‹ Les croiseurs: la guerre de courseChapitre 4 sur 26 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Mise en chantier des grands croiseurs anglais : Ineonstant^ Volage, Blonde (Shah), iïal^tgi^. —Programmes et projets de croiseurs en France. — Guerre de 1870. Combat du Bouvet ot du Meteor, — Programme de la flotte française (1871). — Duquesne^ Dtiguay-Trouin, BigauU de Genouilly. — Classification des croiseurs anglais. — Situation actuelle de la marine américaine. — Croiseurs cuirassés russes. — Croiseurs autrichiens et allemands.

Lorsqu'on apprit en Angleterre que les Américains mettaient en chantier sept corvettes devant réaliser une vitesse considérable, on ne douta point qu'ils ne fussent assurés de réaliser le résultat promis, et Ton considéra comme un devoir de construire des navires de nature à soutenir la lutte contre ces nouveaux adversaires ; on s'efforça aussitôt de réunir sur le même navire une très-grande vitesse avec une puissance offensive suffisante pour le rendre mattre de la situation, soit en soutenant le commerce national, soit en attaquant celui de Tennemi, en un mot, d'avoir un croiseur qui, à tous les points de vue, surpassât les navires similaires en construction à cette époque de l'autre côté de l'Atlantique. Il est évident d'ailleurs que la protection du commerce national était le seul point de vue réclamant des qualités aussi complètes ; qu'avant tout ces navires étaient destinés à atteindre, à réduire les croiseurs ou les corsaires ennemis, car pour poursuivre des paquebots, d'autres paquebots, choisis parmi les plus rapides, recevant sur leur pont un ou deux canons à longue portée, seraient au besoin suffisants. Ces navires enfin, il faut le reconnaître, n'ont pas uniquement leur utilité en temps de guerre : pendant la paix ces bâtiments en bois à grande vitesse, moins coûteux comme entretien et renouvellement que les cuirassés de haut-bord, font la police des mers, servent à l'instruction des officiers et des équipages, permettent de maintenir le prestige du pavillon dans le monde entier, et si, au jour du combat, ils ne peuvent prendre part à une action décisive, s'ils ne peuvent détruire une flotte ennemie à l'abri derrière les murailles de ses forteresses, ils peuvent, outre leur rôle spécial par rapport à la marine commerciale, servir d'éclaireurs ou de vedettes aux escadres de guerre.

Dans les études que l'Amirauté anglaise conunença en 1866 pour

créer cette flotte nouyelle, èOe eut grand soin de conserver le point de départ des travaux des Américains dans la détermination des dimensions principales, de la vitesse et de l'aniiement. Elle chercha à assurer la plus haute puissance de marche à la voile et à la vapeur, en même temps qu'un armement permettant aux nouveaux croiseurs de se mesurer avec n'importe quel navire de leur classe, c'est^è-dire tout navire non cuirassé.

L'Inconstant. — Le 26 avril 1866, les plans de VInconstant furent approuvés; ce navire, le premier de cette nouvelle classe, fut mis en chantier à Pembroke le 27 novembre 1 866 et lancé le 1*' novembre 1 868. D'un déplacement de 5,330 tonneaux environ, il était destiné à porter 10 canons du calibre de 9 pouces pesant 12 tonneaux 1/2 et lançant des projectiles de 113 kilogrammes^; sa vitesse aux essais jitteignit iO'^ôl, avec tous les feux allumés, et 13^70, avec la moitié des feux. Ce résultat était d'autant plus remarquable que la vitesse prévue par l'auteur du plan, M. Reed, n'était que de 1 5 nœuds. A toute vitesse, l'approvisionnement de charbon permettait de marcher pendant 2 jours l//i ; à 10 nœuds pendant 9 jours ; à 7^5 pendant 23 jours 1/2; à 5 nœuds pendant 43 jours^. A la voile, les qualités de marche et d'évolutions furent remarquables, et VInconstant put, sans difficulté, prendre place dans une escadre naviguant à la voile ; mais on constata bientôt un inconvénient sérieux : la stabilité était réellement insuffisante, et l'on fut obligé d'ajouter environ 180 tonneaux de lest, ce qui occasionna une perte de vitesse de près d'un nœud avec tous les feux allumés.

Une des particularités importantes de VInconstant était son mode de construction ; reconnaissant que des navires de cette longueur ne pouvaient être que bien difficilement liés par l'emploi exclusif du bois pour la membrure et le bordé, M. Reed se décida à construire les croiseurs avec une coque en fer complète, qu'il recouvrit d'un bordé en bois et d'un doublage en cuivre indispensable pour des navires

< Voir aux ubleaiu publiés à la fin de cette étnde les dimensions principales des diTcrs Dayires de croisière.

