cruelle qui « perce son cœur, » fait succéder le triomphe d'une énergique volonté : « Il faut que je me dé'ache de tout;
que le Seigneur daigne au moins agrée^ ce sacrifice! »
C'est avec cette pureté d'intention que Bernardini ceignait son épée, sans être poussé, ni appelé par une autre voix que celle de son cœur. En attendant, il était présenté au ministre des armes, qui l'accueillait par ces mots : « Je suis tres-content de vous recevoir comme soldat; je voudrais avoir dix miUe jeunes gens comme vous. »
Le lendemain, Bernardini était équipé et partait pour le quartier de dépôt de Velléiri, il eut plusieurs fois, pendant la durée de son service militaire, l'occasion de voir le Saint-Père et de lui ?)aiser la main et le pied ; chaque fois que cela lui arrivait, Bernardini se rappelait la bonté paternelle avec laquelle il avait été reçu à sa première audience ; alors, plein de joie à la pensée qu'il pourrait un jour combattre pour la défense de Pie IX, il écrivit aussitôt à ses parents : « Heureux si je puis m'eraplojer pour la cause que je sers, avant de rentrer au sein de ma chère famille ! C'est là mon rêve doré. »
Plus le temps s'avançait, plus sa noble flamme embrasait son ardeur. « Ce statu guo (18C5) commença à devenir ennuyeux. Que ie serais heureux de pouvoir me rendre utile à la cause que nous servons ! Quoique peu nombreux et peu considérés par beaucoup de gens, quand même nous ne réussirions pas, nous servirions au moins à protester en faveur d'une cause, pour laquelle ne mourir qu'une fois est
peu de chose Quiconque éprouve des sentiments
d'attachement pour le Saint-Siège, doit être convaincu que les balivernes qu'on débite ou qu'on écrit
autour d'une table ou d'un bureau, ne rendent aucun profit à une cause ; il faut des faits, il faut du sang. »
Sa famille désirait vivement , après plusieurs années d'absence, recevoir la visite de Charles. Il répondit : « Aujourd'hui, pendant que toute l'Italie est en armes, pourrais-je consentir à rester chez moi les bras croisés? Défendons l'Eglise ! — Mais il n'y aura rien. — Mais, s'il y avait quelque chose et que je me trouvasse là-bas sans rien faire, que deviendrais-je? Je deviendrais fou pour le moins. » Plus tard, lorsque la guerre était sur le point de s'allumer, Charles se rejouit de n'avoir pas demandé un congé, et lorsqu'il apprit que son frère Martin, (qui était alors raaréchal-des-logis des dragons, et qui est aujourd'hui officier), avait eu assez de temps pour se rendre sous son drapeau, et qu'il suppliait ses parents d'inspirer des sentiments de courage martial à son frère Félix, bien jeune encore et qui n'avait pas quitté la maison, Charles ne tenait plus en place par l'excès de sa joie ^.
Bernardini ratifia par ses œuvres la sincérité de ses paroles. Si, pendant ses cinq années de service militaire, il avait su inspirer de l'admiration par la sagesse de ses hauts sentiments, et par la solidité de son raisonnement sur la croisade, animant ses frères d'armes à désirer la baiaille, et répétant à ceux qu'il aimait le mieux que rien au monde n'est plus désirable que de combattre et de mourir pour la Religion ; lorsque le temps d'agir fut arrivé, il entraîna ses camarades par sa promptitude decommandeqient,
(Il Voir au chapitre xvi, A'annes des croisés, une partie de ses lettres, datées de cette époque. ^ .
