‹ Les croisés de Saint PierreChapitre 6 sur 32 · LA MAISON A TAXI · texte numérisé non relu

LA MAISON A TAXI

ctaii le solide boulevard des dernières espérances « de là reprise d'action. •

>*os lecteurs s'iicagineront facilement les odieai ariitices au moyen desquels leurs officiers excitaient l'ardeur des sicaires, on, si nous voulons les gr-atiier d'un nom plas honorifiqoe, de la garnison da château Aiani : ils les maintenaient dans leur rage diabolique par les louanges et les flâneries les pics insidieuses qn'U soit possible d'inventer.

Ces menteurs astucieux voulaient faire croire à leurs subordonnés « que les cabines de la France et de l'Italie étaient dans les mêmes dispositions, au sujet du mouvement insurrectionnel à provoquer

dans Rome que les apparences du contraire

n'étaient autre chose qu'une ruse frauicleuse, mais diplomatique, pour tenir de plus en plus caché et secret l'accord sur ce pointa -

Les affidés d' Aiani publiaient à son de trompe que le coniiié national (e'est-à-^iire le comité italien) , s'était réconcilié avec le parti d'action, au moven de celte promesse, et que la troupe indigène aurait tiré sa poudre aux moineatix, plutôt que de tirer sur le peuple ameuté. Dans sa défense, Aiani déclare avoir reçu toutes ces nouvelles et ces renseignements de ses chefe , avec ordre de les transmettre à ses subalternes -.

Que ces idées aient eu un caractère de vérité pour ces vilains hommes presque sauvages, cela se voit clairement dans plusieurs passages des procès. Ce n'étaient pas les seules sottises qui se répandaient

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parmi eux, pour les contenir ei les rassurer : tantôt on leur annonçait la prochaine arrivée de Garibaldi, tantôt celle do l'intervention de l'armée italienne ; on leur dit aussi qu'une communication ofTicielle qui venait de leur être faite, portail que le gouvernement pontifical et celui de Florence négociaient activement pour accueillir les bannières de "Victor-EmmanueP. Quelle est l'absurdité assez étrange, assez stupide, que des traîtres adroits no puissent faire avaler facilement à de vulgaires coquins? Ce qu'il y avait de plus odieux dans la fourberie révolutionnaire, c'est qu'elle avait la lâcheté de dresser de pareils pièges à do pauvres femmelettes et à des enfants innocents pour les enrôler et les envelopper dans les trames sectaires : nous pourrions en donner plus d'un exemple et plus d'une preuve. Parmi toutes ces infamies, le souvenir du malheureux Antoine Arquati vient combler notre âme d'amertume, car ce fut précisément dans la maison Aiani que cet infortuné perdit la vie.

Dans la journée de la catastrophe, Arquati se rendit à l'hôpital de Saint-Gallican, près de sa raair son. L'un des religieux hospitaliers qui le connaissait, surpris de le revoir après une très-longue absence :

— Pourquoi donc, lui dit-il, ne te voit-on plus, depuis longtemps, Toto?

— Eh ! répondit l'enfant , j'ai eu beaucoup à étudier.

— Bah ! tu as donc gagné la rage de l'étude tout à coup?

(1) Procès Aiani, pnges 33, 34, 40, 1?3.

1>A MAiSCiN AIANI. 05

Eu piûiionçanL ces mots, lo bon religieux ouvrit à l'enfani, comme d'habilude, la porte du jardin.

— Mon Père, dit alors Antoine, pourquoi n'avczvous jamais voulu me donner un caïueliia? Je vous ai déjà tant de fois demandé cette plante !...

— EU bien ! envoie un pot et choisis la plante. Si tu me l'avais demandée, tu l'aurais depuis longtemps.

Le jeune Antoine avait peut-être l'iuiention d'orner de fleurs le banquet garibaldien que, peu de temps après, il prépara de sa main, aidé par sa mère. Se sentant troublé par la réponse du religieux, il so prit, tout à coup, à parler politique, s'cnquérant des affaires de Rome et de celles des provinces. Lo religieux, voulant changer la conversation, reprit :

— Tu sais bien que je m'occupe beaucoup de mes malades, et non des choses qui ne me regardent pas.

— Oui, je le sais ; mais le Pape devrait faire un appel à l'armée italienne.

— Bah! et pourquoi?

— Pour épargner du sang.

— Le sang de qui?

— Le sang du peuple romain et de celui des provinces.

— Pourquoi te mêles-tu de raisonner du sang à répandre ou non? Ceux qui auront à verser le leur, ce sont les méchants drôles qui ne cherchent que plaies et bosses. Tu peux constater que ni toi ni moi, qui nous occupons de nos emplois respectifs, n'avons atirappé la moindre égratignure. Ecoute, mon enfant; tu es jeune, inexpérimenté, nullement initié aux ruses séductrices du monde, et l'héroïque valeur dont tu crois faire preuve n'est qu'une présomptueuse

cEOisiis. m. 6*

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témérité ; prends garde que les camarades ne te fassent tourner la tête; ils pourraient l'entraîner dans qtielque bagarre où tu pourrais laisser ta peau. Est-ce que par hasard, mon ami, la vie te serait à cliarge ?

Hélas ! qui se serait douté que les craintes du prudent hospitalier étaient si bien fondées? Quelques lieures après, le cadavre du pauvre enfant fut porté à la même place où cet entretien avait eu lieu, à la grande douleur du religieux qui le connaissait. Le malheureux avait péri en maniant le pistolet avec non moins d'adresse et de subtilité qu'en aurait eu un vieil assassin do grand'route ! Mais qui, dans tout cela, était le plus grand coupable? C'étaient les lâches qui avaient entraîné et flétri dans leurs conciliabules sectaires celle fleur d'imprévoyante puérilité.

Aiani ne se contentait pas de tromper les bandits qu'il avait réunis dans sa demeure, par la fourberie de son langage : il lui tardait de les déchaîner pour qu'ils allassent commettre le crime, qu'il leur avait dit être un vrai devoir d'honneur.

« L'astucieux suppôt de Satan avait résolu d'opérer une sortie, dans la soirée du 24, une sortie à main armée.... Mais le projet d'Aiani, contrairement à son attente, échoua complètement : les brigands répondirent unanimement à sa formelle injonction : en si petit nombre que nous sommes, nous ne voulons pas aller au-devant d'une mort certaine ! »

Les complices d'Aiani firent cet aveu dans leurs dépositions en justice'. De là, pour Aiani, nécessité

(1; Procès Aiani, p, 40 et suivantes.

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fut d'ajourner la sortie et de réunir, en attendant, des forces nouvelles. Nous ne saurions deviner l'intention de Cucchi, sous l'impulsion duquel Aiani agissait. Il paraîtrait que, selon les bulletins du comité central de Florenr^e, le grand Garibaldi promettait de tomber sur Rome le 24, puis le 25, puis le 27 : les opérations de Nicotera et celles d'Acerbi se combinaient avec celles du chef suprême. Riais si Cucchi n'avait pas perdu l'esprit, il aurait compris que tous les condottieri ne pourraient survenir que très-difficilement pendant sa lutte du 25; les renseignements que nous fournit là-dessus le compte-rendu des divers procès prouvent évidemment que le dernier effort des révolutionnaires avait été arrêté pour la journée du 27, pendant que l'armée entière de Garibaldi se trouverait en vue de Rome sur les bords du Teverone^ Cucchi devait s'apercevoir que la garnison de Rome venait d'être renforcée de sept ou huit compagnies rappelées de la lieutenance deFrosinone^ : il ne pouvait pas ignorer, si peu clairvoyant qu'il fût, les précautions qu'on avait prises au Château Saint-Ange contre l'explosion des poudres et contre les incendiaires^; il devait s'être aperçu des nombreux coups de filets que faisait l'adroite police romaine, qui éclaircissait ainsi ses pelotons de sicaires ; ajoutons que le lendemain déjà de la première émeute, on avait proclamé un commencement de mise en état de siège, et sévère-

(1) Procès Aiani, p. 46.

(2) Documents manuscrits des archives, 23, 25 octobre.

(3) Procès Boss'i, Monti, TogneUi, p 159.

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ment défendu les attroupements dans les ^ues^ Do tous ces documents nous concluons que, sans nul doute, la levée de boucliers était ordonnée pour la soirée du 25 octobre, mais aussi nous découvrons que l'unique but de ces perpétuelles agressions était de tracasser, de tourmenter, de fatiguer et de distraire la garnison à tel point qu'il lui fut impossible d'arrêter, par une énergique résistance, la marche progressive des garibaldiens, qui étaient déjà parvenus à Monte-Rotondo.

L'ordre d'exécution ne nous a pas été révélé dans les documents garibaldiens : le rapport du comité d'insurrection se borne à nous apprendre que « dans les maisons de messieurs Aiani... quelques hommes courageux réunissaient avec peine des armes et des munitions, dans l'intention de les employer contre une tentative nouvelle qu'ils savaient se tramer. »

Néanmoins les pontificatix savaient positivement que l'on devait adjoindre aux brigands rassemblés chez Aiani et aux renforts que Cucchi avait promis d'envoyer un peloton de 120 à 130 combattants; les défenseurs du Saint-Pére avaient connaissance du plan de ces vauriens de sortir en pleine nuit, de sonner le tocsin^, d'emmener avec eux tous les complices qu'ils rencontreraient, et de tomber sur le couvent de Saint-François-à-Ripa, mais de laisser dans le jardin intérieur un groupe d'hommes armés qui attaqueraient en même temps les prisons politiques à Saint-Michel. Si, outre cette surprise, on disait avoir conçu d'autres desseins, dans lesquels

(1) Notification du général Zappi, 23 octobre.

(2) Procès Aiani, p. 42.

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le mouvement d'Aiani eût dû figurer comme une scène dans le drame, si l'on affirmait devoir poursuivre l'exécution des plans dressés après les désastres du 22 \ personne, pensons-nous, ne voudrait admettre l'une ou l'autre de ces nouvelles. De tous ces rapports un seul est bien certain : c'est que la maison d'Aiani était destinée à servir de retraite aux conjurés, pendant le combat, et à les cacher aux yeux de la police, avec le mandat d'opposer la force à la force en cas d'attaque^. A cet effet, Aiani avait éloigné sa famille de sa maison^ ; on nous dit que le départ eut lieu pendant la nuit; pour ne point éveiller de soupçons, et les Arquati, qui, eux aussi, étaient complices dans cette infâme entreprise, avaient également pourvu à la sûreté des leurs.

Quelques heures avant la sortie, pour enflammer les esprits de sa bande, Aiani avait préparé et fait servir un copieux banquet auquel les vins ne manquaient certainement pas; de plus, le rhum et l'eaude-vie brillaient, dans de larges bouteilles, aux quatre coins de la table. Le père, la mère et le fils Antoine Arquati se chargèrent de servir convenablement ce triste repas ; les uns et les autres étaient saisis d'une vraie rage garibaldienne. Mais ce fut là le festin de Balthazar. Pour beaucoup d'entre les convives, le doigt de Dieu avait marqué l'heure do la vengeance, appelant ces infortunés du banquet au trépas ! . . .

(1) Voir le chapitre lxx'ii : Nouvelles tentatives d'insurrt-ctioii dans Rome après la 22 octobre.

(2) Procès Aiani; dépositions d'Aiani, p. 28; ibir'.., preuves et indicas, p. 42. (3) VHd. p. 33.

LXXVII. — PRISE DE LA MAISON AIANI DANS LE rUANSTEVÈRE, 25 OCTOBRE.

Dans l'enceinte de Rome et pendant cette guerre, nous ne voyons pas d'action plus courageuse et plus a'jharnée de part et d'autre que l'attaque et la défense do la redoute Aiani. L'émeute du 22 s'éteignit presque aussitôt qu'elle fut allumée; les tentatives des nuits suivantes tournèrent en fumée presque avant d'avoir flambé; mais les prétendus arsenal et château-fort des garibaldiens, dans le Transtevère, se maintinrent à visage découvert , pendant quatre heures de fusillade obstinée, et se défendirent avec tant de courage et de hardiesse, que s'ils avaient combattu pour la bonne cause, nous n'aurions su comment décrire et exalter leur héroïsme. A notre avis, cette audace et cette vaillance provenaient de ce que, parmi cette bande de vulgaires malfaiteurs, se trouvaient plusieurs chefs sectaires, gens qui, tout aussitôt qu'ils eurent prêté leurs atroces serments, devinrent insensibles à tout sentiment d'humanité, et obéirent aveuglément sans aucun souci de leur vie. Ces fanatiques destructeurs étaient au nombre de cinq ou six et nous voyons dans les procès que la plèbe de Rome les reconnaissait à leur mise soignée.

Incontestablement donc, après ces événements, les historiographes garibaldiens se croyaient tenus et obligés d'en prôner toutes les particularités, de transformer ces exécrables personnages en de vrais

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demi-dieux ; puis, usant de la plus noire calomnie, ils blàmôrenl à ouirance la conduite de nos digues pontificaux et débitèrent sur les leurs tant de forfanteries et de hâblei'ics, que, sans nul doute, chacun d'eux méritait les honneurs d'une glorieuse apolhéose. Les scribes soudoyés de la garibalderie se mirent à l'oeuvre sans tarder. Que nos indulgents lecteurs nous permettent de leur faire entendre le cri de victoire de ces forcenés. Nous devons ce sacrifice à la véridique sévérité de l'histoire : sans cela, il ne serait pas possible que la postérité pût croire à l'effroyable hardiesse avec laquelle on mentait à notre époque. Un autre motif encore nous engage à citer ce document : nous voulons que les siècles futurs puissent apprécier avec quelle race ignoble et perfide les pontificaux auraient eu affaire si, par un hasard aussi possible que triste, ils s'étaient trouvés en face de cette même chevaleresque espèce, sur les champs de bataille, là où la vindicte publique est un devoir sacré. Les garibaldiens ignorent jusqu'à quel point l'ardeur du combat et la promptitude de la victoire furent provoquées chez les pontificaux, par l'imprudente parole de Garibaldi, qui dit : « Vous chasserez ces mercenaires en ne vous servant que de la crosse de vos fusils. "

Le tournoi brutal fut ouvert par François Cucchi, député au parlement florentin et général de l'insurrection à Rome, lequel avait été à deux doigts de sa perte, dans la maison Aiani. Il rapporta que le peuple avait couru prendre les armes, exaspéré par la mise en état de siège, et affirma qu'on avait massacré pèle- mêle des femmes et des enfants à la mamelle,

t'i PRISE I>E I.A MAISON AIANI.

ainsi que des hommes désarmés ; et, pour compléter son fourbe rapport, nota que ce massacre avait été fuil par les pontificaux. L'astucieux, mais maladroit Cucclii certifia que des zouaves pris de boisson en élaient venus à parcourir les rues de Rome, portant, en guise de irupliées, les sanglantes dépouilles de ceux qu'ils avaient massacrés^. François Cucchi divulgua d'abord, par des lettres et des télégrammes, les infâmes mensonges qu'il prit soin de publier ensuite dans le rapport du comité, et le rebut des journaux mazziniens, pour ne pas rester en arrière, se fit ensuite une gloire triomphante de ces télégrammes et de ces lettres. Les journaux garibaldiens et ceux du gouvernement florentin reproduisirent en grande hâte les odieuses calomnies, et, pris d'une certaine émulation salanique, chacun d'eux y ajoMtait des particularités de sa façon, selon la scélératesse et la perversité de ses sentiments. Les histoires garibaldiennes ont pris naissance dans cette fange putride. Qu'on entende Maur Macchi, autre député au parlement.

« Il était nécessaire [pour prouver que le peuple romain s était battu), que la populace du Transtevère se montrât sur le champ de bataille, en souvenir de son ancienne réputation; s'emparant des quelques fusils que cette racaille avait en son pouvoir, et convertissant en forteresse une de ses demeures, il défia, sous les rayons du soleil, l'armée pontificale à un combat atroce et décisif. Ils élaient cinquante contre plusieurs mille; tout instrument, quel qu'il

(1) Ryjuiort Ju comité romain d'insurrection.

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fût, qui leur tomba sous in main, devint une arme, el leur résistance dura quatre heures. Le peuple dépourvu d'armes tenta, mais en vain, de venir à leur secours : toutes les voies de communication étaient gardées et il était impossible de rejoindre les combattants. Enfin, le nombre l'emporta; les zouaves, qui avaient couvert le chemin de leurs cadavres, parvinrent néanmoins à pénétrer dans la maison-forte et n accordèrent aucun quartier ; il ne se vit jamais de férocité comparable, tant à celle de Ci'S croisés quà celle du Vicaire de Jésus-Christ. Tous ceux qui se trouvaient devant eux, furent inhumainement passés au fil de la baïonnette, La nombreuse famille Aiani, hommes, femmes et enfants, fut, sans exception, égorgée par lei bourreaux pontificaux; ils n'écoutèrent aucune proposition de se rendre et tuèrent lâchement les blessés, aussi heureux qu'ils l'avaient été en massacrant les combattants. Le Pape-roi pourra bénir celte boucherie et en rendre grâce au Seigneur ^ »

Venosta se sert à peu près des mêmes expressions^, mais Lombard-Martin a surpassé Venosta et Macciii, dans trois ou quatre pages de furibon les et grossières invectives contre les croisés et contre la religion^. Tous les trois furent vaincus par un gazeiiier mazzinien^ qui, après deux années de

(1) Macchi, Epopée de Mentana, xix Les mots irajjrhiiés ici en italique, sont imprimés de la même manière dans le livre de l'auteur.

