LXXXI. REDDITION DES PONTIFICAUX
Les garibaldiens avaient grand'peine à s'imaginer qu'ils pouvaient enfin prendre possession des fortifications, tellement cette conquête leur avait coûté ; parfois même on les voyait pâlir et trembler ; c'était parce qu'ils croyaient entendre encore la fusillade. Des groupes turbulents s'étaient déjà répandus dans les rues et avançaient jusque sous les murs du château ; là, ils entendirent en réalité tirer des coups de
(1) Voir tous les rapports cités plus haut.
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fusil a'i milieu des ténèbres, et, effrayés autant que surpris, ils reculaient et demandaient avec menaco un abri dans les maisons de la ville. Au lieu d'ouvrir leurs portes, les citoyens s'empressaient d'éteindre les lumières qui éclairaient leurs fenêtres et barricadaient intérieurement les accès de leurs habitations, s'empressant avec anxiété de cacher tout ce qu'ils possédaient de précieux, cherchant, avant tout, à trouver pour les femmes des retraites inaccessibles. Les laïques eux-mêmes, ne trouvant pas de prêtres pour le faire, n'hésitèrent pas à mettre, de leurs propres mains, les Saintes Espèces en sûreté, afin de les soustraire aux sacrilèges insultes des envahisseurs. Ces n)esures de prudence démontrent l'opinion qu'avaient les Monterotondais de leurs libérateurs. Il faut avouer que l'appcciation populaire ne s'éloignait pas trop de la vérité. « Les troupes (attestent les rapports rédigés au camp, au moment de l'action,) sont entrées furieuses dans la place, par suite de la haine que les habitants leur avaient témoignée ; » et c'est pour cela que « l'on commença à faire un peu de butina » Si les officiers et, plus encore , la terreur qu'inspiraient les habitants , n'avaient mis un frein aux actes de ces bandits, toutes les horreurs de la rapine et tous les excès commis habituellement par les hordes sauvages seraient tombés à la fois sur la ville délivrée. Les brigands se présentaient à chaque porte , sous l'effrayante
(1) Voii- les correspondances dans les gazettes sectaires de ces jours-là, par exemple, dans le Movimento de Gènes, et dans lo SecoloÂQ Milan.
apparence d'assassin* rie grand chemin, feignant d?, chercher à découvrir les zouaves qui auraient pu se cacher dans les maisons; leur langage était un affreux mélange d'imprécations , de blasphèmes et de paroles obscènes, langage appris dans les repaires du vice et dans les réduits les plus infimes de l'enfer social. Partout où les garibaldiens ne rencontraient pas devant eux quelques-uns de ces visages fermes et résolus, bien capables de les contenir dans les bornes d'une convenance forcée, ils n'hésitaient pas de briser les armoires, les tiroirs des meubles et de foncer les portes pour faire main basse sur tout objet de valeur. Ivides d'anéantir et de saccager, les sicaires se rendirent à l'hôtel-dc-ville, où ils enlevèrent et détruisirent les registres des actes publics. Les habitants essayèrent, mais en vain, d'adoucir et de calmer cette nouvelle race de barbares, qui avaient l'audace de se dire Italiens, en leur offrant des vivres et du vin. Ce qui mettait un frein à la rage diabolique des garibaldiens et les empêchait d'outrager lâchement les personnes du sexe, c'était la réputation qu'avaient les montagnards de la Sabine, de savoir venger à coups de stjlet les honteuses insultes qu'on ferait à leurs femmes. Toutefois , il y eut bien des infamies commises ; loin d'en rapporter la triste image, nous voudrions pouvoir l'effacer à toujours de notre mémoire. Nous savons cependant que les chefs s'efforçaient d'empêcher les excès; ces officiers avaient honte de l'infâme réputation que leur avait acquise jusqu'à, ce jour la canaillerie (propre mot de Garibaldi) qui était enrôlée sous leurs drapeaux. Il était
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tlcorélé qu'on ne commettrait impunctnent toute s^ortes de délits qu'après la prise de Rome.
Garibaldi lui-même, sous ses premières impressions de victoire, s'efforça de remplacer ses fuijons et procédés de bandits par la dignité qui sied à un général. Quand ses nombreux émissaires lui eurent dûment affirmé que les fusiliers pontificaux avaient disparu, le Héros ût tranquillement son entrée, et il vit que partout où le conflit avait eu lieu, régnait un épouvantable désordre; il aperçut de toute part, des morts, des mourants et des blessés ; il put bien des fois constater le trouble et l'inquiétude de ses cbemises-rouges; et dans cette entrée, qu'il s'attendait à voir triomphale, pas une fenêtre d'ouverte, pas un applaudissement, pas un salut. Le brigand de Caprera établit son quartier-général dans un endroit approprié à ses goûts, c'est-à-dire dans un café, le plus éloigné qu'il trouva du château et le plus près de la porte. Là, il s'appliqua à rallier ses troupes tant bien que mal, plaçant des postes avancés à l'entrée des rues, et y mettant des gardes, prenant des positions autour de la ville, précaution judicieuse contre le secours qui pourrait arriver de Rome. Parmi les officiers garibaldiens, beaucoup ont appartenu et appartiennent encore à l'armée italienne; eux seuls pourraient nous dire quelle eût été l'impression produite sur ces tourbes ébouriffées, par la décharge, sur une colline près de là, d'une fusillade annonçant une attaque pontificale. Pas un seul fantassin ne tenait en place.
Pendant cette nuit-là, on ne donna aucun nouvel assaut général : Oaribaldi ne le voulut pas; mais il
ne put défendre à ses hommes les plus vaillants ou les plus inexpérimentés, de se tracasser, pendant toute la nuit, à luiiner le château par les fenêtres des maisons environnantes, par les lucarnes sous les toits et derrière les tuyaux de cheminée. D'autres, encore plus avides de faits d'armes sans danger, chercliaient à faire des prisonniers. Ces braves croyaient opérer des prodiges de valeur, en se jetant, dans les maisons, sur des hommes désarmés, pour les traîner devant leurs chefs de bande. Profanateurs et impies , les garibaldiens employaient toute leur artificieuse industrie pour arrêter les prêtres; ils en découvrirent plusieurs et les arrachèrent de leurs cachettes; calomniateurs outrés qu'étaient ces brigands, ils menèrent les respectables prêtres devant le tribunal du café, où ils jurèrent et protestèrent qu'ils les avaient pris les armes à la main. Plus tard , le capitaine Costes eut grand'peine de détromper les chefs garibaldiens et de les convaincre que les prêtres du pays n'avaient pas touché un seul fusil. Quelques fripons fieffés avaient artificieuscment propagé ce mensonge, dans l'espoir d'exciter et de pousser la horde à verser le sang et à commettre des sacrilèges. Mais Garibaldi, qui sentait le terrain trembler sous ses pieds, et qui flairait autour de lui un vent contraire, n'eut garde d'user de cruauté. Il se borna à mander le gonfalonier Jacques Riva, et le payeur communal Pierre Vitali, pour leur reprocher aigrement de ne pas lui avoir ouvert les portes de la ville. « Eh ! laissons de côté toutes les barbaries, dit-il en fronçant sévèrement les sourcils et sachons une bonne fois ne pas imiter la conJuile des Turcs. >»
Pour donner aux Monterotondais une leçon de civilisation garibaldienne, il imposa sur-le-champ une taille do 10,000 francs payée comptant (qui fut ensuite réduite à un plus bas chiffre) et un approvisionnement pour les troupes. Il mit même les prisonniers en liberté, après avoir exigé la garantie du magistrat; c'était une mesure de prudence^
Le prétendu conquérant avait un autre but : il brûlait du désir de proclamer à son de trompe une victoire, bien qu'elle fut encore imparfaite et douteuse. Il mande près de lui un poète, Pierre Del Vecchio ; et tous deux, de concert, rédigent le rapport suivant :
« Monte-Rotondo, 26 octobre, 4 h. du matin.
