LXXIV. — RESISTANCE DU PEUPLE ROMAIN
La grande voix de Pie IX sévissait avec autorité, dans l'Encyclique du 17 octobre , contre l'atroce guerre cachée, que des mandataires mystérieux entretenaient ardente et cruelle, puis s'élevait claire et forte contre les attaques en pleine campagne, et cette voix puissante était entendue sur la terre et dans le ciel. Cette Encyclique est un monument historique, et nous nous reprocherions de ne pas en rapporter le passage oîi est si bien décrite la situation de Rome, pendant ces journées-là.
« Encyclique de Notre Saint-Père, par la divine Providence, Pape Pie IX :
» A tous les Patriarches, Primats, Archevêques, Evéques de tout le monde catholique, en grâce et en communion îtvec l'Eglise catholique.
« Pie IX, Pape.
» Vénérables Frères, salut et bénédiction apostolique.
» Tournez, Vénérables Frères, vos regards de toutes parts autour do vous ; vous verrez et vous éprouverez, comme Nous, une immense douleur, en constatant les détestables abominations, qui affligent si cruellement la pauvre Italie, particulièrement dans ces jours néfastes. Nous adorons sincèrement et très-humblement les jugements impénétrables du Seigneur, qui a voulu Nous faire vivre à une époque si infortunée, époque pendant laquelle, par l'œuvre de quelques hommes, principalement de ceux qui
Ifi RÉSISTANCE
gouvernent et condiiisoni la chose publique dans la raiscralile Italie, les commandements de Dieu et les lois de la sainte Eglise sont indignement foulés aux pieds, au point que l'impiéié lève la tête plus haut qu'elle ne l'a jamais fait, cl se pi'oclame triomphante. De cet état de choses naissent toutes les iniquités, tous les périls, tous les dommages que Nous voyons, à notre excessive douleur, surgir amour do Nous. C'est ainsi que ces phalanges nombreuses niarcheni dans le chemin de l'impiété, et combattent sous l'étendard de Satan, étendard sur lequel est écrit ce mol : mensonge. Ces hommes, qui se proclament les instruments de la rébellion, lèvent vers le ciel un regard audacieux; blasphèment le Nom du Seigneur, méprisent et ridiculisent tout ce qui e.st sacré ; après avoir violé tous les droits divins et humains, comme des loups dévorants, ils s'élancent pour saisir leur proie, répandent le sang, et, par leurs scandales énormes , perdent les âmes, cherchant par les mojens les plus honteux à tirer profit de leur méchanceté. On les voit ravir par la violence le bien d'autrui, attrister le pauvre et persécuter le faible, augmenter le nombre des malheureuses veuves et des orphelins infortunés; ces hommes acceptent les dons des impies, leur pardonnant tous leurs méfaits, et, déniant toute justice aux justes, les dépouillent; ayant le cœur corrompu, ils ne songent qu'à satisfaire à tout prix leurs passions dépravées, au plus grand danger de la société civilisée.
« Nous sommes entourés, Vénérables Frères, par cette race d'hommes scélérats. Ces hommes, poussés par un esprit vraiment diabolique, veulent lever
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letenrlard du mensonge, au milieu de noire grande et sainte ville, il côté de la chaire de Pierre, qui est le centre de la vérité et de l'unité catholique. Ceux qui régissent le gouvernement piéraontais, ceux-là même qui devraient refréner de tels hommes, ne rougissent pas de leur accorder soigneusement leurs faveurs, de leur fournir des armes et tout ce qui peut leur faciliter l'entrée de cette ville. Mais que tous ces gens-là, quoiqu'ils se trouvent à la tête de la puissance civile, tremblent; car ils s'at- tirent, par cette inique manière de procéder, de nouvelles peines ecclésiastiques et de nouvelles censures. Toutefois, dans l'humilité de Notre cœur, Nous ne cessons pas de prier avec confiance et ferveur, et de conjurer le Seigneur Notre Dieu, si riche en miséricorde, de rappeler aux sentiments de la pénitence salutaire et dans les droits chemins de la justice, de la religion, de la piété, tous ces pauvres infortunés ; néanmoins, Nous ne pouvons passer sous silence les graves dangers, auxquels, à cette heure ténébreuse, Nous sommes exposé. Nous attendons pourtant les événements avec une âme entièrement tranquille, quels que ces événements puissent être, excités par d'abominables fraudes, par des calomnies, par des embûches, par des mensonges; car Nous avons placé tout Notre espoir, tout Notre salut dans le Seigneur, puisque Dieu est notre aide, et que c'est Lui qui Nous soutient dans toutes nos tribulations; c'est Lui qui ne permet pas que ceux qui espèrent en Lui soient confondus; c'est Lui qui disperse les perfidies des impies; c'est Lui qui courbe et brise les fronts des pécheurs.
En attendant, Nous ne saurions nous empêcher de vous dénoncer, à vous surtout, Vénérables Frères, et à tous les fidèles confiés à vos soins pieux, la condition si triste et les dangers si graves, dans lesquels Nous nous trouvons actuellement, par suite de la conduite du gouvernement italien. Quoique Nous soyons défondu par le dévoùment et par la vaillance de Notre armée très-fidèle, qui, par ses actes glorieux, a bien des fois prouvé son admirable héroïsme, il est cependant manifeste que notre brave armée ne saurait résister longtemps encore, vu le nombre exubérant de ses lâches agresseurs. Bien que la piété fidèle de nos sujets, réduits à petit nombre par la spoliation que viennent d'opérer Nos usurpateurs scélérats, bien que, disons-nous, cette piété Nous procure une consolation des plus grandes, Nous devons toutefois convenir que Nous nous voyons forcé de Nous plaindre grandement, de ce que nos braves ne peuvent ignorer les terribles dangers dont les menacent les bandes féroces de ces cruels persécuteurs qui, par toutes sortes de menaces qu'ils ne cessent de leur faire, les inquiètent et les tourmentent. "
Si la parole de Pie IX résonna dans l'univers catholique, et servit à lui faire péremptoirement connaitre, en face de l'histoire, les motifs véritables de la guerre garibaldo-royale contre Rome, la voix de la municipalité romaine, servit, elle aussi, C\ mettre au jour les véritables sentiments du peuple. Voici la protestation de la municipalité : « A Son Excellence Monsieur le général Kanzlcr, proministre des armes.