> 11 est vrai qae ces chiffres sont calculés sur rapprovisionnement total de combustible; en tenant compte des consommations des cuisines, des appareils distiilatoires, ce qui correspond à environ 1/8 de la consommation pour une durée aussi longue que ceUe-ci, le nombre de jours de chaufre réel ne serait plus, à celte vitesse de 5 nœuds, que de 36 enyiron, ce qui correspondrait à une distance franchissable de 4,900 miUes.

appelés à faire de longues campagnes loin des arsenaux. Nous reviendrons plus tard sur cette question, mais nous pouvons, dès à présent, constater que, quoiqu'on ait appliqué très-généralement ce mode de construction aux navires qui suivirent Vlnconstant^ les résultats ne sont pas tels qu'on puisse compter d'une manière certaine sur la réussite de ce système.

Presque en même temps que V Inconstant^ on mettait en chantier, en Angleterre, d'autres corvettes conçues dans le môme but, mais de dimensions réduites : V Active et le Volage, navires d'une grandeur bien suffisante pour le but que Ton se propose spécialement dans la construction des navires de croisière. Cette opinion n'était cependant pas admise à cette époque en Angleterre. M. Reed pensait que, pour une même dépense, il valait mieux avoir un certain nombre de navires de la classe de VInco7}stant qu'un nombre plus considérable de corvettes telles que le Volage; il pensait que, pour soutenir, dans les meilleures conditions, l'influence morale de la nation en temps de guerre, il était préférable de subordonner le nombre à la qualité ; que Tinfériorité de vitesse du Volage de l''l/2 environ par rapport à Ylnconstant serait cause que certains bâtiments pourraient échapper à sa poursuite, ce qui produirait un effet démoraUsant non-seulement sur l'équipage du navire, mais encore dans toute l'Angleterre. Sous l'influence de cette opinion, on abandonna momentanément les petits croiseurs et l'on mit en chantier successivement la Blonde (devenue le Shah en 1873) et le Raleigh.

Essais des corvettes américaines; la Blonde (Shah).— A cette époque, les corvettes américaines avaient été lancées, du moins le plus grand nombre ; quelques-unes avaient été essayées, et ces expériences avaient prouvé qu'on s'était bien trompé dans les espérances que l'on avait fondées sur elles. Les machines , si encombrantes qu'elles fussent (puisque la place réservée aux approvisionnements était complètement insuffisante), n'avaient pu permettre de réaliser la vitesse de 17 nœuds attendue ; l'approvisionnement de charbon luimême avait dû être réduit pour mettre le navire dans les lignes d'eau que lui faisait dépasser l'excédant de poids de la coque d'une part, des appareils moteur et évaporatoire de l'autre ; l'équipage était à peine logé ; la manœuvre des voiles, des basses voiles surtout, présentait les plus grandes difficultés, en raison des quatre chemmées qui encombraient le pont ; en un mot, c'étaient des navires manques. II ne

paraissait plus aussi nécessaire de donner aux croiseurs anglais des qualités aussi complètes et comme conséquence un déplacement aussi considérable ; l'Amirauté, en prévision sans doute du mouvement dans lequel elle devait nécessairement entraîner les autres marines, n'en jugea pas ainsi et, loin de diminuer là grandeur du navire, on augmenta le déplacement de Ylnconslant d'une centaine de tonneaux pour faire dresser le plan de la Blonde, L'armement du navire, sur lequel nous reviendrons d*aiiieurs, fut modifié et, aux canons rayés de 9 pouces et 12 tonneaux 1/2, on substitua des canons de 7 pouces et 6 tonneaux 1/2, en plus grand nombre, auxquels on ajouta sur les gaillards deux canons de 10 pouces et de 18 tonneaux montés sur affûts à pivot, représentant une puissance offensive bien supérieure à ce qu'il est utile d'exiger des navires de croisière.

Le Raleigh. — Enfin le Raleigh fut mis en chantier en 1870, pour créer une classe intermédiaire entre V Inconstant et le VolagCy comme une sorte de compromis entre les opinions des partisans des immenses croiseurs à grande vitesse et puissant armement, et les défenseurs du principe de l'attaque du commerce ennemi, par une flotte nombreuse de navires relativement petits. Mais, comme tous les compromis, celui-ci ne réussit pas ; on s'était proposé de diminuer la vitesse de 1 nœud, de réduire l'armement de 1/5; ce navire fut, dès sa mise en chantier, considéré comme inférieur à la mission qui lui était dévolue.

