L'HISTOIRE DES RELIGIONS
SoHMAULE.
La Religion, question vitale entre toutes ; elle est au fond de toute politique, donne la clé de l'histoire. — Les Religions prétendent qu'elles ne sont pas justiciables de la raison. "Si cette prétention était fondée, il n'y aurait qu'à les ignorer complètement, à ne pas s'en occuper. Alors les Religions de protester : il nous faut être étudiées. — Quelle modestie il nous faut pour aborder cette étude ! Nous sommes de simples individus prétendant juger des croyances collectives. Quelle difficulté à ne pas avoir de parti-pris ! Au moins aurons-nous l'intention d'être impartiaux. — Le meilleur garant de notre impartialité sera notre méthode, celle de l'Evolution. Savoir que toute croyance est condamnée à périr, rend indulgent. La Science fait la paix dans les intelligences.
Grand travail que nous eatrepreaons. Aucune matière n est plus vaste et plus difficile à débrouiller que l'ensemble des religions, aucune n'exige des connaissances pltte' variées, dont plusieurs et même un grand nombre d^importantes nous manquent tout à fait. Souvent nous regrettâmes d'avoir entrepris l'œuvre d'ensemble, au lieu de nous en tenir à l'élucidation de quelques points spéciaux. Mais Reclus I
nous avions trop souvent senti que la science dont s'agit étouffe sous le poids du détail accumulé, et que, coûte que coûte, il y faut enfin des idées générales. Nous nous sommes donc engagé dans le grand œuvre. Nos successeurs feront mieux et profiteront même de nos erreurs ; car elles auront été commises de bonne foi.
Avant de constituer des agrégats politiques et géographiques, des États, peuples et races, les hommes se groupent par religions : bouddhistes par ci, musulmans par là, chrétiens, tant grecs que romains et protestants, brahmanes, confuciens, shintoïstes, puis les païens quelconques. C'était officiellement que la religion englobait naguère la vie des nations et celle de ses individus, se donnant pour la seule et universelle science. Apparente ou cachée, elle inspirait les événements politiques et sociaux, fonctionnait en moteur apparent ou caché des mouvements collectifs. A la fin du XIX® siècle et aux approches du xx% son rôle se fait] plus discret, mais les yeux exercés suivent ses agissements, et la découvrent parfois oii des non-initiés ne l'eussent jamais soupçonnée. Les partis se classent ou pourraient se classer suivant leur attitude devant la religion d'État, suivant leurs affinités secrètes avec l'action cléricale ou anticléricale. L'affirmation ou la négation de la religion impulse toujours les peuples, les nations et les partis qui les divisent. N'était cette clé du mystère, l'histoire serait une indéchiffrable énigme, la chorée démente, le grand bal à la Salpêtrière.
— Démêler le secret de religions dont chacune prétend être une révélation, une individuahté d'essence divine, y parviendra-t-on ?
— « Certes. Colligeons les documents, rassemblons les faits, distinguons les authentiques et les douteux. EtabHssons
des séries, trouvons les raisons constantes, formulons la loi des progressions et des régressions... »
Mais la Religion proteste. Elle récuse la juridiction de la science. Elle n'entend pas être investiguée à la façon d'un cas ou d'un problème, n'admet point que ses dogmes soient apportés dans un laboratoire pour y être soumis aux macérations et manipulations des chimistes. Elle proteste contre la simple inspection de ses bagages à la douane, comment se prêterait-elle aux investigations des physiologistes, qui tout aussitôt dirigeraient leurs rayons X sur sa poitrine et ses tempes pour savoir ce que contiennent ses viscères et sa cervelle ? Les religions ont toujours protesté qu'elles ne sont pas justiciables de la raison, à laquelle elles se prétendent incommensurablement supérieures. Chacune se présente avec un diadème marqué Alpha et Oméga — « Je suis le mystère, disent-elles, le commencement et la fin. Nulle main ne soulèvera les voiles qui m'enveloppent. L'être débile qui naît, vit et meurt dans le temps, comment penserait-il une pensée d'éternité ? Gomment les mortels que vous êtes, dialogueraient-ils avec l'éclair? C'est ce qu'on vous disait, àThèbesdéjà, dans le mythe de Sémélé, de Sémélé foudroyée pour avoir voulu voir Jupiter autrement que sous le déguisement d'un mortel. »
— « Fort bien », fut-il répondu. Nous nous le tenons pour dit. En conséquence, nous n'examinerons pas les prétentions que chacune de vous affiche à la domination et à la surexcellence. C'est entendu : Allah, le Christ, Quetzalcoatl, nous ne saurions distinguer. Puisque nous ne pouvons que déraisonner sur ces choses qui dépassent notre compétence, cessons d'y penser et même de nous en soucier. Si nous arrivons à vivre dans l'éternité, alors, mais pas avant, nous nous occuperons des choses qui sont par delà le temps 1
Ainsi parlèrent des rationalistes du siècle passé, ainsi dirent
de nos jours des positivistes, et quelques savants de race pratique et robuste.
Mais l'eussiez-vous deviné ? Les religieux accueillirent cette déclaration de mauvaise humeur, n'y voulurent entendre, affirmèrent qu'elle sape les bases de toute religion ; ils se plaignirent :
— « Ces Agnostisants nous suppriment en prétextant nous ignorer. Ils se disent incompétents pour n'avoir pas à nous répondre, pour nous mettre hors le monde, hors l'intelligence et l'humanité. Ils voudraient nous attirer dans un cabanon de fous, et nous y enfermer — respectueusement, — sous le prétexte que le petit local serait propice pour la contemplation des secrets insondables. Mais qui donc imagina le mythe de Sémélé, sinon des philosophes de leur cru. Béotiens épais, oiseaux de basse-cour, incapables de haut vol 1 Mais contrairement au dire des Aristotéliciens et autres sectateurs du médiocre bon sens, les sciences valent par la quantité de mystère qu'elles contiennent. Nos connaissances, tantes et quantes, n'ont plus haute vertu que celle de nous faire soupçonner l'incognoscible vérité. Une énigme fut proposée à l'homme, une énigme insoluble, afin que s'y débattant, il en devinât les profondeurs. Nos vies y passeront. Sur les marches du sanctuaire veille le sphinx, à la porte il se tient accroupi. Pour entrer dans le temple d'éternité, il faut avoir senti des griffes lacérant les chairs et fouillant jusqu'au cœur! w
Ainsi parlèrent des ardents.
Sans brûler de cette foi héroïque, la plupart des religieux permettent l'examen de leurs mystères, y initient volontiers, par instruction préalable. Les religions, celles des peuples policés, comme celles des non-policés, affirment que l'homme n'eût jamais sondé les mystères de son origine ni de sa destinée, s'il eût été abandonné à ses propres ressources, mais
que la Révélation lui ayant été apportée, il lui faut en tirer le meilleur parti. Les professeurs de spiritualisme ont abondé dans ce sens, les musulmans comme les bouddhistes. Il n'est prédicateur chrétien qui ne démontre à ses ouailles le mystère de la Rédemption, il n'est desservant qui n'explique aux catéchumènes des deux sexes ce qu'il appelle « le plan de Dieu » ; faisant autant que possible appel à l'intelligence et à la compréhension, il explique, donc il discute ; parfois il raconte que le mystère fut mstitué pour tenter l'homme, auquel il suffit de dire : a Voilà un mystère », pour qu'il s'acharne à le deviner; il le tourne et retourne, son regard en fouille le dehors afin d'en deviner l'intérieur, si possible.
N'insistons pas. De nos jours, le droit à la libre recherche est reconnu officiellement, officiellement surtout. Même quelques-uns nous reprocheront d'en avoir rappelé la nécessité.
Mais en matière religieuse, un soupçon de légèreté nous disqualifierait, une ombre d outrecuidance nous rendrait suspect. — Comment donc ! Vous ou moi, tel ou tel, un quidam citera les religions à comparoir devant le tribunal de sa conscience? A sa guise et sans appel, ce particulier jugera d'une croyance professée par quelques millions d'hommes ! Sur une doctrine laquelle persista pendant des siècles, il portera son arrêt, le rédigera brièvement, oubliant peut-être qu'elle fit l'objet des longues méditations de profonds penseurs, qu'elle reçut l'adhésion de grands génies? — Avec quelle sincérité, avec quelle modestie, — non, avec quelle humilité — devrons-nous prononcer nos jugements I
Sans doute nous aborderons cette étude avec la ferme résolution de chercher, non la démonstration d'aucune idée préconçue, mais la vérité, rien que la vérité. Qui s'embarquerait
avec un parti pris, dans tout le voyage ne verrait que son parti pris.
Et ce serait une grave erreur de croire qu'il suffit de la bonne volonté pour se dégager du parti pris. Le parti pris, c'est notre manière même de penser, c'est la modalité suivant laquelle fonctionne notre jugement, c'est notre acquis intellectuel, c'est nous-mêmes.
Voici, par exemple, la lutte que pendant plusieurs génétions, Dionysos et Apollon se livrèrent sur toutes idées et tous sentiments ; la religion, l'art et la philosophie étant leurs champs de bataille. Apollon et Dionysos représentaient deux conceptions différentes du monde et de la vie. Chacun de nous, même sans le savoir, est apoUonien ou dionysiaque ; — comment son verdict ne s'en ressentirait-il pas ? — Bien plus, en ces matières — les plus graves — on change plusieurs fois d'opinion. Il y a l'opinion de la jeunesse, l'opinion de l'âge mûr, l'opinion des années intermédiaires. On ne saurait raconter les péripéties de la controverse entre le brahmanisme et le bouddhisme, sans y mettre du sien. Quelque conscience qu'on y mette, ou même à cause de cette conscience, l'opinion personnelle transparaîtra toujours...
Allons plus loin. Voudrait-on que nous tinssions la balance égale entre le juste et l'injuste, ou ce que nous prenons pour tel ?Que l'on assistât à un meurtre sans secourir la victime ? Alors, on ne serait plus témoin, mais complice 1
Quelle est donc difficile à obtenir cette impartialité, si délicate que nous aurions peine à la définir I Néanmoins, nous l'exigeons pure et parfaite, tout au moins dans l'intention. Pourvu qu'elle soit sincère, nous ne lui en demanderons pas davantage. Nous la tiendrons pour vraie, si l'amour de la vérité l'inspire.
Encore la stricte impartialité n'y sufiBrait pas. L'exactitude s'applique aux faits, et non pas aux sentiments, mesure les quantités, non les qualités. Un cœur n'est compris que par un autre cœur. La vérité intime ne se révèle point à ceux qui n'étudient les choses que par le dehors. Il ne s'agit pas de procéder à la façon d'un juge d'instruction — fiit-il honnête — évaluant en un procès pour vol les quotes-parts de responsabilité qu'il attribuera au pègre, au cambrioleur et à la receleuse. Bien plutôt serons-nous le frère qui interroge sa sœur sur l'amour naissant qu'il a cru surprendre. Mille fois on l'a dit, et mille fois c'était vrai : « Ne comprend que celui qui aime. »
— Fort bien ! Mais que souvent il nous faudra prononcer entre deux hommes qui se détestent, entre deux systèmes qui se contredisent ! L'Enfer du Dante a été inspiré par la pensée catholique, et le Paradis de Milton par la pensée protestante ; comment faire?
— Ce que nous ferons ? Nous les laisserons s'entre-maudire, et nous goûterons dans le poète florentin ce qui dépasse le catholicisme, et dans le poète anglais ce qui dépasse le protestantisme. Cela ne sera pas toujours facile, mais il faudra en trouver le moyen.
Ce moyen nous n'avons pas à le découvrir. Tous, nous connaissons la loi d'Evolution et la loi de la Conservation des Forces, lois que notre siècle n'inventa point, car elles furent pressenties, tantôt clairement, tantôt obscurément, par les penseurs de tous les âges, — même par le peuple, surtout par le peuple, ce grand ignorant qui se doute de tout. La gloire de notre époque sera de les avoir mieux comprises, de les avoir démontrées par les expériences et par les mathématiques, de les avoir montrées, agissant dans la faune et la flore, dans l'humanité et l'animalité, en physiologie comme en psychologie. Ainsi que l'individu, les col-
lectivités passent de la naissance à la mort, en traversant des développements analogues. Les idées aussi, les systèmes pareillement, qu'il s'agisse de philosophie, d'art ou d'économie politique. Même loi pour les dogmes et les croyances, même fatalité pour les sociétés religieuses comme pour les sociétés civiles. Sont logés à la même enseigne les républiques et les empires.
Tout ce qui vit mourra, tout ce qui s'agrège se désagrégera, tout ce qui se développe se décomposera en attendant combinaisons nouvelles.
La doctrine que nos savants prouvent par d'irrésistibles arguments, le Mahabharata l'avait formulée avec mélancolie et l'Ecclésiaste avec tristesse ; l'évidence des faits s'était imposée aux esprits intelligents.
Nous n'étudierons pas les dogmes en eux-mêmes, nous ne ferons qu'esquisser leur formation et leur histoire. Il nous suffira de raconter, laissant à d'autres le soin de plaider ou le plaisir de discuter. Nous tenons que l'évolution est à ellemême sa propre justification. Ce qui se produit n'a jamais manqué de raison suffisante.