» Du Capitole, le 26 octobre 1867.
» La magistrature romaine ne saurait garder le silence et ne point admirer la conduite des troupes pontificales, si dignement commandées par Votre Excellence, qui, non contente d'avoir vaillamment combattu et repoussé les ennemis de la Religion et du Trône, a su garder si prudemment et si complètement , l'ordre intérieur de notre Métropole. La magistrature, se faisant l'interprète fidèle de la volonté de la population, a l'honneur d'oftrir à Votre Excellence et à l'armée ses remercîmenis les plus sincères ; elle vous assure de sa gratitude la plus reconnaissante, et prie Votre Excellence de faire connaitre ses sentiments au brave corps des officiers et aux valeureux soldats de toutes armes; car il est certain et avéré qu'en persévérant, quelque temps encore, dans l'abnégation admirable qu'ils ont témoignée, jusqu'ici, les bandes audacieuses qui se sont avancées jusque sous nos murailles, seront complètement dispersées et détruites.
» François M'" Cavaletti, Sénateur. — Ferdinand Giraud. — Annibal Moroni. — Joseph Pulieri, — Pierre Mérolli, Conservateurs. »
Les sectaires avaient tenté de faire ci'oire que douze mille citoyens avaient imploré l'intervention de l'armée italienne; mais, dans cette lâche accusation, on ne citait aucun nom, et la dénonciation en avait été jetée clandestinement à la boite de la poste du Capitole. Dans la profession de loyauté que nous venons de transcrire, on lisait, au contraire, les noms des chefs de la Commune ; ajoutons que l'accusation passa ignorée de tous, et que la protes-
tation fidèle fut largement répandue et universellement connue, sans qu'elle eût à craindre d'être désavouée ou démentie par un seul individu ; le peuple romain tout entier lui prêta son suffrage unanime, et la contenance de ce peuple, inaccessible à l'ombre même d'une félonie, fut son plus éloquent commentaire, et l'on pourrait dire que cette contenance fut aussi, de son côté, une insurrection publique d'indignation et d'exécration contre les traîtres insurgés, les insidieux instigateurs, joignant aux armes régulières les armes bourgeoises. Mais laissons dire tout cela aux ennemis du peuple romain eux-mêmes. « L'insurrection, écrivait un général italien, no se développe guère, soit à cause de l'empêchement {vraiment ridicule) que nous mettons au passage des bandes volontaires, soit à cause du faible désir de s'insurger , que les populations pontificales témoignent'. »
Les sectaires les plus acharnés, dans leur secrète admiration pour une fidélité si louable, débordaient en injures, que tout Romain acceptera avec autant de plaisir qu'il en éprouverait en recevant un ordre de chevalerie. « Nous ne pourrons aller à Rome, prophétisait Menotti Garibaldi dans son conciliabule, parce que les Romains sont une masse de paresseux^. »
(1) Lettre du général PiolaCasc-lli au ministre de Revel, dans les documents relatifs aux derniers événements, présentés aux Chambres de Florence, par les ministres de la guerre et de la marine, le 3 février 1S6S, p. 59.
(2) Documents relatifs aux derniers événements, présentés aux Chambres de Florence, p. 88.
La prophétie de Mcnotti se vérifia si bien en tous points que les Romains eurent la paresse de brandir leurs sabres et leurs baïonnettes contre les ennemis. La garde noble, le bataillon Palatin, les volontaires romains, sans compter les innombrables citoyens enrôlés dans les troupes rcgiiliores, eurent cetto paresseuse faiblesse. Nous trouvons prudent le conseil dun vieil agent, qui se donne à lui-même lesobriquet de vieille brebis marquée de la police, lequel, écrivant à l'un de ses dignes collègues, proposait de s'insurger avec les armes des bandits qui s'étaient introduits dans la ville. « Il est impossible d'agir de son propre mouvement dans ces boites à perruque, sans un élément italien venant du dehors, et j'ose dire que la chose est également impossible dans l'intérieur des murs de la Ville éternelle ^ »
Le docteur Bertani, qui avait essayé de tout mettre sens dessus dessous au milieu des perruques, hurlait de rage : « Il faut le dire, afin de dissiper à toujours les illusions : toutes ces populations sont abruties, et ne savent nullement ce que c'est que l'Italie [de Bertani), l'Unité, la Liberté; ce que c'est que la cause défendue et soutenue par les volontaires..., pour qui ils se faisaient tuer. Lorsque nous entrâmes à Montana, on ne poussa pas un seul cri de félicilation ou d'encouragement; pendant la lutte, on ne reçut pas le moindre secours spontané, et les habitants ne nous donnèrent aucune preuve de fraternelle sympathie 2. »
Un autre garibaldien remua les perruques et
(1) Documents relatifs, etc., page 59.
(2) Bertani, Les dernières heures de la journée de Mentana.
écrivit : « Nos troupes entrées dans ce pays sont devenues furieuses, en reconnaissant la haine que leur portent les habitants. Garibaldi veut grever d'une contribution de guerre le pays qui a favorisé les mercenaires étrangers contre les Italiens'. »
Il n'était donc pas bien étonnant que dans les provinces, comme à Rome, les populations pontificales passassent, au dire de Guerzoni, pour réactionnaires; et nous ne saurions blâmer ces bons hotnmes de soldats, (qui étaient Romains et nullement étrangers de naissance), qui, mourant de faim, accablés par le sommeil, les pieds en sang, rien qu'à l'apparition d'un garibaldien, se levaient agiles, animés, furieux^; et nous n'osons pas non plus condamner ces squadrigiieri inexorables qui, à travers monts, liraient joyeusement sur leurs prétendus libérateurs, comme ils l'eussent fait sur des chamois. Eu fin de compte, quel droit les garibaldiens avaient-ils à l'afi'ection des Romains? Le mérite d'off'rir d'euxmêmes « un spectacle terrible et désolant, (c'est Guerzoni qui l'avoue), aux populations qui voj'aient peut-être revivre en ces gens (garibaldesques) les hordes barbares d'Odoacre^; " ou bien, comme l'écrit moins poétiquement un général italien, « c'est de la racaille, qui envahit le territoire pontifierai, pour y faire les cent coups et pour y vivre sans travaillera »
(1) Correspondance du Secolo de Milan.
(2) VoirMencacci, La main de Dieu, III, pages 17-18. L'illustre Auteur se déclare témoin oculaire.