(2) Venosta, Les frères Cairoll, p. 16C.

(3; Lombard-Martin, Précis hislorlque, "çt. 153 156. (4) D;jns la Gazelle de Milan du 25 oc^fiVû»-,- et âdus. lu I^liforma de F'.orence, 26 oclohre \SQ9.

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mûres réflexions, au deuxième anniversaire de l'événement, écrivit le texte, qui désormais (nous en sommes certain) sera répété d'obligation par tous ]os niythologistes du parti. Ce texte est un tel tissu de perpétuels mensonges, d'inventions dégoûtantes et de brutales injures contre les pontillcaux et contre le Vicaire de Jésus-Christ, que nous n'avons pas le courage de noyer ce papier dans ce lac d'eaux corrompues. Nous n'écrivons ni pour les insensés, ni pour les serpents, ni pour les énergumènes. Après avoir terminé à grand'peine la lecture de semblables lii.'^toriograplios, et avoir été presque asphyxié par l'infection qu'exhalait cet énorme amas d'infamies, quiconque n'a pas un cœur pétri de fange éprouvera de la colère et de la honte pour son siècle et, pour toute réplique, s'écriera avec indignation : « 0 lâches ' 6 lâches ! combien est lâche une cause qui s'appuie sur tant de lâchetés ! »

Méprisons-les et bornons-nous à raconter les événements. Le 25 octobre, un peu après midi, 70 conspirateurs environ se mettaient à table dans la maison Aiani , et ces conspirateurs devaient prendre les armes dans la soirée de ce même jour. François Cucchi, générai, ou pour mieux dire, bandit en chef, se trouvait parmi les convives ; lui et Jules Aiani, chef d'escadron, arrêtaient les dernières dispositions. Cucchi ne quitta cette maison qu'un quart d'heure à peine avant le commencement de l'action, ou, comme l'ont assuré d'autres personnes, aux premiers coups de fusil; il se rendit au quartier Monti, pour y réunir un nouveau renfort d'environ cinquante hommes, qu'il tenait dans une autre redoute, prêts

à partir au premier signal. Il parait que les convives n'étaient pas sans éprouver une crainte soupçonneuse que la police ne vint troubler l'allégresse produite par de nombreuses libations. Se promenant à travers les monticules de bombes et considérant les râteliers regorgeant d'armes, ces Alessieurs se chamaillaient, dans toutes les langues et dans tous les jargons, sur les partis qu'il y aurait à choisir dans le cas échéant. La consigne de résistance prévalut. Cucchi leur avait promis que, la nuit suivante, l'armée garibaldienne fondrait sur Rome et leur avait démontré qu'ils devaient, quoi qu'il arrive, soutenir vigoureusement la lutte, dans les redoutes des maisons, pensant qu'après le combat reviendraient à chacun d'eux l'honneur et la gloire d'avoir commencé la délivrance de Rome par leur vaillance citoyenne. Au milieu de pareils discours, Aiani avait risqué la proposition d'inviter au banquet les demoiselles Arquati. Cependant, des sentinelles armées veillaient à la porte et le jeune Antoine Arquati se tenait en vedette, explorant la rue Lungaretta dans toute son étendue ^

La crainte des conjurés n'était pas sans raison. Depuis plusieurs jours la police avait recueilli toutes sortes de bruits, sur les préparatifs qui avaient été faits dans la maison Aiani et des ordres avaient été donnés à la gendarmerie du quartier, laquelle avait redoublé de vigilance. Les indices devenaient, à chaque heure , de plus en plus accusateurs pour Aiani; néanmoins, le magistrat du quartier n'aurait

(1) Du Procès Aiani, passim , et tiré d'un rapport minutieux, reçu sur les lieux et donné par des témoins oculaires dignes de foi.

pu se résoudre à ordonner contre lui une perquisition à main armée, si n'était arrivé à la police centrale un billet anonyme, dans la matinée du 25. Ce papier était tracé d'une main déjà connue par des avis antérieurs, qui tous avaient été, par la suite, reconnus véridiques, précis et opportuns, quoique toujours anonymes. Ce chrétien, (c'est ainsi qu'il signait), si jamais ces lignes tombent sous ses yeux, sera, nous l'espérons, sensible à nos éloges, à nos remerciments et à ceux des citoyens dont ses loyaux avis ont é[)argné le sang. La patrouille, qui avait été commandée et qui se composait de six gendarmes et de vingt zouaves, de la caserne voisine des recrues à Saint- Calixte, avançait lentement, plutôt comme pour faire une reconnaissance de découverte que pour envahir un repaire d'ennemis ; mais l'imprudence de ces ennemis les trahit et les exposa au châtiment qu'ils avaient mérité. Antoine Arquati, qui se tenait, nous l'avons dit, aux aguets derrière les persiennes, aussitôt qu'il aperçut cette patrouille, perdit la tête, et, avec une hardiesse d'enfant, saisit une bombe et la lança dans la rue, où elle alla blesser le brigadier César Testa, chef du peloton et quelques zouaves d'avant-garde. Les camarades des blessés, par un mouvement spontané , braquèrent leurs fusils sur les fenêtres avoisinantes, cherchant avec ardeur à découvrir l'ennemi caché. Dans l'intérieur, les convives encore assis à table, s'écrièrent dans un élan simultané :

— Toto, qu'as-tu fait?

— Toto, tu nous as perdus !

Quelques-uns des invités se sauvèrent par les

PRISK DE LA MAISON AIANI, - 77

portes de secours et l'un des prétendus braves dit aux autres :

— Il faut nous rendre !

Un autre, furieux, cria :

— Non! défendons-nous! aux armes ! aux armes! Le nommé Pierre Luzzi s'élance à la fenêtre et

cnp:ag:e le combat par un coup de fusil. En un clin d'œil on se précipite sur les armes, bombes, pistolets et fusils, et tout disparait; la porte de sortie est barricadée, les fenêtres du deuxième étage et une terrasse sous le toit sont garnies de bouches meurtrières, et un feu très-vif est envoyé à la patrouille'. A ce fracas, Jules Aiani sort de la maison voisine, le revolver en main et accourt pour organiser la défense, ou, comme il l'a dit par la suite, pour ordonner de se rendre. Mais le prudent brigadier avait prévenu ce mouvement et marchait à sa rencontre : la maison Arquati n'était pas moins suspecte que celle d'Aiani ; en effet, ce dernier avoua plus t;ud qu'il avait eu l'intention de placer chez les Arquati de quarante à cinquante hommes armés, que Cucchi avait été chercher^. Aiani tira sur le brigadier et le manqua; il allait lui envoyer une deuxième décharge, lorsque le brigadier lui saisit la main et le jeta par terre; deux zouaves allaient le tuer à coups de baïonnette, quand le gendarme leur cria :

— Non! ne frappez pas;, il est [)risonnier!

Si Ainni est encore en vie, il le doit à la générosité

(1) Procès Aiani, p. 72-75, 84, relation déjà citée.

(2) Ibid. , ses aveux, p 35.

/» PRISK DE LA MAISON AIANI.

d'un gendarme poniilîcal, qu'il s'était, par deux fois, efforcé de tuer*.

En attendant, les soldats se trouvaient dans l'impossibilité de faire un pas en avant, vu que la voie Lungaretta était fort étroite, l'ennemi partout caché et inattaquable , et surtout parce qu'il dominait la rue, du haut de la terrasse d'Aiani, et pouvait de là envoyer ses décharges et ses grenades fulminantes jusqu'à la petite place de ^"ainte-Rufine , la place Romaine, et môme jusqu'à celle de Saint-Chrjsogone. Les zouaves, ne voulant point reculer, durent s'accoter aux angles des murailles, aux embrasures des portes, à chaque détour de rue, et, de là, tirer à grai.d'peine quelques coups, en attendant un renfort bien nécessaire. Bientôt arrive au pas de course le capitaine Charles Vinaj (mort depuis avec une piét^ vraiment chrétienne), suivi de quarante zouaves du dépôt de Saint-Calixte. La fusillade retentissant au-delà du Tibre, jusqu'au quaviier des Zoccolelte, le capitaine Paul de Saisy (qui est aujourd'hui major) étant le chef du poste, fait sonner aux armes, et, avec la plus grande partie de sa compagnie, il passe la rivière à Ponte-Sisto, laisse un piquet pour garder le passage, et en pousse un autre à la porte Setlimiane, pour conserver les communications avec la caserne Salviati. Arrivé avec le gros de sa troupe près de Saint-Calixte, il aperçoit le feu meurtrier qui sortait de la maison Aiani et voit, sous ce feu, le capitaine Vinay qui, peu soucieux du danger, s'occupait activement à préparer l'assaut; au même instant,

(1, Procès AUini, el relation déjà citée.

un sergent des zouaves lombiiit mortelleineiil blessé'.

Le capitaine Vinay avait agi en fier et renommé commandant (ju'il était. Avant tout, il cerna entièrement et investit toute la partie isolée de l'iiabitation, [)our couper la fuite à l'ennemi ; ensuite il pourvut à la st^ireté des citoyens non coupables, et, avee les piccauiions d'une àme chevaleresque, il s'approcha du monastère voisin des dames du Sacré-Cœur, on il savait que se trouvaient des classes remplies d'élèves, et dit aux saintes religieuses, groupées autour de leur supérieure :

— Veuillez, Mesdames, vous retirer toutes dans la partie la moins accessible de la maison, et dites aux enfants de ne pas avoir peur, car les zouaves vont faire l'exercice à feu sur la place.

Avec le secours très-opportun de M. de Saisj, on occupa toutes les issues d'alentour, pour empêcher les conjurés d'avoir des intelligences sur d'autres points; ce fut une précaution bien utile, s'il est vrai, comme ou l'a dit, que Benvenuii, secrétaire de Cucclii, parvenu avec ses hommes armés de pistolets au pont Quattro-Capi, dès qu'il vit les zouaves, perdit courage et rétrograda sans coup férir.

En attendant, les deux capitaines avaient combiné l'attaque. M. de Saisj fit occuper une maison d'en face, et, par une fusillade bien nourrie, il arrêta tous les feux qui parlaient du deuxième étnge : son feu enfilait dans toute sa longueur la position de l'ennemi et force fut aux garibaldiens de quitter la

(1) Rapport, dans les (locu:n. manas. des archives du 25 et du CO octobre.

position en masse; les uns so rcfiigiôrenl dans les maisons qui se trouvaient derrière le quartier et les autres s'enfuirent où ils purent, en criant : sauve qui peut'! Mais la plupart gagnèrent l'escalier; désappointés de voir fermées toutes les portes du troisième étage qu'occupaient de pacifiques citoyens, ils se massèrent sur la terrasse avec les autres combattants. Ils prirent soin, en opérant la retraite, de ne pas oublier la trahison : ils agitèrent à une fenêtre une serviette attachée à la hampe d'une })allebarde. La trompette des zouaves fit cesser immédiatement leur feu^. Cependant, les garibaldiens comptèrent pour rien cette suspension : aux intimations de se rendre, ils no répondaient qu'en redoublant les efforts offensifs. Cette supercherie fut deux ou trois fois réitérée.

Je renonce à dépeindre la fureur des zouaves, quand ils se virent si indignement trompés et moqués. Conduits par le capitaine de Saisy et animés on même temps par l'exemple d'un caporal des chasseurs indigènes, qui, passant par là, s'était de son bon gré jeté dans la mêlée, ils atteignirent le seuil de la porte, déterminés à l'enfoncer au péril de leur vie. Une grenade tomba au milieu d'eux (ils étaient une douzaine), et M. de Saisy, aux pieds duquel le projectile était tombé, le ramassa intact, et put découvrir trois de ses bouches tordues par l'impétuosité de la chute qui, pourtant, ne l'avait pas fait

(1) Happort cité et Procès Aiani, p. 78, 85; relations spéciales, déjà citées

(2) Relations déjà citées, et Procès Aiani, page 109. II faut remarquer que ceci est l'a^'ou d'un accusé.

éclater; si !a grenade eût éclaté, sans nul doute elle eût produii un terrible carnage. Il y eut un zouave qui poussa la lémérité jusqu'à recevoir dans ses mains les bombes qui tombaient, afin, disait-il, de préserver ses camarades des éclats de la mitraille'. Enfin, la porte s'ébranle et cède sous les puissantes secousses et sous la grêle des coups de crosse, les ferrures ploient, et la barricade se brise ; les pontificaux se précipitent dans l'intérieur, en poussant le grand cri de :

— Vive Pie IX!

Le premier qui força l'entrée fut le brave sergent Jean Arnaud; à sa suite pénétrèrent, la baïonnette au poing, le brigadier Testa, le fourrier Cornélius Ruilen , le caporal Robert de Bourbon - Chalus , Dominique Tolsma, Pierre Dereu et Henri Verhoeven ; derrière ceux-ci venait un peloton de vingtcinq zouaves environ. On nous a dit que, parmi eux, on entendit quelques voix pousser l'exclamation : Serristori! Serristori ! Si cela est vrai, convenons que ce fut une vengeance irréprimable ; ce qui est certain, c'est que la magnanimité des croisés, même dans la première explosion de la colère contre les traîtres qui les avaient trompés et au milieu de la grêle des balles, ne se démentit pas, et qu'ils ne dépassèrent presque point la limite des droits de la guerre. Au moment où la porte s'effondrait, les garibaldiens se réfugièrent précipitamment aux étages supérieurs.

(1) Documents manuscrits des archives, 30 octobre. Ripport général de M. Kanzler, page 42.

82 l'RisB jje la maison aiani.

Au rez de-chaussée, on n'aperçut àine qui vive, sinon deux vieux ouvriers, blottis sous les machines ; on ne les toucha pas. Aux derniers étages, les garibaldiens, s'attendant à chaque instant à la vue des baïonnettes zouaves, étaient dans un inexprimable état de désordre et de confusion. Le sergent Arnaud avait étendu mort un garibaldien sur les marches de l'escalier, au moment où il allait lancer une bombe, que le courageux sergent prit au vol dans sa main et posa doucement à terre. Huit combattants étaient restés au deuxième étage, dont ils tâchaient de barricader la porte, mais on ne leur en laissa pas le temps, et ses impostes furent brisées en un clin d'œil, les entraves renversées, et, dans une atroce mêlée, qui ne dura que quelques instants, tous ceux qui avaient résisté furent tués ou blessés; un zouave seulement reçut un coup de lance. On trouva, au troisième étage, une malheureuse dame, respectable mère de famille, qu'on avait abandonnée, étendue sur un canapé, serrant contre sa poitrine deux jeunes personnes, qui étaient ses filles; ces trois infortunées, ainsi surprises, étaient plus mortes que vives; les soldats les rassurèrent et passèrent outre ; dans les chambres attenantes, on découvrit deux garibaldiens qui, de la terrasse supérieure, étaient descendus, en enfonçant le plancher ; ces misérables, en dépit de la mort qui les menaçait de bien près, avaient forcé les meubles, et volé les bijoux et valeurs qu'ils renfermaient ; ces coquins, ne comptant pas être reçus à merci, se défendirent avec désespoir et jusqu'à la mort.

Il ne restait plus à prendre que la grande terrasse

PUISE DK LA MAISON AIANI. 83

placée sous lo toit, d'où était tombé un si aiTreux nuage de bombes, de balles et de grenades. Les zoucives furent surpris de la voir évacuée.

— Oîi s'est-elle donc sauvée , cette canaille? criaient les zouaves.

Les garibaldiens passant, les uns par les toits, les autres par l'intérieur, et repoussant quelques zouaves qui s'étaient aventurés dans les escaliers, s'étaient réunis dans une galerie couverte, qu'on nommait la Grande Loge, et qui servait à l'épluchage des draps; cette galerie était défi;ndue et cachée par des stores. Les sicaires garibaldiens furent découverts à cause des coups de fusils qu'ils tiraient, par toutes les ouvertures, sur les zouaves qui passaient dans la cour ou devant les fenêtres. Les zouaves n'eurent guère de peine à trouver le chemin de ce l'éduit, mais ils devaient, pour j arriver, traverser la grande chambre des tisseuses ; cette chambre avait été barricadée par Judith Arquati, tjui hurlait en la fermant :

— Courage, mes filles, car la Madone vient à notre aide !

Toutefois, à peine eut-elle disparu avec les rebelles, qu'on entendit les coups de crosse retentir contre la porte; alors, les jeunes filles effrayées tirèrent les verrous et ouvrirent la porte à deux battants. Ne sachant, dans leur trouble, de quelle façon calmer la colère des soldats, elles se jetèrent, les bras étendus, au cou des zouaves, pleurant et criant :

— Pour l'amour de la Madone, ne nous faites pas de mal, car nous n'avons rien fait !

— Doucement, leur répondit-on; nous allons vous

mener toutes en prison : vous fabriquiez toutes des cartouches, montrez vos mains!

- Après avoir attentivement examiné les mains des jeunes filles, on jugea qu'elles étaient innooentes, et l'officier, souriant avec courtoisie, les encouragea et les fit conduire en lieu sur. Quand la perquisition des divers appartements fut terminée, on servit aux jeunes personnes le dîner que s'étaient préparé les garibaldiens et on les renvoya tranquillement dans leurs demeures respectives ^

Les zouaves espéraient que les ennemis, acculés dans leur dernier abri, se rendraient et déposeraient les armes. S'étant approchés de l'endroit où les garibaldiens s'étaient retranchés :

— Rendez-vous, malheureux ! épargnons le sang !