Aux théologiens de l'antique Sorbonne, il arrivait de se jeter leurs perruques à la tête, quand ils discutaient l'orthodoxie des divers commentaires sur le miracle de Josué arrêtant le soleil, quand ils fixaient l'année précise de la création du monde, quand ils ratiocinaient si le Seigneur Dieu se reposa de son œuvre prodigieuse — fut-ce un samedi, en l'honneur de l'ancienne alliance ? — fut-ce un dimanche, en l'honneur de la nouvelle ? A la chaleur de la dispute on eût pu mesurer l'ignorance des disputants. Vous échoueriez à réconcilier celui qui n'a vu qu'un côté de la question et celui qui n'a vu que l'autre. Éternelles sont les discussions entre ceux qui n'ont tort qu'à demi et ceux qui n'ont raison qu'à moitié. Mais ce n'est point ici qu'on s'engagera
SUR LE SEUIL DES RELIGIONS y
«n d'irritantes discussions, en de haineuses controverses. Notre intention n'est point de juger ni de condamner, mais seulement de comprendre. Bienveillante pour tous, la science fait la paix dans les esprits et dans les cœurs.
A ceux qui se mettent résolument sur le terrain de l'évolution, combien l'impartialité devient facile ! Quel intérêt auraient-ils à combattre un système, à démanteler une doctrine, sachant que doctrines et systèmes mourront, tôt ou tard, de leur belle mort? Le temps ne faillira pas à les détruire. Le Temps, un Saturne, a la manie de dévorer ses enfants.
Sommaire
De tous les spectacles, celui de la mort est le plus émouvant. — Nou& autres civilisés, nous avons accepté la fatalité de la mort ; mais les peuples et les sauvages continuent à croire que la mort ne devrait pas être et qu'elle est le résultat d'un accident, ou qu'elle est causée par la haine des ennemis ou de méchants sorciers. — En tous cas, on voulut que la vie continuât outre-tombe. Les Primitifs font de cette vie posthume la continuation pure et simple de la vie actuelle ; les peuples civilisés admettent qu'elle la continue pour punir le vice et récompenser la vertu. — De ces Paradis et de ces Enfers, les sorciers rapportèrent des révélations qui constituèrent la première science et la première morale. — De cette morale, le grand, le seul élément fut le châtiment par la peine de mort. Et sur cette morale-là, toute notre société est constituée. Quelle est sa valeur ? — Mais qu'est-ce donc que la mort ? — Rien I — Alors pourquoi nous en occuper ? — Pour connaître la vie.
J'étais un enfant de sept à huit ans, et ma famille demeurait à la campagne.
Certain jour que je m'étais éloigné de notre demeure, je remarquai plusieurs personnes qui entraient dans une maisonnette sur le bord du chemin. Je les suivis.
La demeure était pauvre, n'avait guère que deux pièces, la cuisine et une chambre à coucher où j entrai derrière quelqu'un, personne ne prenant garde à moi. Il y avait là du monde. On se taisait ou l'on ne parlait qu'en chuchotant. Le contrevent entre-bâillé ne laissait entrer qu'une lueur douteuse. Une douzaine de personnes se tenaient immobiles
autour de ce qui devait être un lit et d'où partait un bruit singulier que j'entendais pour la première fois, bruit bizarre... des ahan 1 ahan ! monotones et inquiétants. Voilà que les assistants s'agenouillèrent. Quelqu'un était couché dans ce lit. une vieille femme. J'entrevis une tête renversée, des cheveux en désordre, une figure jaune et dévastée, des yeux éteints, une lèvre baveuse. Celui que je savais être le pasteur protestant priait avec une voix passionnée, et je comprenais vaguement qu'il parlait de Dieu ou parlait à Dieu. On sanglotait autour du lit et dans tous les coins La scène se prolongeait, se prolongeait, mais la prière se faisait plus vibrante à mesure que s'affaiblissaient les hoquets. Voilà qu'ils cessèrent et la prière aussi ; il y eut un instant de silence profond, puis éclatèrent de bruyants gémissements, qu'on étouffait dans les mouchoirs... Une infection subtile flotta dans l'air ; elle me semblait partir de la tête échevelée, de la bouche ouverte.
Alors, je fus pris de terreur. J'avais peur de quelque chose, — quoi? quoi donc? — et saisi de crise nerveuse, je me pris à hurler.
Et tandis que l'on me ramenait à la maison : « Tais-toi I tais-toi donc ! Ce que tu as vu n'avait rien d'extraordinaire. Bien souvent tu le reverras, car cela arrive à tout le monde. Papa et maman y passeront, et toi aussi, à ton tour, quand tu seras devenu vieux comme la vieille Jeannette. » — Toutes choses qui me stupéfiaient. Je protestais faiblement : « Je neveux pas, moi ! » On me laissait dire. Peu à peu la vue du paysage accoutumé, les arbres, les buissons de la route, les chardons du fossé me réconfortèrent et je rentrai en mon état normal.
Mais la secousse avait été forte. Un grand problème avait surgi. — Le grand problème, je pouvais le perdre de vue, mais non pas l'oublier.
Pour peu que l'pn ait dépassé la jeunesse, on a vu tomber tant de parents, tant d'amis, tant de connaissances, qu'une mort nouvelle ne nous frappe plus de stupeur. Sans doute, un cadavre reste toujours étrange et chose désagréable à voir. On jette un regard rapide : « Comme il a changé ! » Et l'on passe, préférant n'y plus penser. On a mille affaires en train ; la routine quotidienne nous emporte. Avec la multiplicité de nos occupations, comment ne pas devenir superficiel ? D'un enterrement il faut courir à un mariage. Demain, il y a baptême. De jour en jour la vie s'écoule, et l'on ne peut s'arrêter pour prendre le temps de méditer.
Malgré tout, la mort reste le plus émouvant des spectacles. Tel se croyait blasé, mais il voit expirer une personne chérie, et, soudain, il perd pied, s'enfonce dans le désespoir et les vagues de l'angoisse roulent sur sa tête.
De la vie tomber dans la mort... Etre, et, un moment après, n'être plus 1 Invisible, muette et silencieuse, la mort se glisse, elle approche, elle est là. Du doigt, elle touche le cœur ; le cœur cesse de battre, et l'œil se ferme, plongé désormais dans l'éternelle nuit. Le front, naguère le palais de l'intelligence, a durci en bloc de marbre; cependant une sueur glacée le mouille encore, la sueur de la dernière lutte. Où il y avait un homme, il n'y a plus que des chairs qui vont entrer en décomposition. Il n'a fallu qu'un instant, la durée d'un éclair, et voici que le Temps n'est plus et l'on entre au Pays Immuable.
Fatale est la catastrophe. A chacun son tour. « Aujourd'hui moi, toi demain », répètent volontiers les crânes sculptés sur les dalles funèbres, et ils grimacent un rire hideux. Sur les navires qui traversent le Grand Océan, les matelots
se savent suivis par un requin. Le monstre ne se montre guère, mais parfois on le devine à une ombre grise entrevue dans le sillage. Tombe n'importe quoi, tombe n'importe qui, le ravisseur s'en saisit ; la proie morte lui est bonne, et meilleure encore la proie vivante... Une autre Ombre Grise s'acharne après les voyageurs qui traversent la vie, ombre infatigable et tenace. Tôt ou tard nous glisserons par-dessus bord,d"énormes mâchoires nous happeront, des ciseaux nous broieront, des marteaux nous écraseront.
" Nous ne le savons que trop », pensez- vous peut-être. Ce sont là de tristes réalités. Etait-il besoin de les rappeler ? \ a-t-il quelqu'un qui en ignore ?
— Eh oui, il y en a.
Que la Mort soit chose fatale et nécessaire, que l'homme naisse pour mourir, les sauvages contemporains n'en croient rien, et les Primitifs ne le croyaient pas davantage. De braves cœurs, de naïves intelligences supposaient, ou supposent encore, que la Mort ne devrait pas exister. « Si elle arrive, c'est par le fait de quelque crime. Sans doute, on voit tous les hommes mourir les uns après les autres, — les animaux aussi, — mais ils sont morts parce qu'on les a tués, parce que les sorciers ou de méchants esprits les ont assassinés. » Il n'y a pas de mort naturelle, prétendent-ils ; l'homme, s'il naquit en de bonnes conditions, est fait pour vivre toujours ; n^étaient les perfidies et les machinations des ennemis, il vivrait de siècle en siècle, comme font les arbres de la forêt, les cèdres et les chênes. La Mort ne vient, ne peut venir que du dehors !
On est stupéfait de la ténacité avec laquelle cette erreur se maintient dans les populations arriérées. Mais, parmi nos
civilisés, il y a longtemps que la chose ne se discute plus ; on sait, à n'en point douter, que tout organisme est voué à la destruction. La science moderne enseigne que la mort est le dernier acte de la vie, comme la naissance en fut le premier. L'une et l'autre se nécessitent mutuellement, à la façon de la balance, dont un plateau ne peut monter sans que l'autre ne descende d'autant.
— « Il est vrai que tous les hommes tombent les uns après les autres », fut-il répondu, ci Sans doute, nous n'en voyons guère qui reviennent, s'ils reviennent. Il se peut aussi que le corps soit voué à une destruction fatale, ainsi que vous dites. Vous avez peut-être raison en affirmant que l'union de la chair et du sang ne forme qu'une combinaison instable. N'empêche, après celte vie-ci, la vie continue; elle continue indéfinie, éternelle. L'esprit qui anime ce corps périssable est d'essence immortelle : l'esprit ne peut périr, il ne périra jamais ! »
Cette hypothèse fut acceptée. On en fit la Doctrine, la grande Doctrine. Elle constitue l'essence des religions, toutes fondées sur le principe de l'Animisme. Que les profanes appellent Animisme ce que les dévots et fidèles appellent Spiritualisme, il importe peu, puisque les deux mots ne diffèrent que par une nuance délicate, imperceptible dans la conversation ordinaire. Toujours est-il que l'attribution à l'âme de l'immortalité et que la doctrine d'un sort heureux ou malheureux dans l'autre monde, constitueut la moelle et la substance de toutes les religions. Elles prennent le défunt parla main pour le conduire et l'installer dans l'autre monde. Supprimez l'Au-Delà, il n'y a plus de religions. Toutes le reconnaissent, chacune le proclame.
L'idée de l'anéantissement définitif, irrévocable, est si répugnante à l'individu, qu'il la déclare inadmissible. Mais que répondre au fait brutal, comment se soustraire à l'iné-
luctable fatalfté? Cet homme n'est plus qu'un cadarre, froid et sans mouvement, plus ses yeux ne s'ouvriront, plus sa bouche ne s'ouvrira...
— Son âme s'est envolée !
— Ah oui, son âme! Où est-elle donc son âme?
— Ailleurs !...
Et l'on imagina un Pays des Ames.
— Que faire au Pays des Ames?
— Eh! ce qu'on fait ici! L'âme va, vient, s'occupe à quelque chose. Elle vit, donc elle agit, elle éprouve des sensations...
— Ainsi elle vivrait là-bas, elle vivrait vraiment, aurait plaisir et peine, douleur et joie?
— Assurément. La vie terrestre se continuera par une vie posthume, vie sans les inconvénients de celle-ci, existence embellie d'agréments nouveaux. Pour en jouir, il vaudra la peine de passer par la mort, parla mort, qui n'est plus qu'un mauvais moment...
Sur ce thème imaginé par les sorciers primitifs, les religions s'improvisèrent en maîtresses souveraines de 1 Eldorado d'outre-tombe. On se donnait carte blanche. Aucune autre dépense que celle d'imagination. Il n'en coûtait rien, il n'y avait qu'à souhaiter pour être servi.
Les premières religions, même les plus grossières, furent une aspiration vers le bien, vers le mieux, vers l'existence parfaite. En ce monde idéal que l'on se forgeait dans les régions aromales, en ce Pays Bleu, tous accidents désagréables étaient supprimés, tous désirs légitimes seraient satisfaits.
Champ libre. Les espaces célestes s'étendent à des hauteurs, à des distances incommensurables. L'imagination, un hippogriffe, n'a qu'à déployer ses ailes, à se précipiter aussi loin que le rêve, plus loin que le possible. Va donc, âme affranchie des liens du corps 1 Esprit immortel, plonge dansles abîmes, immerge-toi dans l'éther, baigne-toi aux sources de l'aurore, imprègne -toi des splendeurs du couchant! Chemine par les sentiers de la Voie Lactée, monte dans la constellation du Chariot, consulte Algol, interroge Altaïr !
On s'y essaya... mais avec de piètres résultats. L'imagination n'est pas inépuisable, comme on se figure ; ses moyens sont peu variés et ses ressources limitées. Que fait-elle le plus souvent? Mettre en scène des spectacles assez ordinaires, sauf à modifier les couleurs, exagérer les proportions et transposer les plans. C'est toujours le même paysage, mais regardé, soit à travers des vitres colorées bleu, rouge ou orange, soit à travers un verre déformant, lequel grossit ou rapetisse. D'abord, c'est très drôle, mais on s'en lasse vite, puis on trouve le spectacle maussade. Tous ces Eden nous paraissent d'autant plus ennuyeux et monotones, qu'on a voulu les représenter ordonnés et parfaits. Celui de ['Enéide, le mieux réussi, se dislingue par la sobriété du dessin et la modération du pinceau: on dirait un paysage de Claude Lorrain. Quant aux « Prairies Célestes » des hordes incultes, il est rare qu'elles montrent autre chose que des scènes de barbarie et de sauvagerie : chasses magnifiques, batailles acharnées, mirifiques mangeries, glorieuses beuveries. Sauf les proportions surhumaines, les Paradis de Mahomet ressemblent assez au Jardin des Califes, à Bagdad, à l'Alcazar de Séville. à l'Alhambra de Grenade, mais les houris sont plus nombreuses : ajoutez les danses et la musique, et la coupe des voluptés est à peu près épuisée.