Enfin, en 1870, le comité d'examen des places des navires de guerre, appelé à donner son avis sur les croiseurs à flot ou en chantier, déclara que Y Inconstant et ses similaires lui paraissaient destinés à rendre d'utiles services, surtout pour la protection du commerce ; mais il émit ravis que ces navires devaient être divisés en deux classes : l'une ayant toute ou presque toute la voilure de VInconstant, destinée aux longues campagnes, l'autre appelée à opérer dans les mers les plus rapprochées de l'Angleterre, dans laquelle on diminuerait la voilure au profit d'une augmentation de la vitesse (en vue d'atteindre 18 nœuds) et de l'approvisionnement de charbon. L'Amirauté anglaise n'a pas encore entrepris la construction de ces derniers navires ; nous verrons plus loin comment elle a constitué, d'une manière définitive aujourd'hui, la flotte destinée au service de croisière.

Programmes et projets de croiseurs, 1869-1870.— En France, la question des croiseurs se présenta, dès 1869, au conseil des travaux. Le 10 août, au sujet de l'examen d'un projet d'aviso de .première classe

rapide, proposé par M. Tingénieur Dupont, le conseil signala le grand intérêt qu'il y aurait à créer un type de navires réalisant une vitesse considérable avec les moindres dimensions possibles, pouvant être à volonté la solution minimum du navire appelé à détruire le commerce ennemi ou Téclaireur rapide affecté au service des escadres. Le programme prévoyait une vitesse maximum de 16 nœuds, une distance franchissable de A^OOO milles à 9^5, une surface de voilure égale à 25 fois celle du mattre-couple, une artillerie réduite composée de 3 canons de 16%"— modèle 1864 — et 2 canons de 14%, un équipage de 450 hommes. A la suite d'une première étude entreprise au port de Brest,sur ce programme, étude qui n'avait pas donné de réisultats satisfaisants, un nouveau programme fut adressé aux ports le 28 février 1870. L'artillerie était augmentée et portée à 6 pièces rayées de 16 % au minimum ; les appareils moteur et évaporatoire devaient être placés en dessous de la flottaison lége ; la coque en bois devait présenter une grande solidité par l'emploi de larges gouttières et de liaisons diagonales en tôle ; enfin le navire devait réunir toutes les qualités déjà exigées des types Sané et Infernet. Le programme ainsi défini entraînait, dans l'idée d'un grand nombre d'officiers, le type de la frégate plutôt que celui de la corvette à batterie barbette ; en effet, l'obligation de loger les appareils moteurs au-dessous de la flottaison nécessitait une grande profondeur de carène, d*où résultait, en vue d'une juste pondération des éléments du navire, une hauteur assez grande d'œuvres mortes. On était ainsi conduit à utiliser l'exposant de charge considérable dont on disposait et la grande hauteur de batterie en couvrant celle-ci ; cet ordre d'idées fut adopté par le conseil des travaux, qui reconnut toutefois la nécessité de placer les pièces les plus puissantes sur les gaillards.

Guerre de 1870. Combat du Bouvet et du Heteor. — Pendant que les projets dressés sur ce programme étaient à l'étude éclata la guerre de 1870. Nous n'avons pas à examiner ici les raisons, d'un ordre surtout politique, qui empêchèrent nos divisions et nos navires de croisière de faire un très-grand^ mal au commerce allemand ; il est cependant nécessaire de signaler que le plus grand nombre des bâtiments portant ce pavillon furent obligés de se tenir dans les ports neutres attendant la fin de la guerre et que plusieurs d'entre eux furent pris par les croisières françaises. Nous devons encore citer le combat de l'aviso français le Bouvet et de la canonnière allemande