» Mon cher Fabrizi , l'entreprise de Monte- Rotondo est assurément l'une des plus glorieuses, pour ces pauvres et vaillants volontaires. Dans les nombreuses campagnes où j'ai eu l'honneur de les commander, je ne les ai jamais vus tourmentés par tous les besoins, par la nudité, par la faim, comme dans cette expédition. Eh bien ! ces jeunes gens si valeureux ont livré, la nuit dernière, malgré les privations, la fatigue et la faim, un assaut des plus difficiles, des plus mémorables, un assaut que les premiers soldats du monde n'eussent pas mieux
(1) Nous avons tiré tous les faits que nous venons de relater, des rapports des capitaines Costes et Foederer, de ceux du lieutenant de gendarmerie Poccioni, de l'officier d'administration Marchi, dont les originaux se trouvent dans les archives, sous diverses dates; de Vitali, de Vannutelli, de Mencacci, dans les ouvrages et aux passages souvent cités; enfin, de plusieurs rapports spéciaux de personnes présentes.
accompli. Il est quatre heures ei nous sommes maîtres de jNIonte-RotoncIo, sauf le palais où les zouaves, les Anlibois et les Suisses se sont réfugiés. Nous avons entre nos mains plusieurs trophées de notre victoire, des chevaux, des armes et des prisonniers, " Joseph Garibaldi. »
Le sensible et compatissant général, une heure à peine après l'horrible carnage qui avait suivi l'assaut, ne se souvenait nullement de tout le sang répandu; il s'agissait purement et simplement de canaillerie, de chair à cayton ; il uy avait plus, pour lui, que la joie d'avoir obtenu des trophées,' plus imaginaires que réels.
Tandis que le Héros se hâtait de célébrer son triomphe amplifié, les pontiiicaux lui préparaient une dernière résistance, qui eût pu être longue et atroce, si leur redoute avait eu la moindre aptitude militaire. Par malheur, le palais de Monte-Rotondo n'a de château et de forteresse que le nom : il n'a pas de courtines crénelées, de remparts qui en défendent l'approche, et pas d'avancements qui puissent protéger l'aile septentrionale; mais, au contraire, il a, sous cet abri, une petite ruelle étroite et presque sans défense, et par là un accès facile aux écuries, qui se trouvent dessous et à l'intérieur du château. Bien que le poste qu'il occupait ne pût guère prêter à longue résistance, M. Costes résolut d'opposer une résistance à toute épreuve, selon la consigne qu'il avait reçue. Derrière la grand'porte d'une arrière-cour, qui s'ouvre sur une route large, droite et spacieuse, le prudent ofiicier établit la pièce rayée chargée à mitraille, et renforça, par une barricade
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improvisée, la porte qui de l'écurie conduit à l'arrièrecour ; à chacune de ces issues, il plaça une section de compagnie ; le reste des hommes encore capables de porter les armes, fut distribué aux fenêtres du premier et du deuxième étage, avec ordre à chacun do bien employer chacune de ses cartouches'.
Sans nul doute, ces divers préparatifs pouvaient retarder, mais non pas empêcher, la reddition du fort, à moins que durant la défense il n'arrivât aux assiégés un secours bien opportun. Les soldats pontificaux connaissaient parfaitement ce fâcheux résultat : quelques-uns d'entre eux, qui finissaient par perdre patience, s'écriaient dans leur dépit : « Personne ne bougera donc de Rome? »
Quoique les ofTiciers fussent plus encore convaincus et persuadés qu'on ne saurait pas longtemps tenir tête aux garibaldiens, ils s'efforçaient néanmoins de soutenir et de ranimer le courage de leurs soldats, en leur inspirant une fermeté qui ne se démente pas un seul instant. Tous tendaient au même but, chacun selon sr position et son pouvoir. L'aumônier allait &o salle en salle, offrant les encouragements célestes de son ministère, qui paraissaient, à ces nobles jeunes gens, être plus doux et plus nécessaires que jamais, dans leur grande détresse. Dès la veille, au matin, le bon religieux avait, selon l'usage des anciens croisés, donné l'absolution sacramentelle à toute la troupe, au moment où elle allait prendre ses positions; les soldats et les officiers eurent la joie de voir, pendant toute cette journée
(1) Mëniiis rui>[)orts el inêmes piOces (jue ci dessus.
et celte nuit, leur aumônier fonstammcnt auprès d'eux, partageant avec eux les fatigues et les périls (le la lutte. Vers les dernières heures, le saint prêtre lui-même se vit obligé de combattre, mais p'élait avec des amis : les bourgeois renfermés dans le château le suppliaient d'intervenir pour qu'on se rendit; il refusa sa médiation à tout le monde, et ne répondit jamais autrement que par ces mois : « Si le retard profile à la cause pontificale, le retard est un devoir; mais, si ce retard ne sert qu'à répandre le sang, le devoir du chrétien est de se rendre; s'il y a profit ou perte, c'est à qui de droit d'en juger. >»
Ce ne fut qu'à toute extrémité que les officiers eux-mêmes avouèrent que sans un prompt secours tout était perdu, vu que la forteresse ne se prétait nullement à la défense, que les troupes étaient à bout de forces et de munitions, que l'ennemi était trop supérieur, et que les flammes commençaient à envahir le château; ce fut alors seulement qu'on tint conseil pour discuter si l'on se rendrait. A notre avis, c'était là un devoii> tout-à-fait obligatoire, nonseulement pour un aumônier po*niifical, mais pour tout honnête homme, quel qu'il pùi être ; nous avons nous-mème vu une lettre d'un personnage trèséminent, qui prouve que la noble contenance du Père ^'annutolli a obtenu les plus augustes approbations'.
Mais la constance semblait bien plus admirable encore dans le sexe le plus faible, dans le cœur d'une mère, d'une épouse. Dans les chambres les plus reculées du palais, demeurait une dame ayant
(') Mêmes documents que ci dessus.
à son coté un tout jeune enfant : c'étaient l'épouse et le fils du commandant. Ils étaient l'un et l'autre venus là pour le voir, sain et sauf, malgré les innombrables dangers qu'il avait courus à la prise de Nerola ; mais, par malheur, la famille entière se trouvait enveloppée dans ce siège imprévu. Ce fut surtout à cette dame que les femmes et les enfants qui habitaient le château eurent recours ; on la conjurait en pleurant pour qu'elle daignât employer l'autorité d'une épouse et d'une mère sur son mari, dans l'intérêt du salut de tous. Constante et énergique, la noble dame résistait fermement au flot terrible de sentiments si justes et si attendrissants, et jusqu'au dernier moment, elle refusa de prononcer une seule parole de médiation ; elle se bornait à répéter : « Que mon mari fasse son devoir, sans s'occuper de nous ! •'
Une balle vint s'égarer entre elle et son enfant, et le sifflement de cette balle n'ébranla pas celte femme forte. Son âme virile s'affermissait en pensant à Rome et à Pie IX ; jetant de temps à autre un tendre regard sur la tête blonde de son fils, dont la présence causait à son cœur une douleur secrète mais bien profonde, elle l'offrait aux anges, comme l'un de leurs compagnons, si, dans cette pénible circonstance, il eût plu au Seigneur de le rappeler à lui, implorant pour son époux et pour elle-même la miséricorde divine. La dame du commandant se cachait à tous les regards, et cette magnanime chrétienne craignait seulement que la tendresse de père et de mari ne vint à affaiblir la fermeté du soldat et la confiance du chrétien.
Mais lo péril était, grâce à Dieu, aussi éloigné que peu probable. Le commandant et les officiers, d'un commun accord, étaient tous disposés à tenir bien haut l'étendard des croisés, tant qu'il serait possible de le faire. Si, en réalité, Rome ne venait pas à leur aide, tous ils tomberaient comme tombent les forts. Pendant toute cette nuit, la garnison du Qhâteau soutint l'assaut de l'ennemi et ne cessa do tirailler sur les agresseurs; la fusillade fut, parfois même, aussi vive que dans l'ardeur d'une bataille. Partout où une lumière quelconque, où l'éclair d'un coup de fusil laissait paraitre un ennemi, une balle était immédiatement envoyée ; le son confus des voix, le bruit des pas servaient de point de mire; à de courts intervalles, les assiégés, par une rapide sortie, tombaient sur les groupes qui s'étaient aventurés trop près. De cette façon, la garnison du château pouvait se soutenir vingt-quatre heures encore; mais, aux premiers rajons de l'aurore, le conflit devint plus sérieux et plus terrible. Si les pontificaux trouvaient de l'avantage à employer tout leur temps à la lutte, les garibaldiens auraient bien perdu à suspendre leur attaque. Ce premier rayon laissa apercevoir autour du château des milliers de bouches à feu; pas une fenêtre, pas une lucarne sous les toits, qui n'en fussent garnies; et plusieurs bouches ennemies frappaient horizontalement les meurtrières des pontificaux; les chambres, les escaliers, les couloirs, les passages, et partout où le château offrait la moindre ouverture, la grêle de balles pénétrait en nuage continu. Les pontificaux ripostaient à d'aussi meurtrières décharges par le mou-
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vemont continu de deux cents carabines; c'était un bruit infernal. Contre toute prévision, la plus grande perte fut pour les assaillants'.