— Non , non ! leur fut-il répondu par les plue acharnés, qui n'espéraient pas leur pardon.

Les cris, les coups de fusil et de pistolet recommencèrent de plus belle. Il fallut de nouveau agir par la force. Judith, pleurant et sanglottaut, poussait les cris de patrie, à' Italie et de mort; brandissant un revolver, elle animait les autres à une résistance désespérée. Déjà deux ou trois garibaldiens étaient tombés à ses côtés, frappés par des coups de feu ou de baïonnette, et celte furie grinçait des dents et se jetait sur les assaillants avec une fureur indescriptible, déchargeant à brûle-pourpoint son revolver; les vaillants soldats, malgré leur répu-

(1) Relation déjà citée; Procès Aiani, page 75, 76. Documents manuscrits des archives, 30 octobre. Mencacci, La main de Dieu, vol. II, p. 118 et suiv.

giianco bien visible d'en venir là, se virent enfin forcés de tuer cette femme furibonde à coups de baïonnette. Celte infortunée avait, peu de temps auparavant, dit à ses enfants qu'il valait mieux mourir en tenant en main un pistolet plutôt qu'un rosaire, et ce fut ainsi qu'elle mourut. Son mari, François Arquati, et son fils Antoine expiraient en . même temps, en combattant à ses côtés ; le malheureux Antoine n'avait pas encore seize ans, et sa mère l'avait dé^à rendu rebelle à Dieu et à son souverain ! Il est faux que la misérable eût, en ce moment, un fils en bas-âge près d'elle; plus faux encore qu'elle fût alors en état de grossesse : nous avons acquis l'incontestable ccriilude de ce que nous avançons, à l'hôpital où son cadavre avait été transporté. Que les garibaldiens fassent d'elle une céleste héroïne, soit ! mais les honnêtes gens ne verront dans cette prétendue héroïne qu'un déplorable exemple de ce que peut la haine sectaire, dans un cœur de femme. Nous n'eussions pas relaté avec autant de détails la fin tragique de Judith Arquati, si notre devoir ne nous obligeait à rendre l'honneur à ceux qui furent calomniés. Nous affirmons avoir plus respectueusement parlé de cette femme que ne l'ont fait ses louangeurs'.

Plusieurs autres sicaires tombèrent après l'infortunée Judith; mais le plus grand nombre des garibaldiens qui s'étaient enfermés dans ce réduit prirent la fuite par les toits et ne purent être atteints.

(1) Docum. mamisc. des archives, 30 octobre. Relation déjà, citée; Meacacci, chap. l'^r.

Une famille charitable avait disposé une planche qui, de Tune des fenêtres de sa maison, allait rejoindre le bord du toit de celle d'Aiani, et, par cette voie aérienne et périlleuse, les rebelles purent se sauver. C'était de la même manière que quehiues-unes des ouvrières, dont l'effroi avait troublé la cervelle, s'étaient enfuies et avaient trouvé asile près de la même famille, qui, de cette façon, les empêcha de se précipiter dans la rue; les personnes ainsi recueillies étaient à peu près au nombre de trente. Les garibaldiens ne purent toutefois sortir libres de ce refuge, car zouaves et gendarmes menaçaient de passer par les armes quiconque se serait présenté aux issues des demeures voisines ; on les saisit donc dans la maison hospitalière, et on leur mit les menottes à tous. Dans une autre petite maison de ce quartier, un des fuyards s'était caché sous un lit; découvert et interrogé, cet homme fut assez lâche pour dire qu'il était là, comme d'habitude, par suite d'une intrigue coupable. L'honnête transtevérine, qui avait eu la bonté de le recevoir dans sa chambre, outrée et indignée de cette calomnieuse assertion, ^'écria : « Lâche canaille ! » et se posant les mains sur les hanches, elle poursuivit : « C'est aujourd'hui pour la première fois, tu le sais bien, misérable, que j'ai eu le malheur de voir ton infâme museau, au moment où tu tirais sur les soldats ! »

Ces mots firent frémir et rire tout à la fois ces braves militaires, qui s'emparèrent du coupable insurgée

Les prisonniers, au nombre de 49, (les femmes

(1) Voir les mêmes docum. mannsc, etc.

ayant été, par les officiers zouaves et par la gendarmerie, qui était accourue, remises immédiatement en liberté), furent dirigés, liés deux à deux, vers la prison de Saint-Michel, précisément à l'heure où ils avaient projeté d'y entrer, mais à main armée et en vainqueurs. Nulle marque de compassion ne se montra sur leur chemin, dans toute la longueur du Transtevère ; il y eut, au contraire, des démonstrations de colère, manifestées par des imprécations. L'indignation populaire prétendue, et si bien prônée par les fables garibaldiennes, n'ajouta pas un seul homme aux rebelles:, pendant les quatre heures environ de conflit, pas même au commencement, lorsqu'il eût été très-facile de venir en aide aux garibaldiens, puisqu'il n'y avait alors qu'une mince poignée de soldats, d'un seul côté, et que toutes les issues des maisons étaient libres. On ne vit dans le quartier d'autre mouvement que le mouvement universel de la fermeture des portes et des fenêtres. Les communautés religieuses (et les alentours en comptent plusieurs) se réunissaient devant les autels, et les familles s'agenouillaient devant leurs images pieuses, avec une grande frayeur; d'autant plus que quelques êtres stupides répandaient le bruit que le château avait reçu l'ordre de bombarder tout quartier qui serait devenu un centre de rébellion. Quelques-uns se figuraient que le Janicule avait été attaqué à l'improviste. Personne ne voulait seconder les garibaldiens. Cela fut si vrai que les zouaves placés en faction dans les environs, se renseignant de toutes parts, pour s'assurer de l'intention des habitants, ne rencontrèrent que des visages bienveillants, et chacun

leur répondait : « Sojez tranquilles; dans ce quartier, il n'y a que de braves gens. »

Les groupes des conjurés étrangers, de leur côté, ne voyant pas que le peuple leur fût favorable, rabattirent leur caquet et se cachèrent. On ne vit nulle part de fusils aux fenêtres, et on n'entendit aucune parole hostile. « La population s'est tenue parfaitement tranquille. » Ceci se lisait dans un rapport adressé au général Kanzler, par le commandement supérieur de Rome, deux heures après que le feu eut cessé*.

Dans plusieurs quartiers, on offrit des rafraîchissements aux zouaves, qui les acceptèrent; en outre, voj'ant qu'ils pouvaient circuler sans crainte, les croisés se rendirent dans la basilique de Saint- Chrysogone, pour se reposer un peu et y offrir à Dieu leur baïonnette; c'était là, disons-le en passant, une pratique ordinaire des croisés, pratique que tout le monde a pu voir répétée plusieurs centaines de fois, lorsqu'on exposa, à Saint- Pierre, la chaire apostolique, pour le Centenaire. Ils déposaient leurs armes sur la relique vénérée, et les reprenaient ainsi consacrées, replaçant leurs épées dans le fourri^au, pour ne les en tirer qu'au service de Dieu et de la religion. Nous pensons que les hommes experts dans l'art de la guerre ne trouveront pas de tels encouragements complètement inutiles à la valeur militaire; pas même les garibaldiens.

A peine la défaite de l'ennemi fut-elle assurée,

(1) Docum. manusG. des archives, 25 octobre. Le rnpporl a 6t6 fait à 7 heures de l'iprès-niidi.

qu'on s'cccupa acliveraent de donner des secours à ceux qui en avaient besoin, d'abord aux pontificaux. Ils ne firent aucune perte et nous n'hésitons pas à attribuer celte grâce à laproteclion divine, ainsi qu'on l'a noté dans les rapports, où l'on fait remarquer que les croisés s'étaient battus avec un tel couraiije que tout le monde les admira et que leurs ennemis euxmêmes dureiit rendre hommage à leur bravoure. Parmi les intrépides poniiiieaux, cinq seulement furent blessés : Eugène Cliouteau, auquel il fallut, plus tard, amputer une jambe; Henri Sijllen, qui se rétablit parfaitement; le sergent Pierre Rius de Torralba, vaillant espagnol, qui mourut de ses blessures, quelques jours après ^ et deux gendarmes, le sous-brigadier Gaétan Maggi et le brigadier Testa. Le Souverain-Pontife accorda généreusement des ordres chevaleresques et des médailles d'honneur, récompenses bien méritées et noblement conquises, par les blessés et par les premiers qui s'étaient élancés à l'attaque de la porte d'Aiani. Nous trouvons en outre , spécialement signalés entre leurs camarades, les sergents Jean Lintermans et Jacques Reelick, qui ont obtenu des récompenses et des honneurs tout particuliers. La louange de s'être conduits comme de vieux soldats fut méritée par eux tous, principalement dans un genre de conflit qui effraie même les vétérans ; ce n'étaient pourtant que des recrues du dépôt , enrôlées depuis quelques jours seulement^.

(1) Procès Aiani, p. 25, 26. Doc. inan. des arch., 80 octobre.

(2) Différents rapports, dans les docum. man. des archives, en date du 25 et des jours suivants,

CROISÉS, m, y

En soignant les malades, on pourvut aussi aux besoins de leurs âmes ; le feu n'avait pas tout-à-fait cessé, que déjà les gendarmes couraient à la recherche des ministres de la religion. La maison Aiani offrait un bien douloureux spectacle, nous disait un des religieux accourus, surtout aux points où avait eu lieu la mêlée. Treize cadavres étaient là, éiendus dans les horribles postures dans lesquelles la fureur et l'agonie les avaient fait tomber, en les défigurant; au milieu des cadavres, du sang et des meubles fracassés, gémissaient des blessés. On rencontrait partout dos vedettes armées , dont les baïonnettes étaient rougies de sang; néanmoins ces héroïques jeunes gens, oubliant la fureur de la lutte, commençaient à éprouver une sorte do regret, en considérant l'œuvre de leurs mains, œuvre bien juste et bien honorable; leur cœur charitable leur faisait dire à tous : quel dommage que pour défendre notre digne et vénérable Père, nous ayons dû combattre; les nombreux soldats, tués ou blessés, si coupables et si ingrats qu'ils fussent, étaient toujours nos frères !

— Hélas! disait en soupirant un tout jeune homme à l'aspect noble et délicat, me voici couvert du sang de quatre infortunés, qui sont tombés sous mes coups!

— C'est bien fait, lui répondaient ses camarades : demain, nous en ferons bien plus et pis encore, si ces gens-là essaient d'agir comme ils l'ont fait aujourd'hui.

Et, tout en parlant, ces braves couraient porter secours à l'ennemi blessé. Une pauvre ouvrière avait été frappée par inadvertance, nous ne saurions

PRISE DE LA MAISON AlANI. 01

dire si ce fut, par les garibaldiens ou par les pontificaux; on s'empressa autour d'elle avec toute la sollicitude que la circonstance pouvait permettre, et nous remercions Dieu de ce qu'elle fui bientôt. guérie de sa blessure. Fort heureusement, dans ce long et furieux assaut, les troupes des deux partis n'atteignirent aucune autre innocente victime. Quelques garibaldiens reçurent, à la place même où ils étaient tombés, les secours de la religion ; ceux qu'on put placer sur des brancards turent envoyés, les plus grièvement blessés, directement à l'hôpital de Saint-Gallican, qui était près de la maison; les autres à l'infitmerie des prisons'.

Le repentir d'un infortuné jeune homme de Iximini fut bien mémorable; son passe-port prouvait, qu'il était vénitien, mais à son entrée à l'hôpital, il affirma être natif de Rimini. Il s'appelait Jean Rizzo, était ingénieur, et, sur les rapports, on le qualifiait directeur de l'arsenal, dans la maison Aiani. Le boa religieux qui l'assistait et lui donnait des soins, s'apercevant que le malade semblait être bien repentant et complètement changé , l'encourageait sans cesse à supporter les douleurs de ses blessures, en expiation de son crime, et à accepter même la mort, si la volonté divine la lui envoyait, car il devait remercier Dieu de n'être pas tombé les armes à la main, pendant qu'il attirait sur lui la colère céleste, en cherchant, mais en vain, à renverser le trône pontifical.

(1) Méraes différents rapports, etc., et Lcttro du prêtre qui as^iatiit les mourants.

— Ah! mon Père! répondit-il, priez Dieu pour que je meure, car j'ai mériié mille fois la mort; le Saint-Père serait injuste, s'il ne m'envoyait pas, ainsi que mes camarades, au supplice. Je voudrais bien mourir dans cet hôpital, pour épargner à ma famille malheureuse le déshonneur et le chagrin de ma condamnation à l'échafaud.

Il quitta la vie, sur son lit de douleur, dans les sentiments du plus vif repentir; la clémence du Souverain-Pontife accorda la vie et la liberté à ses camarades, excepté à quelques-uns d'entre eux qui, étant nés dans les Etats-Pontificaux, s'étaient rendus coupables d'une double félonie, et qu'il abandonna au jugement des tribunaux; mais il n'y eut de sentence de mort pour aucun d'entre eux^

La défaite de la bande d'Aiani renversa totalement les iniques projets de Cucchi, puisque la victoire qu'Aiani avait cru remporter devait préparer le coup de main du 27 2. Garibaldi, de son côté, comptait principalement sur le bon résultat de cette expédition^. En conséquence, pendant qu'Aiani s'agitait pour opérer cette prise d'armes, Garibaldi, à Monte-Rotondo, criait à ses suppôts : " Il faut, amis! vaincre, et vaincre cette nuif^! »

Cependant, d'une part, Nicotera entrait en campagne et menaçait Frosinone, et, d'une autre, Acerbi attaquait Viterbe. Toutes ces tentatives furent vaines et inutiles, ainsi que nous l'avons vu et que nous

(1) R-lations déjà citées et Procès Aiani.

(2) Procès Aiani, page 46.

(3) Fabrizi, Rapports sur les faits de Jlentana.

(4) Guerzoni, Nouv. Anthol., avril, 1868, pag^ 705.

allons le voir. Cucchi, pourtatii, espérait encore; il mit en jeu tous les ressorts de son art et employa les nombreux expédients de sou astuce diabolique; des affiches placardées à tous les coins de rue engageaient le peuple à ne pas remettre les armes à l'autorité, ainsi qu'il était ordonné par l'état de siège proclamé au moment même où l'on se battait au Transtevère. Néanmoins, Cucchi ne désespérait pas de susciter un soulèvement tumultueux, qui pourrait nuire aux troupes, au moment de courir sus à l'ennemi extérieur ; à cet effet, il écrivait le lendemain, à Nicotera, au nom de Garibaldi, de marcher sur Rome^.

Le général Kanzler, assuré que désormais il ne pouvait rester entre les mains des séditieux qu'une très-petite quantité d'armes, télégraphiait : « Hier soir, opération magnifique au Transtevère. Garibaldiens cachés dans une fabrique de lainage, enveloppés, tués, ou faits prisonniers ; confisqué beaucoup de bombes, de revolvers, de piques, etcK .-

Passons maintenant aux événements de Monte- Rotondo.

(1) Documents manuscrits des archives, 25, 26 octobre. Lettre de Cucchi, qu'un de nos amis nous a courtoisement communiquée ; elle tomba dans ses mains, avant de parvenir à Nicotera.

(8) Dôcum. manusc. des archives, 26 octobre.

94 JOSEPH GAR'lBALrl

LXXVIII. — JOSEPH GARIBALDI MARCHE SUR ROME. MENOTTI ATTAQUE MONTE-ROTONDO LE 23 OCTOBRE.

Au moment raèiue où les braves pontificaux, dans lïiitérieur de Rome, emportaient d'assaut la maison d'Aiani, l'insurrection étrangère relevait la tête et l'armée d'invasion battait à grand'peine la ville do Moute-Rotondo, située à trente kilomètres environ de la capitale. Dans cette affaire, un dernier éclair brilla aux yeux des garibaldiens désireux de mener à bonne fin leur sacrilège entreprise militaire. Toutefois, dix heures de combat de dix mille garibaldiens contre trois cents pontificaux, qui se défendaient dans une place non fortifiée et, pour ainsi dire, ouverte, n'ont pas fourni au front du Héros des deux mondes, une couronne de gloire incontestée. Quoi qu'il en soit, nous nous contentons de donner une relation minutieuse et sincère des faits, laissant à la postérité le soin d'en accorder le mérite à qui de droit, soit au capitaine pontifical Robert Costes, soit au général Joseph Garibaldi. Ce que nous avouerons, c'est que la journée de Monte- Rotondo fut assurément une de celles où les bandes se battirent de leur mieux, quoiqu'elles fussent mal commandées et que cette journée fut, sans nul doute, la plus heureuse pour le salut de Rome. Nous avons été devancé dans ce récit détaillé par d'autres écrivains : nous n'avons donc qu'à recueillir les fruits assez abondants de leurs recherches, de leurs informations , et à suivre avec exactitude

MARCHE SUR ROMK. 95

leurs traces'. Nous espérons satisfaire pleinement nos lecteurs, vu l'abondance des actes et des notices spéciales dont nous sommes pourvu ; ces documents nous permettront de dire beaucoup de choses en peu de mots, et il ne nous restera qu'à ajouter parfois quelques éclaircissements à ce que nos prédécesseurs ont relaté.