(3) Guerzoni, Nouv. Anlhol., Mars, 1868, p. 555.
(4) Lettre du général Piola-Casclli, déjà citée, à M. de Revel.
Mais un infortuné prisonnier s'exprimait plus hardiment encore en parlant à un jeune Romain, qui avait été cliaritableracnt le relever du sol où il gisait blessé, pour le conduire, dans une voiture commode et bien suspendue, à l'hôpital Saint-Onuphre. Co blessé se nommait Pascoli. II fut par deux fois renégat et apostat, et mourut à Rome impénitent, ainsi que plusieurs de ses camarades , orgueilleux et stupide, comme le qualifie le jeune homme qui le secourut. Dans une relation piquante dont il est l'auteur, il protestait qu'il avait pris les arjjies pour mettre fin au règne de l'ignorance, dont la capitale est à Rome, et il avait la prétention de laisser entendre que l'un des motifs qui Yy avaient fortement excité, était son vif désir de délivrer la jeunesse romaine de la brutale abj-ection dans laquelle les Jésuites la laissaient croupir. Mais le brave soldat, qui, avec son frère, avait pris les armes dans les volontaires romains, et qui possédait une verve caustique très-prononcée, ne dut émettre que quelques arguments acerbes et positifs pour convaincre pleinement l'apostat de l'ignoble abrutissement des bandes dans lesquelles il s'était fourvoyée Cet homme finit par convenir qu'on ne devait pas attendre des garibaldiens la restauration désirée ; il avoua qu'une horde de sauvages n'eût pas agi avec une barbarie plus atroce que celle qu'ils avaient exhibée à Monte- Rotondo, et, sans nul ménagement, il les qualifiait de " pourceaux, voleurs, paresseux, n'ayant de vail-
(1) On nous dit que ce jeune Romain était le fils aîné du gouverneur de Subiaco, qui se conduisit si vaillarapfient- dans l'allaire de cette localité, et dont nous avons parlé eu,^6n liea. ^ ~ « C/V-v *■ :
lance que contre des femmes et des moines, toujours prêts à rebrousser chemin au premier sifflement d'une balle de fusil. »
Quelques. personnes, peut-cire, feindront de ne pas admettre en tous points de pareilles assertions, mais les garibaldiens, sans nulle contrainte, y adhéreront et leurs capitaines plus encore. Ce comte Giustiniani, qui était à Terracine avec les voleurs, y croira parfaitement, car ces %>rcux et loyaux patriotes lui volèrent, à lui qui était leur commandant, jusqu'à ses armes et ses chemises, do sorte qu'il fut obligé de demander aux moines de vouloir bien lui octroyer une de leurs chemises de laine ! Y croiront aussi le colonel Pianciani, qui en éprouva un grand dégoût, et le major Ghirelli, lequel, si nous l'en croyons, se vit contraint d'avoir recours à d'ingénieux stratagèmes, pour empêcher les scènes les plus odieuses que ses cannibales se disposaient à jouer. Enfin, tous les chefs de bande, qui rapportèrent des assertions parfaitement conformes à celles que nous venons d'énumérer et qui proclamèrent le contraire dans les journaux , y croiront sans la moindre hésitation.
Avec quelles délicates couleurs, avec quels traits d'une incontestable ressemblance, les garibaldiens et leurs amis n'ont-ils pas tracé et peint leurs propres portraits ! Néanmoins, ils trouvèrent, dans les séances publiques du Parlement de Florence, un artiste qui les photographia, si ce n'est avec plus de vérité, au moins avec beaucoup plus de publique renommée, et cet artiste est Paul Farabri, qui leur attribua collectivement la glorieuse dénomination
de ramas de voleurs et de brigands. Il ne manquait plus que Joseph Garibaldi pour surpasser tous les autres peintres par un coup de pinceau vraiment digne de lui : « Avec des charognes comme ces gens-là, il était impossible de vaincre. » Ce fut en ce noble langage que le héros s'exprima devant ses amis raoriiflés, à son retour de Montana. Plus d'un d'entre eux doit s'en souvenir.
Les garibaldiens se présentant d'une façon si avantageuse, avec de telles qualité.s et portant au front l'auréole resplendissante que leur Condottiere suprême leur a généreusement octroyée, il ne sera pas difficile de croire que les citoyens Romains, peu enchantés de leur subite arrivée, n'étaient guère disposés à les accueillir à bras ouverts dans leurs demeures. Par conséquent, à Rome, contre les hordes du moderne Odoacre, (oublions l'expression de Garibaldi), couvait, plus que partout ailleurs, la haine populaire, sombre et terrible; ceux qui ont tenté de faire passer pour vraie une relation contraire à celle que nous donnons, en sont les témoins responsables. Nous ne détaillerons pas ici les aveux à contre-cœur de Massari, de INIinghetti, de Crispi et de Ci\inini, devant les chambres de Florence'. Le lendemain de la tentative d'insurrection, les chefs de ces bandits écrivaient à leurs amis de Florence : « La limiière commence à se faire sur les événements de Rome.... Le peuple romain n'a pas répondu^, «
(1) Yoyoz-en une preuve dans la Civiltà CalloUca, série vu, vol. I, p. 237 et suiv.
(2) Gazzetta d'iCalia des premiers jours d'octobre, sous le soustitre habituel : Insurroclion romaine.
cRoisKs. m. D
Nous avons vu iiagiièro le sieur Venosla enfourcher son grand cheval et rugir comme un dragon furieux, contre le peuple romain, parce que ce peuple ne se donnait pas la peine de frémir, à la vue des infortunés garibaldiens qui passaient dans les rues de Rome, deux par deux, les menottes aux poignets.
Un sectaire perspicace pressentait que cela arriverait ainsi, et, dés le commencement, voyant mal tourner les choses, il avait tenté de détromper ses complices. « Moi, qui vois Rome de mes propres yeux, ccril-il, je déplore cette manie d'importation
révolutionnaire, qui a envahi notre parti agitateur
Ce peuple est, quoi qu'on en dise, heureux de sa condition : l'argent abonde et les impôts sont bien moins forts que chez nous, ils ne paient pas dans la conscription le tribut du sang, et il faut le dire, poui' être vrai, qu'il existe à Rome une certaine liberté d'agir et de penser.... Monsieur R..., qui fait ici de la poésie démocratique, parle de fermentation, dit que tout le monde est saisi d'une terreur panique et il voudrait prouver que Rome est telle que sa fantaisie exaltée l'imagine, et non ce qu'elle est... Malheur si ses illusions se propageaient parmi nous^ ! »
— La belle farce! s'éoriera peut-être quelqu'un : cet individu, qui désespérait ainsi du peuple de Rome, doit certainement être « un libéral monarchiste , engraissé par les glands gouvernementaux, un âne accroupi au râtelier royal, qui fait la guerre à Télé-
(1) h'Opinione du 25 octoljre.
