LXXXIV. DOMINIQUE MASSEI
Si les défenseurs de Monte-Rotondo ont obtenu les applaudissements, les ordres de chevalerie, les épées d'honneur et la renommée, deux d'entre eux obtinrent une bien plus grande récompense, une couronne immortelle. Nous ne manquerons pas, dans cette occasion, à l'habitude que nous avons prise de laisser dans l'histoire un souvenir tout particulier de ces deux héros. Leurs noms, tout le monde les devinera facilement ; ces noms sont :
(1) Tiré fies relations publiques et privées; voir aussi Mencacci, vol. III, p 441.
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Bernard de Qualrebarbes et Domiiiiijue Massei. Ici-bas, au milieu des camps, ces deux hommes s'aimôrent sincèrement , comme deux véritables amis, et cette amitié se perpétue, s'éternise dans le royaume des cieux ; tous deux artilleurs, ils sont tous deux tombés sur leur pièce, en face de l'ennemi, devant cette même porte dont tous deux ils disputèrent l'entrée aux assaillants de la Sainte-Eglise. Le premier était lieutenant , l'autre n'était que maréchal-des-logis ; tous deux étaient jeunes, car tous deux étaient nés en 1840, et s'étaient engagés en 1861; mais M. de Qualrebarbes avait précédé son ami de 11 mois ei, pour cela, il était devenu son supérieur. L'un et l'autre avaient été impérieusement appelés à la croisade par la grande voix des morts de Castelfidardo.
A notre grand regret nous n'avons de Massei presque aucun autre souvenir que celui de sa mort héroïque. Pourtant sa vie militaire fut noble et complète : ses camarades le regardaient comme un jeune homme exemplaire ; parlant de sa personne, ils l'appelaient souvent, avec un aimable sourire, tantôt le père Massei, tantôt leur Père spirituel. Il était né d'une bonne famille aisée, à Caporico, près de Camerino, et était ainsi un sujet de la Sainte-Eglise. La première vocation de sa jeunesse, qui s'était passée tout entière chez ses parents très-pieux, avait été de consacrer son existence au ministère sacerdotal; il avait même déjà endossé la soutane cléricale et achevé sa philosophie, lorsqu'il vil le commencement de la guerre contre le Saint-Père, et, en même temps, les Marches et l'Ombrie envahies par de sacrilèges con-
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quérants. Sans larder, Massei quitta la soutane et courut se ranger sous la bannière de son Souverain; il espérait que le triomphe des usurpateurs ne serait (qu'éphémère, et il ambitionnait l'honneur de les chasser de sa propre main, espérant rentrer bien vite au sein de f=a famille, y reprendre ses études et suivre sa vocaiion première. Dieu le réservait à la gloire d'une bien plus haute destinée!
Dominique s'habitua sans peine à la dure existence de l'artilleur : on eût dit qu'il était né au milieu des canons. Diligent, assidu, réglé, d'une conduite admirable, poli et patient, Massei était également cher à tous ses frères d'armes, et, au bout de peu de temps, on le trouva apte à remplir le rôle d'instructeur des nouvelles recrues ; il gagna le grade de maréchal-des-logis, comptant à peine trois années de service. Massei préféra toujours à l'honneur des grades, l'occasion de servir sa pièce sur le champ de bataille. Aux premiers bruits de l'invasion garibaldienne, Dominique était obligé de garder le lit, commençant à entrer en convalescence à la suite d'une maladie obstinée de fièvres tierces, et il !?e trouvait aux quartiers de repos placés à Monte- Compatri. Il ne voulut rien entendre au conseil et même aux ordres des médecins ; malgré l'opposition amicale de ses camarades, il courut à Rome et reprit place à sa batterie. Notre brave fut immédiatement récompensé de son dévoûment si désintéressé par l'honneur qu'il eut de marcher, en qualité de chef de pièce, dans la section d'artillerie conduite par M. de Quatrebarbes, avec la colonne d'opération de M. de Charette.
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Massei avait Ja répuiaiion d'une time intrépide et il prouvait que cette réputation était méritée, par l'ardeur avec laquelle il témoignait le désir qu'on se mît en marche. Nous avons déjà parlé de la mort honorable par laquelle il justifia sa renommée. Déjà couvert de sang par une première blessure, il ne consentit pas de répondre aux instances de son lieutenant, qui le suppliait de se retirer, pendant le temps nécessaire, pour faire bander sa plaie. Notre héros avait vu de près l'ennemi, il voulait le frapper, et, impassible au milieu de ses souffrances mortelles, il pointait sa pièce avec la plus grande précision. En cet instant, il reçut une seconde blessure, qui, malheureusement pour nous, était mortelle. Les dernières paroles de Dominique furent une fervente prière à la Vierge, et il rendit le dernier soupir, le dos appujé contre les murs de l'église. Les défenseurs de Monte-Rotondo poussèrent ce cri unanime : » Dans Massei, vient de tomber un des plus forts soutiens de la place. »
Il faut convenir que si on avait voulu choisir le plus digne de recevoir la couronne de 'martyre, ses frères d'armes n'auraient choisi que Dominique Massei, et tous ils le pleurèrent à chaudes larmes, nous dirons même qu'ils envièrent son sort'.
(I) Relation de ses camarades; nécrologie écrile par le père Bononcini, son collègue, et publiée dans les journau.x et par Mencacci, vol. m, p. 477.
194 DERNARD DE QUATREBARBES.