Les garibaldiens , se croyant assez forts pour tenter la prise de Rome, ne pouvaient manquer d'opérer une incursion à Monte-Rotondo et dans les environs, puisque cette petite ville se trouve précisément à mi-chemin entre Rome et la frontière Sabine, où se formait la cohorte d'invasion. En effet, le général Garibaldi à peine arrivé au camp, dans la journée du 23 octobre, rassembla les bataillons de son fils Menotti, de Caldesi, de Salomone, de Mosto, de Frigjesi, et annonça que le lendemain « il saurait encore trouver le chemin do la victoire, qui ne lui avait jamais fait défaut^. »

Pour faire un essai des escalades titanesques qu'on avait projetées contre le Capitole, Garibaldi, dans cette même soirée , envoj'ait une première avant-garde d'environ trois cents hommes , pour surprendre le piquet de la station du chemin de fer, située à quatre kilomètres de Monte-Rotondo^.

Si le capitaine général des armes pontificales

(1) Nous mentionnerons spécialement trois ouvrages remarquables : Vitali, Les dix journées de Monte- Rolondo ; Vannutelli, La capdvité du père Vincent Vannutelli; Mencacci, La main do Dieu, etc.

(2) Télégr. et ordre du jour daté de Passo-Corese, le 23 octobre. Nous les avons rapportés au chapitre C9.

(3) Rapport du capitaine Costes, 19 novembre; et une quantité d'autres pièces dans les doc. man. des arch., "23 et 21 octobre.

avait eu sous la main une simple colonne de mille fantassins pour la lancer à la découverte, il lui eût été bien facile d'èire au-dessus de la circonstance. Mais Rome, avec les troupes qu'elle possédait, pouvait à peine suffire à sa propre défense, vu sa grande étendue et les nombreuses embûches qu'on y tendait, pendant qu'au dehors elle était un point de mire pour l'ennemi. Il faut aussi noter qu'à Tivoli les garibaldiens avaient indiqué un autre expédient plus facile encore d'emporter Rome; le général ne pouvait dégarnir Tivoli pour renforcer Monte-Rotondo, qui n'était peut-être menacé que dans l'intention d'y attirer l'armée pontificale et de donner ainsi moyen d'occuper la métropole sans défense. D;ins cette critique situation, M. Kanzler prit un parti fier et énergique ; il écrivit un ordre péremptoire au commandant de Monte-Rotondo : « Soutenez-vous à toute outrance contre les garibaldiens jusqu'à nouvel avis ; si les troupes royales apparaissent, ne leur résistez pas et repliez-vous sur Rome, traversant les rangs de Garibaldi sans les comptera -

On ne donne d'ordres semblables qu'à de braves commandants et à des troupes capables de les exécuter ponctuellement; le capitaine Costes et ses ofliciers, en recevant cette consigne, durent à coup sûr en éprouver de l'orgueil. Au reste, dans cette même journée, le ministre adressait des ordres semblables aux garnisons principales : « Tenez bon, coûte que coûte^! "

(1) Rapport de Costes, ibidem.

(2) Télégramme circulaire iu 24 octobre, 11 heures et demiû 'lir matin, lans les documents manuscrits des archives, du 24 rictolire.

Le ministre éi-rouvait une secrète indignation à la seule pensée qu'on reculerait, ne serait-ce que d'un pas, devant un méprisable ennemi. Quant au danger dont Rome était menacée, le ministre cir- ■conspect prenait toutes sortes de mesures de prudence; il avait rappelé de Frosinone deux compagnies, comme si l'attaque eût été imminente, et pourtant, il ne pouvait se figurer que Garibaldi fût assez téméraire pour tenter une prise d'assaut ^ Celui-ci, toutefois, osait réellement se mettre en marche sur Rome, dans la journée du 24, et il avait ses motifs pour le faire. Il espérait apparaître (et qui eût pu l'en empêcher, le passage étant libre?) le 25 ou le 27 au plus tard, en vue des murailles; en même temps ou peu de temps après y seraient arrivés Acerbi de Viterbe et Nicotera de Frosinone ; Cucchi et les siens, avec leur prétendue vaillance, auraient, sans nulle peine, occupé l'intérieur de Rome et après cet exploit Garibaldi lui-même, à la tête de 16,000 hommes environ, attaquerait et prendrait une ville qui ne comptait pas plus de 3,000 défenseurs^.

Personne, à Rome, ne se faisait une juste idée des forces réunies sous les ordres du grand bandit. Néanmoins « les divers corps de volontaires dans les provinces, affirme le chef de l'état-major garibaldien, comptaient ensemble trente mille hommes, (d'autres personnes ont dit quarante mille) y compris ceux qui, pour un motif ou l'autre, ne purent

(1) Divers télégrammes du ministre Kanzler et autres, ibidem.

(2) Voyez l'énuraération exacte et authentique au nhap. lxxiii.

cRoi.sÉs. m. 0

98 JOSEPH OARTBALDI

s'y enrôler au coinmfiicement ou à la fin des hosliliics. Quatorze niilld hommes atteignirent le dépôt de Terni, dirigés vers le corps d'opération du centre, commandé par le colonel Menotii*.

A ces troupes régulières, il faut ajouter de nom* breuses bandes errantes, qui, par d'autres chemins que la voie de Terni, venaient encombrer le camp garibaldien. Le 18 octobre, ce ramassis de gens de tous pays était devenu tellement exubérant, que Crispi se vit obligé d'ndt^esser au ministre Rattazzi le fameux télégramme : « Empêcher le départ des volontaires; ils embarrassent et ne servent pas. Il y en a tant qu'on ne sait qu'en Jaire^. »

Nous pouvons donc , en toute sûreté , prendre pour vrai ce que disent de ces jours-là les correspondants garibaldiens, qui nous montrent Garibaldi marchant fièrement, à la tête de vingt-deux bataillons, à la conquête du Capiiole^.

11 est aussi à remarquer que vers la fin de la guerre, les bandes de sicaires s'étaient, au fur et à mesure, débarrassées de ceux que les militaires appellent des mortes pares, et avaient compléié leurs bataillons avec la fleur des vétérans de la garibalderie*. Notons aussi qu'une bonne moitié de ces vétérans étaient des soldats réguliers, qui avaient

(1) Fabrizi, Rapports sur les événements de Mentana.

(2) Doc. rel. aux dern. évén. présentés aux Chambres, p. 155.

(3) Gazella del popolo, de Turin, 30 octobre. Voir aussi Vitali, Les dix journées de Monte- Rotondo, page 7 et suiv., où l'on énumère avec grand soin les forces des garibaldiens.

(4) Fabrizi, Relation déjà citée; Guerzoni, Nouv. Anthol. Mars et Avril, 1868. L'idée de purger les rôles était commune à tous les commandants garib:ddiens.

MARCHE SUR ÎIOMR. 99

quitté les régiments royaux, avoc l'approbation du gouvernement, et qu'ils portaient encore l'uniforme royal. Un officier pontifical, qui, après la reddition de Montc-Rolondo, traversa le camp garibaldien et ie camp royal, écrivait : « La plupart dos garibaldiens... avaient le pantalon militaire des troupes italiennes et tous indistinctement étaient armés de carabines à baïonnette de la garde nationale'. "

Avec \\n si grand nombre d'hommes armés, Garibaldi pouvait donc marcher sur Rome avec assurance, et se promettre une victoire facile, sans trop de jactance; c'est, en effet, ce qu'il fit à partir du 23, publiant dans le bulletin du comité central de Florence : « Garibaldi marche sur Rome à la tête de cinq mille volontaires; dans quelques heures, Garibaldi se trouvera au milieu des combattants, au centre de Rome. »

Mais les mouvements qu'il avait commandés tournèrent à son désavantage par sa propre faute; d'abord, le Jidros manqua de jugement stratégique, puis il n'estima pas à sa juste valeur l'intrépidité pourtant si bien connue de ses adversaires. Il prit soin de ne pas contredire les habitants parlant du nombre des présidiaires de Monte-Rotondo ; dès qu'il eut appris que ces présidiaires n'étaient que trois cents : «« C'est bien, répondit-il, je connais la position de Monte-Rotondo depuis 1849; nous les aurons chassés au bout d'un quart d'heure, et nous irons ensuite prendre notre café à Rome^. »

(1) Docutn. manusc. des archives. La date précise manque, mais ce doit être en novembre.

(2) Vitali, Les dix journées de Monte Rolondo. [>. 24.

100 JOSEPH GARIRALDI

Au lieu de cU'biter une telle hâblerie, le fanfaron en chef eût mille fois mieux fait de placer un millier d'hommes pour contenir cette garnison, avant de poursuivre sa route pour aller camper à Rome. Il est pourtant vrai que si Garibaldi avait eu cette précaution, il aurait pu sentir la colonne volante de M. de Charetle lui chatouiller les côtés, car celui-ci, quittant Tivoli, lui serait infailliblement tombé sur le dos. Mais que pouvaient 450 zouaves contre le héros marchant dans « le sentier de la victoire, qui ne lui fit jamais défaut? » En outre, n'avait-il pas Nicotera avec deux mille hommes qui, du Frosinonais, pouvait intercepter le passage à M. de Charette ou l'attaquer sur les derrières? Mais Garibaldi se trompa grossièrement, s'amusant en chemin à batailler contre Monie-Rotondo; et cet arbrisseau qu'il croj-ait pouvoir arracher en passant, se dressa devant lui comme un tourillon de citadelle, autour duquel, pendant deux jours entiers, il rompit ses rangs ; et tel fut le désavantage qu'il éprouva, qu'il n'eut plus l'idée de tenter l'exécution de son principal dessein.

Le commandant de Monte-Rotondo lui-même interrompit aussi la marche triomphale du héros, en lui coupant à l'improvi.ste la voie ferrée, justement à la première entrée de l'Etat pontifical. Sur l'ordre du colonel de Charette, le commandant de Monte- Rotondo envoya le lieutenant d'artillerie Quatrebarbes, avec des hommes pour exécuter cette coupure, et quarante carabiniers étrangers, que conduisait le sous-lieutenant Pool , les escortaient pour les aider dans cette périlleuse opération. Les garibal-

IMAKCHK SUR KOMC. 101

dicns ne s'aperçurent de cet adroit travail que lorsqu'on l'eut terminé, et quand il s'agit de passer la frontière, force leur fut de voyiîger pédestrement et d'emplojer toute la journée du 24, i)Our arriver prà,s de Moa;e-Rotondo. La première pensée de Garibaldi fut d'occuper cette place par une surprise nocturne; en cela, le héros et son immense état-major ne firent pas preuve brillante de sagacité militaire. Surprendre nn poste pontifical, devant lequel campait, depuis 24 heures un corps avancé, c'est-à-dire le bataillon qui avait occupé la station, c'était un projet stratégique des plus singuliers ; nous recommandons volontiers ce plan prétendument admirable auv louanges des historiographes garibaldiens, qui font jouer tous les ressorts de leur fourberie dialjolique pour que tous pensent que telle est l'ineptie des commandants poniilicaux, que s'ils sont parfois vainqueurs, ce n'est que par un pur hasard. En effet, pendant toute la nuit du 24, la garnison dormit sans se déshabiller, le fusil au côté; elle avait eu la consigne des postes qu'elle devrait occuper, ajant ses sentinelles avancées, ses vedettes, ses reconnaissances, et deux pièces en batterie aux portes*. Mais les armes ne furent pas nécessaires pour éventer les plans garibaldiens, car les deux colonnes expédiées pour cette entreprise, sous la conduite de Caldesi et de Salomone, s'embrouillèrent si bien d'elles-mêmes, que ne sachant quel parti prendre, elles revinrent sans coup férir au point d'où elles étaient parties 2.

(1) Rapport du capitaine Costes, dans les d'cuments manuscrits des archives, 19 novembre.

(2) Guerzoni, Nouv. Anlho'.., avril, 1S68.

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L'ennemi campa toute la nuit, entouré de feux Irès-ardenls ; ce campement et ces feux étaient si peu cachés que, du. haut de la coupole de Saint- Pierre , on put les examiner minutieusement , à l'aide de lunettes d'approche , et que description exacte et détaillée en fut faite dans un rapport adressé au grénéral Kanzler, par les observateurs du gcnie commis à cet, effets Avant l'aube, l'armée garibatdienne se partagea en deux corps. L'un de quatre mille lujmraes, avec deux pièces de campagne, fut destiné pour l'attaquo sous les ordres de Meuotti Garibakli, et prit sa roule à travers champs; l'autre, avec la cavalerie, resta à la station du chemin de fer, formant un corps de renfort, toujours prêt à marcher sur Rome; Joseph Guribaldi demeura avec ce dernier corps, ne daignant pas s'occuper de la petite surprise de Monte-Rotondo. Le tiop célebro général crojait bien que trois cents pontificaux, à lu vue d'un assaut si formidable, ne pourraient avoir d'autre pensée que celle de se rendre immé liatement. Mais le commandant Robert Costes ne l'entendait pas de cette façon, déterminé, ainsi que tous ses officiers, à maintenir fermement et sans en démordre l'audacieuse consigne qu'il avait reçue.

Monie-Rotondo, comme Sun nom l'indique, correspond au célèbre Eretum des anciens Sabins ; il s'élève sur une montagne, ou, pour mieux dire, sur une colline, qui s'aplanit dans une cenaine étendue, et forme une base presque quadrangulaire. Elle est entourée de monticules cultivés et fertiles d'où elle

(1) Doc. man. des arc'.i., (lu 23 octobre ei j jurs suivants.

tire un grand profit, qui se reconnaît dans la bonne siructiire et l'architecture élégante de ses maisons bourgeoises. La ville compte près de trois mille habitants, en grande partie occupés de trafic ou de la culture de leurs fameux vignobles et des champs qui ravoi5;inent. Un juif arriva de Rome à Monte- Rotondo, dans la journée du 24, et j répandu la terreur en parlant faussement du prétendu soulèvement populaire, qui faisait rage, disait-il; d'autres individus, aussi bien informés que le fils d'Israël, ajoutèrent à ces récits d'effrayantes nouvelles de l'imminente invasion; malgré toutes ces annonces mensongères, pas un seul citoyen ne voulut se montrer favorable aux garibaldiens. Seul entre tous, le magistrat municipal vint supplier humblement le capitaine commandant de ne pas opposer une résistance par trop acharnée, afin de ne pas exposer les citoyens à un événement malheureux, à la vengeance d'un ennemi irrité. Le capitaine Costes lui répondit que, le cas échéant, il exécuterait à la lettre les ordres qu'il avait reçus, vu que la dure nécessité de l'état et de la Saime-Eglise l'exigeaient impérieusement; il ajouta qu'il espérait que les Montcrotondais reconnaitraient que la cuuse publique devait passer avant la cause privée, tant des militaires que des bourgeoise Voilà comment le capitaine et le magistrat firent dignement leur devoir. Du reste, l'éloge le plus complet de la loyauté des habitants de Monte-Rotondo a été fait par leurs

(1) Rapports spéciaux de témoins oculaires; Mencacci, La main de Dieu, II, page 151.

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propres ennemis; Garibaldi les avait ia volontairement loués en se montrant furieux de ce que la population avait été beaucoup plus favorable aux éti'angers qu'aux Italiens, et les correspondants du camp garibaldien en publiant dans leurs journaux raille eifrojablcs atrocités qu'aurait commises la population. Tout ceci, au contraire, est pour les Munterotondais un véritable diplôme de constance civile et de fidélité à leur souverain et bienfaiteur.

La garnison aurait pu facilement soutenir la fusillade la mieux nourrie, si la place avait été entourée d'une muraille quelconque, et munie seulement de deux échanges de soldats. Mais la situation était tout-a-lait contraire; neuf cents mètres de circuit ne sont défendus que par la pente du terrain qui se trouve au-dessous, et qui sert de talus aux maisons et aux jardins de la côte; les autres six cents mètres sont protégés par une mince muraille, dépourvue de toute oeuvre de défense et de meurtrières. Trois portes : la porte Romaine, la porte Canonique et la porte Ducale, qui s'ouvrent de ce dernier côté, ne pourraient opposer longue résistance, vu qu'elles sont fournies d'angles côtoyants et dominées par des édifices extérieurs. Malheureusement il n'y avait pas de personnel suffisant pour interdire à l'ennemi ces postes d'attaque ; mais en face de la porte Ducale, un peu plus sur, parce qu'il est protégé par quelques avancements, s'élève le palais des princes de Piombino, barons de l'endi'oil; cet édifice a une tour et deux ailes internes, qu'une muraille réunit et qui forment une oour.

MARCHE SUK ROME. 105

On avait élabli dans ce palais le quartier-général des défenseurs.

Malgré la faiblesse et son complet dénùraent de munitions, la garnison ne perdit pas courage; elle était, comme nous l'avons déjà rapporté, commandée par le capitaine Roliert Costes, officier de la légion franco-romaine, récomment arrivé avec 158 hommes et une compagnie de carabiniers étrangers, dont le capitaine Foederec remplissait les fondions de commandant de place. On pouvait, en outre , compter quatre-vingt-cinq hommes de différentes armes, ainsi distribués : un peloton de gendarmes, avec le lieutenant Poceioni, un autre de dragons, avec le sous-lieutenant Venieri, enfin, un troisième peloton d'artilleurs, sous les ordres de M. Bernard de Quatrebarbes, qui gouvernait deux pièces de campagne, c'est-à-dire, un obusier et un canon rayé. Total fait, les forces de la garnison se réduisaient à Irois-cent-vingt-trois hommes'.