On sentit de bonne heure que ces lieux de délices man-
quaient de matière et de substance^ qu'il y fallait autre chose que la durée indéfinie et la satisfaction donnée aux besoins physiques. On y voulut noettre de l'idéal, on se promit d'y implanter le sentiment et d'y faire couler la moralité à pleins bords. On voulut que les malheureux d'ici-bas trouvassent là-bas ample dédommagement aux souffrances qu'ils avaient endurées. On décréta que la Justice, si souvent ignorée ou même pourchassée parmi nous, serait du royaume étemel l'auguste souveraine. De cette affirmation, toute nalion plus ou moins débarbouillée de l'inculte sauvagerie fit le premier et grand article de foi.
En même temps que s'affirma la Morale, s'affirma aussi la Science... entendons-nous bien, la science enfantine et rudimenlaire, la science telle que les Sorciers l'imaginaient parmi les Troglodytes, telle que la formulaient les Sapients parmi les rivaux de l'ours, parmi les chasseurs du renne et les mangeurs de chevaux. Ces premiers philosophes se disaient inspirés par les morts des temps passés, les morts que le sépulcre avait initiés à tous mystères, auxquels la terre avait confié tous ses secrets. La Rehgion s'institua révélatrice, enseigna une astronomie, une géologie, une physiologie mirobolantes. Elle parlait au nom de l'infini et de l'absolu. Pure condescendance, qu'elle permît à la philosophie de marcher derrière la théologie, de la suivre en humble servante ! La Révélation le prenait de haut avec les métaphysiciens : « De vos élucubrations, nous n'avons cure. Vous cherchez, cherchez sans cesse, mais sans aboutir. Quant à nos prêtres et pontifes, ils n'ont qu'à puiser aux sources éternelles. » Se disant et se croyant au-dessus de l'intelligence, à la révélation peu chaillait d'être intelligible; elle traitait en coupables et mécréants les malheureux qui se plaignaient de ne pas comprendre, ou qui se permettaient de raisonner après qu'elle avait parlé.
Reclus a
Dans notre Europe occidentale, cet état de choses dura un millier d'années.
Mais entre temps, de siècle en siècle, les observateurs s'aperçurent que l'expérience ne peut frayer avec la Révélation. Elle se donnait pour indiscutable, légiférait dans les trois mondes du Ciel, de l'Enfer et de la Terre, arguait de l'éternité, tandis qu'ils marchaient terre à terre, s'affairaient aux balances, aux métrés, aux analyses, ignoraient, ignorent encore s'il y a quelque chose au delà du temps. Après le divorce, l'émancipation. Aujourd'hui, entre la science officielle et la religion d'Etat, les relations sont de pure convenance : le Recteur d'académie complimente Monseigneur l'Évêque, lequel le remercie finement. L'ancienne association est rompue à jamais; la science et la religion vivent à part leurs intérêts sont distincts.
Jamais la religion n'eut avec la science des rapports aussi intimes qu'avec la morale, le droit et la justice. Encore aujourd'hui, ceux qui ne se piquent pas de préciser leurs idées, attribuent facilement à la religion ce qui appartient à la morale, à la morale ce qui appartient à la religion.
Rien entendu que la religion avait commencé par tyranniser la morale, par la traiter en vassale et sujette. La religion aime à se targuer de l'incommensurable supériorité de l'infini sur le fini, de l'éternité sur le temps. Le seul gouvernement que la religion acceptait, ou qu'elle accepte comme légitime, c'est celui de la théocratie, de la théocratie dont le Thibet nous montre l'exemple le mieux réussi. L'idéal du gouvernement chrétien eût été un Empereur fonctionnant en gêné-, rai suprême des armées, en policier du Souverain Pontife, siégeant au Vatican. Et l'on eût dit à tout Européen : « Tu
obéiras à l'Empereur, ou le Pape t'enverra en enfer. Tu obéiras au Pape, ou l'Empereur te coupera le cou ! »
Ne perdons pas un instant de vue que le vieux monde ne connaît à la morale de sanction autre que la contrainte. Tous les justiciers ont un glaive ou un fouet pour attribut. « N'était la verge en ma main, que deviendriez-vous ? » demandait le seigneur Jéhova, parlant par la bouche du prophète Ezéchiel.
Le châtiment, le châtiment en ce monde et dans l'autre, telle est la raison dernière de tout ce qui s'appuie sur la religion et sur la morale officielles.
Cela date de loin.
Manou, le premier législateur, Manou, le fils de Brahma et le père des hommes, dit la légende, Manou enseigne que tt le monde ne subsiste que par le châtiment. Sans châtiment il n'y a que tumulte et crime, le peuple s'effondre dans le désordre... » Les philosophes de la réaction, les prophètes de l'obscurantisme, les Joseph de Maistre et les Donoso Gortès, autant de disciples à Manou : ils célèbrent l'échafaud, magnifient le bourreau. Et ne pensez pas un instant que ces docteurs soient les exagérés d'un parti, les porte-voix d'une faction que l'on puisse dédaigner. Ils expriment, nettement et sans ambage, la doctrine officielle de tout Etat. Tant le droit canon que le droit civil commandent sec et net : m Obéis ou je te tue 1 » La mort est le meilleur de leurs arguments ; ils menacent, l'un du glaive ou de la potence, et l'autre brandit la clé qui ouvre et qui ferme les fournaises embrasées. Le gendarme et le diable, l'enfer et la guillotine, voilà leurs preuves.
De ce droit de vie et de mort, le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se sont tellement enorgueillis, qu'ils prétendent vivre par eux-mêmes et pour eux-mêmes, et s'il leur plaît ainsi, vivre en dehors de la morale, de la justice.
même du bon sens, avec lequel ils déclarent catégoriquement ne vouloir pas être confondus. La religion fait sonner bien haut son Credo quia ahsurdum : « Pure absurdité ce que je vous enseigne, mais vous le croirez 1 » Et l'argument préféré des tyrans, celui qu'ils caressent, fourbissent et paradent, est celui de la raison d'Etat. Toujours le premier acte du Dictateur sera de jeter son manteau chamarré d'or sur la tête de la Justice, afin qu'elle ne voie, qu'elle ne dise plus rien... Courroucée, l'auguste déesse proteste sous le drap qui la cache aux yeux, elle frémit en son corps de marbre :
« Ils parlent de raison d'Etat ? Ne suis-je pas, moi, la seule raison d'être des hommes et des nations ? Ignorent-ils donc, ces malheureux, que le monde ne subsiste que par la justice ! »
Et cette chose que l'on appelle la Conscience cogite et médite en nous. Elle pense que les Etats, les religions, ne peuvent se distinguer de la morale que pour se mettre dans leur tort. Les religions, tout spécialement, ne sont vraies que par la quantité de morale qu'elles contiennent. Est faux, tout ce que les religions sont seules à affirmer. Est vrai, tout ce que la morale dit comme elles, et disait avant elles. Et quant aux Etats, leur vitalité se proportionne à leur justice. Quoi qu'en disent Manou et tous jurisprudents ou théologiens, les peines et les châtiments ne sont pas des arguments, l'enfer n'est pas une raison 1
Arrêtons-nous ici pour délibérer nos voies et sonder nos cœurs. C'est ici qu'un chacun saura s'il appartient au peuple blanc ou au peuple noir, à la phalange des hommes
libres ou à la multitude des esclaves. Il faut se ranger à droite ou à gauche.
A-t-on — n'a-t-on pas — la conscience délicate et la vigueur virile ? D'un côté, voici la morale courante, la morale légale ainsi nommée, la morale que l'on ne distingue pas toujours du Vice. De l'autre côté, il y a la morale qui se confond avec la vertu, et que plusieurs appellent tout simplement la Vérité. Et qu'ils se rassurent ceux qui ne l'aiment point : il ne la connaîtront jamais ! C'est affaire de tempérament et de constitution ; à l'instar des amandiers, dont les uns portent des amandes douces et les autres des amandes amères. Des hommes, les uns sont nés pour vivre dans la crainte, qu'ils confondent avec la loi. Cette crainte, il ne leur déplaît pas de l'éprouver et ils se délectent à Tinspirer. Ils tiennent l'argument du fouet pour décisif, et la raison du knout pour indiscutable. Mais il en va autrement des cœurs vaillants et des esprits généreux. Autre l'horizon de la taupe, autre celui de l'alouette. Chacun juge suivant sa norme intérieure : le juste suivant son équité, le mauvais suivant sa malice.
Et tel point de départ, telle philosophie. Ceux qui prétendent que la justice est l'œuvre du châtiment, et que sans contrainte il n'existerait pas de moralité, sous-entendent qu'il n'y a d'honnêtes gens que ceux qui n'ont pas filouté, et que les filous seraient des brigands, s'ils osaient. Et ils ont imaginé le péché originel, ont infesté la Nature d'une syphilis congénitale. Ils infligent la responsabilité de cette lèpre au Créateur, qui après avoir modelé l'homme à son image et à sa ressemblance, se déclara satisfait de son œuvre, et la signa de son nom.
Mais pour les autres, la Justice est autre chose que la servitude pénale. Pour ceux qui évoluent de l'imparfait au meilleur, et du meilleur à l'excellent, la Justice est l'idçal
des espérances, l'objet des amours. Ils comprennent la Loi comme étant le développement normal des germes et des facultés, l'évolution cosmique. Point ils ne la distinguent de la vaste raison des choses, de l'auguste nécessité qui, dans les profondeurs de notre conscience, se confond avec notre nature et notre liberté.
Il serait temps enfin d'étudier de plus près la mort, appelée la reine des épouvantements, la mort dont les Etats ont fait la cheville ouvrière de leur justice et de leurs institutions politiques ou sociales, la mort dont les religions ont fait leur point de départ, lo grand objet de leurs révélations.
« La mort, répond l'illustre Spinosa, la mort n'est rien, parce que la vie est tout I n
En face de tout le vieux monde qui a divinisé la mort et le meurtre par les bourreaux, les généraux et leurs armées, combien cette assertion semble paradoxale ou insensée 1 Pourtant, à mesure qu'on l'examine, elle perd de son étrangeté, et quand on la comprend, on admet qu'elle exprime la vérité vraie, que jamais on n'entendit plus forte ni plus noble parole. Aussi fut-elle prononcée par un homme aux pensers vastes et profonds.
En effet, la mort n'est autre chose que la négation de la vie, la limite, soit entre l'En-Deçà et l'En-Delà, disent les uns, soit entre la vie et le néant, prétendent les autres. Mais la vie c'est l'évolution de l'être et, qu'elle soit longue ou courte, elle participe, pour une durée quelconque, au grand Cosmos. — Nous vivons vingt ans, ou quarante, ou soixante ? — C'est quelque chose. Mais que font dix mille années avant notre naissance, dix millions de siècles après notre décès ?
LA l^ORT ET LA SURVIE 23
— Si la mort n'est rien, pourquoi donc la frayeur qu'elle inspire ?
— Remarquez d'abord que cette frayeur n'est point égale pour tous. Ainsi le sauvage l'a moindre que les civilisés, parmi lesquels les jeunes gens en sont normalement à peu près exempts. En sa force et en sa verdeur, l'adolescent se risque si volontiers qu'il semble chercher l'occasion de se débarrasser de la vie. Au contraire, le vieillard s'y attache et s'y cramponne ; moins elle vaut, plus il la tient pour précieuse. Quand roule le flot de large et abondante jeunesse, quand l'électricité rayonne par les doigts et par les yeux, les besoins courants n'absorbent qu'une part de l'énergie disponible. Le surplus se dépense en vaillance, en témérités superbes, en actions d'éclat. Les meilleurs se prodiguent en héroïsme et en dévouements, les maladroits se gaspillent, provoquent rixes et batteries, s'engagent en mauvaises affaires. Des énergies mal contenues, des passions exubérantes, les font ressembler à des chevaux ivres de force et d'avoine, impatients de fournir un efi'ort extraordinaire, de risquer l'accident. L'âge viril, lui, s'adonne aux travaux soutenus, proportionne l'efl'ort à la résistance, ne dépense pas le fluide nerveux inutilement. Mais le vieillard s'alourdit de jour en jour, sa moelle se dessèche dans les os, le sang coule plus paresseusement dans les artères. Voyant les ombres du soir s'allonger, il se fait avaricieux, pusillanime et chagrin. Son influence dans la cité ne diminue pas en proportion de sa vigueur. Moins il agit, plus il intrigue, mieux il vante son antique prouesse et sa prudence actuelle. Si bien que lui et les autres gérontes sont nommés énateurs et conseillers dirigeants, pontifes, grands-prêtres, législateurs, tant au temporel qu'au spirituel.