îDent garibaldien et qui, tout en semblant payer de retour, n'apporte à son bienfaiteur qu'un médiocre avantage'. >•
— Ainsi soit-il, répondons-nous : mais ceux-là aussi étaient des garibaldiens dignes de foi, autant que pouvait l'être la plus blanche colombe nourrie dans la sein de Garibaldi. Qu'en serait-il, après tout, si les casse-cou, eux aussi garibaldiens rouges enflammés, ceux-là même qui tentèrent l'insurrection à coups do couteau, venaient nous faire connaître approximativement la même torpeur du peuple romain ? Et cela est vraiment ainsi. Le prétendu comité romain d'insurrection eut le caprice de publier son rapport mensonger pour donner un démenti à l'opinion commune, qui, embrassant ses opinions, l'aurait appelée « la presse amie, » et aurait affirmé que Rome n'avait rien fait. Mais ce rapport produisit un effet diamétralement opposé à celui qu'on désirait lui voir produire, en démontrant ce qu'il voulait réfuter. Dans toutes ses pages, on entrevoit (ce qui a été prouvé et démontré clair comme le soleil, dans tous les procès des tribunaux), c'est-à-dire que les Romains ne se laissaient pas gagner par l'amour de la patrie garibaldienne, si ce n'est à bons deniers comptants, et, ce qui est encore plus odieux, désertaient leur poste au moment du danger et envoyaient adroitement certains contre-ordres inco:pli cables, en
(1) Toutes expressions des garibaldiens inculpés et pieux, contre les garibaldiens infectés du péché ricasolien , et salis par les 10,000 francs mensuels du gouvernement italien. Voir les Docum. rel. aux derniers èvén. présentés aux Chambres de Florence, pages 3S, 55, 59, etc. ; et la Riforma du lô janvier 18G8.
Zii RESISTANCE
vertu desquels les bandits étrangers étaient seuls pris au trébuchet. De là le complet épuisement des finances garibalcUennes, sans qu'il en reste le moindro profit, et, pour comble de malheur, toutes les victoires espérées se changeaient en désastres.
Quoi encore ? le protagoniste de l'insurrection romaine, François Cucchi de Bergame, dans un club nocturne tenu à Rome ave.c les chefs de la conjuration , repoussa fièrement le parti proposé par quelques sectaires, qui opinaient de se débarrasser, en les poignardant l'un après l'autre, des personnages les plus importants du gouvernement pontifical ; et il s'obstina à vouloir que le peuple romain eût à se régénérer par quelque acte éclatant de bravoure, couronnant un combat en plein jour et accompli les armes à la main. Des personnes bien informées nous assurent que Guerzoni soutint l'opinion de Cucchi. Que l'un et l'autre en reçoivent la somme d'honneur, que peuvent mériter et procurer les vaillantises des chefs de bandes, se donnant les airs de commandants. Peut-être bien que la lâche proposition, au lieu de l'indigner, l'intéressa; car, on le sait, le secours royal avait été promis aux quelques coups de fusil retentissants dans Rome, et non aux éclairs infâmes des lames des assassins.
Quoi qu'il en soit, l'un et l'autre se repentirent, mais trop tard. Cucchi surtout, dans la soirée du 2 novembre, descendant, de retour de Rome, à la gare de Florence, se mettait en quatre pour maudire les Romains, lesquels, à l'exception de quelques poignées de très-lâche canaille mercenaire, n'avaient rien fait pour l'insurrection, ni en l'aidant,
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ni en la conseillant, ni en la favoris'tnt. Bref, il répétait à qui voulait l'entendre, et à qui nous l'a rapporté, la sentence faite au stjle de Garibcildi : «' On ne pouvait s'insurger avecles Romains. " C'est en vérité une fort belle sentence, faisant un digne pendant au très-sag'e et très-savant apophlhegme de Garibaldi : « Avec des charognes comme ces gens-là, il était impossible de vaincre. »
Il nous a semblé qu'il ne serait pas inutile de nous appesantir quelque peu sur toutes ces particularités, pour que l'histoire puisse conserver un souvenir indélébile, par les aveux des ennemis du Pontificat, et une preuve éclatante que Rome n'a point terni la brillante splendeur de sa loyauté envers son Père et son Roi, le Pape Pie IX. Il ne manquera pas, dans l'avenir, à' historiographes, qui, devenus faussaires pour le lucre, ou par esprit de parti, mentiront ; mais une source pure de vérité restera toujours ouverte, du moins pour les sincères défenseurs de la vérité.
Rome fit plus et mieux encore que d'opposer à la félonie garibaldienne la simple résistance qu'en mécanique on appelle inerte : Rome arma le bras de ses enfants, combattit dans les rangs de presque toutes les troupes régulières, dans l'artillerie, dans le génie, dans la cavalerie, dans la gendarmerie, dans la ligne, dans la marine, dans les zouaves; elle se battit plus qu'on ne saurait le croire, plus qu'on ne l'a cru dans sa garde noble, dans la garde palatine; enfin, elle lutta dans son vaillant bataillon des volontaires romains, qui surgit à l'improviste du sein de l'insurrection ennemie , et qui prospère et
CROISÉS, m 3
grandit encore en ce moment. De tout ceLi, nous ne parlerons que très-brièvement, faisant une sorte de prodrome aux derniers événements.