Nous pensons que janaais la valeur des croisés ne se montra plus brillante, et la dernière redoute de Monte-Rotondo resplendit pendant trois heures encore, bien plus par une gloire immortelle, que par l'éclat de son feu. Ce feu et cette gloire rendaient Garibaldi confus, agité et désespéré; il songeait à des barricades volantes, à des gabions d'approche, et tremblait à chaque instant de s'entendre annoncer que la mêlée était engagée entre ses postes avancés et les renforts venus de Rome ; il jurait à ses officiers, que s'il parvenait à pénétrer dans le château, il ferait égorger les. papistes jusqu'au dernier. Dans cet accès de frénétique colère, le brigand de Caprera espéra que la tentative d'insurrection dans Rome, arrêtée pour la veille au soir, aurait parfaitement réussi et il envoya à Cucchi un courrier pour demander des renforts, promettant aussi à celui-là le massacre complet de la garnison de Monte- Rotondo. Cette atroce nouvelle parvint jusqu'au Saint-Père et lui perça le cœur^. Certes, le chef des bandits de Montevideo était assez cruel pour tenir ses promesses; mais, fort heureusement, il n'était ni le seul, ni le vrai commandant; dans son
(Il Tous les rapports et les relations déjà cités ; correspondance garlbaldienne dans le Diritto, 31 octobre. Guerzoni, Nouv. Anlfiol., avril 1868, page 767.
(2) Communication du directeur de la pulice, au ministre des armes, et autres actes des documents manuscrits des archives, à la date du 26 octobre.
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état-major se trouvaient des cœurs d'hommes et de. soldats.
Toutefois, Garibaldi approchait du but bien plus qu'il ne le pensait; surtout, lorsque les siens eurent pénétré dans la voie étroite qui se trouvait sous l'aile septentrionale du château, et lorsque, ayant envahi les écuries, ils y eurent mis le feu. Les étages supérieurs, quoiqu'ils fussent enveloppés dans un épais nuage de fumée, résistaient encore, mais hélas ! inutilement, car ce nuage était éclairé par le feu et percé en tous sens par le plomb; il n'était que trop facile à l'ennemi d'allumer l'incenclie dans tout l'éilifice, ou de le faire sauter au moj^n d'un baril 'de poudre encastré dans le cœur des murailles. Lorsque les assaillants comprirent que nul autre moyen de défense ne leur réussirait, ils pensèrent, après s'être consultés, qu'il fallait brûler le château, vu qu'on ne pourrait l'emporter autrement. Les défenseurs se doutèrent de ce projet par l'étouffante fumée qui envahissait de toutes parts le palais, et, quelques instants après , ils virent en effet des flammes s'élancer de l'écurie et gagner l'arrière-cour en s'attachant à la porte intérieure et à l'amas de bois qui la renforçait. On ne craignait pas l'invasion par ce côté-là : les pontificaux avaient encore des cartouches, leurs baïonnettes et leurs poitrines pour les opposer à l'entrée de l'ennemi ; mais l'incendie faisait trembler les âmes les plus fermes, les cœurs les plus déterminés.
Enfin, les officiers pontificaux entourèrent leur digne commandant. Chez M. Costes , l'indignation du vétéran français frémissait irrésistiblement, à lu
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seule pensée de s'humilier devant un chef de bainliis, et cette indignation était puissamment soutenue par sa respoiisaliilitc, en présence de l'armée pontificale, qui jusqu'alors avait toujours été victorieuse; les autres officiers, pour ces mêmes causes ou pour d'autres semblables, étaient pensifs et muets. Chacun d'eux avait dit dans son cœur où s'était écrié : " Tout est fini ! il ne s'agit désormais que de verser plus ou moins de sang! »
Pourtant chacun d'eux sentait, au moment extrême, mourir sur ses lèvres le mot fatal : « Rendonsnous ! " Voilà comment l'honneur des croisés raisonnait dans la poitrine de ces braves! Aucune reddition, nous l'affirmons, ne parut plus amèro que celle-là à un corps rendu désormais impuissant. Le commandant Costes monta une fois encore à la vigie, pour voir si quelque secours ami ne s'annonçait : tout espoir avait disparu. Résister encore dans le château eiit été folie et même acharnement sauvage ; il ne restait plus qu'à battre en retraite, la baïonnette, au canon ; mais c'était encore un vain songe : il eût fallu, pour cela, sortir en colonne, présentant un front de deux ou trois hommes tout au moins, sous la portée de plusieurs milliers de fusils; tout autour mugissaient les flots toujours croissants des bataillons qui garnissaient les maisons, d'où ils soutenaient la lutte. La porte la plus rapprochée était solidement occupée ; se rendre à l'ennemi paraissait donc inévitable. Le commandant, debout et inébranlable, donnait encore des ordres de retard; on répondait aux menaces à coups de fusil , et le major garibaldien Tcstori tomba CROISÉS, m, 1 î
frappé au moment où, au pied des murailles, il intimait l'ordre de se rendre. Les assaillants redoublèrent de rage ; Garibaldi, plus furieux que jamais, avait commandé de creuser une mine et la flamme lente, mais inexorable, avait réduit en cendres la porte intérieure de l'écurie ; on entendait, entre un coup de feu et l'autre, les hurlements des ennemis : « Rendez-vous ! sinon, nous vous brûlons ! — Rendez-vous ! le château est miné ! — Dans un quart d'heure, vous sauterez tous en l'air! «
Les coups de marteau servaient de lugubre accompagnement à ces menaces : « Ils ont mis le feu ! — La mine! » Les défenseurs se renvoyaient ces mots, qui épuisaient leurs forces et provoquaient chez les plus décidés le découragement et l'abattement. Enfin, la raison l'emporta sur la répugnance ; et M. Costes donna l'ordre de démonter les canons et de disperser les munitions ; puis il acheva son sacrifice, disant à un officier : « Elevez le drapeau blanc. »
Il était neuf heures du malin et l'on était au 20 octobre ^
(1) Rapports et relations déjà cités; Guerzoni, chap. I<r. rw parle aucunement de la mine, mais quatre ou cinq rapports militaires nous l'apprennent pertinemment, ainsi que l'aveu public des ennemis, et principalement la correspondance gariVjaldienne, écrite au moment des faits dont nous avons fait connaître ci-dessus touto )a valeur.
LXXXir. — LA CAPITULATION DE MONTE-ROTONDO. LES VAINCUS ET LES VAINQUEURS.
Un condamné, si résigné qu'il puisse être à souffrir le dernier supplice, ne saurait s'empêcher de frémir et de se troubler à la vue du terrible couperet dont la lueur fulgurante lui fait quelquefois perdre la connaissance ou la raison. Tel fut l'effet que produisit sur les pontificaux l'apparition de la fatale bannière de reddition, arborée sur le château, ils se regardaient l'un l'autre comme s'ils rêvaient.
— Le capitaine Gestes, nous disait un officier, avait la mine d'un homme aux pieds duquel la foudre éiait tombée. Quant aux garibaldiens, ils saluèrent de loin le drapeau blanc, par des hurlements frénétiquement atroces, tellement atroces que les Monterotondais en tremblèrent, les prenant poui' le signal d'un désastre nouveau. Ces cris féroces avertirent ceux qui, se trouvant plus rapprochés du château, continuaient à faire feu. Les hordes réunies se précipitèrent contre la porte, vociférant tout à la fois des exclamations de réjouissance, des menaces et des imprécations ; ils sortaient par nuages des ruelles, des magasins, des maisons, et s'attroupaient en masse furieuse et désordonnée, sous les murs du château ; ceux que l'on vit les plus poltrons dans le combat so montraient, alors que tout danger était passé, les plus courageux et les plus entreprenants.