— Mais encore une lois, si la Mort n'est rien, pourquoi vous en occupez-vous ? Pourquoi disserter longuement sur
les systèmes de morale qu'elle a suscités ? Si la mort n'est rien, vos religions, tantes et quantes, n'ont qu'une valeur négative, ne représentent qu'un processus maladif, une erreur fatale. Vous jugez bon d'y perdre votre temps — c'est votre affaire — , mais pourquoi y perdrions-nous le nôtre ? Vous méditez sur des songes et analysez des rêveries. Chacun son goût. Puisque vos religions dérivent de la Mort, il est fatal qu'elles y retournent. Nous irons aux faits et aux réalités, nous irons à la Science, qui est vivifiante parce qu'elle est issue de la Vie. Et voici une parole que vous ne contesterez pas : a Laissez les morts ensevelir leurs morts I » Si le cœur vous en dit, enfermez-vous avec vos momies, et grand bien vous fasse !
— Les momies, disiez-vous ? Hé bien, à dérouler les bandages des momies, les savants modernes ont fait surgir une civilisation inconnue ; à déchiffrer grimoires et papyrus, ils ont ressuscité de longs siècles oubliés. Les cadavres, disiez-vous encore ? — Est-ce q^e les futurs médecins n'inaugurent par leurs études par la salle de dissection ? Aucun os, aucun muscle ne doit leur échapper ; puis ils s'afiaireront aux kystes, tumeurs, goitres et cancers. Les productions anormales donnent la clé des formations normales : la physiologie doit à la tératologie bonne partie de ses découvertes. Tôt ou tard, l'étude, des maladies mentales renouvellera notre psychologie. De même, pour comprendre l'histoire, il faut s'entendre aux religions, car les peuples naissants pensent et sentent sous forme religieuse ; les religions font partie intégrante de l'évolution humaine.
Les premières religions furent la première science. De vieux sorciers la concoctèrent. Des magiciens s'essayèrent à la médecine et à la philosophie, essais informes, ridicules aujourd'hui, mais par lesquels il fallait débuter. Ils mirent en circulation quantité d'idées, tant fausses que vraies, les-
quelles maintenant encore font partie intégrante de notre développement et même de notre intelligence ; — il semblerait que l'humanité ait dû épuiser l'entière série d'erreurs possibles, avant d'être admise au parvis de la vérité. Les fétiches grimaçants du Congo, ces affreux bonshommes avec d'énormes têtes, gros ventres et membres grêles, avec un paquet de crins sur la boule, des coquillages figurant les yeux et vous ouvrant une gueule de crocodile... eh bien ! il a fallu partir de ces marmousets grotesques pour arriver au Jupiter de Phidias et à la Vénus de Milo. Comme de la sculpture, il en a été des autres arts et de toutes les disciplines. Sans la science des religions, il serait impossible de rien comprendre à la genèse intellectuelle des peuples et nations.
C'est avec l'esprit nouveau que nous étudierons ces vieilleries. Apportez votre ardeur et votre enthousiasme et donnez-moi de votre jeunesse !
Sommaire
Le mort est dit impur parce qu'il faut s'en garer, et il faut s'en garer parce qu'il est redoutable. — Yeux fermés. La tête tournée contre la muraille. Les masques. Obstruction des ouvertures du corps. Ruses pour éloigner l'Esprit. — Les règlements de compte. — Les morts étant puissants, il faut s'incliner devant leur pouvoir et acheter leur faveur. Ainsi naquit la Religion et en même temps l'Hypocrisie. — Les honneurs rendus aux morts sont aussi des précautions prises contre eux. « Osiris est un dieu noir ». — Ne pas prononcer le nom des morts. Il ne faut pas trop les regretter. Les glaces de l'appartement. — Diverses manières de se débarrasser du corps. Les enterrements. Convois bruyants. Toilette du mort. Pierres tombales. Mutilation des cadavres. — Après l'enterrement, la Purification. Celle des fossoyeurs, celle des veuves. — Le Roi est mort, vive le Roi ! Personne au monde n'est indispensable.
Le cadavre, et celui de l'homme plus qu'aucun autre, passe pour la plus impure de toutes les impuretés.
On est mis en quarantaine pour l'avoir touché ou simplement approché. Un mort de la famille souille davantage qu'un mort étranger, souille en proportion du degré de parenté. En Phénicie, au temps de Lucien, la maison du décès devait être évitée pendant un mois entier, et l'individu qui avait vu le corps se tenait à l'écart pendant une entière journée. Josias, un roi yahviste d'Israël, ne put imaginer plus cruelle insulte à Baal et Astarté que de vider dans leur sanctuaire et sur la pelouse aux entours, les ossements de leurs adorateurs. Les Japonais et en général tous les
Bouddhistes ont semblables idées. Chez les Malgaches, nos contemporains, les membres de la dynastie royale ne sauraient assister au\ derniers moments que de parent ou d'intime. Encore aujourd'hui, toucher un mort n'est pas loisible au cohen, c'est-à-dire à l'Israélite issu de prêtre ou de lévite. Au sacrificateur, le Pentateuque interdisait de prendre le deuil pour autres personnes que mère, père, fils, fille et frère. Quant à la sœur, il fallait qu'aile fût morte encore vierge. Les Orientaux prétendent que pareil objet salit jusqu'aux routes. Les Birmans s'opposent à ce qu'un convoi funèbre traverse le village : qu'il fasse un détour ! Les Persans n'admettent pas non plus qu'un cercueil soit porté à travers leur ville : « Que telles choses sortent de chez nous, mais n'y entrent pas ! » — Les Maoris éteignaient le feu de leurs foyers quand passait un de ces cortèges. — « Un tisserand de nos chrétiens mourut à Tinevelly, raconte un missionnaire de l'Inde. Ses coreligionnaires le voulaient transporter à Palamacotta, où ils ont un cimetière. Mais les Palamacottais alléguèrent que la mortaille leur souillerait temple et quartier. Le magistrat anglais ordonna de passer outre. Les habitants ayant accueilli le cortège à coups de pierres, l'autorité répondit à coups de fusil, et force resta au gouvernement ; mais il se tint pour renseigné. »
On dit le mort impur parce qu'on le tient pour dangereux. 11 passe pour méchant et rancunier, on suppose qu'il se vengera sur autrui du malheur qui l'a frappé. Le frère qui vient de mourir en veut à son frère vivant, prétend-on, le père trahit son fils, la mère empoisonne sa fille. Ceux qui les approchent, ils les assassinent, soit de propos délibéré, soit pour avoir des compagnons d'infortune, soit parce qu'ils ne peuvent faire autrement, et que sans le savoir et sans le vouloir, ils exhalent fièvres, varioles et pestes. En mainte épidémie, ne vit-on pas une première victime en infester
une deuxième, le virus se communiquer à une troisième, jusqu'à ce que des cadavres jonchassent la plaine par multitudes, jusqu'à la destruction de populations entières et d'armées nombreuses ?
Défiez-vous, défiez-vous ! Le ci-devant semble incapable de se défendre, même de se mouvoir ; il ne bouge ni pied ni patte, et n'en reste que plus terrible ; le sournois tue en sourdine. La mort, la hideuse mort, se cache sous cette forme glacée. A travers ces yeux ternes et vitreux vous regarde l'œil funeste... Défiez- vous, défiez-vous !
Pour que cet œil ne maléficie pas les vivants, les parents surveilleront l'agonie et fermeront au bon moment les regards qui s'éteignent. Les Tchouvaches, avant que leur ami n'ait poussé le dernier soupir, l'enlèvcat de la couchette, l'empaquettent dans un coin, lui tournent la figure contre la paroi : « Là, mon bon, tu ne troubleras personne 1 »
Mainte population couvre d'un masque le visage des morts : ainsi les Aléoutes et aussi les Uskoks de la Carniole. Dans les funérailles pompeuses, les Romains produisaient le mort avec un masque de cire coulé sur le visage. En outre, Auguste, empereur et souverain pontife, fit tendre un tapis devant les restes d'Agrippa, dont il prononçait l'éloge funèbre. Nombre de ces masques ont été découverts en ces derniers temps, — ainsi à My cènes, celui d'Agamemnon peut-être,
— ainsi dans la Russie méridionale, à Kertch, à Olbia, — et aussi en Thrace, — dans l'île de Chypre, — en Phénicie,
— en Babylonie. On exposait les empereurs mexicains, et aussi les rois des Ghichimèques, avec une feuille d'or leur moulant le visage, et on leur mettait une émeraude aux lèvres.
Quand le mort reste à visage découvert, ses visiteurs se cachent volontiers les yeux derrière des voiles ou des plan-
chettes, qui ne laissent voir que le bout des pieds. Au retour du cimetière, les Niassis s'enferment dans l'obscurité pendant quatre jours.
Il faut obstruer les ouvertures du cadavre, et plus particulièrement la bouche et les narines, d Puisque la mort est làdedans, qu'elle y reste ! disent les Gayavavas et les Itouanas de l'Amérique du Sud. Les Voigtlandais d'Allemagne sont assez de cet avis. Les Bukits de Bornéo collent des pièces d'argent sur les yeux, les lèvres et les oreilles du défunt. Quand un brahme passe de vie à trépas, le maître es cérémonies répète une prière devant chaque ouverture du corps, la purifie avec du beurre, et la baise.
Lorsque s'annoncent les derniers moments du Roayna, Indien de la Pampa del Sacramento, les femmes lui ferment yeux et bouche, l'entortillent dans son hamac, pèsent sur lui de tout leur poids, jusqu'à ce qu'il lâche le dernier souffle. Sans tarder, elles éteignent les lumières, font fumer les tisons. L'âme agacée bat en retraite sur les toits, dont on la déloge en infectant d'immondices la porte et les alentours du gourbi ; dégoûtée, renfrognée, elle abandonne alors les lieux que naguère elle appelait siens. Pour pratique qu'il puisse être, le procédé ne sent guère son gentilhomme. Elevés à la même école, les Hidatias font cramer des mocassins devant la tente, jusqu'à ce que la place devienne intenable. Les Conibos saccagent tout ce que possédait le défunt^ brisent les poteries, brûlent les meubles, éparpillent les cendres du foyer, sapent ses arbres. Les Kouriles, les Kamtschadales, les Tchouvaches déchirent les manteaux et caftans, — malheur à qui s'approprierait quelque barde 1 De l'Aïno décédé, on incendie aussitôt la demeure. Nombre d'Africains de la côte occidentale démolissent la cahute jusqu'aux fondements, mettent le feu aux poutres, aux meubles, au toit de la paillote, — l'éviction est complète. Bétail égorgé
après le propriétaire, chiens et chevaux empalés, esclaves et serviteurs pendus ou étouffés, amis et compagnons massacrés, épouses et concubines brûlées vives, — nous en pourrions citer des exemples jusqu'au dégoût, jusqu'à la nausée. Le mort s'en va, accompagné de tout ce qui lui apparie-, nait, vivant ou inanimé. Rien n'est distrait de son avoir, il emporte tout ce qu^il peut réclamer : « les bons comptes font les bons amis. »
Plutôt que de s'engager en computations de doit et avoir, nonjbre de sauvages, parmi lesquels les Andamènes, repoussent toute responsabilité, laissent le mort régler lui-même ses affaires de succession, s'en vont ailleurs, ne reviendront de quelques mois. Les Campas abandonnent la hutte que la Mort a touchée de son aile noire, vont s'établir ici ou là ; les Yumas pourront revenir dans le voisinage, mais jamais ne se fixeront plus au même endroit. Les Bochimans réduisent en cendres la tente et disparaissent pour une ou deux années. Les Ouanikas mettent la demeure en flammes, dévastent les cultures, quittent l'endroit hanté désormais. Les Montagnais du Labrador prennent la chose moins tragiquement ; ils sautent et dansent à l'entour de la maisonnette, cognent sur les parois : Ouste ! Ouste ! — Pas plus loin qu'en Hongrie, à Neu-Sohl, les choses se passent en douceur. On amuse l'âme par le tintinement d'une clochette, ferlin-ferline : la clochette guide l'esprit désemparé, le guide du lit à la porte, de la porte à l'église, puis le pousse au cimetière, gentiment, toujours gentiment. Dans la capitale de Siam, c'est en faisant parler la coulevrine que l'on expulse les démons impurs, à la fête de la Purification.
Puisque les morts sont malfaisants, il faudra se bien garder de les offenser ; puisqu'ils se plaisent à tuer, il y aura lieu de leur sacrifier des victimes. On débattra la quotité du tribut à payer, sachant, hélas ! qu'il ne manquera pas
d'être onéreux. Si on ne lésine pas sur l'article hommages et démonstrations, on réussira, sans doute, à transformer ces ennemis en protecteurs. On flattera ces envieux, on caressera ces êtres jaloux, on les invoquera comme divinités secourables. Les affreuses Erinnyes, on les qualifiera d'Euménides ; on sacrifiera aux Furies, en les titrant de « Bienveillantes Déesses ». La naïveté de ces grands enfants se complique de ruse et de malignité. « Pour que ces morts ne nous dévorent pas, nous leur servirons moutons et chèvres, vaches et veaux. Nous les gorgerons de sang, nous les empâterons si abondamment qu'ils s'affaleront dans la torpeur des digestions. Les honneurs dont ils jouiront ne manqueront pas de les rendre inoffensifs. En belle pompe nous les installerons dans une forteresse aménagée en sanctuaire. La prison reluira de métaux précieux, marbres et porphyres, les geôliers fonctionneront en prêtres et sacerdotes. On les verra, ces dieux, siéger, graves et imposants, au milieu du peuple agenouillé, mais nous saurons que sous la dalmatique aux bandes or et pourpre, ils ont la main gauche enchaînée au sceptre de justice, et la main droite rivée au foudre à six pointes. Et comme l'obscurité qui tombe de la coupole n'y suffirait pas, nous les aveuglerons, nos bondieux, par d'épaisses fumées d'encens. Tous les douze mois, nous les sortirons du somptueux sépulcre pour les montrer à la foule des fidèles, les porter en procession, augustes et muets, au milieu du fracas des trompettes, du sifflement des fifres et du roulement des tambours. Une armée de lances leur fera cortège, des surveillants mitres et vêtus de pourpre les mèneront où nous voudrons qu'ils aillent, puis les réintégreront dans le cachot aux lambris dorés et vernissés.