LXXV. ARMEMENT DU PEUPLE ROMAIN. LA PALA- TINE, LES VOLONTAIRES ROMAINS, LES VOLONTAIRES ÉTRANGERS. ASPECT DE ROME.
La postérité croira difficilement qu'on eut la perfide intention d'imposer la rébellion à un peuple si fièrement ennemi de la nouveauté, en la lui présentant sous le nom de liberté. Nous n'en sommes pas surpris. Il n'est que trop notoire et manifeste que les sectes indignes ont l'habitude de violer tout droit et tout libre sentiment des nations, et puis de donner, par une amère dérision, à leur propre tyrannie, le nom de délivrance. Mais, grâce à Dieu, les desseins de Cucchi sur Rome, son obstination persévérante pendant plusieurs jours, son opiniâtreté à tenter de nouveau la coupable entreprise, ses appels au peuple, les fameuses fanfaronnades du comité central de Florence n'aboutirent qu'à fournir quelques indices certains de mauvais vouloir, et ces indices, quoique faibles, n'amenaient, le plus souvent, aux enragés brigands que péril, honte et confusion.
Il est bien évident que ceux qui voudraient croire au rapport du soi-disant comité romain d'insurrection, finiraient par se figurer que dans les jours
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qui suivirent le 22 octobre, le peuple de Rome aurait encombré les rues chaque nuit avec une effervescence invincible, investissant les casernes, attaquant en habiles guerriers les troupes dans les villes, désarmant, tuant, et que bien peu s'en fallut que le Capitole ne fût emporté d'assaut par la plèbe furieuse. Des faliles, toujours des fables! Nous avons pu, grâce à l'excessive bonté de ceux à qui il appartenait de le permettre, examiner minutieusement, nonseulement les papiers des archives militaires, mais aussi les actes spéciaux du commandement de la place, oîi tous les mouvements de la capitale aboutissent et sont soigneusement enregistrés : ni l'éclat d'une bombe, ni un coup de pistolet, ni un pétard lancé dans la plus sombre des ruelles, ne pouvaient avoir eu lieu sans être scrupuleusement inscrits sur les rapports adressés par chacun des postes. Eh bien! de tous ces actes, de tous ces comptes rendus, il résulte manifestement que les vaillantises projetées « et l'énergie de la reprise d'action » ne furent en réalité qu'une terreur panique universelle; l'épouvante paralysa l'héroïsme annoncé des sicaires étrangers qui reconnurent qu'ils étaient méprisés par le peuple, pendant que la troupe les défiait par les armes. En résumant ces détails le plus brièvement possible, nous dirons : les prouesses garibaldiennes, opérées du 23 au 29 octobre, se réduisent à quelques féroces guets-à-pens, tendus à des soldats isolés, surpris à l'improviste, à plusieurs grenades fulminantes lancées par les fenêtres sur les patrouilles de nuit, à l'écliange de huit ou dix coups de fusil entre la caserne de la ligne au palais Sera, et
l'apparition d'uu groupe de faclioux', qui, s'élant aperçus de la résistance qu'on avait préparée, s'évanouiront comme un tourbillon de poussière emporté par le vent. De pareils faits d'armes eurent lieu près du gazomètre, où le général Zap[)i, prévoyant une attaque, avait fait renforcer la garde. Dans certaines ruelles du Transtévère, où se trouvaient les plus grandes casernes des cinq cents bùtcs féroces d'Aiani, tout marchait selon les désirs de Cucchi, tant qu'il s'agissait de se rendre dans les cabarets habituels pour y manger, s'y enivrer et menacer la voûte céleste ; mais lorsque le chef de la clique donna ordre à une cinquantaine de ces héros de quitter leur repaire souterrain, pour lutter et combattre à ciel découvert, d'une voix unanime tous s'y refusèrent, à la grande colère d'Aiani, qui les logeait et les nourrissait^! Les cuechiens osèrent escalader la montée de Saint-Pierre-in-Montorio, et lancer de cette hauteur des pierres contre les zouaves, qui se trouvaient dans la cour de Saint-Calixte, hurlant, frémissant, braillant, faisant les cornes et les plus laides grimaces. Mais une patrouille, qui sortit pour leur donner la chasse, trouva le lieu parfaitement évacué et complètement désert.. Les provocateurs à distance respectueuse n'étaient guère amateurs d'avoir maille à partir de trop près avec les zouaves^.
Ils n'accomplirent qu'un exploit sanguinaire, mais il fut tellement vil, que plus ignoble et plus lâche n'aurait jamais pu l'imaginer la lâcheté elle-même,
(1) Procès Aiani, déductions de Sterlnni, p. 42.
(2) Doc. riian. spéciaux de la place de Rome, 25 octobre.
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s'il était possible de la personnifier, et qu'elle eût pu combattre au service de Cucohi.
Un zouave de la caserne de Saint-Calixte, nommé des Bigottières, portait la nourriture à un poste éloigné; il était seul, et il avait jeté sa carabine en bandoulière sur le dos, ayant ses deux mains embarrassées par les gamelles. Plusieurs affidés de la bande, blottis dans une chambre d'auberge, aperçurent ce zouave, et se préparèrent à accomplir, à leur avis, une héroïque action. Ils le suivent, mais de loin, puis l'attaquent de côté; deux d'entre eux le saisissent par les bras, un troisième lui pose un pistolet sur la bouche, et lâche le coup; on lui arrache ses armes, et on laisse son cadavre dans une mare de sang. Telle fut la mort ou plutôt le martyre d'un noble gentilhomme, à peine entré dans la sainte carrière, car il n'avait pas encore achevé son premier mois de service. En quittant Château-Gontier, sa patrie, ce jeune homme avait dit qu'il se croisait pour combattre le mauvais exemple et pour sauver son âme ; c'était là l'ancien mot d'ordre des premiers Croisés : Pro remeclio animœ suce! Ce fut peut-être bien iM. dos Bigotlières qui nous répétait cette devise de sa propre bouche, quelques jours avtmt sa mort, car nous nous souvenons d'avoir causé avec un jeune croisé, qui nous dit, en versant des larmes : « J'ai pris les armes pour me convertir! «
Quoi qu'il en soit, ce Dieu qui recompense tout bon désir au-delà de toute espérance, ne se borna pas à accorder à son croisé le salut de son âme, mais il voulut aussi lui donner la couronne du martyre.
o4 ARMEMENT
11 importe bien peu que la bonté divine l'ait couronné sur les pavés d'une rue déserte, plutôt que sur les cimes de Nerola ou de Mentana ; la cause était la même, ainsi que la guerre et les ennemis que l'on combattait. Paix et gloire donc à Henri de Foucault des Bigottières! Mais que devrions-nous dire de ses lâches assassins? de ceux qui les soudoyaient pour de semblables entreprises? du ministre Menabrea, qui, en séance publique du Parlement, appela généreux ces assassins infâmes? qui osa même, à cette occasion, vomir le fiel le plus exécrable, le plus hideux, sur la tête la plus sublime, la plus vénérable qui existe sur la terre? Quoique la vengeance du Seigneur se fasse attendre, elle ne manque jamais de frapper les coupables.