Le lieutenant Ringard s'offrit à M. Costes pour affronter ce flot tumultueux et se rendre en parle-
mentaire au quartier-général de l'enaerni. Le commandant le lui défendit nettement : c'eût été livrer ce vaillant officier aux griffes des cannibales. On Httendit donc que l'ennemi vint parlementer ; au bout de peu d'instants, on vit venir un officier tout resplendissant, qui ne fendait la foule qu'à force docoui)S de coude et de coups de poing, et (]ui parvint à la porte où il se mit à frapper. C'était le major Etienne Canzio, gendre de Garibaldi, qui éiait suivi par ses deux beaux-frères Menotti et RiccioUi. Ces trois hommes étaient porteurs de conditions honorables, dignes d'être proposées par des soldats à des soldats, bien plus que par des chefs de brigands à de pauvres dévalisés. Mais leur bonne volonté et leurs ordres impérieux ne purent contenir et refréner la horde sauvage, qui s'élança sur leurs pas, dans la cour intérieure, avec l'impétuosité d'un torrent débordé, sur la garnison réunie dans cette cour. Lâches et perfides, les misérables s'élançaient plusieurs à la fois sur un seul individu; ils arrachent aux soldats leurs capotes, leurs fourniments, leurs sabres, leurs revolvers, leurs insignes chevaleresques avec la plus révoliante brutalité; et quelques-uns de ces bandits, encore plus purement garibaldiens, s'emparaient des montres et des porte-monnaie. Les pontificaux désarmés se défendaient de leur mieux, contre ces vampires pourvus de tout et cherchaient à remonter l'escalier. Les officiers surtout, se vojant si indignement outragés et insultés sous les jeux des parlementaires , éiaient furieux , et les paroles injurieuses et mordantes auraient suscité une rixe sanguinaire, si les chefs garibaldiens n'étaient par-
venus, au raovtMi des plus impérieux reproches, à prévenir celte abominable espace d'assassinat. Ricciotii, prenant par le bras le capitaine Foederer, lui dit :
— zVrrèioz, capitaine; vous vous exposez à clro lùchenieut assassiné!
— Mais de quelle es[)OCO de soldats sont donc les vôtres? répondit en frénrissant Foiricier poniifical ; c'est une horde de voleurs effrénés.
Menotti , qui se trouvait près de son frère , reparut :
— Capitaine, pourricz-vous me désigner le voleur?
— Le voila! répondit-il en le montrant du doigt. Ce misérable a pris mon képi , mou épée et mou argent
Sur quoi, Ricciotti saisit le brigand par la poitrine et lui cria au visage :
— Ah! lâche! au feu, tu te cachais; pour voler, tu es le premier! Rends l'argent, sinon je te fais fusiller sur place.
Ce fut ainsi que M. Foederer rentra en possession de ce qui lui appartenait, et quelques autres officiers eurent la même chance. Il y eut un moment de trêve. Ricciotti Garibaldi, s'approchant du commandant pontifical, lui dit :
• — Commandant, votre défense a été digne et valeureuse; recevez-en mes félicitations. Que tout le monde ait la vie sauve et que les épées soient rendues aux officiers!
M. Costes n'en demandait pas davantage; du reste, il n'aurait pu le faire, selon les droits de la guerre, après une résistance si obstinée et si meurtrière.
— Plus tai'd, ajouta Menotti, nous nous entendrons pour le reste avec le général. Allons-j.
— Quel général?
— Mon père, le général Joseph Garibaidi. Alors seulement les pontificaux de Monte-Rotondn
apprirent la présence de Garibaidi, qu'ils croyaient encore à Caprera, et ils comprirent ce qu'était cette majestueuse parade à cheval que, pendant l'action, ils avaient vue voltiger au milieu des rangs ennemis, et à laquelle ils envoyaient, de temps à autre, un salut de leur canon. En attendant , l'ignoble canaille garibaldienne, (que voulez-vous? la langue ne nous fournit pas une expression correspondant mieux à leurs faits et gestes, et les officiers garibaldiens chantaient à l'unigson cette qualification, toutes les fois qu'ils parlaient de leurs hommes aux ofiiciers prisonniers); la trés-làche canaille garibaldienne donc, envahissait les escaliers du palais, tous les étages, les greniers et les réduits les plus secrets placés sous les toits, et commençait le pillage avec la plus grande solennité. Au bout de six minutes à peine, on eût pu croire qu'une tribu de Sarrazins avait campé dans le château ; pas une porte, pas une armoire, pas un meuble fermé, qui ne fussent forcés, brisés ou démolis : des meubles, du linge, de la vaisselle, des vêtements ne formaient plus qu'on triste amas, un hideux mélange de tessons, de chiffons, d'informe charpie ; tous les objets a})partenant aux particuliers et aux établissements publics éprouvèrent le même sort. La fureur dévastatrice et l'ardeur de la rapine s'étaient déchaînées plus particulièrement dans les logements appartenant
à l'évèché : on y avait dc^chiré et jeté par les fenêtres des livres , dos manuscrits, des papiers de tout genre, et on avait mis en pièces la lingerie et les ornements sacrés. Ces sacrilèges fripons s'entrebattaient cruoUeraent, se disputant à qui volerait la plus grande quantité d'objets d'or et d'argent, de calices, d'ostensoirs, de patènes, de reliquaires et de tout autre objet sacré, servant au culte de notre sainte religion ; le partage du butin et la répartition des fragments des vases sacrés brisés entre leurs mains impies ne se faisaient qu'avec force contestations et perpétuel échange d'horions. Les pontificaux, réunis en groupes captifs dans la cour, entendaient distinctement le bruit des luttes que la fureur du vol provoquait au milieu de cette horde abrutie de voleurs enragés et de blasphémateurs infâmes ; ils les voyaient paraître aux fenêtres , revêtus des surplis , des étoles et du camail des prélats, faisant des gestes obscènes et remplaçant la bandouillière de leurs fusils par les étoiles polluées et mises en lambeaux ; on en voyait aussi, revêtir de superbes dalmatiques ou se pavaner, ridiculement coiffés de la mitre, et secouer en éclatant de rire la crosse pastorale, avec laquelle ils faisaient un simulacre d'exercice militaire ; en un mot , tous se livraient à des actes de folie endiablée et aux plus grands excès de la profanation'.
Voyant avec douleur commettre ces impiétés sous leurs yeux, les prisonniers éprouvèrent une sorte
(1) Rïipports et relations déjà cités; Vitali, Les dix journées do -VonlcRolondo, p. SO el suivantes.
lOS LA CAPITULATtON.
dû consolation quaml on leur intima l'ordre de so retirer tous dans l'église. Le général Garibaldi et son état-tnajor se donnèrent la satisfaction d'assister au défilé de celte troupe prisonnière et de la combler au passage d'ignominieuses injures. Les rues de Montc-Rotondo offraient un désordre inexprimable : on voyait, dans chacune d'c^llcs, un mouvement, coulinu de sentinelles armées, de chariots chargés, tle chevaux et d'ânes pliant sous le faix ; les passages étaient aussi encombrés par les débris des barricades, qu'avaient successivement élevées les défenseurs et les ennemis ; c'est à peine, si on en avait enlevé les cadavres. On ne rencontrait pas un seul vi.^age d'honnête citoyen : à leur place, on voyait fourmiller, les compagnies, disons mieux, le pandémonium de bandits, que Guerzoni comparait aux « hordes d'Odoacre, qui avaient foulé ce sol 1500 ans auparavant. »
C'était à grand'peine que les garibaldiens qui escortaient les prisonniers pontificaux , savaient pénétrer à travers celte foule. On formait la haie sur leur passage, et à cette poignée de héros, devant lesquels tout chevalier d'honneur aurait incliné son épée, les troupes grossières de Garibaldi ne savaient donner d'autres marques de politesse, que de les frapper à coups de crosse, les assourdissant d'injures et les couvrant de boue et de crachats. Sur la place Lambruschini, le général put assister tout à son aise à ce spectacle, et goûter entièrement la gloire de son triomphe , pendant que ses chemises-rouges l'acclamaient et le divinisaient. Quand il eut vu passer sous ses yeux le dernier prisonnier : « Est-cs
]Ci tout? demanJa-t-il ; pas plus de quatre français? Et les zouaves, où sont-ils? »
II eut l'air mortifié et parut bien surpris et déçu de SCS espérances, en constatant le peu d'importance de sa victoire. Quand les prisonniers eurent atteint le pied des murailles, les assassins en blouse rouge pensèrent que le moment était arrivé de s'ennoblir, sans risquer de blesser leurs amis. Tous en mémo temps se prennent à hurler : « Sus au colonel ! .. Le bonnet de police du lieutenant de la gendarmerie pontificale est presque semblable à celui des colonels italiens : « Sus à ces lâches papalins ! Mort à ces bourreaux de français ! •>
Pousser ces cris féroces, coucher en joue et faire feu, ce ne fut que l'affaire d'un instant. Un légionnaire, nommé Zérher, tomba raide mort; deux carabiniers et un artilleur furent blessés; le lieutenant de gendarmerie François Poccioni en réchappa, s'élant baissé fort à propos. Rendons justice à la vérité; cet acte de barbarie infâme causa du dégoût à Garibaldi lui-même : de la porte du café oîi il se trouvait, il commença à gronder, et ses officiers s'élancèrent en criant : •< Enfants, ne tirez pas, quittez vos baïonnettes ! respect aux prisonniers ! »
Menotti et Ricciotti se mettaient en quatre pour arrêter cette horde mugissante, et ils parvinrent enfin à empêcher l'accomplissement de scélératesses plus grandes et plus atroces peut-être ^
Joseph Garibaldi se disposait alors à jouer son inévitable rôle théâtral. Montant à cheval, il se rcn-
{V\ Mêmes rapports cités ci-dessus.