Les garibaldiens, impatients d'attoquer depuis qu'ils connaissaient la faiblesse de la garnison, apparurent vers 6 heures, le 25 octobre. Les éclaireurs avaient annoncé leur approche, et un coup de fusil d'une sentinelle perdue, fit connaître leur présence. Deux fortes colonnes d'assaut se détachèrent des masses d'opération, composées chacune de 600. hommes; l'une d'elle s'approcha de la porte Ducale, déployant un superbe drapeau, et renfermant dans son centre

(1) Rapport du capitaine Costes, etc., dans les doc. manusc. des arch., 19 novembre, et autres relations et actes certains. Le rapport général, dressé lorsque les ollioiers de cette affaire étaient prisonniers, tomba dans quelques erreurs qui; nous reelifieroDs.

106 JOSEPH G ART H A LDI

deux peiits canons; elle sonnait gaiment l'hymne de Garihaldi; on. eût dit qu'ils rentraient dans leur quartier, après avoir passé une revue. L'autre colonne s'avançait avec une audacieuse témérité contre la porte Romaine, mais elle éprouva bientôt les effets de son inipi-.idence. Le lieutenant Crozes, qui commandait la garde de la porte Romaine, avait placé cinq ou six tireurs dans l'intérieur d'un balcon à meurtrières, adossé au fronton; d'autres légion-' naires, conduits par le sergent Berquez, protégeaient l'entrée derrière un petit recoin d'une muraille sinueuse placée à l'un des côtés, et il y avait aussi des fusils braqués aux fenêtres des maisons voisines.

On laissa l'ennemi agir sous l'influence de sa présomption, s'avancer en masse à demi-portée du feu, et arriver sous la porte où, à coups de crosse, ils intimèrent aux pontificaux de se rendre, criant à pleins poumons : Vive Garibaldi! Au même instant on fit feu de tous les points de défense, et même du château et de la tour, où les gendarmes formaient la réserve; les coups portant directement sur les compagnies ennemies, le carnage fut d'autant plus effiojable que les agresseurs ne s'attendaient nullement à résistance. Une terreur panique s'empare des garibaldiens, on se débande, on s'enfait, on se heurte, on se presse, on s'abrite les uns derrière les autres ; on cherche à s'introduire dans les maisons adjacentes, mais, pendant ce temps, on continue d'être le point de mire fixe des adroits pontificaux. Les plaintes stridentes des blessés montaient jusqu'aux nues, mêlées aux cris des officiers, qui

MARCHK SUR ROME. 107

s'efforçaient, racAs en vain, do ramener un pou d'ordre dans cette foule confuse et terrifiée.

Les malheureux garibaldiens purent, sans trop do peine, se réfugier dans les maisons du faubourg, où ils rallumèrent un feu très-vif de mousquetade, mais nul de ces coups ne portait. Les commandants eurent la pensée de former un abri sur la rouie, contre le torrent meurtrier qui la balayait; à cet effet, on entreprend d'élever tumultueusement une suite de gabions. On amoncelle tout ce qui tombe sous la main, meubles, ustensiles de ménage, matelas; on enlève même , dans les maisons , les portes , le^ fenêtres et les volets; on y roule des tonneaux, on y pousse des chariots et des brouettes ; on y renverse pêle-mêle les chaises, les stalles et les confessionnaux de l'église voisine de Saint-Roch. Ce fut une opération difficile et qui coûta la vie à quelques-uns des travailleurs, bien qu'ils fussent protégés par le feu incessant de leurs camarades , qui cherchaient à comliattre les fusillades du château; les pontificaux, tirant de pied ferme et visant attentivement tout ce qu'ils voyaient paraître de rouge, au milieu de la poussière et de la fumée, prenaient cette couleur pour but de leurs coups et tiraient dessus comme sur une cible.

La lutte était encore plus terrible et plus acharnée à la porte Ducale et à la porte Canonique. L'ennemi se massait sur un monticule hors de portée, pour lâcher de se préparer à donner l'assaut; on voyait voltiger, au milieu des fantassins, une cavalcade d'officiers d'état-raajor, et, peu de temps après, les colonnes se déployèrent, obliquèrent vers une des-

108 JOSEPH GARIIJALDT

conte de tcrriiiii et disparurent pour reparaiire de plus prés sur une ]é'^ére élévation. Quatre postes pontificaux attendaient l'ennemi sur ce point, ils l'accueillirent par une vive fusillade et accélérèrent la charge, pour qu'on pût croire que les défenseurs étaient au plus grand nombre possible. Les bataillons garibaldiens, voyant leurs rangs s'éclaircir terriblement, cessèrent de résister, puis, s'éparpillant confusément, ils reculèrent et battirent en retraite. Les légionnaires et les carabiniers se réjouirent à la vue de ces braves, qui étaient venus là, comme pour une nouvelle conquête de Jéricho, au son des trompettes et des ophicléides, prendre un air excessivement effaré de côté et d'autre, se grouper en bon nombre comme pour se cacher derrière des troncs d'arbres, se précipiter dans des excavations et s'y blottir ou prendre le large à toute vitesse. Ils semblaient ne pas s'être attendus à recevoir en apparaissant des coups de feu et des balles; chose qui, pourtant, était, en pareille occurrence, naturelle et inévitable.

Les malheureux conquérants, si amèrement déçus, s'adossèrent à un couvent de capucins, large bâtiment qui se dressait derrière eux. Là, reprenant leurs rangs et ranimés par leurs officiers, car il y avait, parmi leurs chefs, des hommes vaillants et courageux, entre autres les colonels Mosto et Frigyesi, ils en vinrent à bout, et s'éparpillèrent dans les champs à la manière des tirailleurs. Mais, tiraillés eux-mêmes par des armes excellentes et de longue portée, plusieurs d'entre eux tombèrent pour ne plus se relever, sans avoir occasionné aux défenseurs que

protégeaient les murailles la perte d'un seul fantassin. La lutte dut paraître aux sicaires jjIus grave et plus désespérée, lorsque la porte Ducale, s'ouvratit à deux battants , le lieutenant de Quatrebarbes en sortit avec une pièce de six rayée. Se placer sur une hauteur, mettre le canon en batterie et tonner à grand bruit fut pour Quatrebarbes l'affaire d'un instant; f.nsant ensuite pivoter la pièce sur son affût, l'intrépide officier eut bientôt pointé et lancé des grenades partout où il voj'ait l'ennemi se grouper pour se mettre à couvert dans les habitations. Une terreur et une fuite universelles s'en suivirent, et tous les garibaldiens qu'avait épargné la mitraille se sauvèrent dans l'intérieur du couvent des capucins; sur ce, M. de Quatrebarbes et ses vaillants artilleurs revinrent sur leurs pas, heureux et contents de la bonne réussite de cette rencontre ^

Cependant, les colonnes qui attaquaient les portes Romana et Canonique, et qui, peut-être, étaient commandées par Meuoiti, avaient, au contraire, gagné du terrain ; elles étaient parvenues à occuper le couvent de Sainte-Marie, qui domine la porte Canonique, à la seule distance de quatre cents mètres environ ; outre cela, la barricade élevée avec tant de peine contre la porte Romaine protégeait les tirailleurs qui s'étaient acharnés à imposer silence aux fusillades de la porte et des postes environnants. Le commandant Cosies, qui avait l'œil à tout, comprit l'urgente nécessité de déloger l'ennemi de ces deux

(1) Rapport dans les documents manuscrits des archives; relations spéciales des personnes présentes à l'affairo.

CROISÉS, m. 10

positions; il fait signe à M. de Quatrebarbes, qui dirigeait, avec plus d'ardeur que jamais, les opérations de son artillerie à la porte Ducale. « Il faut employer là l'obusier à mitraille ! » s'écrie Quatrebarbes.

Il confie le canon rayé au maréclial-des-logis Greggi et vole à la porte Canonique. Le maréchaldes-logis Massei, chef de pièce à l'obusier, le braquait déjà chargé et tout prêt derrière la porte; il sort et pointe sur la barricade. Deux coups de la mitrailleuse suffirent pour fracasser, détruire et disperser en môme temps la barricade et les barricadours qui, se croyant en pleine sûreté, furent enveloppés par le nuage meurtrier de la double décharge.

Ces deux coups peuvent être comparés à deux éclats de la foudre ; mais, avouons-le, ils coûtèrent bien cher aux. artilleurs, etcau.«èrent aussi un notable détriment à toute la garnison. L'intrépide maréchaldès-logis Massei fut blessé à, la main presque aussitôt qu'il se fut approché do la pièce; malgré sa blessure, le brave poursuivit sa besogne; il l'avait interrompue pour régler la vis de pointage , au milieu d'une grêle foudroyante qui résonnait sur la pièce et sur les roues de l'afFût, quand, au deuxième coup, une balle ennemie entre dans sa bouche et sort par la nuque. Massei tomba dans les bras du capitaine Carlhian, qui, avec ses fusiliers, protégeait les décharges du canon; il murmura ces quelques mots en râlant : « Ma sainte Madone, venez à mon aide ! »

Le courageux soldat expira pendant qu'on le transportait à l'hôpital ; dans l'intervalle, ses cama-

MARCHE SUR ROMK. ]11

rades le vengeaient à grand renfort de grenades, déchargées sur le couvent d'où la mort était partie. On agissait' sous le feu avec une furieuse précipitation ; tout-à-coup , à la quatrième charge , les projectiles se placent en travers de lame du canon; les artilleurs cherchent , mais vainement , à les remettre en place, et travaillent avec un acharnement fébrile, afin de les dégager, mais la mitraille y reste néanmoins fortement agglomérée. « Voilà une pièce perdue! s'écrie M. de Qualrebarbes avec douleur et presqu'en pleurant; ramenez-la au quartier! »

Vaillant officier, il court rapidement à la pièce rayée, pour en accélérer les décharges; Greggi Giomni, Antamoro et les autres s'agitaient autour du canon avec une ardeur toujours croissante , frappant en droite ligne les redoutes ennemies, prenant de mire les nœuds de la bataille et balayant en sursaut la campagne. Le retentissement de la canonnade, qui surpassait le bruit de la fusillade et l'éclat des grenades, là où on les attendait le moins, avaient répandu la consternation dans l'âme des assaillants ; les feux de l'attaque s'éteignaient en s'affaiblissant insensiblement, et s'éloignaient de la place. Quant aux pièces de montagne ou plutôt aux couleuvrines amenées avec tant de pompe par les artilleurs garibaldiens , elles n'occasionnèrent ni terreur, ni dégât, tant elles étaient mal gouvernées. Après trois heures de défense, les pontificaux eurent enfin un moment de trêve, autant qu'il en fallait pour reprendre haleine et manger quelques bouchées de pain l'arme au bras. Le premier assaut

semblait être repoussé et l'on n'entendait plus dans la campagne que les plaintes déchirantes et les gémissements douloureux des blessés; les compatissants pontificaux laissèrent approcher les soldats désarmés qui venaient les recueillir. Les premiers qui exercèrent cet acte d'humanité furent les officiers Crozes et Lair, qui, par leurs décharges soutenues, avaient littéralement couvert le terrain de morts et de blessés ^

Nous ne savons positivement pas quel fut le chef qui commandait l'armée garibaldienne dans cette première affaire, si malheureuse pour eux. Le bulletin que publie le comité sectaire de Florence, à la date de ce jour-là, se borne à annoncer que « Garibaldi se trouvait, dans la nuit à Monte-Roiondo , et étaient près de lui, attendant ses ordres, les corps de Menoiii, de Salomone, de Frigjesi, de Mosto et d'Antigina. -

Vitali nomme une soixantaine au moins de colonels et des officiers qu'on appelle majors en Italie, et qui sont, chez nous, des chefs de bataillon ou d'escadron. Mais quels que fussent les commandants dans cette première attaque, principalement a l'attaque de la porte Romaine, ils firent preuve de beaucoup plus d'audace et d'impétuosité que d'expérience prudente. S'ils n'avaient pas été, eux et leurs soldats, audacieux et vaillants , leur sacrifice sanglant n'eût assurément pas été si grand, et ils n'auraient pas perdu, dès le premier choc, quatre ou cinq officiers,

(1) Rapport du capitaine Costes, déjà cité, et autres relations; Vitali, Les dix journées de Monte- Rotondo, page 30.

ni rempli de leurs blessés doux églises du faubourg et plusieurs autres abris; s'ils n'avaient pas été inexpérimentés, ils n'auraient pas choLsi, pour un premier assaut, au grand étonnement des pontificaux, la partie la mieux gardée do la place.

Mais ces mis(';rables se montrèrent bien plus scélérats et plus lâches qu'imprudents, dans la facile conquête des églises extra-muros, qu'ils convertirent en infirmeries ; ces églises sont Saint-Roch et Sainte- Marie-des-Conventijelies. Les garibaldiens qui n'assistaient pas au combat se délectaient d'exercer là encore l'infime et ignoble métier de voleurs à la païenne ; nous ne saurions mieux nous figiirei- ni exprimer les atrocités commises par ces canailles dignes de la corde, qu'en relatant celles des pillards musulmans, lois |u'ils firent irruption diins les contrées chrétiennes. Dans leurs opérations, préiendûment stratégiques, les garibaldiens n'avaient d'autre but que de briser les armoires et les coffres, de mettre en lambeaux les ornements sacrés, de casser et détruire les lampes, les flambeaux, les saintes statues, et les images pieuses, pour amonceler tous ces débris en une masse informe. Ils violèrent et brisèrent les antiques tombeaux de plusieurs saints et jetèrent dans les immondices ces reliques vénérées ; ils dépouillèrent les statues des saints et de la Mère du Seigneur des précieux bijoux dont les avait ornées la piété reconnaissante de nombreux fidèles, et en vinrent, dans leur rage furibonde, à déchiqueter les riches vêtements que leur avaient offerts de généreux chrétiens et contaminaient de la façon la plus ignominieuse, la plus sacrilège, la plus

exécrable, tous les objets du culte divin. Les modernes Vandales brisèrent, dans les deux églises, le tabernacle sacré du Dieu vivant dans le Saint- Saereraent, dispersant de toutes parts les Saintes- Espèces, se partageant entre eux les calices, les patènes et les ostensoirs. Au milieu de cet enfer, se trouvèrent pourtant plusieurs hommes qui, saisis d'hcrreur, s'écartèrent de leurs camarades ; et il y eut même, parmi ces derniers, un capitaine milanais qui osa blâmer et désapprouver hautement ces horribles méfaits.

— Que faites-vous? s'écria-t-il ; sommes-nous dono venus ici pour faire la guerre au Saint-Sacrement?

Tout aussitôt les fusils furent braqués vers lui.

— Nous en ferons autant et plus encore à Rome, lui fut-il répondu au milieu des cris et des impiétés ; nous en ferons autant dans toutes ses églises, ses couvents et ses monastères !

Comme de vrais possédés, les ignobles brigands continuaient leurs sacrilèges profanations; mais pareille conduite avait irrité le Dieu des vengeances. Plusieurs de ces misérables reçurent bientôt après une punition plus que méritée : ils marchèrent à la lutte que leurs camarades soutenaient encore, mais on les en vit ramener sur des brancards, sans vie ou mortellement blessés; quelques-uns, à peine morts d'un instant, furent jetés, par leurs compagnons d'armes, au fond des tombes béantes de l'église, et les cadavres de ces impies forcenés comblèrent ces sépultures qu'ils n'avaient point respectées.

Qu'on ne croie pas que nous ayons chargé et assombri les teintes de ce tableau. Non : nous avons

MARCHE SUR ROMR. 115

questionné des témoins ocuîairGS, et nos yeux ont rencontré de nombreux vestiges de ces faits déplorables. Tous les habitants de Monte-Roiondo sont là, du reste, pour certifier la véracité de notre récit, comme le pourraient faire aussi les soldats pontificaux qui, dix jours après, reconquirent la ville désolée; confirment également ces effrayants détails et ceux qui en écrivirent l'histoire sur les lieux même et les actes consignés dans les archives pubiiques^ Que la postérité apprenne, pour se faire une juste idée du nom garibaldien, que nous omettons bien d'aulres particularités, parce qu'il vaut mieux que l'histoire passe sous silence des infamies tellement monstrueuses qu'une oreille honnête ne pourrait les entendre sans en souffrir cruellement.

Néanmoins Dieu ne permit pas que ces furieux massacrassent deux ecclésiastiques tombés en leur pouvoir : le diacre espagnol Cruxent, et un prêtre du pays. Ils se bornèrent à les injurier outrageusement et à exiger qu'ils fussent présent;^ aux abominables insultes qu'ils prodigucrenl aux objets du culte sacré, et à les forcer de remplir les fonctions d'infirmiers. " Trois prêtres (rapportent faussement les journaux garibaldiens) liraient des coups de fusil par les fenêtres. Tombés aux mains des volontaires, Garibaldi en personne s'interposa pour que leur vie fût épargnée ^. «

(1) Voir tout au moins ce qu'en dit Vitali, (];ins Les dix journées de Monle-Rolondo, On peut croire à ce qu'avance Vitali, vu qu'il a recueilli ses documents dans la ville même où il habitait ordiDairement et qu'il est uu auteur grave et circonspect.

(2) Dans le Dirilto, de Florence, l^r novembre 1867.