Les joueurs de couteau, ramassés par toute l'Italie, dans la lie la plus abjecte, ne se montraient vaillants que pour accomplir, à coup sûr, les scélératesses les plus abominables qu'il soit possible d'imaginer. Certes, le cilojen Cucchi, commandant de l'insurrection, nous prouva qu'il devait avoir une âme de bronze, puisqu'il s'obstinait à vouloir tenter l'entreprise à l'aide de pareils cannibales. Il faisait grand cas de ces actes infernaux, commis sur plusieurs points de' la capitale, et en attisait sans relâche l'exécution ; car il pensait, même après la défaite complète, que ces atrocités suffiraient pour immortaliser le nom des conjurés, et augmenter la terreur que devaient inspirer ces machinations secrètes, ourdies et tramées pour avancer le triomphe des révolutionnaires.
Mais notre homme se trompait grossièrement sur la nature et le caractère do ce peuple, dont il avait
entrepris de faire des rebelles. Beaucoup d'étrangers et bon nombre d'honnêtes gens ont méconnu la droiture et la générosité du peuple romain. Pourtant, l'armée pontificale est composée, pour plus de la moitié, de volontaires romains, dont la plupart sont nés dans la ville sainte; le bruit de guerre, loin d'éloigner cette jeunesse de la carrière militaire, l'y attira ; même dans le régiment des zouaves, qui est par son institution un corps étranger, se trouvaient environ cent cinquante Romains, sans compter les trompettes et les corps de musiijue. Mais, ce qui est plus digne do l'histoire et qui resta néanmoins généralement ignoré, c'est qu'ci, mesure que le danger devenait imminent, la jeunesse citoyenne accourait de bon gré prendre les armes, ne demandant d'autre rétribution que celle d'un fusil et d'une giberne. François Cucchi concourut, plus qu'il n'aurait pu le croire , à susciter cet enthousiasme sublime ; plus il cherchait, dans une insurrection permanente, à attirer, par ses proclamations mensongères et les innombrables perfidies de ses satellites, la jeunesse romaine aux barricades, plus cette jeunesse se soulevait et se groupait avec un entrain sans pareil, pour former un impénétrable rempart autour du Vatican,
Quiconque se trouvait à Rome, pendant ces jourslà, a pu voir et remarquer le service ardent, entrepris par les magnanimes jeunes gens dans la Garde Palatine cVhonneur. Ce titre à lui seul assignait à ces braves la charge qu'ils devaient remplir, et ils se montrèrent, plus que jamais, dignes de ce poste et de son titre. La garde accueille, dans ses rangs, une
élite de bourgeois, de gentilshommes, d'artistes, do gros et petits commerçants, sans on exclure les simples ouvriers; elle réunit, en somme, la fleur et la force des citadins, le vrai peuple, qui veut, à ses propres dépens, et sans rétribution aucune, faire do sa poitrine un bouclier pour la défense de son bienaimé Père et Souverain. Ce corps choisi reçoit, au palais pom.ifical, les ordres augustes, par l'intermédiaire du cardinal qui en est le préfet. En l'absence de ses officiers supérieurs ordinaires, la compagnie Palatine était dirigée par le lieutenant-colonel chevalier Camille Reggiani, ancien et valeureux guide de ses concitoyens , ayant sous ses ordres deux adjudants-majors : Jérôme Reggiani, son fils, et Michel Pétagna, autre brave officier. Cotte milice bourgeoise était venue en aide aux troupes régulières dès les préliminaires de cette guerre, assumant une partie du service au Vatican; ainsi, le 23 et le 27 octobre, qui furent deux journées de grands troubles, nous trouvons que le poste très-important de la grand'garde leur avait été confié, sous le commandement alterné de deux citoyens distingués : le capitaine Grandjacquet et le capitaine Antamoro^.
Monter la garde autour du palais de Pie IX parut être, pour ces braves, une preuve de faible zèle. Par conséquent , ils pensèrent qu'il fallait joindre les devoirs du service de bataillon à un centre de commandement général, entrant en relation directe avec le commandement de la place de Rome, et y entre- Il) Documents mtnuscrits de la place de Rome, 24 et 28 octobre: Ilapport général des opérations de la garde palatine.
tenant continuellement des hommes de planton, pour en recevoir les ordres urgents. Qu'il était beau et intéressant de voir ces courageuses compagnies, composées de pères de famille et de leurs enfants, sous le noble uniforme, portant gaîment la carabine, marcher au pas militaire, partout où les ovdres donnés les envoyaient, posant dos sentinelles et les relevant; puis, leurs officiers surveiller les postes, faire l'appel, dresser les procès-verbaux, les rapports, visiter les alentours et les prémunir contre les surprises présumables ! Les ofHciers en congé se présentaient volontairement, pour reprendre leur service habituel; quelques-uns d'entre eux passaient leurs journées entières dans les bureaux du commandement, et leurs nuits, aux veilles et aux rondes sur les fortifications ; bref, tous pourvoyaient à la sûreté de la patrie, en tenue militaire, et conjointement avec les troupes d'ordonnance. Voilà comment les Romains répondaient aux lâches invitations, aux insinuations perfides de Cucchi et consorts.
Mais le service le plus particulier, le plus ambitionné, le plus cher à la garde palatine, était celui de veiller attentivement sur la personne sacrée du Vicaire de Jésus-Christ. Les mouvements du 22 octobre, ayant clairement mis à jour les intentions sacrilèges des ennemis concernant le Vatican , la garde palatine rouvrit, le lendemain, les portes de son quartier dans la cour intérieure, tout à fait au pied du grand escalier par lequel on monte aux appartements du Saint-Père, et, aujourd'hui encore, ils y font bonne et sûre garde. Le commandant Reggiani avait donné des ordres, poiir que, pendant
toute la durée des troubles, on eût à augmenter co poste, durant la nuit, d'un renfort de trente baïonnettes ; mais les croisés palatins, en outre de ceux qui y étaient mandés, y accouraient en grand nombre, désireux de veiller toute la nuit, sous la chambre à •coucher de leur vénéré Père, et de faire des rondes (qui, pendant ces nuits-là, se passèrent souvent sous une pluie diluvienne) sur les bastions du Vatican, où l'on avait en outre lieu de craindre, à tout instant, des assauts imprévus.