par son ardeur du combat, par sa vaillance sur le champ de bataille. Expédié pour la guerre à Viterbe, il prit congé de ses amis, ivre de bonheur; pendant les jours de repos, il employait tous ses loisirs à l'instruction de ses canonniers ; aux jours de service, il chevauchait gaillardement à côté de sa pièce rayée, distribuant largement à ses subalternes, de l'argent, du tabac, des liqueurs, afin qu'ils fussent hardis et courageux au moment de la lutte. Nous avons parlé, en son temps, de ses premières armes à Bagnorea ; nous trouvons aussi dans les rapports de son commandant, honorés et loués par une mention spéciale « les maréchaux-de-logis Bernardini Charles et Ambrosi Pierre, pour la bonne direction donnée aux pièces qu'on leur avait confiées, et pour le courage qu'ils savaient inspirer à leurs soldats. «
Charles fut blessé jusqu'au fond de l'âme, lorsqu'on lui donna l'ordre de quitter la province et de se replier sur Bome; mais lorsqu'il apprit que ce mouvement tendait à faire front à l'ennemi, près de la capitale, il en fut tout consolé; et, le 2 novembre, lisant son nom parmi ceux qui avaient été choisis pour l'affaire de Mentana, son enthousiasme était tel qu'il ne pouvait plus le contenir. Il en donna la nouvelle au maréchal-des-logis Greggi, qui se trouvait aussi au nombre des élus, s'annonçant comme porteur de la plus joyeuse nouvelle qu'il fût possible de désirer; après avoir tenu quelques instants son camarade dans l'attente : « Demain, lui dit-il, et à cette même heure, nous nous serons déjà battus, et nous aurons vengé les nôtres. «
Beaucoup avant l'heure voulue, il avait déjà mis
en ordre son canon, visité les munitions, les traits, les fourniments, passé ses artilleurs en revue ; il allait ailler ses camarades. Dans la marche nocturne, il tint, pendant longtemps, dans ses mains, les rênes du cheval de Greggi, qui, ayant veillé pendant plusieurs nuits consécutives, tombait littéralement de sommeil; à la fin, il se prit à le secouer: « Mon ami, vas-tu en dormant à la rencontre du plus désiré des bonheurs? Il faudra donc que le bruit du canon te réveille? ->
Aux premiers coups de fusil, le visage de Bernardini s'enflamma; il parut étudier les positions du regard, et poussa rapidement son cheval vers un groupe d'ofiiciers, les suppliant de lui procurer la faveur d'être le premier à pointer. Peu d'instants après, l'ordre du général l'appelait à cet honneur tant ambitionné ! Il leva les yeux vers le ciel, salua ses camarades de la main, éperonna sa monture et poussa en avant. Son ardeur se communi.iuait aux âmes des autres, sa figure rayonnait, et il s'exposait plus que tout autre ; pendant les quatre heures que dura le combat, il ne prit pas le temps de respirer, jusqu'au moment où Dieu l'enleva pour toujours aux batailles, en le couronnant par le repos du ciel. Un de ses camarades nous a dit, qu'en tombant de cheval, par suite de sa mortelle blessure, Bernardini invoqua une fois encore le nom du Seigneur, et que son cadavre représentait un homme qui s'est endormi le sourire aux lèvres. Digne chevalier de la croisade ! le sublime vœu , exprimé dans ta lettre à ta mère, a été dignement et complètement exaucé ; cette lettre était datée du 22 octobre :
« Ne doutez jamais de moi, car le plus grand mal qui pourrait m'arriver c'est la mort; la mort n'est pas à craindre, mais elle est digne d'envie, lorsqu'au lieu de vous frapper sur un lit, elle vous frappe au champ d'honneur, les armes à la main, pour la défense de ce qu'il y a de plus cher et de plus sacré. J'espère que saint Pierre, qui tient ces saintes clefs, ne nous fermera pas les portes, lorsqu'il verra que nous sommes morts pour la défense de ses successeurs. »
On déposa d'abord Bernardini dans le cimetière de Monte-Rotondo, et son corps ne se distingua des autres que par les fleurs dont les zouaves et Monseigneur Daniel le couvrirent avant de le mettre en terre. Mais, peu de temps après, l'un de ses plus chers amis, le maréchal-des-logis Tambini, arriva en toute hâte de Rome, pour recueillir ces précieux restes; et, après un travail infini pour reconnaître la dépouille mortelle de son ami, il la retrouva et la rendit au frère du défunt et à sa famille à Rome. Nous ne rapporterons pas ici l'émotion que causa à toute la ville la nouvelle de cette mort. Le comte Charles Bernardini, sous-officier dans l'artillerie pontificale, âgé de vingt-six ans, et fils aîné, avait eu un nombre considérable d'amis, non-seulement dans tous les corps de l'armée, mais aussi dans les maisons les plus nobles de Rome; de sorte que, même aux funérailles qui furent célébrées dans l'église des Lucquois, le concours fut des plus choisis, et sa tombe fut honorée par la chaleureuse éloquence de Monseigneur Nardi. L'âme généreuse et si modeste de Charles attend peut-être du haut
du ciel, qu'une plume exercée écrive ses mérites et ses vertus, ou tout au moins qu'elle réunisse, pour faire honneur à sa mémoire, toutes ses lettres, et celles qui furent écrites à l'occasion de sa mort, par ses père et mère et par son frère; ce serait un monument de gloire durable pour la Religion et pour la patrie de Charles.