1 1 (5 J 0 s E r H Ci A R 1 B A L D I

Le fait se passa d'une touie autre manière : le prêtre Don François Barbiellini avait commencé la célébration de la sainte messe, lorsque les garibaldiens envahirent l'église de Saint-Roch, de sorte que, vers la fin du saint sacrifice, tout l'édifice était rempli d'hommes armés. Les sicaires s'élancent sur le vénérable prêtre, lui enlèvent en les arrachant les ornements sacrés, l'entraînent vers une fenêtre; là, ils lui posent dans les mains un fusil, un officier à sa droite, un caporal à sa gauche et un troisième indiviiJu derriero lui, lui intiment, avec une brutalité et un acharnement inouïs, qu'il eût à tirer sur les pontificaux. Pendant que le ministre des autels cherchait à se défendre contre les odieuses persécutions de ses trois tentateurs, et que, fidèle imitateur de Notre-Seigneur, il souffrait en silence, trois balles, parties du haut du clocher de l'église, viennent frapper et étendre à ses pieds les trois bourreaux. Le religieux crut voir un miracle dans cet événement inattendu; et ce qui doit plus encore faire croire au prodige, c'est que les camarades de ces misérables n'aient pas mis en pièces et massacré sur-le-champ le digne prêtre. Ils ne manquèrent pas, toutefois, de lui répéter qu'ils le fusilleraient, lorsque , malgré l'aff'reuse menace , le religieux déclara qu'il n'avait pas les clefs du sanctuaire de la Vierge; les brigands exigeaient qu'on leur remît les clefs pour qu'ils pussent à loisir dépouiller cet aulol et le dévaster complètement. La main de la Madone vint encore, dans cette occurrence, au secours de son serviteur, car le prêtre avait imploré son puissant secours avec plus de ferveur que jamais.

Riciotti Garibaldi pénétrait en ce moment dans l'église; le prêtre s'adressa à lui et demanda son intervention; Riciotti (nous lui accordons volontiers l'éloge qu'il mérita) arrêta les pillards d'un signe impératif, et, ordonna au prisonnier de quitter la costume clérical, et de se mettre au service des blessés, ce qui lui sauva la vie.

Riciotti venait annoncer l'arrivée de son père Joseph Garibaldi.

LXXTX. — JOSEPH GARIIiALDI RENFORCE MKNOTTI SOUS MONTE-ROTONDO. HUIT HEURES d'aSSAUTS INUTILES.

« Garibaldi est à Monte-Rotondo ; on entend le bruit du canon et de la fusillade depuis Passo- Corèse ; un combat d'avant-postes est engagé entre les insurgés et les pontificaux. " Le télégraphe annonçait ce combat à toute l'Italie, le 25 octobre, vers neuf heures du mâtiné Cette nouvelle n'était qu'un rapport fallacieux, pour faire briller aux regards stupéfaits du pays le veni, vicli, vici du héros légendaire. Quelques heures plus tard, d'autres dépêches chantaient la gloire et la victoire, publiant à grand bruit que le préside s'était rendu, tandis que, pendant dix-sept heures encore, avant que les pontificaux parlassent de capituler, se serait fait un grand massacre, disait-on^. Mais la vérité

(1) Voir le Di.riilo de Florence, du 27 octobre.

(2) Dépêche de MonteRolonâo, 23 octobre, 4 heures de l'aprèsmidi, dans le Courrier des Marches, et dans le Dirilto du 2G oct.

était qu'au moment où le général Garibaldi quitta station, ses nombreux partisans étaient dans une critique et embarrassante position. Garibaldi laissa, jjour garder la voie ferrée, un corps de huit cents hommes environ, que commandait le député Salomone, travesti en colonel pour se donner plus d'autorité^; et il accourut accompagné de Menotti, son fils et son lieutenant général. Il eut la douloureuse amertume de s'apercevoir que pas un seul caillou ne s'était encore détaché du corps de défense, et que, dans le circuit d'une place attaquée et battue par trois heures de feu non discontinué, on ne voyait aucun signe d'un avaniage quelconque, si ce n'est l'occupation de quelques édifices extérieurs non défendus, lieux utiles peut-éti^e comme postes d'approche, mais ne pouvant tous être maintenus contre l'artillerie. Les volontaires avaient reculé dd tous côtés; diminués en nombre, ils auraient continué d'être grandement découragés, sans l'arrivée du secours que l'insigne brigand leur amenait, secours qui doublait les forces des assaillants, et la victoire, qu'on s'était prorais de remporter en moins d'un quart d'heure , serait probablement devenue un mémorable échec. La présence du sicaire en chef rendit aux poltrons un tant soit peu de hardiesse et le cri de : vive Garibaldi ! s'éleva et parcourut les rangs accompagné d'un rauque murmure. Mort aux papistes ! y ajouta-t-on. Le brave général établit son quartier sur une hauteur hors de la portée du canon, il y tint conseil et on y décida l'attaque générale,

(1) Guerzoni, Nouv. Antliol., avril, 18G8, p. 766.

avant que l'ardeur des chemises-rouges ail eu le temps de se refroidir.

Le commandant de la garnison observait attentivement, du haut de la tour, tous les mouvements de l'ennemi , et transmettait ses ordres au capitaine Foederer, qui se tenait debout sur la place commune, ayant à ses côtés son adjudant Bingard et un peloton de dragons; et les ordres du commandant étaient exécutés avec la rapi.liié de l'éclair. Ceci procurait un admirable ordre de défense, et tout se faisait avec une grande fermeté, une sûreté parfaite ; le père Vannutelli, qui était l'aumônier des troupes, aj'ant demandé à M. Co.stes des renseignements sur la marche de l'action, celui-ci lui répondit que tout marchait à merveille, et que, s'il n'arrivait aucun .événement inattendu, on tiendrait bon tant qu'on aurait du pain et des cartouches. Quant aux soldats, la vue des milliers d'ennemis qui allaient et venaient sur les hauteurs, excitait leurs rires et entre une décharge et une autre, ils s'amusaient aux dépens des garibaldiens, lançant contre eux, tour-à-tour, une bordée de quolibets, et parfois une grêle de balles. « Plus nous en verrons approcher, disaientils, plus nous en coucherons par terre; en attendant, le secours nous arrivera de Rome. "

L'assaut se préparait de quatre côtés à la fois, et il se renouvela jusqu'à la tombée de la nuit, tantôt général, tantôt partiel : les intervalles de trêve étaient très courts. Des fenêtres du quartier-général, on découvrait les crêtes et les pentes environnantes; de sorte que toute chemise rouge, qui se montrait de n'importe quel coté, servait de point de mire aux

120 JOSEPH GARin.VLDI

fusils des gendarmes, tous excellents tireurs, ainsi que les autres individus qui tenaient dans leurs mains une arme à feu ; sur chaque point des murailles, et par les ouvertures des maisons haut placées, toute chemise-rouge était frappée à première vue avec une singulière émulation. 11 éiait donc indispensable que l'ennemi prit toute sorte de précautions dans ses mouvements, et qu'il cherchât à les exécuter le plus à couvert qu'il pourrait, passant par des cliemins creux et se glissant furtivement derrière les moindres élévations de terrain. Ce fut ainsi que, vers dix heures du soir, l'ennemi parvint à envelopper toute la partie murée, à la grande surprise des commandants de la place, et à la défaveur de plusieurs officiers garibaldiens, qui ne pouvaient comprendre pourquoi on renouvelait une manœuvre si peu avantageuse ^ On s'aperçut plus tard que cette manœuvre, si peu goûtée par les officiers, n'avait été qu'un demi-moyen, et que l'intention de ceux qui l'avaient ordonnée, était d'entourer la place d'un cercle de feu.

L'assaut se renouvela à la porte Romaine et avec lui recommença le massacre des assaillants, et la retraite des survivants dans les maisons du faubourg. Il n'y eut de blessé qu'un légionnaire pontifical, le brave sergent Desforges. Il courut à l'hôpital, le visage inondé de sang et les ailerons de son nez tombant sur ses lèvres; il se fit panser à la hâte et •revint aux murailles, pour y venger sa blessure.

(1) Rapport du capitaine Costes, dans les documents manuscrits des archives, 18 novembre. Vitali, Les dix journées de Monte- Rolondo, p. 35 ; Gueizoni, chap. I^"".

Plusieurs tlo ses camarades, qui avaient été blessés antérieurement, quittèrent leur lit, pour se rendre aux postes où l'honneur militaire les appelait' : cela parut si simple et si naturel, qu'on ne songea même pas à en faire mention dans les rapports. La fusillade des garibaldiens continuait à partir avec fureur par les issues des maisons occupées, mais elle n'était pas très-dangereuse pour la porte assiégée, qui pouvait se soutenir toute seule, étant barricadée avec la plus grande solidité. Le feu du couvent de Sainte- Marie était plus nuisible, car outre qu'il battait trèsvivement les avenues de la porte Canonique , il donnait un fort appui à l'aile gauche de toute la ligne, qui agissait depuis ce point jusqu'au couvent des capucins.

Les garibaldiens s'approchaient de ce dernier point, divisés en quatre colonnes; et s'avançant par plusieurs chemins, ils couvraient de chasseurs tous les environs, non sans donner des preuves de courage et de hardiesse^. Excepté quelques corps, munis d'armes perfectionnées, la plupart des garibaldiens ne faisaient feu qu'avec des fusils de la garde nationale italienne ; ces armes étaient bien inférieures aux carabines pontificales, qui les devançaient toujours dans leur propre portée. Garibaldi demanda plus tard à un officier prisonnier de quels fusils se servaient les troupes papales , puisqu'il avait vu tomber plusieurs de ses hommes, frap[)és â une dislance de 1200 mètres. L'artillerie leur

(1) Vannutelli, etc., La caplivUé, etc., p. 18 et 19.

(2) Relations spéciales des militaires pontificaux.

faisait bien plus de mal encore, éclatant de loin et portant la mort au cœur des bataillons, qui se croyaient le plus en sûreté. Aucun côté n'était sûr pour eux, et ils couraient un grand danyer toutes les fois qu'ils se montraient à découvert. Le colonel Mosto tomba, croyons-nous, dans cette lutte; nous ne saurions dire s'il fut frappé d'un coup de fusil ou par un boulet, mais sa blessure était mortelle et il en mourut quelque temps après. Un jeune homme né à Monte-Roiondo eut près de lui une déplorable lin ; il se nommait Fabius Giovagnoli^ exilé et enrôlé dans l'armée italienne, il échangea les épaulettes de capitaine contre celles de chef de bataillon dans les chemises-rouges, et, dans cette affaire, il commandait l'assaut de sa ville natale. Le colonel Frigyesi avait demandé quelque officier assez hardi, pour tenter une course jusqu'au pied des murailles, pour reconnaître le nombre des canons et leur position offensive sur la campagne. Giovagnoli se présente hardiment, comme celui qui connaissait parfaitement le site et gagne une hauteur; mais à peine sa poitrine s'était-elle élevée au niveau de la bouche à feu, qu'une grenade le frappe en plein et déchire en cent morceaux le pauvre officier. Ce supplice atroce l'attendait sur cette même colline où tant de fois, dans son enfance, il avait joué, et qu'il déshonorait par une triple félonie, contre sa patrie, son prince et sa religion ^

La colonne centrale éprouva, elle aussi, un terrible désastre sur le chemin de Monte-Libretti. Cette

(1) Diverses relations spéciales; Vitali, Les dix journées de Monte- RolondOj page 41,

colonne avait envahi la petite église de Notre-Dame de Lorette, et s j était glissée par petits groupes, afin de la convertir en place forte, d'où elle pourrait frapper les assiégés de plus près. Ils commencèrent par faire de l'église une caverne infernale et arrachèrent du premier coup, de la place où elle trônait depuis bien longtemps, l'image vénérée de la Mère de Dieu, et la jetèrent hors de l'église, la remplaçant par un chardon sauvage, autour duquel, parodiant avec impiété les rites sacrés de la piété chrétienne, ces misérables allumèrent des cierges. Qui pourra jamais comprendre une telle soif de sacrilèges inutiles, accomplis sous la bouche même des armes ennemies? C'étaient là les libérateurs que le gouvernement italien lançait sur la Ville reine du christianisme ! Les gendarmes les avaient aperçus des hauteurs du château et s'étaient promptement disposés à leur infliger le châtiment mérité, criant aux artilleurs : « A Lorette! à Lorette! »

— A Lorette! ordonne M. de Quatrebarbes.

Un boulet rase, au même instant, l'un des murs de la petite église, avec un éclat formidable. Les sacrilèges en sortent en foule confuse; les bersaglieri pontificaux, rais sur leurs gardes par le coup de canon, avaient leurs carabines sur l'épaule, et une décharge des plus meurtrières accueillait les profanateurs impies. Un sergent garibaldien, seul survivant, écrivit, sur une colonne de l'édifice, la longue liste de ceux qui périrent dans cette désastreuse rencontre ^

(1) Vitali, page 42.

124 JOSEPH GARIDALDI

Au milieu de tant do victimes, l'ennemi poursuivait hardiment sa marche; ce qui prouvait évidemment que ces hommes n'étaient plus les garibaldiens des premiers jours de la lutte. La ville était de plus en plus resserrée par un cercle de feu, puisque les villas et les maisons environnantes étaient occupées au fur et à mesure ; chaque accident de terrain, chaque haie, chaque tronc d'arbre servaient de redoute aux tirailleurs ennemis et la pluie des balles retentissait sur tous les toits de la ville. Le commandant jugea à propos de faire [larler, avant tout, le canon dans le faubourg delà porte Romaine, qui fourmillait d'ennemis. On ouvrit, à cet effut, une tranchée dans les murailles de ce côté là, et il ne fallut que quelques coups pour chasser et mettre en déroute la garibaUierie, qui avait envahi les maisons extérieures. Il restait à emporter d'assaut le couvent de Sainte-Marie , qui était le repaire le plus pernicieux, et qui avait été d'abord délivré, puis repris par les garibaldiens. Cette affaire paraissant devoir être très-périlleuse, M. de Quatrebarbes voulut la commander en personne. « Faites sortir l'obusier à mitraille, s'écria-t-il, car je veux venger la mort de notre Massei ! »

L'obusier, qui s'éiait trouvé bouché dans la matinée, s'était débarrassé pour ainsi dire tout seul, par suite du mouvement qu'on lui avait occasionné, en le faisant rouler sur son aflut par les rues de la ville, après avoir déserré les vis de pointage : ce mouvement par secousse dégagea la grenade. Rechargé à mitraille, l'obusier fut poussé par M. de Quatrebarbes hors de la porte Canonique, où la fusillade du

couvent était vraiment foudroyante, et on le dressa contre le monastère. On met le feu à la mèche fulminante, mais elle fume et le coup ne part pas ; on redouble, mais elle fume toujours ; les artilleurs s'indignent, le pointeur pousse furieusement l'enfonçoir dans la lumière, et il ne s'aperçoit pas qu'il ne peut atteindre la charge; le troisième essai ne réussit pas mieux que le premier. On fut alors obligé de retirer l'obusier et on eut beaucoup de mal pour le décharger ; on trouva que la grosse cartouche avait été mal placée et que le résidu de la charge précédente était resté au fond de l'âme de la pièce, vu que la charge n'était pas partie. Cet accident, tout léger qu'il pût être, fut néanmoins assez grave pour la défense de Monte-Rotondo^

L'ennemi, retranché solidement dans le couvent, voyait parfaitement les efforts inutiles que les artilleurs faisaient autour de leur pièce, qui cependant restait muette. Ils ne poussèrent point un cri de triomphe ou de dérision, et se consultèrent pour savoir s'il ne faudrait pas s'en rendre maîtres en courant dessus à la baïonnette. Mais l'obusier, tout-à-coup débarrassé, lance une grenade foudroyante et le coup est si heureux, que l'ennemi se voit obligé d'abandonner la redoute. Celte affaire eût pris la tournure la plus favorable pour les pontiiieaux, si la proximité des lieux ne les eût exposés à un massacre inévitable. Au premier coup, la mnin de M. de Qualrebarbes fut déchirée ; il fait bander à la hâte sa blessure et

(1) De plusieurs rapports et actes des documents manuscrits des archives, 18 novembre, etc. Relations spéciales.

reparaît tout aussitôt avec son canon devant l'ennemi. Mais l'intervalle de temps indispensable pour retirer la pièce, la recharger et la remettre en batterie, permit aux garibaldiens de se former en pelotons, et de monter vers la porte. Les pontificaux, sous rardente décharge de l'ennemi, continuent de tirer et de frapper; mais M. de Quatrebarbes, qui les conduit et les encourage, reçoit une nouvelle et grave blessure au bras. Le valeureux officier s'obstine néanmoins à soutenir le combat, adossé contre la porte; le capitaine Carlhian cherchait à l'en arracher, quand il reçut à son tour une balle dans la poitrine ; il n'en réchappa que grâce aux plis de son manteau qu'il portait roulé en bandoulière. Les ennemis se jetaient contre la porte, en criant : « Au canon ! "

M. de Quatrebarbes eut encore la force de commander la retraite ; mais cette retraite n'aurait probablement pas pu s'opérer sans l'appui des légionnaires, qui chargèrent vigoureusement les audacieux brigands. Les poniificaux barricadent la porte, et les garibaldiens, frémissants mais impuissants, continuent à l'assiéger, jusqu'au moment où la fusillade des murailles parvient à les en chasser. On assure que c'était le colonel Frigyesi qui dirigeait les sicaires dans cette difficile entreprise; que ce soit lui ou n'importe quel autre chef, nous le tenons pour un vaillant soldat^

Pendant que les défenseurs de la place étaient profondément désolés de ce que M. de Quatrebarbes,

(1) De divers rapports, ibidem.