Peu satisfaits encore de ce pénible service, ces braves enfants de Pie IX demandaient en grâce qu'on voulût bien leur permettre de se joindre, pour les patrouilles extérieures, à la troupe de ligne; ils l'eussent fait, si Pie IX lui-même, tout en louant le généreux dévouement de ses enfants, n'eût pas témoigné le désir de les conserver près de son auguste personne^. Or, quel est celui des princes de-l'Europe qui aurait pu, au milieu des révoltes publiques, le lendemain d'une tentative de soulèvement, qui menaçait toujours, pendant que l'Italie entière retentissait du bruit de cette prétendue révolution populaire, quel prince, répétons-nous, aurait pu dormir tranquille, n'ayant cependant, dans son antichambre , qu'une soixantaine ou une centaino tout au plus de baïonnettes bourgeoises, qu'une police soupçonneuse n'avait pas choisies, mais qui étaient accourues guidées par la fidélité et par l'amour filial que portent des bons chrétiens à leur bien-aimo Père? Pie IX seul le pouvait, et le pouvait avec la
(1) Rupport général déjà citô.
plus grande sùi'eté : il connaissait son peuple et sa garde palatine. Celaient là les citoyens que les provocateurs perfides dénonçaient aux cours étrangères et au monde insensé, comme des esclaves frémissants, et enchaînés par le fer étranger. Ce ne fut pas par des mots, ce fut par des faits bien notables, que la garde palatine d'iionneur mérita et gagna la médaille des croisés, qui brille maintenant sur son uniforme; cette phalange nombreuse et choisie de citoyens suffira pour démentir, devant l'histoire future, les lâches calomniateurs du peuple romain.
La dangereuse position du Saint-Père n'allumait pas seulement l'héroïsme admirable des modernes croisés dans le cœur des hommes dont les noms étaient inscrits sur les rôles de la garde palatine. Depuis longtemps déjà, la jeunesse romaine avait présenté, au Vatican, une liste d'environ sept cents autres volontaires, recrutés la plupart dans les rangs de la noblesse ou de la haute bourgeoisie, et tous désireux de prendre les armes pour la défense du Saint-Siège. Pie IX bénit un si honorable désir, et promit de le seconder, dès que le danger deviendrait imminent. Le soulèvement des sicaires étrangers, dans les rues de Rome, vint annoncer que l'heure d'armer les braves citoyens avait sonné : le corps des Volontaires romains surgit au premier signal, qui ne fut pas un signal de commandement, mais une simple annonce de permission de la part du Saint-Père. Il était deux heures de l'après-midi du 23 octobre lorsqu'on annonça le retard du secours français, et l'apparition de 10,000 garibaldo-royaux, conduits par l'insigne bandit sur les hauteurs de la
Sabine, et, derrière Garibaldi, la marche de trois brigades de l'armée italienne, au momoat où les navires cuirassés de Victor-Emmanuel se montraient devant Civita-Vecchia. En même temps apparaissaient, dans les rues de la ville, les sinistres ligures sanguinaires de ceux qui avaient échappé à la défaite de la veille, et l'on parlait de bandes errantes dans les campagnes des environs ; à cette même heure, François Cucchi parlait de victoire, et disait, dans sa proclamation : « Le drapeau national se déploie sur les monts Parioli qui sont occupés par les insurgés, et à leur tête se trouvent le général Garibaldi et ses fils. »
Il n'était pas trois heures qu'on entendait déjà retentir le bruit de la fusillade, entre les carabiniers pontificaux et l'ennemi, sur les monts Parioli; ce fut précisément à cette même heure que les volontaires romains prirent les armes et descendirent sur la place. Cette date mérite bien tout un gros volume de louanges.
A la nouvelle que le Saint-Père accédait enfin à leurs ardents désirs et les recevait parmi ses défenseurs, les courageux citoj^ens publient en toute hâte l'heureuse décision et bientôt tous s'élancent par groupes vers l'arsenal de Sainte-Marthe pour y obtenir des fusils, puis, de là, au Château Saint-Ange, pour s'y pourvoir de munitions. Pressés de combattre, ils ne prirent, pour signe de ralliement, qu'un large baudrier blanc et jaune, mais, par la suite, ils accompagnèrent cet insigne d'un mot d'ordre secret qu'on changeait tous les jours, afin de déjouer les trames des ennemis, qui e.'ssayèrent souvent de se
travestir en pontificaux. La compagnie, qui, en peu d'instants, s'était réunie et parfaitement constituée, se présente au commandement de Ja place, pour y demander les ordres supérieurs ; dés qu'elle y apparut, on l'accueillit par un cri unanime, prolongé et affectueux de : •• Vivent les Romains ! »
C'était le salut fraternel de la garde zouave, faisant fête aux vaillantes recrues, qui arrivaient si opportunément pour prendre les armes ; chacun de nos lecteurs, nous en sommes assurés, répétera ce cri, pourvu que ce lecteur ait en son âme le moindre sentiment de chevalerie, la moindre notion religieuse. Les volontaires se montraient disposés à n'importe quelle nature de service militaire; et ce fut avec une véritable joie qu'ils reçurent la mission d'une des fonctions les plus périlleuses , celle de faire des rondes et des patrouilles de nuit dans toutes les rues de Rome, partagés en pelotons de force égale.
On ne saurait se faire une juste idie du sentiment d'approbation et des applaudissements, que reçut, à son apparition, cette nouvelle milice citoyenne. Par tout on se posait aux fenêtres, pour avoir le bonheur de les contempler ; dans le Transtevère, on les appelait : « Les Païni du Pape. » Un rapport militaire, signé par le général Zappi, contient ces mots précis : « Beaucoup de seigneur.^ romains se sont présentés aujourd'hui (23 octobre), offrant leur concours pour le maintien de l'ordre. On les a immédiatement armés, partagés en patrouilles qui , sillonnant la ville en tous sens, ont produit sur la population un immense effet moral, encourageant les bons, et
faisaut connaître le véritable esprit de notre ville*. » Le lendemain, leur nombre était presque triplé ; on leur ouvrit un quartier au Vatican, pour qu'ils pussent s'j reposer de leurs rondes nocturnes, et veiller, avec la garde noble, les Suisses, et la garde palatine, dans le royal palais du Saint-Pere. Voilà comment on craignait la bourgeoisie romaine!