LES GROISIURS. 4

- sole MeteoTy le 9 décembre 1870, en vue du port de la Havane. Le MeteoTf construit avec des murailles plus résistantes que celles de son adversaire, portait une artillerie bien supérieure, sinon comme nombre et calibre des pièces, qualité secondaire en pareil cas, du moins comme installation, car le Bouvet avait comme artillerie puissante un canon de 16% monté sur affût à double pivot, système des moins pratiques, on le sait, pour les changements de pointage. L'aviso français avait, sur son adversaire, une certaine supériorité de vitesse, mais il parait lui avoir été inférieur comme facilité d'évolution ; enfin le Bouvet présentait un inconvénient très-général à cette époque pour ceux de nos navires qui n'étaient pas spécialement destinés au rûle de combattants ; son surchauffeur, s'élevant au-dessus du pont, était très-vulnérable, et malgré le soin que prit le hardi commandant de ce petit navire, M. le capitaine de frégate Franquet, de blinder le surchauffeur avec des chaînes, des sacs de charbon et de sable, et des hamacs, ce fut l'explosion d'un obus dans cette partie de son appareil évaporatoire qui l'empêcha de donner au combat le couronnement d'une victoire complète. Sans entrer dans des détails sur les circonstances de cet engagement qui, en raison des dimensions réduites des navires engagés, s*écarte un peu de notre cadre actuel, nous croyons ne pouvoir mieux faire qu'en reproduisant les termes de Tordre du jour par lequel M. le contre-amiral Lefebvre, commandant en chef de la division navale des Antilles, porta cet heureux événement à la connaissance des navires placés sous ses ordres :

c Le bâtiment ennemi ayant une artillerie plus fortd et plus

maniable que celle du Bouvetj le commandant a pris immédiatement le parti d'aborder son adversaire. Il a exécuté cette manœuvre avec autant d'habileté que de hardiesse ^ Dans cette rencontre, le Meteor a perdu ses deux mâts de l'arrière, reçu diverses avaries graves, plusieurs hommes ont été tués et une dizaine blessés. Le capitaine du Bouvet f décidé à couler son adversaire, allait tenter un second abordage quand un obus atteignit sa chaudière et paralysa complètement sa marche à la vapeur. Il dut alors renoncer à continuer la lutte et rentrer à la voile dans le port de la Havane.

i Noas examinerons pins tard la qnestion da choc pour les navires non cuirassés et les conséquences à tirer de l'énergique tentaliye de M. le commandant Franquet.

« Le Bouvet n*a eu que trois hommes blessés sérieusement ; le commandant a été blessé très-légèrement à la cuisse »

Les avaries du Bouvet furent réparées rapidement et à très-peu de frais ; son adversaire dut renoncer à remplacer sa mâture, et, malgré l'avantage que lui donnait pour une rencontre près des côtes la suppression de tout fardage, il renonça jusqu'à la fin de la guerre è tenter de nouveau contre aucun des croiseurs français les chances d'un nouvel engagement

Projets de HM. Berrier-Fontaine et Albaret. — Les projets dressés en exécution de la dépèche du 28 février 1870 furent examinés successivement par le conseil des travaux, qui conclut en proposant, sous la réserve de certaines modifications, le projet de H. Berrier- Fontaine. Le navire proposé par cet ingénieur devait atteindre une vitesse de 17 nœuds et porter sur les gaillards 2 canons de 16% sur affût à pivot central à l'avant et à l'arrière, et 8 autres canons de 16% également sur affûts à pivot central, placés en porte-à-faux sur les murailles latérales du navire, en imitation de ce qui avait été fait pour les canons de gaillard de plusieurs cuirassés. Cette disposition, qui a été reproduite sur nos derniers types de croiseurs actuellement en chantier, présente l'avantage de donner à chaque pièce un champ de tir sur presque tout le demi-horizon, limité seulement par les tourelles voisines, et d'assurer les tirs en chasse et en retraite au moyen de trois canons. La vitesse et la distance franchissable avaient été jugés par M. Berrier-Fontaine les desiderata les plus essentiels : aux 16 nœuds 1/g de V Inconstant, il avait cru nécessaire de répondre par un navire filant 17 nœuds; l'approvisionnement de charbon était calculé pour procurer une distance franchissable de 11,000 milles à la vitesse de 10 nœuds. C'étaient des conditions très-avantageuses, mais qui ne pouvaient s'acquérir qu'au prix d'un déplacement et d'une dépense considérables, et, en amplifiant les bases indiquées par le programme, on payait bien cher les progrès réalisés. Beaucoup de personnes pensaient alors et pensent encore aujourd'hui qu'il vaut mieux faire le sacrifice du superflu de vitesse pour pouvoir construire un plus grand nombre de croiseurs relativement rapides ; nous reviendrons plus tard sur ce point, mais nous devons citer à ce sujet l'opinioa qu'exprimait à cette époque M. l'inspecteur général Gervaize : « Ce qu'il faut, ce n'est pas chercher à faire un navire plus puissant, plus rapide qu'un autre d'un modèle connu ; on. pourra le plus souvent se donner ce mérite sans

grande peine, simplement en amplifiant les dimensions du type qu'on voudra dépasser. La difficulté du problème et le mérite de la solution résident entièrement dans la création du type minimum qui possédera

la force et la vitesse > Ce sont là des principes qu'on ne saurait

trop rappeler, et que l'Amirauté anglaise a oubliés si souvent en sa^ cri fiant à l'idole de la popularité ; ce sont des principes qu'il faut toujours inscrire aux premières lignes d'un programme de la flotte, surtout quand les ressources dont on dispose sont extrêmement limitées.