C'est ainsi que naquirent la Religion et l'Hypocrisie, sa jumelle, La crainte et la lâcheté se déguisèrent en tendresse
et en sollicitude, pour finalement se transformer en exploitation. Ce fut parce que les morts passaient pour méchants et redoutables qu'on en fit des Dieux. Et ces Dieux, on les machina bientôt en instruments de domination et de fourberie. Le secret des mystères d'Isis,
« Osiris est un dieu noir »,
secret terrible, qui sans doute n'était révélé aux initiés qu'après de longues épreuves, lesquelles émoussaient la sensibilité, énervaient la droiture, mais que finissaient par deviner ceux qui en étaient capables, — quelle angoisse, quel désespoir il portait dans les âmes droites et les cœurs sincères I
Toutefois, n'oublions pas un instant que si, en dernière analyse, tel dogme se trouve être une infecte mixture d'égoïsme et de lâcheté, d'autre part, dans les âmes bien nées, il suscitera d'admirables élans et des martyres parfois sublimes.
Curieuse chimie que celle qui fonctionne dans le laboratoire de l'âme humaine ! Quoi de plus dissemblable que l'amour et la haine ! Pourtant, l'amour se déguisera en haine, la haine en amour ; les intéressés même s^y tromperont. Quoi de plus répugnant que Fégoïsme extrême, quoi de plus admirable que le dévouement ? A certaine profondeur, ils se confondent. En certaines conjonctures, les électricités de nom contraire se substituent l'une à l'autre et l'on ne sait encore ni le pourquoi, ni le comment. Et nous voilà ramenés à la formule antique et toujours nouvelle de Tidentité des contraires.
La convention qu'il ne faut plus prononcer le nom du décédé, nous pouvons la qualifier d'universelle, puisque nous la trouvons chez les Aïnos de l'Extrême Orient, chez les Madécasses de la grande îio africaine, en Silésie, chez les
Peaux Rouges et ailleurs. La coutume est si répandue et si strictement observée qu'elle a contribué à la différencia tion des langues.
Dire ce nom redouté à moins d'invocation spéciale et de solennelle circonstance, serait manquer de respect à la divinité nouvelle, dont on provoquerait l'ire en la mandant, sans nécessité, dans notre frivole et profane existence. L'entendant résonner, le défunt se croirait appelé et se bâterait d'accourir, — mais comme accourent la Fièvre et la Peste. Il se vengerait si l'on paraissait insensible au coup qui l'a frappé, à cette perte de la vie dont si fort il se désole. Mais il ne serait pas moins dangereux de le regretter sincèrement; votre douleur lui donnerait trop de facilité pour revenir.
« Toute larme qui tombe sur le refroidi coûtera la vie à quelque chrétien », vous dit le Bavarois. Et le Zoulou, auquel on annonce le décès d'un parent ou bon compagnon, égorgera un veau « pour se purifier du chagrin ». En efiîet, un deuil sincère souille son homme, met le mort en sympathie dangereuse avec les vivants. Entre eux et nous, il faut couper les communications trop faciles.
La Peur, se déguisant en respect, explique maints autres usages, moins arbitraires qu'on pense. Ainsi l'on vous dit que pendant le grand deuil, et tout au moins jusqu'à l'enterrement, il faut couvrir les glaces d'un voile, ou les retourner contre la paroi. — Pourquoi ? — On répond que les miroirs égaient trop l'appartement, se prêtent trop à la vanité des allants et venants. — Soit ! Mais ajoutons que les glaces sont des fenêtres ouvrant sur un monde fantastique, celui des formes sans substance et des apparitions immatérielles. Tel s'y mirait complaisamment, quand il constata soudain qu'un fantôme le regardait par-dessus l'épaiile. 11 frissonna en se voyant contemplé par une figure sévère et attristée.
Reclus 3
Ce corps pourrissant et dégageant d'immondes effluves, il faut l'éloigner au plus tôt, soit qu'on le jette au fleuve ou dans un marais, qu'on l'apporte dans la forêt ou la brousse, qu'on le brûle, que l'on creuse un trou dans la terre ou dans le sable, ce qui est encore le moyen le plus expéditit et le plus pratique de s'en débarrasser.
Nombreuses et variées sont les précautions prises à la levée des restes. Des Chinois, des Inoïts groenlandais, des Siamois, des montagnards de l'Inde, des Bochimans — et combien d'au très 1 — croient expédient de passer le cadavre par une ouverture exprès, pratiquée à travers toit ou paroi ; mais plusieurs estiment que la fenêtre pourra suffire. Interrogés sur le pourquoi, les braves gens vous disent bien haut que c'est pour faire au défunt un plus grand honneur. Mais ils vous avouent tout bas qu'ils ont voulu dépister la Mort, et que s'il lui prenaiit' la fantaisie de repasser, elle trouverait visage de pierre, figure de bois.
Souvent, on accompagne le cortège d'un vacarme de sifflets, gongs et tambourins, de lances et épées que l'on brandit vivement : c'est pour intimider la démonaille qui accourt de tous les points de l'horizon pour faire connaissance avec le nouvel arrivant et peut-être lui faire une réception désagréable; surtout s'il arrivait après midi sonné, ce qui serait contraire aux convenances macabres, du moins chez les Slovènes. D'après une légende talmudique, l'Ange de la mort suit le convoi, en main l'épée nue, avec permission de s'en servir. Ce qu'il ferait assez volontiers, frappant de préférence sur les femmes, sempiternelles pécheresses, filles de l'Eve qui dans le monde introduisit mort et péché.
Fréquente était, est encore la pratique de peinturlurer le visage pâle avec du vermillon. A cela, double avantage : le barbouillé sera flatté de montrer sur sa personne la couleur
officielle des dieux, il sera moins répugnant à voir et ne regardera pas le monde avec son mauvais œil.
Dans les cas ordinaires, les populations chrétiennes se contentent d'asperger leurs défunts avec de l'eau bénite, de les pourvoir de crucifix, agnus dei et médailles miraculeuses. Ces précautions ne suffiraient pas aux Carinthiens, qui lient le corps, de la tête aux pieds, l'entortillent d'un fil en trois places importantes, noué à des bougies rouges, disposées en croix. Quand le cercueil passe la porte, ils le secouent vivement, de-ci de-là, par trois fois, puis, avec des palmes bénites, barricadent l'entrée derrière eux. — Avant de charger la charrette, les Esthes font résonner la bière sous trois vigoureux coups de botte ; geste irrévérencieux, que nous interprétons ainsi : « Un tel, nous ne vous connaissons plus. Tenez-vous-le pour dit ! h Une pratique encore fréquente dans l'Europe centrale est de charger la tombe de pierres lourdes : — Si elles étaient légères, explique-t-on avec plus de politesse que de bonne foi, l'âme s'agiterait et se troublerait, ne voudrait pas rester en place. Ce qui nous rappelle que, dans le poème arabe d'Antar, la mère avise les fossoyeurs qu'ils ne sauraient, sur le corps du héros, amonceler rocaille trop grosse ou trop pesante. Les Tchérémisses enferment la tombe entre de hautes palissades que son prisonnier ne pourra franchir, espère-t-on. Des Tchouvaches boulonnent soigneusement le cercueil, y clouent une traverse, laquelle immobilisera les bras. Telle horde australienne replie le squelette sur lui-même avant de le déposer dans l'arbre creux, son futur sanctuaire. Telles autres lui brûlent les ongles ou lui tranchent pouces et orteils. Quantité de tribus et populations, parmi lesquelles les anciens Béni- Israël et les Chibchas de Cundinamarca, mettaient au cadavre de vraies poucettes.
S'ils se défient particulièrement d'un mort, les Achantis
lui enfoncent un couteau dans la gorge. Les Abipons lui arrachaient cœur et langue. Les Thuringiens d'autrefois lui coupaient le cou, pratique simple et expéditive, très approuvée. Les nègres de Kouka, près le lac Tchad, usent encore du procédé, mais à les en croire, dans une intention purement décorative ; les têtes sont placées en haut du monument : celles des femmes dans une marmite, celles des hommes en une paille tressée .
Tout le temps que dure l'ensevelissement, le Norvégien tient attelé à rebours le cheval qui apportera le corps. Les montagnards français des Vosges, des Hautes et des Basses- Alpes brûlent en un carrefour du cimetière, ou en une croisée de routes, la paille du lit et celle de la charrette mortuaire ; en même temps que la fumée, l'âme montera au ciel, prétend-on dans la Basse- Autriche. Les Franc-Comtois et les Morvandiols n'ignorent point que, si l'on faisait litière avec la paille sur laquelle un chrétien a rendu l'âme, le bétail ne tarderait pas à crever.
La cérémonie terminée, chez les Todas des Nilgherries, les Javanais et mainte misérable population chinoise, c'est un sauve qui peut ; l'assistance s'enfuit, s'éparpillant soudain. En maint canton bavarois, sitôt la civière déchargée, les chevaux repartent à toute vitesse, comme si l'ennemi était aux trousses. On détale sans regarder ni se retourner. Compliquer sa fuite de tours, détours et zigzags, — précaution recommandée, afin de dépister les poursuites. Des Peaux Rouges, des Croates jettent des cailloux derrière eux. Raisonnant mieux leur affaire, les Tchouvaches et leurs voisins font rougir des cailloux au foyer, et les jettent derrière le cercueil, au moment du départ pour l'inhumation. Les
Araucans du Chili suivaient avec un sac de cendres chaudes qu'ils déversaient sur la route, afin que le revenant s'y brûlât les pieds. Les bons Argo viens envoient ou envoyaient après le cercueil une ou plusieurs seilles d'eau. Les Juifs se contentent de jeter derrière leur dos des toufiFes d'herbe ou quelque branchille. Chez les Indiens Odjibéouais un des parents se dévoue : tenant en main un rameau feuillu, il protège la retraite, fait le geste de chasser les mouches importunes. Les Kamtchadales traversent un cercle magique de rameaux entrelacés. Les Guinéens, les Congolais, les Maravers du Mouata Cazembé barrent le chemin du retour avec des fagots d'épines, des bambous en palissades. Avec le tranchant de la hache, les Wotiaks de Sibérie tracent un sillon à travers le sentier du cimetière.
Il importe qu'un cours d'eau sépare le village et la cité des morts. Le défunt ayant été logé bel et bien, suivant les règles, on tient à lui ôter le désir et les moyens de quitter sa dernière demeure : — « Ici, tu es bien, restes-y. Nous sommes bons amis, mais chacun chez soi. Quand on voudra se revoir, on te préviendra. En attendant, ne reviens que si on t'appelle î n
De retour au logis, il s'agit de se débarrasser des effluves suspects qui se sont attachés à la peau et aux vêtements. Les bains ordinaires sont tout indiqués et fréquemment employés, mais de doctes autorités leur préfèrent les aspersions d'eau bénite. L'eau bénite semblerait un détersif anodin aux Mazdéens^ qui recommandent l'urine de vache et, si possible, l'urine que les parents du mort ont laissée dans leur vase de nuit. Mentionnons à ce propos qu'ils avaient purifié le chemin du convoi, en y faisant passer un chien
blanc à oreilles fauves, ou mieux encore un chien fauve delà variété dite « qualz' yeux », lequel, dès qu'il aperçoit l'esprit immonde, prend la forme d'une mouche et s'envole dans la direction du nord. Quant aux paysans russes, ils prétendent qu'aucune eau n'y suffît, et sitôt rentrés de la triste cérémonie, ils vont au foyer, prennent des charbons ardents qu'ils jettent en arrière, par-dessus la tête, en marmottant une formule d'exécration. Les deuillants chinois se mettent en devoir de traverser des tas de paille enflammée, mais les Mongols y trouvent à redire : « Maladroits qui désacrez le feu. Faites plutôt comme nous : marchez sur des pierres surchauffées ! ))
Les fossoyeurs ont peine à se nettoyer. Chez les Gafres, les aspersions d'eau n'y suffiraient pas ; les deuillants sont obligés de se laver dans leur propre sang ; à cet effet, ils s'incisent sur toute la longueur du pouce et de l'index, s'inoculent une puissante décoction d'herbes pilées.
Quant à la désinfection des veuves, il y faut toutes les herbes de la Saint-Jean. Mais les veufs s'en tirent aisément ; sans doute, parce qu'ils se consolent beaucoup plus vite. L'étiquette du veuvage institue de surprenantes inégalités entre les ex-conjoints. A ne s'en rapporter qu'au cérémonial prescrit, on croirait que les flèches, par le chagrin décochées, n'atteindraient le veuf qu'à fleur de peau, mais traverseraient les chairs de la veuve et léseraient les organes vitaux.
« Le roi est mort, Vive le Roi !» — Le maître de la maison est parti pour ne plus revenir, mais il a laissé un héritier, lequel ne doit pas prendre en main les rênes d'un gouvernement amoindri.