CRoisés. m. 1!>
dit à l'église cUi Dôme, où les pontificaux avaient été conduits, se faisant suivre par un nombreux étatmajor, augmenté d'un pompeux cortège de moines apostats, de bons amis, de sioaires, [larmi lesquels brillait une Diane chasseresse, comtesse fameuse, dans les camps garibaldiens, en sa qualité d'auiazone vivandière. On ouvrit à deux battants la porte principale du temple, et le vainqueur fit entrer son coursier dans le sanctuaire, suivi de son cortège. Quelques-uns de ces vils scélérats étaient déjà entrés dans l'église avec les prisonniers, et le fusil en bandoulière, la pipe à la bouche, ces gredins s'amusaient à dépouiller les autels, pendant que les pontificaux, les uns debout, les autres à genoux, tous la tête découverte, priaient Dieu dans le Saint-Sacrement. Garibaldi voulut se montrer courtois : « Couvrezvous, » dit-il en entrant dans l'église.
Personne ne l'entendit. Alors , il commença sa fameuse harangue, dont voici la substance : «« Braves jeunes gens, vous vous êtes bien battus ; je m'en réjouis avec vous, mais la victoire m'a coûté cher, car elle a mis cinq cents vaillants soldats hors de coraliat. Il est malheureux que vous combattiez pour une mauvaise cause, je suis peiné de ce que quelques malappris aient fait feu sur vous, tout à l'heure, le long du chemin ; j'ai déjà donné des ordres pour que les coupables soient fusillés ; mais, avouez-le, vous les aviez instigués par votre obstination. Vous saviez que vous n'étiez pas à beaucoup, tandis que nous, au contraire, nous étions bien nombreux ; en agissant ainsi, vous avez exposé la ville à de terribles désastres. Vous avez trop fait : un quart d'heure de plus
clans voire obstination, et vous étiez tous perdus. Quoiqu'il en soit, je vous accorde la vie, mais je vous fais prisonniers de guerre. »
Le colonel Pianciani (un neveu de Léon XII!) répondit : " Général, peut-être bien que quelquesuns de ces jeunes gens se mettraient à notre solde, .si vous les y engagiez. »
Le général, d'un rapide coup-d'œil, passa tous les prisonniers en revue, et lut un refus dans chacun do ces visages, dédaigneusement inclinés, aussi fut-il sage et répondit-il aussitôt : " Non; des soldats, J3 n'en ai que faire; quant à des officiers, à la bonne heure ; si cela leur convient, j'accepte. »
Personne ne dit mol. x\près avoir ainsi parlé, Garibaldi sortit de l'église, et fit appeler le chef do la garnison ; toujours à cheval, il lui proposa la capitulation :
— Commandant!. ..
— Pardon, interrompit M. Costes; jo ne suis pas commandant, mais simple capitaine. •
— Capitaine?
Garibaldi semblait avoir de la peine à croire qu'il s'était battu pendant 27 heures avec toute son armée, contre un ofiicier de compagnie, qui n'avait pas même l'honneur de porter l'épaulette à gros grains de commandant, n'étant commandant que par uno circonstance accidentelle ; néanmoins, il poursuivit:
— Capitaine, puisque cela vous plaît, vous engagerez votre parole d'honneur, pour vous et pour les vôtres, de ne pas prendre les armes contre moi !
— Je ne promets pas....
— Je l'exige!
— Jo ne le puis.
— Pourquoi donc?
— Ce serait briser la carriôre do ces officiers : plusieurs d'entre eux comptent beaucoup de campagnes et un long service.
— Qu'est-ce que cela fait? On change d'uniforme et on plante là l'armée papale !
— Nous ne pouvons le faire : nous avons prêté serment au Pape.
— Oh, le Pape! s'écria Garibaldi avec dédain. M. Cosles reprit :
— Nous ferions en même temps une injure à la France : la légion a été envoyée par l'empereur Napoléon III.
— Ah, l'empereur! répliqua Garibaldi, témoignant une sorte de dégoût ; l'empereur vaut encore moins que le Pape.
A cette insulte, M. Costes cessa toute conversation. Le vainqueur , après s'être un instant recueilli, reprit :
. — Qu'il en soit ce que vous voudrez ; que vos officiers se battent donc contre moi ! A cet effet, je leur rends leurs épées. Vous apprendrez par là, que nous ne sommes pas aussi barbares qu'on nous dépeint. Je rends leurs armes aussi à vos soldats, mais qu'ils s'engagent à ne pas se battre contre moi !
M. Costes tergiversait toujours. Mais Garibaldi, prenant un air féroce et prononçant des paroles de bandit, rappela au capitaine le légionnaire qu'on venait de tuer sous ses 3'eux, lui laissant entrevoir la perspective du massacre, complet des prisonniers. D'un autre côté, les conditions posées par lui, pou-
vaient, à l'égard des lois de la guerre, passer assurément pour être raisonnables. Garibaldi se disait faire acte de condescendance, car, à tout prendre, il n'y avait là que deux partis extrêmes : remettre les prisonniers en liberté ou les tuer; il ne pouvait garder trois cents hommes en prison, sans beaucoup de frais et même sans d;inger. Enfin, ?»1. Costes signa la capitulation, rédigée comme il suit :
" Le capitaine Costes cède la place de Monte- Rotondo et ses armes. Les officiers et les soMats seront conduits à la frontière de^! Etats-Pontilicaux, du côté du Nord. Arrivés là, les officiers s<3ront libres, mais les soldats s'engagent à ne plus prendre les armes contre Garibaldi'. »
Après cela, les prisonniers se mirent en marche, toujours accablés d'insultes grossières et de menaces atroces. La même chose se reproduisit au passage de la voiture où se trouvait M. Costes et sa famille; des groupes d'énergumènes se prirent à hurler : « Voici le chef! il faut l'assommer ! »
Mais la vue d'une femme et d'un enfant, ou plutôt celle de deux officiers d'escorte, les empêcha d'exécuter leur infâme dessein. Ces affronts et ces injures étaient d'autant plus pénibles pour les prisonniers que ceux-ci se rappelaient qu'eux-mêmes avaient, peu de jours auparavant, victorieusement battu, à Ncrola, leurs infâmes insulteurs; les pontificaux se souvenaient a'issi qu'ils avaient, alors
(1) Les mots de la capitulation Sunt, dans quelques rapports, diversement désigués, mais la substance est absolument la méma nue ci-dessus.
CI'.OISÉS. tiu 13*
171 LA CAPn OLATION.
inodigué aux vaincus, non pas de lâches insultes, mais, au contraire, les actes d'une excessive courtoisie. Chose bien connue : chacun agit selon ses gûùis, ses lois et ses désirs; ce qui convient au chevalier croisé ne va pas du tout au brigand et au bandit. Les pontificaux firent preuve de générosité en oubliant les indignes procédés de leurs ennemis lorsque, quelques jours seulement après la victoire de Mentana, ils accordèrent un pardon magnanime aux misérables qui les avaient si outrageusement traités. Il faut avouer, pour être juste, que la plupart des officiers garibaldiens, mieux élevés que ces drôles, et n'ayant pas eaiièroment oublié^ la politesse militaire qu'ils avaient apprise dans les régiments royaux dont ils sorttiient , cherchaient à exécuter les règles de la discipline. Joseph Garibaldi lui-même, qui, après tout, n'est qu'un chef de bande, ne pouvait montrer plus de libéralité dans les conditions do la reddition : il fit donner une solde aux prisonniers et voulut diriger personnellement leur escorte, suivi de ses deux fils , précaution sans laquelle aucun des prisonniers pontificaux ne serait arrivé vivant jusqu'à Li porte. Dans des rapports et renseignements des pontificaux, nous trouvons des éloges justement accordés à plusieurs autres officiers garibaldiens.