Il est encore nécessaire de signaler à cette époque le projet de M. l'ingénieur Albaret ^ . Mettant à profit les études qu'il avait pu faire sur les navires étrangers appartenant aux divisions navales de la mer de Chine pendant la guerre de 1870, il montrait que si nos frégates avaient, en général, une supériorité de vitesse sur les autres navires similaires ^, elles ne conservaient pas cet avantage au point de vue de Tapprovisionnement de charbon, et surtout de la puissance offensive, c est-ànlire du poids total et du calibre de l'artillerie. C'est ainsi que les frégates russes, telles que YAlmatz, portaient comme grosse artillerie 2 pièces rayées de 19 % sur affûts à pivot et 2 pièces d'environ 16%, tirant en chasse ou en retraite et en belle. En partant de ce point de vue, M. Albaret proposait un navire d'un faible tirant d'eau, devant filer 15° 5^ portant un éperon à l'avant et ayant comme artillerie 2 canons de 2&% sur affût à pivot et & pièces de 16%. Les deux canons de gros calibre étaient destinés à pouvoir, au besoin, soutenir un combat contre un cuirassé croisant devant un port dont on voudrait forcer l'entrée ; c'était là une exagération du rôle assigné aux navires de croisière. Ce projet, de dimensions plus réduites d'ailleurs que le premier, ne put être accepté.

Programme de la flotte, 1871.— La guerre avec l'Allemagne étant terminée, il devint nécessaire d'examiner, en tenant compte de la situation financière du pays, les bases sur lesquelles il convenait de

< Ce remarquable projet, rédigé en coars de campagne, est une des preuves de rmilité que présente, ponr le service général, rembarquement obligatoire des ingénieurs sur chacune des grandes divisions navales, où ils peuvent non-seulement suivre, dans les vérit^les conditions de son service, le matériel qu'ils ont à créer, mais encore établir entre notre marine et les marines étrangères des éléments de comparaison qui manquent le plus souvent dans nos arsenaux.

« Vénui^A^^T; ^ïa«&a (américain), 12» 5; Almatz 'russe), 12 nœuds; tons les aa|^s naviMs inférieurs comme vitesse.

constituer la flotte normale de la France ; les croiseurs à grande vitesse furent considérés comme un des éléments les plus importants et, sur le rapport de M. le directeur du matériel et l'avis du conseil d'Amirauté, le ministre fixa à 16 le nombre des croiseurs de première et de deuxième classe, à 18 celui des croiseurs de troisième classe correspondant aux anciens avisos de première classe ^ La vitesse, d'abord indiquée comme devant être de 16° 5 et de 14° 5, fut bientôt élevée à 17 et à 16 nœuds; le déplacement, que Ton avait pensé pouvoir être de 4,000 tonneaux et de 1,800 tonneaux environ, dut être Successivement accru et porté à 5,/lOO et 3,200 tonneaux, ce qui augmçnta dans la même proportion la valeur de ces navires.

Le Duquesne, le Duguay-Trouin. — Le conseil des travaux fut appelé le 16 décembre 1871 à fixer les bases du programme des croiseufs de première et de seconde classe ; c'est sur ces programmes un peu modifiés que fut ouvert un nouveau concours entre les ingénieurs des ports. De ce concours sortirent, après quelques modifications, le Duquesne^ croiseur de première classe, sur les plans de M. l'ingénieur Lebelin de Dionne, le Dugimy-Trouin^ de deuxième classe, sur ceux de M. l'ingénieur Eynaud. Le Duquesne est une grande frégate portant dans la batterie 18 canons de 14/4i sur les gaillards 7 canons de 16% et 2 canons de 14% ; son déplacement dépasse un peu 5,400 tonneaux, avec une longueur de 99™30 entre perpendiculaires et un tirant d'eau arrière de 7" 69. La machine, d'environ 6,600 chevaux indiqués, lui permettra d'atteindre une vitesse de 17 nœuds; l'approvisionnement de charbon est calculé pour permettre de parcourir 5,000 milles à la vitesse de 10 nœuds. Quant au Duguay-Trouiriy c'est une corvette portant 1 canon de 16% en chasse, 4 canons de même calibre dans des demi-tourelles en saillie sur la muraille, enfin 4 canons de 14% ; le déplacement est de 3,200 tonneaux environ ; la longueur entre perpendiculaires de 89" 40 ; le tirant d'eau arrière de 5"'15. La vitesse prévue de 16 nœuds sera très-probablement dépassée avec la force de 3^740 chevaux ; la distance franchissable sera la même que pour le croiseur de première classe.