A MONTi:-ROTO:<DO. 127

leur digne et bien-airaé officier, fut raortellement blessé, l'obusier, cause involontaire de ce deuil, devenait complètement inutile à nos ariillaurs. Voici comment. Le maréchaldes-logis Oreste Greggi remplaçait dans ses fonctions le lieutenant qui avait succombé, et gouvernait avec ardeur le canon rave à la porte Ducale. Le commandant lui enjoignit d'aller à l'hôpital et d'y prendre les instructions de M. de Quatrel)arhcs; mais, au milieu de ses atroces douleurs, le vaillant blesse ne put que lui dire : « C'est votre affaire; faites votre devoir. >•

Le maréchal-des-logis s'enlèia plus que jamais' à vouloir se servir de l'obusier, et il le poussa en batterie, hors la porte Dufale, où il pouvait vigoureusement se défendre contre les surprises* de l'ennemi. Il avait réussi à tirer plusieurs coups, lorsque la grenade vint encore se mettre en travers, et avec tant de force qu'il n'y eut plus moyen de la retirer; il fallut donc forcément ne se servir que du canon rayé.

Celte calamité émut la garnison tout entière : l'obusier formait la bonna moitié de l'artillerie et était le plus'formidable instrument de défense. Cette pièce devenue inutile et la perte des deux commandants de l'artillerie, faisaient croire aux pontificaux que les plus grands moyens de résistance éiaient perdus. Les ennemis semblaient croître en nombre et s'avançaient dans toutes les positions où le canon de la porte Ducale ne pouvait les atteindre, particulièrement dans le couvent de Sainte-Marie. Qisoique la première tentative faite par les pontificaux pour abattre cette redoute ait tourné à leur désavan-

128 JOSEPH OARIBALDI

lage , le commandant de Monte-Rotondo n'avait pourtant pas renoncé à ce dessein ; ne voulant toutefois pas exposer l'unique et précieuse pièce de canon rajé à la porte Canonique, il remarque une élévation de terrain placée au beau milieu de la ville, et donne immédiatement l'ordre d'j monter le canon et de foudroyer le couvent, dût-on en faire croider les murailles sur les tireurs, qui de toutes les ouvertures fotidrojaicnl à leur tour les pontificaux. M. Costes chercliait, aussi le moyen de suppléer aux deux commandants de l'artillerie, si glorieusement tombés sur leur pièce; il adjoi^^nit à Grejrgi un ancien maréchal-des-logis, nommé Henri S'hisani, lequel était attaché en ce moment au service de l'administration; nous voyons dans les rapports les éloges pompeux et mérités des deux sous-ofîlciers.

Se réunissant, ils pointent leur pièce contre la redoute de l'ennemi ; il ne fallait pas, pour la détruire, brûler une bien grande quantité de poudre et lancer un grand nomlire de boulets ; beaucoup de garibaldiens périrent dans cet assaut et les murailles du couvent portent encore les terribles vestiges de ce qu'elles eurent à souffrir dans cette attaque. Le général Garibaldi lui-même (si nous prenons pour vrais les rapports des siens) faillit y être mortellement frappé; il se trouvait à cheval près de l'église, quand une grenade passa tellement près de la tète de sa monture, qu'elle se cabra; tout aussitôt le gc'uéral eut la prudence de mettre pied à terre et d'aller se réfugier dans l'église. Il se cacha dans un confessionnal, choisissant celui qui était le plus près de la porte, disant qu'il voulait prendre quelque

A MONTRROTONDO. 129

repos; mais, lu-las ! à peine avait-il commencé à étendre ses jambes et à retirer ses bras, qu'une seconde balle lui passe devant les yeux. Epouvanté du péril (ju'il courait, le héros se lève avec précipitation et s'écrie : " Pas moyen de reposer ici' ! >•

Cet incident aurait, dit-on, donné idée aux garibabliens de ne conserver le couvent qu'à titre d'infirmerie pour leurs blessés ; ce qui est bien certain, c'est que l'on vit apparaître le drapeau noir à l'une des fenêtres; cela indiquait bien la'destination qu'on avait assignée à l'édifice. Les artilleurs suspendirent tout aus.sitôt le feu, mais soit par trahison, soit par inexpéiicnce des lois de la guerre, les garibaldiens s'obstinaient à entretenir la fusillade dans ce même couvent, où ils avaient osé lever l'étendard de courtoisie. M. Cosles voulut que, de leur côté, ses hommes continuassent à soutenir l'offensive, et le canon ne cessa de se faire entendre qu'au moment même où l'ennemi suspendit le feu. Telle est l'histoire exacte et avérée de cet événement, que les correspondances garibaldiennes altèrent faussement , en assurant que leur hôpital ne fut pas respecté^. Ceci ne nous empêchera pas de dire, à la louange de leurs officiers, qu'ils traitèrent rhôpital pontifical selon la justice et le droit; cet hô|)ital se trouvait dans une autre partie de la ville, entièrement exposé à la fusillnde et aucun drapeau visilde ne l'indiquait. L'aumônier pontifical, le père Vincent Vaniiutelli, ne

(1) Rapports spéciaux de plusieurs officiers pontificaux , qui virent et entendirent tout cela pendant leur captivité.

(2) Dirillo, du 31 octobre.

trouvant pas d'autre moyen expédiiif d'arrêlor la grêle de plomb qui foudroyait les chambres de ses blessés, détacha le camail noir de dominicain qu'il portait, et l'accrocha à une fenêtre; toute attaque cessa sur-le-champ ^

Parlons maintenant de la lutte qui s'était engagée de ce côté. Privés du poste avantageux ([ue leur offiait le couvent do Sainte-Marie, les garibaldiens, frappés sur toute la ligne qui faisait face à la partie murée, n'avaient eu qu'un faible avantage, qui leur coûta bien dos soldats; ils prirent cl perdircni tour à tour les haliilations de la campagne et placeront ensuite çà et la des groupes de voltigeurs, même assez près des murailles. Garibaldi se montrait pensif et inquiet, découragé surtout par le retard qu'il se voyait forcé de mettre dans sa marche sur Rome. Un officier pontifical, qui, pendant la journée do Monte-Rotondo , fut chargé d'observer continuellement les mouvements de l'ennemi, nous disait que, pendant qu'on voyait, dans la matinée, le général errer de côté et d'autre, suivi d'une longue file de cavaliers et qu'on le reconnaissait aux hurlements qu'on poussait sur son passage; après ce qui était arrivé à Sainte-Marie, on ne le voyait plus sur aucun point. Toutefois, au milieu de la journée, Garibaldi pressa les attaques du côté dégarni de murailles. Déjà plusieurs détachements des siens s'étaient étendus au loin et quoique la fusillade des troupes pontificales retardât leurs progrès , ils essayèrent plusieurs fois de tenter l'assaut ; les révo-

(1) Vannutelli, La captivité, etc., page 19.

luUonnairos cherchaient aussi à ga.^iier les habitations et à s'y abriter, corabaltanl de là dedans comme s'ils étaient retranchés dans des tours de siège.

Les postes de défense étaient au nombre de trois, placés à 300 mètres environ l'un dp l'autre, et précisément là où la montée vers les ennemis s'offrait plus facile. Une partie des soldats s'était, à son tour, établie dans les maisons et tiraillait par les fenêtres; une autre partie restait à découvert, sur le bord extrême des édilices. Dans un des accès les plus écartés, à cause de la faiblesse de la garnison, se tenait un seul légionnaire, nommé Huéliert, et assez près de lui un homme à cheval, tout prêt à partir de suite en avertir le commandant de la place, si les garibaldiens faisaient mine de s'approcher. Le courageux fusilier fut blessé à son poste, mais ses souffrances ne l'empêchèrent pas de faire bonne garde et de remplir son mandat; aussitôt que ses chefs apprirent l'état où se trouvait Huébert, ils lui envoyèrent le caporal Godefroy et quinze hommes. Les forces qu'on pouvait opposer à l'ennemi étaient si faibles ! Vers midi, le feu s'y soutint avec fureur; les garibaldiens paraissaient déjà disposés à donner l'assaut à la baïonnette ; se grouper et attirer sur soi une pluie de balles était absolument la même chose. Après avoir essaj'é à plusieurs reprises de repousser l'attaque, les pontificaux durent y renoncer'.

De CG même côté méridional, le sous-lieutenant Pool et ses carabiniers soutenaient une rude épreuve ;

(1) Rapport du capitaine Costes, dans les documents manuscrits des archives, 18 novembre.

132 JOSEPH GARIBALDl A MONTE-ROTONDO.

ils n'eurent, pendant toute cette matinée, pas une seule minute de repos : c'étaient tantôt les voltigeurs éparpillés par toute la campagne qui les harcelaient, tantôt de forts pelotons, tantôt aussi des bataillons au grand complet. Les pontificaux se battaient à découvert et perdaient beaucoup d'hommes, mais les garibaldiens essuyaient de plus grandes pertes encore, car les carabiniers étrangers, comme des chasseurs de gibier, ne manquaient à peu près aucun de leurs coups. Pourtant, la position de l'officier et de ses soldats était fort périlleuse, surtout depuis que l'attaque de la partie murée avait été abandonnée. Vers deux heures de l'après-midi, M. Pool vil s'enflammer, comme par une sorte d'incendie, toute la campagne qui lui faisait face, et il était pris pour point de mire de cent côtés à la fois, l'assaut se resserrant de moment en moment. Le commandant Costes s'aperçut de l'extrême danger qui menaçait les carabiniers et leur envoya le secours du canon. La difficulté consistait à mettre la pièce en jeu ; les dragons et les gendarmes s'y employèrent activement; ils abattirent les portes et les chambranles, et la terrible machine apparut sur la terrasse du jardin Lazzeri ; les artilleurs chargèrent leur canon dé grenades et le pointèrent contre une maison assez proche, d'où sortait un nufige enflammé de coups de fusil. Les garibaldiens qui étaient enfermés dans cette maison ne tardèrent pas à s'tipercevoir qu'une seconde décharge les emporterait tous, et d'un seul coup, avec la toiture de cette demeure; profitant d'un instant de repos que l'intervalle entre deux décharges leur laissait, ils sortent de la maison en

grande hâte et gagnent une hauteur. Une pleine décharge à mitraille, parfaitement ajustée, les y accueillit si bien, que quelques-uns à peine en réchappèrent. La meurtrière apparition de la pièce d'artillerie fit reculer les garibaldiens. Leur chef ne pouvait comprendre comment et par où pouvait surgir une résistance si prompte et si atroce; il pensait que les habitants l'avaient trompé sur le nombre des défenseurs, et il croyait sans nul doute qu'un parc d'artillerie tout entier était enfermé dans la place. Une correspondance garibaldienne, datée de l'heure précise de cette attaque, disait que Monte- , Rotonde était défendu par quatre pièces de canon ^. La fusillade des bandits diminua un peu à la fois et finit par s'éteindre tout à fait; ceux qui se trouvaient le plus rapprochés cherchaient à se sauver à travers champs et les colonnes qui étaient plus éloignées s'arrêtèrent. La nuit arrivait, et Monte-Rotondo, harcelé inutilement durant onze heures consécutives, par plus de dix mille garibaldiens, résistait toujours.

LXXX. — COMBATS NOCTURNES. LES GARIBALDIENS FORCEMT UNE DES PORTES DE MONTE-ROTONDO.

Monte-Rotondo avait résisté toute une journée à Menotti d'abord, puis à Joseph Garibaldi; la petite garnison se réjouissait de voir l'entière armée gari-

(1) Dirillo du 25 octobre.

CROISÉS, m. . 12

baldienne, en marche contre Rome, s'arrêter « dans le chemin de hx victoire, qui jamais ne hii avait fait, défaut. >. Pourtant les conditions de h\ défense se pi'ésentaiont toujours graves et dangereuses, aux yeux des commandants; cette longue résistance sans trêve, sans réiiit et presque sans nourriture, avait fini par affaiblir considérablement les forces physiques et l'énergie de la garnison. L'une et les autres étaient encore plus énervées par la diminution trèsapparente et si périlleuse des munitions de guerre, par la perte de l'obusier et par la prochaine inutilité du canon rayé, faute de projectiles. Tout cela se présentait naturellement à la pensée des assiégés et l'idée de se frayer un passage à travers l'ennemi avec la baïonnette et d'opérer ainsi une retraite leur venait naturellement aussi. Mais ce dernier projet trouvait un obstacle dans l'ordre donné par le général Kanzler de résister et de se battre à outrance; jusque là, l'ennemi n'avait pas gagné un pouce de terrain dans l'enceinte de la ville, ni ouvert une seule brèche dans le corps de défense. Enfin, la garnison ne pouvait renoncer à l'espoir d'un prochain secours. Cette espérance soutint les braves pontificaux jusqu'au dernier quart d'heure; il leur semblait impossible que quelque étendard ami n'apparût au premier moment sur l'une ou l'autre des hauteurs avoisinantes. La vaillante garnison ne se doutait pas que tandis qu'elle résistait de son mieux aux diaboli(]ues agresseurs, on se battait aussi sous les murs de Rome ; les braves pontificaux ne croyaient pas possible que leurs frères d'armes de Rome n'eussent point été informés de l'extrême détresse de Monte-

COJir.ATS NOCTURNES. 135

Rotoiido; ils pensaient, au contraire, que les troupes du Vatican, tout aussitôt qu'elles apprendraient la critique posiiion de leurs compagnons auraient pu et auraient voulu accourir prêter aide et assistance ; mais nous parlerons de cela plus au long en temps et lieu.

Voiltl pourquoi la garnison fut réduite à necomiUor que sur ses propres armes. Vers le soir cependant, on aperçut une colonne de fumée qui s'élevait de la vallée où se trouve la station du chemin de fer. « C'est le secours! se disaient-ils les uns aux autres avec joie et en applaudissant; c'est le secours! » En ellet, c'était un secours, mais un secours qui venait accroître les forces de l'ennemi. Les garibaldiens avaient rétabli les lignes de correspondance avec Passo-Corôse , et recevaient à pleins wagons et à plusieurs reprises des soldats, des officiers et des matières incendiaires. Quelques témoins oculaires de ce ravitaillement nous ont assuré que les troupes royales avaient prêté main à tout cela. L'allégresse des pontificaux fut donc d'une bien courte durée; mais l'énergie et la constance y suppléèrent.

Garibaldi, voyant que, malgré que ses troupes eussent reçu un considérable renfort, leur impuissance ne faisait que s'accroître, écumait de rage : " Monte-Rolondo m'a enlevé Rome! » s'écriait-il au milieu de ses fidèles, maudissant l'heure où il s'était engagé dans cette bagarre. Ce sont des personnes do Monte-Rotondo qui entendirent cette exclamation de dépit qui nous l'ont rapportée.

Simulant une assurance que certes il n'avait pas, le Héros promettait la victoire pour lo lendemain.

« Garibalcli, dans sa colère, qu'il aurait voulu, mais j.e savait pas comprimer, s'assit sur les degrés de l église, (rapporte un de ses officiers), et de là, donna ses ordres pour la nuit. Je l'entendis crier sur un ton aussi impératif que furieux : — Il faut que demain ces quatre partisans du pape soient dénichés, sinon, les femmes italiennes vont nous accueillir à coups de balai !

" Notre général témoigna ensuite sou mécontentement de ce que plusieurs des nôtres s'étaient avancés trop loin, pour servir de cible aux ennemis ; il ajouta qu'il avait ordonné d'attendre la nuit, pour que favorisés des ténèbres, ses soldats puissent se faire justice à eux-mêmes '. «

En effet, Garibaldi comprenait que demeurer encore toute une journée sous les murs de Monte- Rotondo, c'était jouer la campagne de Rome. Deux jours suffisaient pour que les dernières étincelles de l'insurrection allumée dans la maison Aiani s'éteignissent; ces deux jours suffisaient aussi pour déranger entièrement les mouvements convenus avec Nicotera et avec A.cerbi, tandis qu'au contraire, on donnait le loisir à la garnison de Rome de se renforcer, en rappelant près d'elle les forces qui guerroyaient dans les provinces et de se soutenir ainsi jusqu'à l'intervention de la France. Les chefs garibaldiens étaient fermement décidés à accélérer précipitamment la marche : leurs journaux promettaient

(1) CorrespoD'^s.nce datée •Ju camp garibaldien, ^uns le Diritlo de Florence, 31 octobre. Cette correspondance est l'une des plus nîo^èràes et pres'jue véridique.

bien à toute l'Italie (jue Garibaldi devancerait les Français. Joseph Guerzoni nous fait une superbe description de son Héros sous Monte-Rotondo, se démenant et rugissant comme un lion : « Il faut vaincre! il faut vaincre pendant celte nuit M "

Un moj'en d'impressionner et do terrifier la ville sainte se présentait de lui-même : c'était d'accumuler des fascines contre l'une de ses portes, d'y rnettre le feu, et avoir ainsi moyen d'y entrer en foule à l'arme blanche ; l'état-major garibaldien s'attacha à ce parti. Mais il fallait, pour exécuter un semblable projet, avoir des hommes audacieux, déterminés et faisant peu de cas de leur vie. On promulgue l'ordonnance : « Garibaldi invite les braves de bonne volonté à accomplir une glorieuse entreprise. >»

Cette proclamation se redit de poste en poste, de compagnie en compagnie; mais ce fut comme si l'on chantait pour des sourds. Chacun de ces hommes fatigué, éreinté, brisé, disait qu'il voulait attendre l'aurore, et nul d'entre eux n'était décidé à tenter un combat nocturne. Garibaldi finit pourtant par rassembler vingt-cinq soldats prétendument capables d'exécuter ses plans ; plein d'espoir de voir le mal triompher, l'exécrable brigand affirmait, pour animer les siens, que d'un moment à l'autre on verrait arriver au camp de considérables renforts de chemisesrouges, qui, n'ayant pas combattu depuis quelque temps, n'avaient pas encore été effrayés par la vue de ce qui s'était passé dans cette atroce journée. Ces assassins, plus acharnés que les autres, vantaient par

(î) Gaerzoni, Nouf. Anthol., avril 18G8, pajre 7'i6.