Il faut espérer qu'un temps viendra où le peuple italien pourra librement donner des louanges à ceux qu'il est maintenant forcé d'admirer en silence. Alors, oui alors, avec les débris des menteuses idoles, auxquelles, hélas ! on ne prodigue que trop d'encens soudoyé, on reconstruira des socles solides pour y élever les statues des vrais héros, ceux qui, comme Charles Bernardini, surent s'élever bien haut sur les ailes de l'esprit, dédaignant la lâcheté publique de leur époque, et s'éprendre de la sainte beauté de la vertu et de la vérité, donnant pour elles leur sang pur et sans tache.
11 suffira d'un petit nombre d'années pour que cet heureux temps-là arrive, de confondre dans un mépris universel les fameux dont les actes retentissent maintenant assez haut pour étourdir, pour assourdir le pays, et qu'on applaudit pour la honte dont ils couvrent leur malheureuse patrie; mais audelà d'un grand nombre d'années, la renommée de Charles restera toujours jeune et toujours vivace; aucune histoire des Lucquois illustres ne refusera d'inscrire son nom sur l'une des belles pages de ses livres recherchés.
Quant à nous, nous nous bornons, pour le moment, à indiquer à l'Italie le lieu de sa sépulture, comme
un signe d'encouragement et de bon espoir : la prière du sang répandu est entendue au ciel. Nous indiquons ce sépulcre aux autres nntions, comme une excuse dont l'Italie a grand besoin auprès de la chrétienté.
Ce n'est, hélas ! que trop vrai, qu'on a ramassé chez nous, en grande partie, cette horde sacrilège qui, avec le fer et avec l'or du gouvernement, a déclaré la guerre au Vicaire de Jésus-Christ, imitant les intentions de Mahomet II. Mais, vive Dieu! on ne doit pas juger un peuple par ses tyrans, ni par les infâmes créatures que ce peuple lui-même maudit. Aucune nation de la terre n'a détesté les ennemis de Pie IX plus cordialement que ne les a détestés, exécrés et maudits la nation italienne, puisque toutes les administrations publiques se montrèrent favorables, malgré la main oppressive de la tyrannie, à la cause que défendaient les croisés. Beaucoup d'Italiens, et bien plus qu'on ne l'a cru outre-mers et outre-monts, combattirent pour la cause de Pie IX et beaucoup d'entre eux moururent heureux pour cette cause sacrée. Nous osons le dire et, au besoin, nous oserions le jurer : si les pères italiens et les mères italiennes pouvaient choisir un enfant selon leur cœur, entre Charles Bernardini ou celui qui le tua, il n'y aurait certainement pas un de ces pères, une de ces mères sur mille, qui voudrait préférer, dans son choix, le bourreau au martyr.
Mais si la couror.ne du croisé italien est belle, si, par un sentiment d'orgueil et d'amour national que nous croyons excusable, nous l'avons gardée pour la dernière comme devant servir de couronne à
toutes les autres, ce n'est pas que nous croyions qu'elle soit cligne d'être préférée aux couronnes ses sœurs. Dieu seul connaît ses saints. Peut-éire que celui qui tomba isolé et ignoré, mourut dans un sillon ou celui qui, sans le moindre renom, s'éteignit lentement et obscurément sur un triste lit d'hôpital, peut-être est-ce l'un et l'autre de ces deux morts inconnus, que Dieu choisit pour le placer à la tête de la glorieuse phalange, dans le ciel.
Ici-bas, tout aussi bien que les croisés eurent tous les mêmes aspirations, coururent tous les mêmes dangers, subirent tous la même mort; aussi bien, disons-nous, eurent-ils tous les mêmes obsèques, célébrées d'abord par la gratitude de Pie IX dans la chapelle Sixtine, avec le concours unanime des officiers romains et des officiers français; puis, d'autres obsèques avec la pompe la plus solennelle, dans la basilique de Saint-Jean-de-Latran, qui est le chef et la mère de toutes les églises, pompe offerte au nom de l'univers chrétien. L'hommage des funérailles fut donc commun à tous les croisés trépassés, dans le monde entier ; mais ces funérailles et cet hommage furent, en môme temps que l'expression de la douleur, celles des applaudissements et des fêtes, et c'est ainsi qu'il fallait que les hommages funèbres fussent accordés à des martyrs renommés ; les cénotaphes des morts de cette guerre sacrée s'élevèrent ornés de lauriers et de tous les symboles du triomphe, dans les églises cathédrales de la France, de la Belgique, de la Hollande, de l'Allemagne, de l'Irlande et au-delà de l'Europe.
La relation de toutes ces démonstrations publiques
serait peut-être le complément convenable de notre récit, car il établit sur une base solide l'opinion qu'on doit avoir de la guerre romano-garibaldienno; mais nous pensons en avoir assez parlé dans le cours de ce long travail; c'est donc ici que nous terminons notre récit, l'achevant, comme la guerre fut achevée, par Montana.