Si la chose li'a pas été faite à l'heure même du décès, il est indispensable qu'au retour du cimetière, notification officielle du changement de règne soit faite à tous et à chacun, afin que nul n'en ignore.
— « Mettez-vous en garde !» — La grande nouvelle est proclamée à l'étable, où l'on fait lever les vaches, le taureau, les bœufs, les veaux : Mort le patron 1 On tracasse les chevaux, on les change de râtelier : Mort le patron ! On donne de la gaule sur le dos des moutons et des porcs : Mort le patron! Au jardin, dans le verger, on secoue les arbres fruitiers, et tout d'abord ceux que le défunt avait plantés de sa main : Mort le patron ! Il faut déplacer la maie, déplacer les barriques de bière ou de vin, les boucauts de vinaigre, les tonneaux de choucroute : Mort le patron ! Mort le patron ! Il ne faut pas oublier les semences au grenier ; autrement « elles garderaient le deuil », ou germeraient mal, donneraient un épi rare, une farine mal nourrissante. Sans le branle-bas général, tout croupirait, raterait, mécherrait, dit-on dans l'Allemagne méridionale.
Telle veuve de forgeron — une forte femme — mettait immédiatement la maisonnée en branle, les apprentis au soufflet, les compagnons à l'enclume ; pêle-mêle, la maîtresse nouvelle jetait outils et ferraille : Mort le patron, mort, mort !
En Egypte, les tapis sont vergetés, les coussins et divans, tous les meubles tournés sens dessus dessous. En Styrie, on recommande de remonter vivement les montres et les pendules, sinon elles oublieraient de marcher.
Tant il est vrai que la saine pratique des choses n'admet pas que les regrets soient trop profonds. La vie courante nous enseigne : Gardez- vous de vous croire indispensables ! Mais nous avons regret à quitter la vie, il nous semble que notre départ fera un grand vide. Nous nous prenons pour le
centre du monde, et ne pouvons faire autrement, puisque de notre œil partent les rayons qui se dirigent vers l'horizon et le limitent. Il semble que les objets se déplacent quand nous ne faisons que marcher et tourner la tête. Gomme il nous est difiBcile d'admettre sans protestation l'idée que tous et toutes se tireront d'affaire sans nous 1
Et cependant, il devrait être consolant de penser que nous ne sommes, après tout, qu'une fourmi dans la grande fourmilière humaine. Et quand nous n'en pourrons plus, ce ne sera pas même une fourmi de moins, puisque notre place, aussitôt, sera prise par une fourmi jeune et ardente, par une fourmi pressée de fournir sa carrière 1
SOUHAIRE
Qu'y a-t-il de plus puissant au monde, la Vie ou la Mort ? Les premiers sorciers décidèrent que la Mort est plus puissante que la vie. Les premiers dieux furent les dieux de la Mort. -— Avec l'os, la partie la plus résistante du corps, se font les reliques. Exemples d'os magiques. Le crâne comme coupe et marmite. Râpures de crânes. Les têtes prophétiques. Les cadavres de rois sont de puissants fétiches. — Les doigts de la main . — La poussière des tombeaux et les détritus de cimetière. — Aimantation par approche des objets qui ont touché un mort. Le fossoyeur et le bourreau. — Les chairs passent pour le siège des passions et de la vie animale. — Le cannibalisme par piété. La Théophagie. — Le corps mangé en entier ou par fractions. Chaque organe a sa vertu spéciale. La pharmacopée primitive. La sauce cadavériqu», la cervelle, la graisse, le sang. — La Magie et la Religion restent inséparables en vertu de leur commune origine.
Ces grands enfants de Sauvages et de Primitifs aiment à poser des questions comme celles-ci : « Qu'y a-t-il de plus puissant au inonde ? Est-ce l'eau ou le feu ? Le vent ou la foudre ? Le marteau ou le couteau ? La bête ou l'homme ? Notre chef ou la maîtresse du chef ? »
Parmi les anciens sorciers, quelques-uns des plus sages — les ancêtres des hommes de science — opinèrent : Ce qu'il y a de plus puissant au monde c'est la vie. Rappelons en passant que ce mot dérive d'un radical, lequel, chez les Gréco-Latins, nos ancêtres intellectuels, avait la signification première de virilité et de vertu, ainsi is, vis, vita, vir, virtus. — La vie, disaient les premiers penseurs, est la manifestation d'une Force commune à tous, animaux et plantes.
possédée même par le fer et la pierre, le vent, l'eau et le feu. Adorons la vie, adorons la source des existences!
— Vous n'y êtes pas, objectèrent les malins, ancêtres des docteurs en divinité. Ce qu'il y a de plus puissant, c'est la Mort qui abat la Vie. Adorons la mort, maîtresse de toutes choses I
— « C'est puissamment raisonné ! prononça le suffrage universel. La Mort l'emporte sur la Vie. »
Et la mort fut considérée comme ayant une vie en dehors de la vie. Ce fut là la grande méprise, le paralogisme initial, le principe des erreurs dans lesquelles le monde pataugea pendant des milliers d'années, patauge toujours. A la Mort on attribua une personnalité exceptionnelle, une existence à part. Et tous autres Dieux furent rangés à sa suite, fonctionnèrent comme ses lieutenants et fondés de pouvoir. Tuer devint l'attribut de la souveraineté. L'homme qui avait tué le plus d'hommes était le plus envié et le plus admiré ; la plus glorieuse épithète qu'on put alors donner à un dieu, fut celle de « Vieux Meurtrier ». Ce qui détermina la haute fortune d'Apollon, au temps que les Proto-Hellènes n'étaient «ncore que des sauvages, c'est qu'il passait pour le Dispensateur de la Peste, pour le Destructeur par excellence. Indra, Zeus et Yahvé, autant de brandisseurs de la foudre. Aucun de ces Terribles^ aucun de ces Redoutables qu'on n'appelât le Maître de la Vie. L'appellation flatteuse cachait une antiphrase, dont personne n'était dupe ; on savait qu'elle désignait le Maître de la Mort.
Sitôt la mort arrivée, la décomposition commence. Les chairs gonflent, puis s'affaissent, se dessèchent et se racornissent ; l'ossature fait saillie, s'accuse toujours plus ; après
quelque temps il n'y a que les os, lesquels blanchissent à une exposition prolongée. Solide et résistante, faisant contraste avec les parties molles, cette armature représente le minéral dans le microcosme humain. L'art primitif symbolise la Mort sous l'apparence d'un squelette, ou d'un crâne aux orbites vidées, aux grimaçantes mâchoires.
Grâce à sa durée, l'os obtint la première place parmi les reliques. Et parmi les formations osseuses, mieux que toutes autres, les dents, ces petits cailloux qui pavent la bouche, résistent au temps par leur nombre, par leur petitesse, et surtout parleur dureté, grâce à laquelle elles ont traversé les flammes de maints bûchers . Exemple, la fameuse Dent de Bouddha ou ce qu'on appelle ainsi, la relique du monde la plus illustre par le nombre de ses adorateurs.
Les Australiens vous diront que toute maladie provient d'un éclat d'os. Un méchant sorcier l'a pris sur un cadavre, l'a lancé à travers les airs. L'esquille est si ténue qu'on ne la voit pas, mais le bon sorcier s'efforcera à l'extraire, en aspirant fortement sur la partie malade qu'il fait suppurer en la traitant avec des emplâtres de cendres prises à un bûcher funéraire.
Parmi les Hindous, le sorcier assassin prononce ses « mantras » de malheur sur des ossements qu'il enfouit — de nuit, notons-le bien, et non pas de jour — devant la porte de la personne détestée. Ce redoutable scélérat voudra mettre en fuite une entière armée ? Toujours dans le silence nocturne, il déterrera d'autres os, les portera aux quatre angles du camp en répétant la carminé de la Déroute.
Les Hawaïens étaient-ils vainqueurs sur le champ de bataille."^ Alors ils ramassaient les os des plus grands et plus forts ennemis, les érigeaient en trophées, les gardaient comme talismans. On entendait un mourant adjurer ses amis : « Cachez mes tibias, je vous prie. Il me déplairait qu'on
les transformât en hanneçons ou javelots. Je veux qu'ils reposent I »
En Poitou, le conscrit allait au cimetière quérir l'os qui lui ferait tirer bon numéro. A le porter sur sa personne, il s'assurait contre la fièvre quarte, il endurait, sans en être incommodé, les punaises de la caserne. Et s'il voulait attendrir une cruelle, il n'avait qu'à le tremper dans un verre d'eau et faire boire frais.
Le jeune Bavarois recevait des instructions analogues ; puis : « Peut-être ne pourras -tu pas te procurer un reste de chrétien... on les garde si bien! En attendant, va chez l'équarisseur ! »
Siège de la pensée et de l'intelligence, pièce essentielle de l'appareil humain, le crâne vaut à lui seul autant et davan tage que tous autres vertèbres. Comme coupe c'est la reine des coupes, instillant au breuvage des vertus spéciales. En tant que marmite, elle donne aux mets de la cuisine infernale leur vraie saveur. Si ledit crâne avait logé la pensée de meurtrier ou d'assassin, il n'en vaudrait que mieux.
Le Sibérien estime qu'aucune salsepareille, ni autre herbe semblable, n'a vertu comparable à celle de feuilles bouillies en une de ces têtes que l'on retire des kourganes et qui ont appartenu aux anciens Tchoudes.
Les rebouteurs portugais mettent sous un crâne les linges qui serviront à des pansements, les imprègnent de ses vertus.
Jusqu'à la fin du siècle dernier, la râpure de test figurait es Codex officiels comme le remède indiqué dans les cas d'épilepsie, et en toutes les maladies affectant la psyché humaine.
Oii les crânes et cervelles passaient pour indispensables, c'était dans les opérations ayant trait à la connaissance des choses futures.
Parlons par exemple des Téraphim, plusieurs fois mentionnés en nos Livres Sacrés. Les commentateurs orthodoxes ne s'expliquent pas volontiers sur le sujet. Cependant l'un des plus savants, et peut-être le plus illustre, Dom Calmet, dans son grand Dictionnaire de la Bible, rapporte d'après le Rabbi Elihézer, le Rabbi Tanchouma, et le paraphraste Jonathan, comment on se procurait ces Téraphim. Il fallait tuer un fils premier né. On lui fendait la tête, et l'ayant nettoyée au sel et à l'huile, installée en une niche de la paroi, on lui introduisait sous la langue une lame de métal inscrite au nom de tel ou tel génie. Devant cette figure on allumait une lampe, et l'on évoquait le démon. Saint Clément de Rome, l'auteur des Récognitions, accuse le fameux Simon le Magicien d'avoir semblablement opéré par l'esprit d'un «nfant assassiné, que contraignaient d'irrésistibles paroles.
Bodin raconte, en sa Démonomagie , qu'un moine, commandé par un roi chrétien, coupa la tête d'un garçon, l'aîné de frères et sœurs, et la posant sur une hostie, lui fit dire l'avenir.
Sur ce thème, il est fréquemment brodé dans les contes orientaux.
Les Haïdah de Vancouver brûlent le mort. Avec un soin jaloux, ils conservent les cendres dans leur demeure ; prétendent que si des malveillants s'en emparaient, la famille «t la trihu tout entière courraient de sérieux dangers.
En son Voyage au pays des Gorilles, Burton raconte que la population cannibale des Fans ensevelit ses chefs avec mystère. Car si quelque horde voisine les déterrait, elle ne manquerait pas d'en faire de redoutables fétiches, exploités aussitôt contre leur famille et leur patrie.
Le cadavre d'un roi M'Pongué ne tarde pas à disparaître. Quelques hauts dignitaires l'emportent au plus épais de la forêt, l'y enterrent en silence et font du lieu de la sépulture
un secret d'État. Le voyageur Du Chaillu demandait pourquoi ?
— « Comme nous sommes les plus sages et les plus intelligents des hommes, lui fut-il ingénument répondu, les nations voisines seraient trop contentes de s'approprier la cervelle d'un de nos rois. Ils ne manqueraient pas dé s'en servir contre nous. »
Tout en mettant hors ligne le crâne et la cervelle, on admettra que les doigts et la main ont une importance de premier ordre. La cervelle pense, la main agit. Que les magiciens s'affairent aux mains davantage qu'à la cervelle, le pourquoi n'en est pas difBcile à deviner. Si nous manquons de vigueur, ce n'est pas dans la conception, mais seulement dans l'exécution. En effet ; qu'on rentre en son for mtérieur, que l'on consulte sa conscience : « Serait-il donc vrai que je manquasse d'intelligence? »
Et la conscience, après s'être un peu tâtée.
— « Toi, manquer d'intelligence ? Mais, mon ami, de tous ceux que je connais, c'est toi qui en es le mieux pourvu, et de plus, c'est toi qui as les meilleures intentions. Quel dommage que la Providence ne t'ait pas donné un pouvoir digne de ta raison et de ta bonne volonté ! »
Chez les Tlinkit, Tapprenti sorcier se soumet à de longues vigiles, pendant lesquelles il suce la dent d'un mort.
D'après Livingstone, les nègres du Me Tamba font fétiche avec des doigts de cadavre.
La fellaliine musulmane s'enorgueillit du collier où elle peut montrer ongle, index ou pouce de juif ou chrétien. La scélératesse de la main ajoute à la vertu du talisman.
Ne prenons d'exemples qu'en Europe. Ailleurs, ils seraient trop nombreux.