Ricciotti Garibaldi, dès les premiers jours qui suivirent la rcddiiiou du château, s'était employé à protéger la femme et l'enfant du commandant pontifical. Lorsque cette dame se présenta devant les envahisseurs du château, elle fut traitée avec tous les égards possibles; elle demanda et obtint l'auto-
risatioii d'accompagner son mari, et put ainsi rejoindre la colonne des prisonniers. Le fidèle sergent, Cararaaerts portail dans ses bras le petit Maurice Cosles ; Ricciotii, qui savait à quelle race de soldats il avait affaire, ne s'éloignant pas de l'enfant, ni de sa mère, et tantôt riant, tantôt sévère, il parvenait à contenir dans les bornes voulues la horde sauvage. La pauvre dame ne sut pas supporter longtemps les cris de mort, la vue des armes braquées, toujours prêtes à commencer le carnage : elle pâlissait et laissait voir sa cruelle anxiété. Ricciotti consentit volontiers à ce qu'elle s'arrêtât dans une maison amie, appartenante M. Trezzi, pendant que M. Costes traitait de la capitulation. Garibaldi.lui fit offrir de l'envojer à Rome sous bonne escorte, mais elle répondit que toutes les femmes de Metz suivent leurs maris dans toutes les circonstances, et qu'elle désirait suivre son époux avec son enfant. Elle était sur le point de donner une petite sœur à son fils, -et la charmante enfant vint heureusement au monde, trois mois plus tard ! Le Saint-Père donna, peu après, toutes sortes de louanges à cette courageuse dame, digne tout à fait d'être l'épouse du défenseur de Monte-Rotondo, -et Sa Sainteté voulut, en souvenir de cette défense, que le petit Maurice fût décoré, comme les autres prisonniers, de la médaille de la croisade'.
Pendant que Ricciotti faisait atteler la voilure, un' officier garibaldien nommé Louis Radiée, que nous
(1) Extrait d'une lettre de madame Costes, publiée par les journiivtx, et d'auli-es relations spéciales ; Vitali, cliap I"''.
l'6 LA CAPITULATION.
croyons êire milanais, causait poliment avec le commandant Costes. Il s'intitulait capitaine d'état-major et aide-de-camp du général Garibaldi, et se glorifiait de porter l'épée qui avait jadis appartenu au lieutenant pontifical Guillemin, tombé héroïquement à Monte-Libretii ; comme cet olticier témoignait le désir de connaître les perles qu'avaient faites les pontificaux pendant la défense de la place,
— Deux morts, lui répondit M. Costes, et uno quinzaine de blessés.
Radiée parut très-surpris et répondit :
— Nous avons eu, nous autres, bien des morts et beaucoup de blessés.
— Mais combien étiez- vous, en tout?
— Cinq mille au moins.
Nous croyons que l'aidede-camp devait être assez mal informé : appuj'é sur une grande quantité de renseignements, nous soutenons qu'autour de IMonie- Rotondo se sont rangés 10,000 combattants environ, c'est-à-dire presque toute l'armée en marche sur Rome. Mais n'eussent-ils été que cinq mille, la victoire garibaldienne de Monte-Rotondo doit être comparée à celle de Pyrrhus.
« Nos pertes sont graves et très-nombreuses; » écrivait-on du camp peu d'heures après la reddition, et les dépèches que les vainqueurs expédièrent par le télégraphe étaient d'accord sur ce pointa Garibaldi lui-même a parlé de cinq cents hommes perdus, au moment de la capitulation, et lorsqu'on
(1) Voir, entre autres journnas. garibaldiens, le Diritlo de Florence du 31 octobre.
escortait les prisonniers hors des murailles, il montra à lin ofBcier pontifical, qui était près de lui, un endroit où trente cadavres gisaient sur le sol et lui dit, en amplifiant :
— Là est tombée la fleur des officiers italiens.
Ces mots seuls suffiraient pour donner un démenti formel à rarohi-monteur Joseph Guerzoni, qui ne portait qu'à 40 hommes les pertes de l'armée garibaldienne. Loin de nous réjouir du carnage des pauvres jeunes gens trahis, qui ensanglanta les murs de jMonte-Rotondo, nous écrivons l'histoire sur la foi de personnes graves et sincères , qui recherchèrent minutieusement la vérité sur les lieux même du combat.
Ces témoins nous affirment que les moris peuvent être évalués à cinq ou six cents. Quelques caveaux, qui se trouvent dans l'intérieur des églises, furent ouverts et comblés de cadavres ; les fosses du cimetière ne suffisant point , on en creusa d'autres en plusieurs endroits, qu'on fut obligé, plus tard, de mieux couvrir avec de la terre fraîche, pour éviter l'infection. Il y eut des compagnies garibaldiennes presqu'entièrement détruites : le rôle d'un officierpayeur étant tombé dans les mains de Tétat-major pontifical, on y put voir qu'entre le 25 et le 26 octobre, il y avait eu une diminution des deux tiers. Probablement que ce rôle appartenait à l'une des compagnies dont les hommes avaient été, comme des moutons, se jeter sous la fusillade de la porte Romaine. Nous ne pouvons donner ici le nombre des blessés : nous savons seulement que les infirmeries de l'hôpital de la ville en étaient pleines.
ainsi que trois églises et bien des maisons; sur la voie ferrée de Monte-Rotondo, pendant plusieurs jours, les wagons ne contenaient que des blessés. A Passo-Corôse, une escadre de chirurgiens était occupée à faire des amputations. Là, les prisonniers pontificaux demandèrent un peu d'eau, et il leur fut répondu :
— Allez au diable, maudits bourreaux ! c'est à peine si nous en avons pour nos blessés.
' On vojait, près de là, un fourgon de transport chargé de tronçons humains ^
Mais nulle part plus que dans le camp des vainqueurs n'apparaissaient aussi évidemment les pertes et dommages amenés par celte victoire aux garibaldiens, qui publiaient à son de trompe que cette victoire était pour eux glorieuse et prodigieuse^ . Pendant les heures qui suivirent la prise de Monte- Rotondo, les rues ne furent parcourues que par des charrettes et des brancards, qui recueillaient les malheureux blessés qui gisaient sur le sol ; les citoj'ens tremblaient et frissonnaient d'horreur et de pitié à la vue de tant d'infortunés jeunes gens sanglants, à peine enveloppés et gémissants, qu'on transportait aux infirmeries. Qui n'eût éprouvé une douleur poignante en voyant des cadavres, tout nus ou à peine couverts de quelques haillons, amoncelés et attachés ensemble, sur les chariots, comme des gerbes de blé, cadavres dont les bras pendants et les têtes inclinées sillonnaient de traces sanglantes le
(!) Différents rapports des arehiyos, et relations spéciales. (2) Opinion nationale do Florence du I<^|" novembre.
chemin parcouru, et dont les membres étaient brisés et rompus de mille façons diverses. On eût dit que la colère divine avait dirigé les armes des défenseurs, et conduit, par un jugement sévère de vengeance, là mortalité terrible causée par l'artillerie •.
Les prisonniers partirent au milieu de ce triste spectacle, sortant par la porte Romaine autour de laquelle ils purent voir les preuves évidentes de leur courage. Ce fut donc avec un sentiment d'espoir qu'ils adressèrent un dernier adieu aux murs de Rome, saluant la ville éternelle qui se présentait à leur vue, lorsqu'ils arrivèrent sur les sommets des monts Sabins. En vérité, les pertes causées à l'ennemi n'adoucissaient pas l'amertume de leur propre défaite, toujours grande et difficile à supporter pour les âmes vaillantes , surtout quand elles sont si lâchement traitées par un méprisable ennemi. Eu ce moment, nos braves ne pouvaient pas entièrement connaître la défaite immense de leurs vainqueurs. Le général Garibaldi , au moment de sortir de Monte-Rotondo, pour escorter les prisonniers, fut prié par le colonel Pianciani de vouloir bien donner des ordres pour la marche sur Rome.
— Que parlez-vous de Rome ? répondit-il ; pensons d'abord à tâcher de nous réorganiser !