Le Rigault de Genouilly. — Enfin, il faut ajoutera ces navires le croiseur de troisième classe, correspondant, comme nous l'avons dit, aux avisos de première classe et dont le type nouveau est représenté

1 Badget de 1874, page 128.

par le RigauU de Genouilly^ en construction, sur les plans de M. Ungénieur Bienaymé. Ce navire, d'une longueur de 74 '"y d*un tirant â*eau moyen de &'"50 et d'un déplacement de 1,6&3 tonneaux, doit porter 8 canons de 1&% et filer 15 nœuds avec une machine de 1,900 chevaux. Le service de aoisière est donc bien assuré actuellement dans notre flotte par trois types de navires, dont les plus grands pourront dépasser en vitesse les navires les plus rapides des marines étrangères, établir, grâce à leur approvisionnement de charbon considérable, leur centre d'opération sur n'importe quel point de l'Océan et, en étendant au loin leur action par les croiseurs de dimensions réduites, couvrir la surface des mers d'un réseau assez serré pour empêcher le commerce de toute puissance ennemie de continuer à s'exercer librement. Armés d'une manière suffisante vis-à-vis des adversaires qu'ils peuvent avoir à combattre, n'essayant pas de se mesurer avec des cuirassési auxquels leur vitesse leur permettra toujours d'échapper (même pour les croiseurs de troisième classe) ,ils pourront, outre leur rôle tout spécial, soutenir glorieusement l'honneur de leur pavillon. Classification des navires anglais. Magicienne, Bacchante. — En Angleterre, le nombre de classes de navires est beaucoup plus grand, mais on parait se décider à diminuer la variété des types et à adopter une sorte de classification indiquée par M. Barnaby, Chief constructor de l'Amirauté, dans une récente lecture faite à la c Royal United service Institution. » D'après ce document, les croiseurs les plus faibles, correspondant à notre type RigauU de Genouilly et représentés par la Magiciennây ont un déplacement de i ,800 tonneaux avec un tirant d'eau un peu supérieur à 5 mètres. Appelée à remplacer les corvettes des types Niobé et Druid et à augmenter le nombre des croiseurs du type Blanche j la Magicienne est destinée à se placer également à côté à&& cotyQViQsEncounter^ Amethystj Modestj construites en 1872, et considérées comme très-satisfaisantes. La différence principale consiste dans le mode de construction ; alors que la membrure de YEncounter est en bois, celle de la Magicienne est en fer (pour assurer une plus longue durée et une rigidité plus considérable) avec double bordé ea bois. Si nous comparons ce navire au type français correspondant, nous pouvons constater qu'au point de vue spécial qui nous occupe, le service de croisière, la Magicienne^ qui ne doit réaliser que 13 nœuds sur le mille mesuré, est bien inférieure au RigauU de Ge^ nouiUy^ dont la vitesse prévue aux essais est de 15 nœuds. 11 est vrai

qu'une compensation existe du côté de Partillerie, la Magicienne devant porter 1& canons de 6li livres, pesant 3^250 (correspondant à peu près à notre canon de 16 %).

Au-dessus de la Magicienne^ nous trouvons le Rover, la Bacchante, le Boadicea^ YEuryalus^ similaires de notre Duguay-Trouin^ un peu plus grands (3,500 tonnes), mais inférieurs comme vitesse : 15 nœuds au lieu de 16. L'armement est, comme dans la classe précédente, plus considérable que dans le similaire français, puisqu'il s'élève à 16 canons de 6& livres et 2 de 7 pouces, lançant des projectiles de 52 kilogrammes (intermédiaire entre nos canons de 19% et de 16%), l'un en chasse, l'autre en retraite. En raison de la vitesse relativement considérable de ces navires on se propose de les employer comme béliers et, dans ce but, Tavant a été taillé en forme d'éperon, le fer a été substitué au bronze pour la construction de l'étrave, et par suite le doublage en zinc au doublage en cuivre. La coque est construite dans le système de 17wconstanty c'est-à-dire que les membrures en fer sont recouvertes d'un bordé complet en tôle avec un double bordé en bois. Sur les navires doublés en zinc, les coutures du bordé ne sont pas jointives, de manière qu'une communication libre soit conservée entre le fer et le zinc ; on espère ainsi, d'une part, empêcher la corrosion de la coque en fer, de l'autre, assurer la propreté des feuilles de zinc, et par suite la conservation de la vitesse, en raison de l'enlèvement, par le frottement de l'eau, de la poussière d'oxyde qui recouvre le doublage. Tous les navires de cette classe ne sont pas d'ailleurs identiques : le Rover est une corvette à batterie barbette, la Bacchante^ le Boadicea sont, au contraire, de véritables frégates, et, en même temps qu'on couvrait l'artillerie, on s'est décidé à augmenter le calibre en remplaçant les pièces de 64 livres (16%) par des pièces de 118 livres (7 pouces = 17%8). Le Boadicea diffère des autres navires de cette classe par son mode de construction, complètement identique à celui de VInconstantj c'est-à-dire qu'elle n'a pas d'éperon et que le doublage est en cuivre.