Assurément, Rome pouvait être fiere de compter, parmi les volontaires, une brillante cohorte de ses princes, de ses patriciens ei de sa noblesse. Tous savaient que ces volontaires ne rentraient au quartier qu'aux heures les plus avancées de la nuit, fatigués, transis de froid et souvent trempés par la pluie; et que là, plaisantant sur les aventures de leur service, ils se couchaient sur la paille. C'est ainsi qu'ils passaient de froides et longues nuits, la carabine ai' côté, heureux de rassurer, par leur présence, la maison de leur auguste Père. Les patrouilles n'étaient pas un simple service militaire de parade; l'expérience avait démontré à nos hommes qu'il s'agissait d'affronter les coups de fusil et les embûches que les très-làches libérateurs de Rome savaient si bien tendre dans les ténèbres ; ils le faisaient toutes les nuits, au détriment des rondes bourgeoises et de celles de la troupe, qui recevaient, tant les unes que les autres, des bombes orsiniennes, lancées par les fenêtres^.
Un fait, entre autres, pourra servir de mémorable exemple de la protection céleste qui couvrait les
(1) Docum. manusc. des arch., 5 novembre.
(2) Doc. nianus. des arch., 23-27 oct., dans plusieurs rapports do la gendarmerie et du commandement de la place.
volontaires. Une patrouille d'environ trente hommes revenait par la rue des Coronari, assez longtemps après minuit, lorsque soudain une horrible détonation fit retentir les échos de tout le quartier. Une grenade fulminante, lancée par une main inconnue, venait d'éclater au milieu d'eux, à un pas tout au plus derrière le commandant. Personne ne bougea, mais le cri de : Vive Pie IX ! sortit de toutes les bouches. Les soldats du peloton pointent aussitôt leurs armes vers les fenêtres, et tirent quelques coups de fusil, vers plusieurs croisées où l'on avait remarqué le mouvement de plusieurs personnes. Ce fut un excellent moyen pour prévenir les nouveaux attentats, qu'on préparait sans doute encore. Le commandant, qui était le jeune prince Philippe Lanccllotti, qui se trouvait si près de son palais que la princesse son épouse put entendre l'explosion, le commandant, disons-nous, ordonna de faire halte et d'occuper les débouchés, et il fit demander de la lumière. A peine l'ordre était-il donné qu'il fut, en un clin d'œil, parfaitement exécuté et la rue parut subitement éclairée comme pour une illumination. Les gendarmes qui accompagnaient la patrouille forcèrent et ouvrirent la grand'porte, commençant une perquisition rigoureuse et attentive dans toute la maison, d'où la bombe paraissait avoir été lancée; cette enquête sévère amena une importante capture d'armes garibaldiennes , de poudre et d'individu.s suspects^ Une autre compagnie bourgeoise accourut
(1) Mêmes documents, plusieurs rapports des volontaires et dea gendarmes, 27 oct. ; Mcncacci, La Main de Dieu, vol. JII, p. 20.
au bruit ; elle était commandée par le marquis Fabrizi; quelques instants plus tard, survenait un peloton de zouaves. Malheur aux pauvres cucchiens, s'ils avaient osé se montrer, seulement une seconde, les armes à la main ! Ce qu'il y eut d'étonnant , c'est qu'on put recueillir et rassembler en un instant tous les fiagments du projectile, éparpillés à plus de cinquante pas à l'entour, et le lendemain on en retrouva quelques autres qui s'étaient fortement incrustés dans les murailles; pourtant, aucun des volontaires n'avait été atteint, ni même effleuré.
Dans la soirée, les volontaires sous les armes attendaient la consigne du commandement de la place; le colonel Allet se trouvait à une faible distance des volontaires, avec quelques compagnies do ses zouaves, quand arrive au colonel un ordre urgent de prévenir une escalade possible, à la porte Angelica, précisément à côté du Vatican. Il se tourne vers les volontaires romains et leur donne communication de la dépêche. Ces braves semblent ravis de pouvoir mettre la rnain à une affaire si importante; ils se serrent autour de leurs capitaines, et, avec un enthousiasme indescriptible, ils demandent à marcher avec les zouaves. M. Allet accepte leur offre, les partage en deux phalanges, une pour escorter, à la suite des zouaves, deux pièces d'artillerie en dehors des murailles, l'autre pour défendre les bastions et les courtines du Vatican. Tous ceux de la garde noble et des Suisses, qui purent se détacher de leur poste, se joignirent à la garde palatine pour occuper la crête des hauteurs de l'enceinte. Le comte de Cliristen survient à ce moment avec une belle suito
(le seigneurs de toutes les nations, réunis sous le nom de Volontaires étrangers ; et il accepte le commandement de la porte Angelica. En peu de temps, les alentours du Vatican se trouvent garnis de citoj'ens armés qui avaient juré de verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour la défense de leur bien-aimé Père.
Il est vrai que, pendant cette nuit, ces braves n'eurent à combattre qu'un seul ennemi : le froid intense de la saison ; ils le supportèrent avec courage et constance, les nuits suivantes, jusqu'à l'arrivée des troupes françaises, et, pour la garde palatine, jusqu'après la journée de Mentana. N'oublions pas de noter que la renommée répandue dans Rome des défenses préparées, effraya les traîtres, et les découragea au point qu'ils n'eussent pas osé tenter la surprise ; et cela d'autant plus, qu'ayant une fois attaqué l'un des côtés les plus cachés des murailles, ils se virent inopinément assaillis par une nombreuse fusillade et par une sortie de reconnaissance. Si cet'te généreuse démonstration de valeur citoyenne n'eût pas servi à autre chose, elle eut du moins protesté hautement, à la face du monde entier, de l'invincible fidélité romaine et du dévouement catholique ; puisque, pour camper sur les remparts qui entourent de plus près le royal séjour de Pie IX, concouraient ouvertement, de leur pleine et libre volonté, des personnes de toutes conditions, et surtout les Romains, les vrais Romains.
Parmi les Volontaires étrangers, s'il est permis d'employer ce titre pour désigner les défenseurs do Rome, nous avons entendu nommer les ducs de