Un officier de la légion, qui était présent, a rapporté ces paroles du conquérant. Les 27 heures perdues au siège de Monte-Rotondo et autant d'heures employées à la réorganisation de l'armée victorieuse donnèrent le temps aux pontificaux de rappeler
(1) Relations de témoins oculaires; Vituli. p. 100 et suivantes.
les troupes des provinces, et aux Français de remplacer ces troupes par leurs bataillons : s'il en avait été autrement, il eût été impossible do marcher à la rencontre de l'armée garibaldienne avec plus de mille combattants. Si les défenseurs de Montc- Rotondo avaient prévu tout ceci, ils auraient dit, avec un mouvement de joie plus tranquille :
— Nous avons eu la bonne chance de remplir douloureusement, mais bien glorieusement, en qualité de croisés, la noble tâche de sentinelles perdues; nous avons fait feu sur l'ennemi, et nous sommes tombés, comme on nous l'avait sagement ordonné, ce que, tout d'abord, nous n'avions pas compris. Que notre chute soit donc bénie, car elle a permis à nos camarades d'avoir le temps de prendre les armes, et de sauver ainsi Rome et Pie IX!
LXXXIII. — CAPTIVITE ET DELIVRANCE DES PONTIFI- CAUX QUI s'étaient rendus a MONTE-ROTONDO.
Pour mettre en évidence le côté politique de l'invasion garibaldo-roj'ale, il nous sera très-profitable de suivre, pendant quelque temps, la glorieuse phalange des vaincus, qui s'étaient rendus dans le château de Monte-Rotondo. Durant leur marche, jusqu'à la frontière de Corè.-;e, les prisonniers ne rencontrèrent que bandes sur bandes, en route pour la guerre, et pleines d'audace, car elles crojaient que
l'armée garibaklienne campait déjà sous les murs do Rome. Au milieu do celte écume putride de l'infime plôbe italienne, nos braves reconnurent, avec douleur, une assez grande quantité do lie française. Ces misérables se vantaient entre eux, dans leur langage maternel, d'avoir l'honneur do porter la chemise rouge, et quelques-uns de ces vauriens, qui n'avaient pas complètement oublié leur patrie, avouèrent tout bas qu'ils avaient vu avec un secret orgueil la terrible résistance faite par les légionnaires à Monte-Rotondo. Les soldats royaux, il faut bien en convenir, fourmillaient de tous les côtés, portant mal caché , sous le sac rouge ou sous toute aulre guenille sordide, l'uniforme de leur régiment, ce qui ne les empêchait pas, se trouvant amalgamés avec la garibaiderie, d'en avoir pris les allures et les sentiments de la plus vile canaille, qui sont propres à leur profession. Les prisonniers durent donc, en s'avançant vers Corèse, être accablés des plus ignobles plaisanteries et des insultes les plus infâmes, quoique les unes et les autres fussent réprimées en grande partie par les chefs des bandes. Il y eut pourtant des iusulteurs, même parmi leurs officiers et les plus indignes de l'uniforme de l'armée italienne. Un capitaine de l'artillerie, sous l'entière tenue de cette arme, au service de Victor-Emmanuel, s'approcha d'un des capitaines prisonniers et lui dit :
— Vous êtes suisse, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur.
— Comment donc? vous, un suisse, un républicain, vous ne rougissez point de servir un prêtre?
— Monsieur, répondit le pontifical, lançant un
i.i!o:sÉs. in. 10
fier coup-d'œil à son interlocuteur, je suis suisse et républicain par l'honneur et par le droit; c'est précisément pour cela que j'offre mon épée à qui bon me semble.
L'indigne officier, tout confus, garda le silence, et ses propres frères d'armes s'éloignèrent de lui, disant franchement au suisse qu'il était dans son droit, et qu'ils désapprouvaient la conduite de leur camarade ^
Dans Tassez longue halte que les prisonniers firent avant d'atteindre la limite de Corèse, les garibalbiens de l'escorte tentèrent d'accomplir une dernière scélératesse. Ils avaient résolu de conseiller aux prisonniers la prévarication; à cette fin, les abjects vauriens dirent aux ofiîciers prisonniers, qu'à partir de cet instant, ils étaient libres en tout point et à tous égards, excepté de continuer à marcher en tête de leurs compagnies. Il n'était pas difficile de deviner leur coupable dessein, qui se cachait mal sous cette offre si large et si captieuse, aussi les officiers prisonniers refusèrent-ils nettement de quitter leurs rangs, et invoquèrent-ils la teneur des articles de la capitulation, qui leur assurait le droit d'être conduits à la frontière. Les coquins se turent, mais ils eurent recours à un autre mojen pour atteindre leur but; ce nouvel expédient fut très-simple , mais digne des sauvages les plus sanguinaires : les garibaldiens observaient qu'ils
(1) Rapport dos officiers prisonniers, dans les documents manuscrits des archives sous ditférentes dates; autres relations spéciales; Mencacci, p. 178.
pouvaient de plein droit, en qualité de vainqueurs, retenir la colonne dans cette halte, et, pendant la nuit, assassiner, tout à leur aise, les officiers récalcitrants. Fort heureusement la trame perfide ne put être assez bien dissimulée, pour qu'elle ne parvînt pas à la connaissance d'un ancien officier autrichien, qui commandait un camp de troupes italiennes, en face du pont de frontière. A la première heure de la nuit, un courrier venant de la part de cet officier, demande à parler en secret au capitaine Foederer :
— Ami, lui dit-il en allemand, il est de toute nécessité que les officiers prisonniers traversent le pont sur-le-champ avec vous.
— Pourquoi cela?
— Parce que, si vous ne le faites pas, vous êtes tous perdus. Croyez-moi; je parle pour votre bien et au nom de votre commandant.
Les officiers pontificaux ne pouvaient se décider à laisser leurs hommes sans chefs; mais le messager leur donna sa parole de militaire qu'aussitôt que les officiers seraient parvenus en lieu star, lui-même reviendrait prendre les soldats, pour les reconduire auprès d'eux ; il exigea que les officiers quittassent immédiatement leurs lits et s'apprêtassent à partir. Tout cela fut exécuté dans le plus grand silence : les garibaldiens de garde n'osèrent pas s'opposer ouvertement aux volontés du commandant royal, et ce fut ainsi que l'infâme guet-apens ne réussit pas^. Les chefs garibaldiens agissaient-ils en cela selon la mission qui leur avait été donnée de Monte-Rotondo,
(1) Rapports et relations déjà cites.
au moment où on leur avait confié la conduite des prisonniers, ou par l'effet, volontaire de leurs mauvaises intentions? Nous n'avons pu nous en assurer.
Après avoir, par un effet de la divine providence, échappé à cette embûche garibaldienne, la déloyauté du gouvernement italien en tendit une autre, plus indigne encore, à nos chers prisonniers. Les sicaires du chef bandit pouvaient, à la rigueur, être excusés comme agissant sous l'impulsion, assez naturelle, d'une soit' de vengeance : ils avaient vu les environs de Monte-Rotondo couverts des cadavres de leurs camarades, et, à chaque halte, à chaque auberge, dans chaque maison, ils entendaient les plaintes do leurs blessés, et voyaient leurs frères d'armes autour de ces blefesés, frémissant d'une terrible colère à la vue d'un uniforme pontifical, qui produisait sur eux l'effet du rouge sur le taureau. Les commandants et les magistrats du royaume d'Italie, au contraire, manquaient à toutes les lois que les nations civilisées observent à l'égard des prisonniers de guerre, et ils le faisaient avec sang-froid et de propos délibéré, car, sur le sol italien, les militaires pontificaux avaient un droit plus important encore que le droit de prisonniers. Selon une jurisprudence incontestable, ils devaient être considérés- comme citoyens libres, comme voyageurs, qui, dépouillés par des voleurs de grand chemin, devaient être protégés par les gouvernants. Pourtant, à Narni, à Sarzane, à la Spezia et ailleurs, ces gouvernants les ont laissé publiquement insulter et blesser. Voilà ce qu'en écrit un officier :
" Notre voyage n'a été qu'une mortelle agonie, et
les bù'tiis los plus sauviiges eussent été traitées mieux que nous l'avons été. Ceci doit être imputé à la troupe (nous dirons, nous, aux officiers qui la commandaient), qui, 'devant les populations, se montrait coniiivenleou tout au moins indifférente, mais jamais portée à nous défendre ; certes, on n'en eût pas fait autant dans les pays les plus sauvages de la Tartarie^ "
Ces brigands royaux, en souvenir de la conduite du général Cialdiiii à Castelfidardo, s'archarnaient particulièrement contre ceux qui étaient nés dans les provinces poiuificales. Pour se donner cette atroce satisfaction, ces messieurs séparèrent les italiens des légionnaires français , et même ils agirent ainsi dans l'espoir d'humilier la gloire et l'honneur de l'armée romaine. On peut assurer que la fidélité de ces braves était tentée à chaque pas qu'ils faisaient : on leur proposait de recevoir une paie dans l'armée rovale, ou, tout au moins, d'abandonner avec mépris la bannière de Saint-Pierre, se déclarant déserteurs ; chaque honorable refus était suivi des plus lâches rigueurs. Mais, disons-le bien haut : ce n'était pas le peuple italien qui accablait de la porte les défenseurs pontificaux; c'étaient les créatures soudoyées du gouvernement italien, et l'écume tumultueuse (jui, dans tout pays, monte à la surface dans les temps de révolte et commet les actions les plus perverses, lorsque la main qui devrait la retenir
(1] Rapports dans les documents manuscrits des archives. Ce rapport est du mois de novembre, mais sans d;ite ; il se trouve lilacè sous celle du 2G octobre.