CE0IS3S. i:.'. n*

avance leurs exploits et se disaient prêts à tout faire, sans la moindre préoccupation ; aussi leur chef comptait-il qu'aidé de tels hommes, il aurait parfaitement exécuté ses oriieuses machinations^.

Si les assiégeants ourdissaient des trames, des coups-de-main et des incendies, les assiégés veillaient à la défense avec un zèle prudent et attentif. « Chose admirable à dire! nous répétait un ofQcier pontifical , j'ai reconnu daiis cela la main du Seigneur, qui affermissait avec toute sa puissance divine ce boulevard extérieur de Rome : quatre jours de reconnaissances, de rondes, de découvertes et d'expéditions nous avaient épuisés; on ne dormait plus depuis trois jours, et l'on ne se couchait qu'un instant sans se déshabiller et l'arme au côté. Nous nous étions battus pendant onze ou douze heures consécutives, sans autre sustentation que celle d'une bouchée de pain prise à la hâte entre une touche et l'autre; quelques soldats, succombant à la fatigue, se laissaient tomber sur le terrain, avouant que vraiment ils étaient à bout de leurs forces. Le commandant Costes, lui-même, guerrier d'un âge mûr et d'une'^norgie extrême, succombait à la fatigue et au sommeil, tout aussi bien que les autres officiers; pourtant, après que nous l'eûmes instamment prié d'aller prendre quelques heures de repos dans un coin écarté, il ne voulut p:)s en entendre parler; personne

(1) L'histoire n'a pas, jusqu'ici, mis en grande lumière les viciseituflcs du parti garibaldien : Vitali lus a recueillies de la bouche des citoyens; de notre côté, nous avons eu recours à l'obligeynce des officiers pontifiv;aux, qui, dans leur captivité, apprirent les événements par les récits des officiers garibaldiens.

COMBATS NOCTURNKS. 130

ne se plaignait, personne ne refusait les factions, personne n'objectait l'imminence du danger qu'on y courrait pour ne pas se rendre aux postes assignés, mais l'ardente foi d'une àme vriiiment chrétienne donnait à chacun une fermeté, un courage sans pareil, si bien que tous gardaient pendant la nuit le poste qu'ils avaient défendu durant la journée. « M. -Costes demanda l'autorisation à la municipalité de comman 1er une sorte d'illumination aux fenêtres des premiers étages dans les rues intérieures de la ville, et les dévoués sujets du Saint-Père s'écriaient en éclairant leurs fenêtres : Vive Pie IX ! Si une seule étincelle de révolte populaire se fût alors allumée, malheur en serait advenu à la garnison. Pourtant Garibaldi se berçait de l'espoir que tôt ou tard arriverait cette révolte; mais il se trompa, et, par la suite, il eut la grossièreté d'accabler la fidélité de ces braves citoyens, par de lâches et ignobles insultes, et par des impôts encore plus lâches et plus abjects. En attendant, la gendarmerie, pour prévenir tout accident, parcourait les rues et faisait fréquemment des patrouilles : les officiers surveillaient sans discontinuer les postes des murailles, épiant adroitement les mouvements de l'ennemi. Pour ne rien laisser en arrière, on prit soin d'expédier, au milieu de la nuit, un courrier vers Rome. Le commandant le conduisit lui-même au-delà des habitations; mais le messager, qui était le sergent-major Carrozzi, des carabiniers, travesti en pajsan, tout en connaissant parfaitement les localités, après deux heures de vains efforts et mille dangers courus, revint en ville, donnant avis que tous les passages étaient gardés, que

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partout on avait allumé des feux de bivouac et placé des sentinelles, ajoutant que le cordon des garibaldiens était large et profond ^

Non-seulement les garibaldiens occupaient les entrées de Rome, mais, de plus, ils molestaient vivement la place. Une heure de la nuit était à peine passée, lorsqu'on crut voir s'avancer une colonne campée devant la porte Ducale; elle marchait à la sourdine, et tendait à se masser derrière les petits murs et dans certaines maisons environnantes. Le peloton révolutionnaire donna toute facilité de l'approcher : le chef de poste pontifical, qui était le sergent Cararaaerts, crojait pouvoir donnera entendre que la garde de la porte s'était retirée. Dès que la colonne ennemie se trouva groupée en fortes bandes, elle poussa un bruyant cri de guerre, qu'elle accompagna d'une fusillade bien soutenue ; leurs voltigeurs tiraient déjà à cinquante pas des murailles que les légionnaires n'avaient pas encore donné signe de vie. Jusque-là apparemment aveugles et comme paralysés, les adroits pontificaux, dès qu'ils virent les assaillants à une portée de fusil, leur envoyèrent une décharge qui fit d'autant plus de victimes qu'elle était tout-àfait inattendue; ce feu subit parti des meurtrières terrifia le corps entier au point que l'on vit aussitôt les premiers rangs reculer, les autres s'arrêter et, en peu de temps, l'attaque cesser etill'cnnerai battre en retraite. Il y eut toutefois, parmi les assaillants, quelques hommes audacieux ; car on entendit dis-

(1) Rapports déjà cités etrekitions de plusieurs officiers, témoins cculuires.

tincteraent dans le peloton qui rétrogradait plusieurs voix qui donnaient l'ordre de mettre le feu à -la porte ; alors on vit s'avancer des tas de bois, derrière lesquels les assaillants se cachaient. Les légionnaires disposèrent si bien leurs décharges sur les garibaldiens qu'avant qu'ils aient pu s'avancer, ils les couchèrent par terre. Désappointé de se voir vaincu, l'ennemi n'eut plus envie de recommencer la tentative ; mais, la nuit durant, il continua le feu dans un certain éloignement^.

Peut-être que dans les plans de l'état-major garibaldien ce n'était là qu'une fausse manœuvre, ou tout au moins un moyen de diversion : l'effort véritable se préparait contre la porte Romaine. On envoya des soldats prendre du bois dans les maisons et dans les villas; ils amenèrent une grande charrette de fagots et de sarments et y mêlèrent des matières inflammables, de l'eau forte, de la résine et. des paquets de soufre, restant de celui qu'on avait employé pour la vigne, et plusieurs barils de pétrole, présent d'amitié des troupes royales, reçu ce jour même de Corôse. On nous assura que quelques-uns des plus enragés ennemis allèrent jusqu'à transporter dans dos brouettes et accumuler contre la porte des fascines et autres matières combustibles. Mais le principal instrument incendiaire était préparé dans la petite arrière-cour d'une maison située vis-à-vis de la porte; c'était une sorte de machine infernale, qui devait s'enflammer subitement à l'approche de la moindre étincelle. Une nuit profondément obscure

(1) Rapports ;ités ci-dessus.

protégeait rexécution de ces embûches et , à la faveur des ténèbres, les garibaldiens purent se rendre maîtres des maisons les plus rapprochées de la porte; rez-de-chaussée, magasins, écuries, ruelles, impasses, tout était encombré de ces mis^érables. Les pelotons mieux constitués se tenaient à l'arrièru-garde pour subvenir, en cas de besoin, à la racaille inexpérimentée qu'on avait lancée sur l'ennemi; plus les séditieux s'approchaient des murailles , moins ils étaient exposés aux décharges des meurtrières placées au-dessus do la porte, et 'ils échappaient en même temps à la fusillade continue des légionnaires établis sur le côté.

Quand les divers préparatifs furent terminés, on lit sortir la charrette et on la conduisit près de la porte. Toutefois, on ne put la mener assez prompte menf, pour que les ponlificaux ne raccueillissent pas à coups de fusil, et l'on entendit aussitôt les gémissements d'iigonie de ceux qui la dirigeaient. Le véhicule incendiaire put, malgré tout, être adossé à la porte et les sicairos jetèrent en alondance, par les fenêtres les plus rapprochées, des lisons enflammés ; un enfant se glissa, sans qu'on l'aperçût, sous le chariot, l'alluma avec du phosphore et, si nous eu croyons les garibaldiens, il se penclia pour attiser le fuu, et voyant que la flamme se dilatait, il plaisanta les défenseurs, en leur criant : « Vive l'Italie! »

Ce feu pourtant ne fut pas assez fort pour gagner de proche en proche et enflammer le bois amoncelé contre la porte; il éclata tout-à-coup, formant un incendie vaste et tenace, principalement alimenté par le pétrole. A peine l'incendie avait-il éclaté que les

flammes rugissantes s'élevèrent plus haut que la porte elle-même, et que les solides ba'lants de bois de pia en furent entièrement investis ; à la grande terreur des habitants, on vit s'élever dans les airs d'épais tourbillons de fumée, lugubrement éclairés par d'innombrables élincelles, et les habitants des villages environnants en furent eux-mêmes consternés quand ils aperçurent de loin cette sinistre lueur. Arrêter les progrès du feu c'était impossible : pompes et eau manquaient, ainsi que tout autre mojen de salut; il fallut donc en venir à élever des barricades.

Le commandant Cosles ordonna qu'on en montât sur trois points : une derrière la porte incendiée, une autre à cinquante pas on deçà de la première, de sorte que, après avoir surmonté le premier obstacle, les défenseurs opérant retraite sur le flan droit eussent à découvrir le deuxième et à s'élancer sur la troisième barricade, plantée sur l'un des accès les plus périlleux du château. Dans un cas de telle urgence, tous les hommes devaient se réunir au quartier-général, où ils auraient tenté les dernières épreuves et s'y tenir prêts à faire une sortie, la baïonnette au fusil, si, par hasard, on voyait apparaître quelques renforts venant de Rome. M. Bingard, adjudant de place, surveillait ces dispositions ; les officiers Crozes , Lair , Venieri , Poccioni et Foederer, s'y employaient tous avec leurs soldats ; les dragons, qui, pendant toute la journée, avaient lutté, partout où il avait eu possibilité de tirer un coup de fusil, se mirent a l'œuvre : ici, comme toujours, les gendarmes étaient les premiers à la besogne. En un instant, des tonneaux, des charrettes, des

bancs accumulés formèrent de fortes barricades et des points solides de résistance contre les envahisseurs. La vaillance et l'ardeur des poatiâcaux, loin de diminuer, semblaient renaître et grandir à mesure qu'augmentaient les embarras du siège. Les fortifications, improvisées avec une étonnante célérité, étaient complètement achevées à une heure du mâtiné

La porte brûlait toujours; les garibaldiens s'étaient blottis dans les alentours, en des coins et recoins où les balles des pontificaux ne pouvaient les atteindre, et ils étaient, de plus, protégés par l'o'oscurité d'une nuit ténébreuse. Au lever de l'aurore, ils eurent l'audace de se former en colonne serrée et très-forte, dans la large route qui faisait face, tandis que les tireurs qui, de la porte, auraient pu faire justice de tous ces malfaiteurs, avaient dû quitter leur poste envahi par les flammes. " Ah ! si nous avions l'obusier! nous disait un artilleur; la lutte serait terminée ! » Un officier de gendarmes ajoutait : « Ah! si l'obusier n'était pas bouché, avec quatre coup de mitraille nous eussions pu tenir vingt heures encore! Que de cartouches restées inutiles au magasin ! »

Au lieu de cela, c'était Tartillerie garibaldienne qui tonnait, car, à la faveur de la nuit, elle s'était avancée à juste portée, et plaçait ses coulevrines devant la porte. Les maladroits artilleurs n'avaient pu envoyer à la porte que quelques balles, encore n'y étaient-elles arrivées qu'en décrivant un arc étroit et contourné, car la plupart des balles sifflaient

(1) Rapports déjà cités.

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plus haut, mais sans frapper. L'ôléraenl dosiructeur continuait ses ravages; il avait atteint la porte, qui, tombant pièce à pièce, devint, en quelques instants, un horrible brasier.

Peut-être les pontificaux auraient-ils occupe et défendu la brèche, s'ils avaient eu des troupes fraîches et plus nombreuses, mais la pressante nécessité de garder deux autres portes, et neuf cents mètres de terrain découvert et expose à toutes sortes d'embûches hostiles, employait une grande partie de leurs forces ; la fusillade .se soutenait activement à la porto Ducale et ailleurs, et si parfois elle s'arrêtait, on entendait, dans le lointain, un bruit de voix cl de cris, qui annonçait dos hordes nombreuses prêtes à se défondre. Au milieu de tant de revers désespérants, le commandant Cosies ne perdait nullement courage; voyant que l'ennemi ne se souciait guère de son avantage, et que, malgré le nombre de ses bataillons, il restait les bras croisés, pendant que les pontificaux n'avaient pas même une section de compagnie qui pût combattre à la baïonnette, il se décida à reconquérir la porte au moyen d'un adroit stratagème. Il réunit le plus grand nombre possible d'habitants, et une trentaine de militaires de toute arme; il les engage à ramasser, n'importe où, de la litière, du fumier, des troncs d'arbres, des planches, et toute sorte d'ustensiles lourds, solides et de forte dimension ; puis il s'achemine silencieusement vers la porte déjà entièrement désemparée.

Arrivé non sans peine à ht brèche, Costes s'apprête tout aussitôt à pousser en avant une charrette pleine de fumier, afin de s'en servir pour éteindre les

braises ardentes et y superposer les débris de bois. Les officiers, se prêtant à la circonstance, portent de leurs propres mains, comme des manœuvres, les objets qu'il fallait ajouter à la charrette, dés qu'elle serait placée en travers do la porte; puis, l'on voit les dragons emmener la voiture dont le commandant, secondé par un sergent de carabiniers, dirigeait le timon. Une senlinelle ennemie, posée en embuscade à l'un des côtés, s'en aperçut, cria aux armes et fit feu; les garibaldiens, craignant une surprise, se précipitent en hurlant: " En avant! en avant! " Tous déchargent simultanément leurs armes dans le vide de la porte ; c'est une tempête croissante et continue; le dragon Pini est blessé et le commandant Costes eut la vie sauve comme par miracle. Néanmoins, ce coup de main ne fut pas sans eff'et : la horde envahissante fut refoulée du coté des murailles, dans le carrefour faisant face à la porte, et, là-dessus, les infatigables pontificaux, du haut des barricades qui dominaient la rue, tirèrent un feu si ardent que les garibaldiens, tout en criant à plein gosier : en avant! en avant! ne purent franchir le seuil, ni mettre pied dans la ville.

Alors commença une lutte terrible et opiniâtre d'environ deux heures. Dans cette lutte aussi extraordinaire qu'inattendue périrent bien des agresseurs; les plus rapprochés, toujours poussés aux épaules, s'élançaient parfois en groupes nombreux sous l'arcade d'entrée, mais, harcelés par les fréquentes décharges des barricades et des pelotons posés de coté, les malheureux sicaires tombaient frappés à mort ou grièvement blessés. On en vit plusieurs

s'affaisser sur les charbons ardents, et leurs cadavres y être brûlés comme sur un bûcher ; à cet horrible spectacle, ceux-là mêmes qui étaient les champions de la vengeauce divine frémissaient et gémissaient. Joseph Garibaldi, au contraire, et les autres chefs, qui étaient les trompeurs et les bourreaux de tant d'infortunés jeunes gens, avaient contemplé, mais se trouvant en lieu sûr et n'éprouvant aucune peine, l'incendie de la porte et les terribles événements du conflit. Vers trois heures, le pusillanime général, peu soucieux de la vie de ses subordonnés, décréta une dernière tentative, à faire avant l'aube ; on nous assure qu'il avait placé les bandes des rebelles les plus indisciplinés et les plus lâches près de la porte et derrière elles celles plus aguerries, notamment le bataillon génois. Garibaldi ordonne, les officiers tempêtent, les hordes frémissent, poussant un véritable ouragan de hurlements , et se précipitent dans le vide de la porte. Les premiers rangs tombent foudroyés sur le seuil, sous la première ou à la deuxième barricade. Crozes et Lair en massacrent tant qu'ils peuvent; les officiers du commandement de la place, qui était près de là, tous les soldats qui montaient la garde en cet endroit, tout homme qui possédait une arme tirait son coup; la tête de la colonne hésite, cède, mais l'onde passe brutalement sur les cadavres étendus près de la porte, et se précipite, comme un torrent, dans ce passage très-largement ouvert, se disséminant, s'éparpillant aux alentours. Les combattants des barricades et les piquets des murailles coururent le danger d'être entourés et pris de face ou de côté.

Voyant les ennemis en train de fuir dans toutes les directions, les pontificaux harassés de faligue opérèrent leur retraite dans le château, La ville do Monte-Rotondo était prise d'assaut^

Nous ne connaissons pas, dans toute cette guerre, une entreprise plus féroce des garibaldiens , que celle-Icà; et, si nous pouvions donner des éloges à des lauriers poussés dans le crime, nous conviendrions, sans nulle peine, qu'aucune tentative ne fut pour eux, ni plus hardie, ni plus courageuse. Mais, pour obtenir une complète victoire sur Monte- Rotondo, il leur restait à soumettre le palais baronial et avec lui la garnison : ce dernier effort devait leur coûter bien du sang encore, et six heures de terrible combat.

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