Enfin, comme croiseur de première classe, l'Amirauté anglaise compte Ylnconstant, le Shah et le Raleigh; les deux premiers de 5,400 tonneaux environ, le dernier de 4,700. Nous avons déjà décrit ces navires, dont les tableaux publiés à la fin de cette étude font connaître les principales dimensions.

Situation actuelle de la marine américaine. —Quant à la ma-

rine américaine, qui, k première, avait donné lesignaal de la constnict ion de grands navires de croisière, elle s'est arrêtée dans cette voie, comme elle l'a fait d'ailleurs pour tout son matériel naval. En 1870, le congrès des États-Unis avait adopté en principe un^tat de la flotte devant comprendre 10 navires de première classe en bois pour porter les pavillons des commandants de station, d'un déplacement de 3,500 ton* neaux au maximum, 20 de deuxième classe, de 2,000 tonneaux de déplacement, etc. ; mais, en arrêtant ce programme, on n'avait pas voté les fonds nécessaires, de sorte que la flotte est restée ce qu'elle était, moins les diminutions successives provenant de condamnations, de ventes, etc. Le département de la marine s'est trouvé, en effet, dans Tobligation de chercher des ressources pour remédier à l'insuffisance des fonda alloués par le Congrès, en mettant en vente non-seulement une trentaine de ses monitors, incapables d'ailleurs de rendre aucun service sérieux, mais encore plusieurs de ses corvettes rapides du type Florida (ex-Wampanoag). Nous avons dit que, sur ces navires, tout avait été sacrifié à la vitesse ; les résultats des essais ont montré que ces sacrifices avaient été inutiles. Aux expériences de la Florida, au mois de février 1868, la vitesse moyenne pendant 37 heures fut de 16° 71 , parait-il ; on réalisa même, à certains moments (nous ne savons, il est vrai, dans quelles conditions), le chiffre considérable de 17^75, mais la faiblesse des échantillons était telle que la coque éprouva des déformations sensibles et que des échauffements considérables se produisirent dans tous les paliers de la ligne d'arbre. La consonmiation de charbon s'éleva, en outre, au chiffre de 175 tonneaux par 2li heures, ce qui, malgré l'obligation dans laquelle on s'était trouvé de placer une partie du combustible dans le poste de l'équipage, réduisait la distance franchissable à 950 milles à toute vitesse^ à 2,600 millesà lOnœuds.On chercha à tirer parti cependant de ces navires; on installa sur plusieurs d'entre eux (Tennessee^ Connecticut, etc.) un spardeck ; on débarqua quatre chaudières, on augmenta quelques liaisons, et l'on réalisa ainsi des frégates pouvant filer de 1 à 1 1 nœuds, porter 22 canons et prendre des vivres et du charbon en quantité assez considérable. L'armement de ces frégates doit être, dans la batterie, de 18 canons Dahlgreen à âme lisse de ix pouces et de 2 canons

1 En ealculant sur un approvisionnement de 1,000 tonneaux de charbon, qui a clé. parail-ii, réduit à 750.

rayés Parrott de 161% ( projectile de 35 kilogr.) sur les gaillards, 1 canon Parrott de 135% (projectile de 27 kilogr.) en chasse sur la teugue et 2 de 161 %.