180 CAPTIVITÉ ET DELIVRANCn
lui laisse la bride sur le cou. La vérité de ce que nous avançons se montra avec la plus grande évidence, dans tous les endroits où les instigateurs firent défaut ; il en fut ainsi à Magliano, à Pise et à Florence : dans ces villes, les pontificaux ne rencontrèrent aucun visage malveillant. A Pise, les légionnaires virent venir à eux un inconnu, qui leur donna avec largesse tout ce qui put servir à les restaurer ; il dit seulement, lorsqu'on lui demanda ù qui l'on avait aff"aire, qu'il était lyonnais, et, plus fard, on connut son nom, qui est digne d'être enregistré ici : c'était l'avocat Chauran.
Le gouvernement florentin ajouta à toutes ces avanies un véritable acte de cruauté, inconnu aux gouvernements civilisés; ce gouvernement informa les pontificaux, à leur première entrée dans la forteresse du Varignano, qu'il les reconnaissait pour être libres, et qu'il leur donnerait les moyens de rentrer dans leur patrie; peu de temps après, il fit distribuer des feuilles imprimées, où chacun d'eux pouvait s'inscrire et choisir les chemins d'au-delà des Alpes, par où il voudrait passer. Tous répondirent, d'après les conseils du capitaine Costes : « Nous voulons être conduits à Nice. »
Depuis ce moment, le gouvernement italien, n'espérant plus pouvoir enlever ses soldats au gouvernement pontifical, ne fit plus autre chose que chercher des prétextes et inventer des obstacles pour retarder leur départ. Et, dans l'entretemps, il les tourmentait avec une brutale tyrannie, les laissant manquer de bois de chaufî'age et des ustensiles les plus indispensables pour préparer leur
prêt ; les pauvres jeunes gens se virent obligés de solliciter la bienveillance d'un bon officier piémontais, qui command'ait la garde du poste, pour qu'il voulût bien leur prêter, à heure fixe, la marmite du corps-de-garde. Le gouvernement alla jusqu'à leur refuser de renouveler la paille sur laquelle ils couchaient, qui n'était plus qu'un fumier rempli d'insectes; il leur refusa les limousines usées qui servaient à peine pour les garantir du froid de la nuit, et, souvent, il poussa la cruauté à les laisser manquer de pain. Nous avons, pour témoins de ces avanies barbares, les officiers eux-mêmes qui, après avoir affirmé tout cela devant nous , s'en sont plaints dans les rapports officiels et dans les journaux*.
Un incident survint qui leur causa une prompte consolation : ce fut que, à peine étaient ils enfermés dans la forteresse, qu'ils y virent arriver, en qualité de prisonnier, GaribaMi, leur vainqueur ; et ils devinèrent la vengeance obtenue. Peu de temps après, arrivèrent des messagers qui confirmèrent en tous points l'heureuse supposition de nos braves. Ces messagers n'étaient autres que Mgr de Woëlmont, aumônier des zouaves, et un des rédacteurs de la Civiltà cattolica, lesquels, voguant sur l'étang qui fait face à la prison, portant sur leur poitrine les insignes du Pape, saluèrent Garibaldi, qui se tenait tristement assis sur une terrasse, et s'acheminèrent vers les chambres occupées par les prisonniers pon-
(1) Voir VUnité catholique du 17 novemtiro; l'Univers du 3 dccenibre; Mencacci, vol. ni, p, 339.
188 CAPTIVITÉ ET DÉLIVRAKCE
titicaux. Les deux insignes et charitables visiteurs portaient aux captifs les largesses de Mgr de Mérode et celles de la noble famille Salviati ; ces dons étaient accompagnés de secours variés, tels qu'avait pu imaginer et trouver l'aimable bienveillance des dames de cette famille princière. Mais le secours le plus doux et le plus consolant pour nos braves prisonniers fut, assurément, celui des détails que ces messieurs leur donnèrent sur les événements de Mentana, dont Mgr de Woëlraont avait été témoin sur le champ de bataille.
— Nous retournons à Rome ! s'écriaient d'une seule voix les braves de Monte-Rotondo, tout consolés et débordant d'une voix délirante ; nous retournons à Rome : nous sommes vengés ! On va savoir, maintenant, que ce n'est pas inutilement que nous nous sommes battus avec le fer et avec le feu, et que nous avons supporté 17 jours de cruautés de toute sorte, pour ne pas manquer à l'honneur des armes pontificales.
Le duc Salviati avait désiré que les messagers louassent à ses frais un navire à vapeur sur lequel tous les prisonniers auraient pris passage pour atteindre les plages romaines. Mais le duc avait été prévenu par la générosité de Son Eminence le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, qui avait adressé un télégramme au capitaine De Pons, agent pontifical à Marseille : « Louez un navire et partez pour la Spezia. "
C'est ainsi que les hôtes du Varignano montaient ù bord le 13 novembre et naviguaient vers Civita- Vecchia. Leur corps respectif les y attendait, musi-
que en tête. Nos braves se rangèrent en bataille et le colonel d'Argy leur adressa ces mots :
— Braves soldats, vous voici de retour de votre captivité. Soyez les bienvenus. Vous avez fait votre devoir à Nerola et à Monte-Rotondo ; recevez tous raes compliments. L'armée pontificale et la France entière ont applaudi votre vaillance et votre résistance héroïque, qui ont fait face, pendant 27 heures, aux bandes armées et à leur chef, qui marchaient sur Rome avec des forces vingt fois supérieures aux vôtres. Vous avez été noblement vengées à Montana et sous les murs de Monte-Rotondo. Souvenez-vous, avec un bien juste orgueil, de ce qu'ont fait vos camarades et de ce que vous avez fait; soyez toujours les dignes enfants de la légion et de la France, notre mère-patrie. Vive le Saint-Père! Vive la France!
Les citoyens romains n^se contentèrent pas de saluer avec respect ces vaillants guerriers lorsqu'ils les rencontraient dans les rues, car ils savaient que de Monte-Rotondo, ils avaient défendu Rome : ils voulurent leur donner un somptueux banquet populaire. Des princes et de grandes dames prirent place à ce banquet; les volontaires romains et les citoyens les servirent à ce repas fraternel. Des toasts furent prononcés par le marquis don Jean Patrizi, porteétendard de la Sainte-Eglise Romaine, brave qui avait été, quelques jours auparavant, officier com- ^ mandant une compagnie de jeunesse bourgeoise. Après lui, la parole fut prise par le général Kanzler, ministre des armes, et enfin par le capitaine Costes, qui remercia le peuple romain ; tous ces discours
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furent joyeusement acclamés : « Vivo le Pape-Roi ! Vivent les défenseurs de Monte-Rotondo ! «
Un banquet semblera peut-être un mince épisode dans l'histoire de la Croisade de Saint- Pierre ; mais, en le rapportant, nous avons pris en considération ridée politique qu'il renferme : sans cela, on ne saisirait pas complètement l'importance militaire reconnue dans l'entreprise do Monte-Rotondo. Les Romains, par cette démonstration bien simple, voulurent faire entendre à chacun de ces valeureux soldats ce qui plus tard fut gravé sur la lame d'une épée d'honneur : " Les catholiques de fAveyron, à leur compatriote, le capitaine' Costes, pour set valeur à Monfe-Rotondo. Octobre i867^. »