Nous lisons en une Histoire du Roy Charles VI, qu'en l'an de Notre Seigneur iSgo, plusieurs Parisiens ayant été
géhennes par autorité de justice, confessèrent la composition du poison qu'ils avaient ouvré, ce disaient-ils, détrempant ongles et chair de pendu en sang de crapaud.
Les sorcières d'Angleterre et d'Ecosse fouillaient les tombes, y prenaient des phalanges et des orteils qu'elles employaient en poudres.
En i538, quelque scélérat assommait une femme enceinte, lui ouvrait le ventre et coupait le bras du fœtus, dont il disait avoir l'emploi. Cela se passait chez les Souabes.
On vous dit encore en Allemagne que la bourse dans laquelle on loge ongle ou osselet de voleur se fera grosse et pleine, surtout si le pègre a été pendu bel et bien. On dit merveille d'un pouce de larron caché sous le plancher du magasin ou mis sous le seuil de la porte. Défunt Coupe- Bourse empêche que le patron ne soit volé, il veille à la marchandise, il soigne la réception et l'expédition, il allèche la pratique ; c'est la fortune de la maison que ce bienheureux filou. Il s'y connaît.
— Pour lever un trésor, vous dit-on dans le Valais, il y faut la main d'un enfant, d'un innocent.
Et partout on vous affirmera que, pour guérir goitre, écrouelle, inflammation, excitation des glandes et autres impuretés, il n'est meilleur remède que de frotter la partie malade avec la main d'un mort.
Ce fut une fameuse découverte et une heureuse simplification quand on s'aperçut que la raclure et les farines de crâne, tibias, côtes et humérus concassés, ont exactement la même vertu que l'os entier.
La matière devenait ainsi maniable et transportable, d'usage pratique et commode ; on la pouvait dissimuler, donner en
solution, soit affaiblie, soit concentrée, la prendre en tisane, la glisser en gâteaux et confitures.
Le fait ayant été constaté à la satisfaction générale, on ne tarda pas à comprendre que les détritus valent juste autant que les corps qui les constituent.
Les Quichuas de l'ancien Pérou racontaient qu'avec la poussière prise aux nécropoles, leurs sorciers Jjaffolaient ou terrorisaient les armées ennemies.;
Au moyen âge, la croyance régnait en Espagne, — et on l'y retrouverait probablement encore, — qu'en prenant une motte au champ sépulcral et en l'émiettant dans un lit, l'homme qui s'y couche ne tardera pas à gagner la lèpre.
Quand ils veulent opérer sans être entendus, les brigands javanais, et ceux d'Albanie aussi, jettent autour d'eux de la terre tombale.
A la gentille Hélène de Pietra son amant disait, — il s'agit d'une ballade roumaine :
Gentille Hélène,
Avec cette terre funeste saupoudre ta couche !
Gentille Hélène,
Afin que ton mari se réveille idiot, sourd et muet.
Gentille Hélène, n'y manque pas,
Gentille Hélène !
Mais faite par une Hindoue, et avec de la poussière prise au bûcher d'un brahmine, la même opération rendrait l'époux amoureux fou de son épouse.
Au cimetière, la Sicilienne prend un os, le torréfie et triture, en souffle la poudre sur un gâteau. Qui en goûte lui appartiendra.
Afin de deviner la pensée secrète de son amoureux, la Posnanienne va au Jardin des morts, et s'y frotte les tempes,
aux rayons de la lune, avec de la terre fraîchement remuée.
Les petits Badagas des Nilgherries ont au cou des talismans pétris dans la cendre ramassée au bûcher mortuaire.
A maints enfants chrétiens, on donnait, et l'on donne toujours des croix et des espèces d'agnas dei que l'on a gâchés dans l'argile du champ de repos avec de l'eau bénite et quelr ques grains de sel, mais il y faut réciter le Credo.
Les Malgaches jurent fidélité au nouveau monarque, en buvant de l'eau dans laquelle on a délayé de la terre ramassée sur la tombe des anciens rois.
Les Japonais traitent les paralysies par des pincées d'humus pris à une sépulture séculaire.
Des Transylvains vont au Lieu des Ames un peu avant minuit, y prennent des mottes qulls ébrigailleront sur leurs emblavures afin d'en éloigner les moineaux pillards.
En dehors de leur action directe, les morts agissent par le moyen des objets qu'ils ont saturés de leur fluide : ils exercent alors une influence que l'on peut comparer à celle de l'aimantation par approche. L'eau qui a lavé le cadavre, la paille sur laquelle on l'a étendu, les aiguilles qui ont cousu le suaire, les planches, les chevilles, les clous de la bière, le cercueil lui-même, ces objets se révèlent malfaisants par essence, mais les habiles savent en tirer parti. La hache de justice, le glaive qui exécuta un criminel, la corde qui l'étrangla, la lance qui transperça son homme, le poignard qui troua un cœur, autant d'objets imprégnés de vertu. Le bourreau passe pour un homme à part, plus il a exécuté de condamnés, plus grand est son prestige : on imagine qu'U absorba les vies par lui ôtées et qu'il peut en disposer, afin de guérir accidents et maladies.
Le fossoyeur lui-même, l'humble fossoyeur, est investi d'une grâce d'état. A preuve la chanson :
Reclus 4
« Trois tissiers, trois tailleurs et trois gniafs, Ils se mirent à neuf contre le fossoyeur. Mais ces neuf ne le valaient pas.
Un fier homme que Creuse-Trou 1 »
L'os est la partie résistante du corps, disions-nous, celle qui dure le plus longtemps, celle qui symbolise la Mort elle-même. Quant aux chairs, elles sont réputées le siège de la passion et des sentiments, le lieu des colères et des amours. Les chairs passent pour être pénétrées de l'âme animale, et à ce titre, possèdent une vie plus intense que l'os ne peut avoir.
A peine ce raisonnement entra-t-il dans l'intellect du sauvage, que ce grand enfant tira la conclusion qu'en dévorant les chairs, on s'approprie la vie qu'elles contiennent. D'où les pratiques du cannibalisme, sur lesquelles nous ne nous arrêterons pas, les tenant pour suffisamment connues. Les ethnologues ont établi, qu'avant de dégénérer en ignoble gourmandise, l'anthropophagie fut un hommage rendu aux parents, frères ou amis qu'on voulait faire revivre en sa personne, une galanterie au rival redouté, dont on était heureux d'absorber la force et la vaillance. A manger d'un ennemi fraîchement tué, en pleine vigueur d'âge et de santé, il n'y avait que plaisir ; — mais à manger d'un ratatiné, mort de vieillesse ou de maladie, il y fallait du dévouement. Pis encore, la viande vermineuse et mal odorante, la charogne faisandée et déjà se décomposant, demande un estomac tout spécial et l'appétit des hyènes ou des vautours ; la plupart des carnassiers abominent cette nourriture. Des conflits surgissaient entre la piété et les répugnances physiques, ,. On se tira d'affaire par des épices et condiments, en réduisant les rations jusqu'à les rendre imperceptibles, en substituant des
viandes creuses à la viande solide, bref, en se payant de grimaces. Et les conventions succédant aux conventions, de progrès en progrès, la théophagie remplaça l'anthropophagie.
— La théophagie?
— Parfaitement. La religion chrétienne se concentra dans l'Eucharistie, symbole effrayant, par lequel le fidèle mange la chair et boit le sang d'un Dieu immolé tout exprès. Maintes fois, racontent les annales chrétiennes, maintes fois viton l'hostie s'ériger au-dessus du saint ciboire et se montrer en semblance d'enfant, chevelure blonde, yeux bleus, chair blanche sillonnée de sang. — u Afin, dit la liturgie anglaise du Common Prayer, afin que le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, — le corps, remarquez- bien — le corps qui a été immolé pour toi, préserve notre corps et notre âme, et nous donne l'éternelle vie 1 »
A consommer le corps tout entier, on s'incorporait sa vertu totale. Bientôt l'on fit des distinctions : l'un mangeait de tel morceau, et le camarade de tel autre. On imagina que les yeux, la cervelle, le cœur, les poumons, le foie, le fiel, les reins possédaient des vertus spécifiques ; on supposa que le sang, la graisse, la tête, les membres, les bras, les mains, les cuisses, les pieds avaient, tous et chacun, leur action particulière, sur laquelle les Sapients, les Avisés et autres sorciers des temps jadis discoururent à loisir pendant nombre de générations. Ils aboutirent à la formule : « Les organes des animaux morts agissent sur les organes correspondants des animaux vivants. Et de tous organes, ceux de l'homme exercent l'action la plus puissante. »
L'ensemble de ces pharmaques de la mort constitua la pharmacopée primitive, fantasque bric-à-brac d'ongles, cornes, peaux, yeux desséchés, cheveux, poils, excréments, urines, sputa lions, os grands et petits. De fil en aiguille, la « Teinture de Momie » figure encore dans la liste française
des médicaments classiques, officiellement utilisables. Donc, la pharmacie qui se respecte devrait, à côté des produits de la chimie la plus sublimée, tenir son petit flacon de jus de cadavre, lequel flacon ressemblerait à s'y méprendre aux tubes brown-séquardiens, flambant neufs.
Parmi les nombreux sauvages qui pratiquent la crémation, la plupart recueillent la graisse que gouttent les cadavres mis à brûler ; ils la mettent soigneusement à part pour mille et mille usages domestiques. Une panacée que cette graisse. A s'en frotter on se donne vigueur et intelligence, on aura du succès à la chasse, à la guerre et dans les entreprises amoureuses. On la suppose identique au sérum, au sperme, à la cervelle, à la moelle des os.
Le jus qui découle des chairs en putréfaction, moût d'une infecte vendange, est de la graisse en majeure partie : à ce titre, il passe pour un réservoir de santé, pour une accumulation d'intelligence. A dire les explications multiples, nous craindrions d'oflenser les nerfs. Deux ou trois exemples suffiront pour prouver l'assertion que ce dégoûtant liquide, concentration de poisons redoutables, était tenu pour le plus puissant des remèdes, et même pour l'élixir par excellence.
Les insulaires de la Nouvelle-Bretagne empoisonnent leurs flèches en les trempant dans la sanie cadavérique.
Pendant une semaine, les Galibis tiennent le cadavre couché dans un hamac, au-dessous duquel un vase reçoit l'écoulement des chairs décomposées. L'aspirant sorcier en absorbe quelques gouttes, que, pour faire passer à travers le gosier, il mélange à certaines feuilles macérées en tabac et quinquina.
Et voici comment procèdent les monarques des Mandingues et des Yoroubas pour s'infuser la science sans longues études.
Le Grand Cabocère étant passé de la vie à l'éternité
bienheureuse, le Maître-Sorcier lui coupait la tête, la suspendait au-dessus de quelque chaux pulvérisée. La cervelle se liqué6ait, suait une sauce sanguinolente, imprégnait la chaux que le prêtre ramassait en un linge, dont il enveloppait les tempes du nouveau monarque : « Ceins le diadème des rois, s'écriait-il, et que ton auguste chef imbibe la ruse et l'astuce de ton illustre prédécesseur ! »
Que vous en semble ? Ça valait bien l'huile de la sainte Ampoule que, en notre siècle encore, l'archevêque versa sur le chef de ce pauvre Charles X I
Et voici une anecdote édifiante, tirée des benoîtes histoires des Pères du Désert, les héros et paladins du christianisme naissant.
En la thébaïde du vénérable Père Schnoudi faisait griève et lacrimeuse pénitence un assassin déclaré. L'année révolue, ledit assassin narra au saint homme : « Vous dirai qu'en la matinée d'hui ai senti mon corps s'agiter, et me secoua tel frisson que cuidais en mourir. Et de mon corps issit un pus goutte à goutte, et puant comme charogne. » Alors comprit le pieux abbé que le novice était « né un homme nouveau, certes, et qu'ayant crevé l'abcès, plus rien ne restait du pécheur lequel un assassin avait été. »
Vous remarquez, n'est-ce pas, la corrélation qu'établit le chroniqueur entre le péché, le pus de l'abcès et la sanie cadavérique.'^ A rapprocher cette pieuse légende du passage du Livre des Rois, où Firdousi, le poète persan, raconte que le Démon baisa le tyran Zohak à l'épaule. La place du baiser fut marquée par un ulcère dévorant, dont la douleur ne pou vait être apaisée que par l'application de cervelles d'hommes fraîchement tués.
Notons dans cet ordre d'idées que les Norvégiens appellent « Baiser du Mort » les éruptions malignes qui se déclarent aux joues et sur les lèvres, et dénomment « Griffées de
Camarde » les attaques de paralysie, et en général toute douleur violente et subite.
Les Gauchos de la présente génération tenaient la graisse d'Indien pour l'emplâtre à toute blessure ; volontiers ils s'en munissaient et en approvisionnaient leurs amis. L'usage de ce remède se perd dans l'Argentine ; la faute en est aux Indiens qui se font rares.