Quant à la Florida^ elle portait, il y a quelques mois, au moment où on Ta armée, lors des complications du VirginiuSt 10 canons Dahlgreen de ix pouces et 2 canons Parrott de 161 %•

Enfin on vient de mettre en chantier 6 navires correspondant à nos croiseurs de troisième classe, entièrement en bois, portant 6 canons de IX pouces en batterie et 1 de xi pouces à pivot ; leur tirant d'eau réduit, de 4^26, leur permettra de naviguer près des côtes; la vitesse sera très- faible, 12 nœuds ; Tapprovisionnement de charbon correspondra à six jours et demi, à toute vapeur. Ce sont, comme on le voit, des navires assez peu réussis, inférieurs à nos navires similaires, quoique construits avec un déplacement supérieur de 200 à 300 tonneaux.

Croiseurs cuirassés russes. — La marine russe s'est tenue pour les grands navires de croisière à un point de vue différent des autres marines; ses deux grands croiseurs, le General-Admiral et le Duc d'Edimbourg {ex-Alexandre Newshj) sont cuirassés à la flottaison. Ce sont les seuls navires de ce type sur lesquels on ait fait à la protection ce sacrifice considérable de poids ; on ne peut, en effet, considérer comme des croiseurs les corvettes cuirassées anglaises et françaises. Comme il n'est possible d'obtenir cet avantage qu'au prix de sacrifices considérables, d'une part sur la vitesse et la distance franchissable, de l'autre sur le déplacement et par suite le prix, on peut considérer, avec le comité d'examen des types de navires anglais, toute protection des navires de croisière comme complètement inutile. Ils doivent se trouver dans les conditions de l'ancienne marine en boiis, se renfermer dans leur rôle tout spécial ; leur ajouter une cuirasse, même sous la forme réduite d*une ceinture à la flottaison, c'est s'écarter du but primitif, c'est faire un navire à deux fins, et, comme nous avons eu souvent l'occasion de le répéter, c'est s'exposer à des mécomptes.Le Duc d'Edimbourg et le General-Admiral sont de grandes frégates portant 6 canons Krupp rayés en acier de 11 pouces, dont deux sur les gaillards ; la batterie centrale est en saillie sur le reste de la coque pour assurer les tirs en chasse et en retraite. La coque est en fer, mais recouverte, comme celle de VInconstant, du Swiftsure^ d'un double bordé en bois de teak. L'avant droit ne porte pas d'éperon. En dehors de ces deux navires, la marine russe ne compte pour

le service de croisière que des frégates et des corvettes dont la codstruetion est assez avancée, et en chantier une seule corvette du système composite : le Croiseur.

Croiseurs autrichiens. — Outre un certain nombre de frégates en bois et de corvettes, dont quelques-unes, telles que VAurara, sont de construction récente et correspondent à nos croiseurs de troisième classe, l'Amirauté autrichienne fait construire en ce moment deux nouveaux navires de croisière, la frégate Laudon^ analogue au Radetzky, portant 15 canons Krupp rayés de 2k livres, et une corvette à grande vitesse, le Donau^ de 2,300 tonneaux de déplacement, portant 13 canons Krupp rayés , du calibre de 24 également.

Croiseurs allemands. — Quant à la marine allemande, d'après les journaux, elle n'aspire qu'à être une marine de second ordre, ré* pondant toutefois aux exigences scientiflques de la guerre maritime moderne; elle ne compte pas, pour le moment du moins, d'après le Marine Verordnungs blattj se mesurer avec un voisin supérieur, ni protéger avec une efficacité absolue son commerce en temps de guerre ; la puissance anglaise elle-même^ ajoute le journal allemand, restant maîtresse des mers y ne remplirait pas complètement cette dernière condition. Il est bien vrai que jusqu'à présent peu de choses ont été faites pour protéger le commerce allemand, si répandu sur toutes les mers ; on sait que les anciennes frégates et corvettes, la Hertha^ la Médusa ne pouvaient rien pour cela. Les nouvelles corvettes de course, la Louise, la Freya, la Thusnelda^ réalisent certainement un progrès, mais ce sont encore relativement de petits navires portant une artillerie relativement très-forte, 5 canons de 200 livres, en nombre trop faible d'ailleurs pour être une gêne sérieuse pour une marine européenne. On sait, il est vrai, par la guerre de la sécession, ce qu'U est possible de faire en un temps relativement court, quand on a à sa disposition de l'argent et quelques hommes audacieux. Les autres marines ne possèdent pas, à notre connaissance, de navires à grande vitesse pouvant être affectés au service de croisière.

Nous venons de passer en revue l'historique des navires de croisière ; avant d'entreprendre l'examen des diverses qualités qu'on doit exiger d'eux, il est nécessaire de dire quelques mots de leurs auxiliaires, les avisos et les canonnières de station.

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