A Berlin, nous dit-on, en la capitale de l'instruction obligatoire, la légende court parmi les domestiques et les femmes du peuple, que l'huile de ricin et l'onguent de guimauve ont été distillés de cadavres humains ; la provenance étant suffisamment indiquée par la couleur jaune et l'amertume. Les vieillardes savent que les docteurs sont en relation d'affaires avec le bourreau, détenteur de la graisse authentique de Pauvre Pécheur, et que les pharmaciens traitent avec le fossoyeur pour être approvisionnés de certaine graisse, introuvable ailleurs que dans le cercueil des hommes obèses. Tout récemment, — cela se passait il y a une douzaine d'années, — quelque devineresse napolitaine révéla qu'un trésor était caché dans les environs; « mais, dit-elle, il ne sera visible qu'à la lueur de chandelles fabriquées avec de la graisse d'enfant non baptisé » . — Qu'à cela ne tienne ? firent de mauvais compagnons. Ils enlevèrent un nouveau-né, l'étranglèrent, firent les chandelles requises, mais n'eurent pas le temps de s'en servir.
Naguère les voleurs et chevaliers de la pince-monseigneur préconisaient la bougie en suif d'homme, avec laquelle on cambriole tout à son aise, prétendaient-ils, parce que sa lumière jette sur les dormeurs un sommeil de plomb. Quels naïfs ! Ces racontars font sourire dédaigneusement nos hommes d'affaires. Ils savent que, depuis les merveilleux progrès réalisés par l'Economie politique, une ère nouvelle a lui sur les nations civilisées ; ils n'ignorent pas l'avantage et la
sécurité qu'il y a d'opérer dans les limites strictes du Gode de commerce, avec l'appui discret d'avoués intelligents, de grefiBers avisés, d'huissiers retors, et enfin de juges et de gendarmes qui, si besoin est, apporteront l'appui de la loi. Nous apprenons par le Pénitentiaire de Burchard, concocté au XI® siècle, que si un homme avait été assassiné, on croyait expédient de lui mettre dans la main un fiole d'onguent ; on laissait la graisse mûrir sous terre, puis on la retirait pour le traitement des plaies. Que l'on a tort de dédaigner ces bouquins de vieille théologie, ces Manuels de Conscience, ces commentaires et sermonaires d'autrefois !
Tout ce que nous avons dit de la graisse s'applique plus ou moins au sang. L'un et l'autre sont identifiés à la vie ; mais la graisse passe pour favoriser davantage la cervelle et l'intelligence, tandis que le sang s'active aux pouvoirs de reproduction. Nous aurons l'occasion d'y revenir quand nous étudierons plus en détail les reliques des saints et le mythe du Saint-Graal.
Pour ce qui en est du coeur, des poumons, du foie, des autres viscères et organes, la matière est des plus intéressantes, mais il faut savoir se limiter. Nous ne faisons pas ici un cours de sorcellerie. Il nous suffira d'avoir indiqué la commune origine de la^Religion et de la Magie, sœurs jumelles, non moins étroitement unies que les Frères Siamois le furent dès leur naissance et leur vie durant.
Combien souvent des hommes qui se croient éclairés, très éclairés, se plaignent-ils qu'un peuple ignorant confonde à chaque instant, la religion, — la vraie, avec les pratiques d'une magie grossière ! — Ils en parlent bien à leur aise. Se croient-ils donc eux-mêmes capables de distinguer entre la
doctrine et la pratique ? Peuvent-ils fabriquer du sel de cuisine dans lequel le chlore ne serait pas allié au sodium ? Voudraient-ils que leur chair ne contînt pas de sang? Que resterait-il de la religion chrétienne, pour ne parler que de celle-là, si on la dépouillait des sacrements, sans lesquels elle ne serait pas ? Tous ses docteurs, tous ses théologiens protesteraient qu'elle a le symbole eucharistique pour essence, et que la transsubstantiation du pain et du vin s'effectue par la vertu de ïopus operatum, soit dit en français, par l'action d'une magie céleste.
SoiaïAIRB
L'existence des Revenants est toujours fort disputée. Jadis ils étaient plus nombreux qu ils ne sont aujourdhui. Souvent qui les avait niéi, alors qu'il était dans la force de l'âge, s'exprime plus tard avec réserve. — Parmi les animaux, et parmi les hommes, on distingue ceux qui sont visionnaires et ceux qui ne le sont pas. — Le jour est peu propice aux vision». Les revenants vaguent dans l'obscurité, remplissent de frayeur. — Maisons hantées. La fameuse guérite du Camp de Boulogne. — La forêt est le domaine particulier des esprits. Sans doute, parce que les morts étaient jadis portés dans les bois. — En contradiction avec ce qui précède, les apparitions sont assez fréquentes dans les carrefours. Probablement parce qu autrefois les personnes de marque étaient enterrées le long des routes, — Apparitions fréquentes dans les moulins, etc. On dirait que les esprits se plaisent dans les endroits battus par les vents. — Le phénomène des apparitions est d'ordre purement subjectif. Les Esprits hantent les endroits illustrés par des actions mémorables. — Exemples divers. La légende de la bataille entre les Huns et les Romains à Châlons-sur-Mame.
On demandait à M™» de Staël : « Croyez- vous aux esprits P »
— (( Non certes ! répondit cette spirituelle femme. Mais je les crains! »
Nous entendons nombre de nos amis et camarades déclarer hautement qu'il n'y a pas de vie après celle-ci, même ils l'affirment plus bruyamment qu'il ne faudrait. Mais à certains moments, l'inquiétude les prend: « Tout de même, s'il y avait autre chose? » Alors, quoi ? Ils n'en savent rien, n'en veulent rien savoir, préfèrent n^y pas penser. Ceux qui,
tout en niant l'immortalité de l'âme, admettent l'existence de certains Morts-Vivants, sont plus nombreux qu'on ne croit ; ils abondent parmi les gens du tiers et du quart ; aujourd'hui ils pensent par la raison, demain ils penseront par l'imagination ou le sentiment. Leurs idées changent avec le baromètre. Quand ils ont force et jeunesse, ils sont volontiers libres-penseurs, se targuent même d'être impies ; mais, à mesure qu'ils vieillissent, petit à petit ils virent de bord, tiennent à se mettre en règle avec l'autre monde — s'il en existe — et finissent par s'endormir sur le banc des marguilliers.
La croyance en une vie posthume est prouvée, nous diton, par l'apparition des revenants. Autrefois, ils étaient beaucoup plus nombreux qu'aujourd'hui. Mais ils n'ont pas encore disparu. Tant s'en faut.
On ne voit de visions qu'avec une certaine Imaginative. Pour le bœuf pesant, pour le mouton dont le crâne s'épuise à former une corne épaisse et dure, les apparitions semblent ne pas exister. Elles passent pour fréquentes parmi les chiens qui, dit-on, grondent et aboient aux esprits qui giroient dans les rayons de la lune.
« Le chien gémit-il, la queue entre let jambes ? Tu peux m'en croire, il nous a vu passer »,
dit un revenant dans une ballade Scandinave.
Il hurle à la mort, glapit aux sinistres figures d'Anaon, de Charon et de Thanatos, quand il les voit se diriger vers la demeure de son maître. Firdousi, le poète du Shah Nameh, raconte que l'éléphant, le sage éléphant, flaire les lieux
maudits, évite les endroits hantés, dont il s'éloigne en tremblant de tout son grand corps. Le fameux Justinus Kerner prétend qu'en Ecosse et aux Hébrides, des chevaux, — rappelez- vous leur caractère tantôt ombrageux, tantôt enthousiaste, — des chevaux, même lancés à toute vitesse, s'arrêtent net et d'eux-mêmes, lorsqu'une vision surgit devant eur cavalier. Ce qui nous remet en mémoire l'ânesse à Balaam, laquelle percevait l'ange posté en travers du chemin, tandis que le prophète, un illustre nabi pourtant, ne se doutait de rien.
Les hommes, sous ce rapport, sont doués différemment. La plupart des Méridionaux — parmi lesquels les habitants des plages lumineuses de la Grèce — sont moins favorisés que les Lapons, que les insulaires embrouillardés des Orkneys, que les Shetlandais, accoutumés aux ennuis des longues solitudes, prédisposés aux états nerveux.
Pour ce qui en est des apparitions, le soleil ne vaut pas la nuit. L'obscurité se peuple de terreurs, monstres et cauchemars, de démons noctivagues et noctambules. Aussi les Klallam du Territoire de Washington expliquent-ils que le jour des vivants est la nuit des morts, et que le jour des morts est la nuit des vivants.
N'était l'amour effréné du plaisir qui le fait courir à tous endroits où l'on s'amuse, le nègre des Antilles ne braverait jamais l'obscurité qu'il peuple de zoumbis ou revenants. Comme lui, la plupart des sauvages ont une abjecte frayeur des démons nocturnes, tiennent pour vaillant l'homme qui, après le crépuscule, se hasarde hors de sa cabane. Mais avec quelle précaution brandit- il son tison, trace- t-il des cercles enflammés autour de sa personne, et secoue-t-il sa torche pour en faire jaillir des étincelles 1
D'autres que des primitifs sont sujets à cette appréhension. Un Hindou attardé, suivant M^e Guthrie, n'oserait
retourner chez lui, s'il n'avait un brandon pour intimider les Pisatchas, ces monstres sans tête qui rôdent pour étrangler les vivants. Quserens quem devoret.
« Hâte-toi 1 lisons-nous dans le Mahabharata, car les Rakshasas redoublent de virulence, alors que le ciel ne blanchit pas encore et que l'aurore se fait attendre. Hâte-toi, vaillant Bhima ! »
— u De jour, un tigre ne m'émeut guère, disait un Siamois. Mais la nuit, il me serait insupportable de penser que les démons voltigent autour de ma personne ! »
Les ténèbres inquiètent nos civilisés davantage que l'on ne pense. Ainsi, un correspondant du Times raconte que dans le village de Staiths, en Yorkshire, l'offre de 5o francs ne décida personne à porter de nuit un message au bureau de poste, distant de 3 kilomètres seulement. Ces hommes cependant, de hardis marins, avaient l'habitude du péril. Mais quoi I ils ne se souciaient pas d'affronter les démons et autres malfaisantes créatures.
En Allemagne, de vieilles gens recommandaient aux jeunes : La nuit, abstenez-vous de siffler sur la route, à moins de nombreuse compagnie. Sinon, la démonaille pourrait vous jouer mauvais tour 1
Cette appréhension paraît être atavique. Nos enfants, même ceux que l'on a protégés contre les sottes histoires, ont une peur bleue, si on les envoie faire quelque commission
la cave ou au grenier, sans chandelle. Mais pourquoi ? eur demande-t-on. — Ils n^en savent rien.
Innombrables en tout pays sont les histoires de maisons hantées. A certaines heures, on y entend des bruits singuliers, comme planchers qui craquent, portes criant sur leurs
gonds, sans qu'on voie personne les ouvrir ; des meubles ont changé de place, et, dans les corridors, il y a des pas qui résonnent, des voix grondantes. Si fâcheuse réputation leur font des histoires de violence ou de meurtre qu'on les laisse à l'abandon, on les loue à vil prix : on s'est suicidé dans la cave ou pendu au grenier ; — il y a eu mort d'homme sous ce toit. Dans les vieilles églises, la demi-obscurité des chapelles et sanctuaires, les cryptes et caveaux pullulent de fantômes qui s'agitent confusément. A travers l'encens, vous flairez leur odeur fade ; par instants, ils vous frôlent de leur contact glacé, ils voudraient se nicher dans vos vêtements.
Alors que Napoléon projetait une descente en Angleterre, il établit un camp à Boulogne. Une guérite fut placée en un endroit isolé, triste et regardant la mer. On ne sait pour quelle raison le soldat, premier à y passer la nuit, se déchargea le fusil dans la tête. — Un pioupiou de moins ? On ne s'en inquiéta guère. — Mais la nuit suivante, la sentinelle qui prit le tour se suicida de la même façon^ puis la troisième, puis la quatrième. Y en eut-il une cinquième? je n'oserais l'aflBrmer.
Cependant, les ordres du jour flétrissaient la mémoire des misérables assez lâches pour déserter le champ d'honneur, assez vils pour renoncer à la gloire qui les attendait en si noble entreprise, assez malhonnêtes pour détruire une existence qui appartenait au Grand Empereur. Les suicides se suivirent coup sur coup, jusqu'à ce qu'on eût brûlé solennellement la funeste guérite, en déclarant qu'elle ne serait point remplacée.
Certains paysages sont particulièrement propices aux apparitions.
Ainsi les étendues de broussailles, les landes et vastes espaces couverts d'ajoncs, de genêts et bruyères. Ainsi les étangs où frissonnent les joncs et roseaux. Ainsi les marais qui aiment à s'envelopper de vapeurs. Ainsi les monts sourcilleux, les pics à tête orgueilleuse. Ainsi les ruines et les décombres : tant la chaumière abandonnée au milieu des garrigues ou dans les maigres pâturages, que le donjon dont les murs démantelés et la tour éventrée se réfléchissent dans l'eau rêveuse des anciens fossés. Ainsi les déserts d'Arabie, ainsi le Sahara, vastes étendues plissées de sillons roux et puis de sillons roux. Un ciel de plomb les écrase, elles sont plongées dans la morne immobilité ; sauf, de temps à autre, les sautes de vent qui chassent le sable à ras le sol, courent comme un chien après une volée de perdrix ; sauf des tourbillons de poussière qui surgissent, girent et virent, ne sont plus, puis reparaissent ailleurs. Ainsi les pics solitaires, les géants de marbre ou de porphyre, les nevés et les glaciers toujours glissant et cheminant, toujours gelant, dégelant et regelant, toujours animés par d'énormes forces d'un mouvement imperceptible. Ainsi les cavernes profondes, les grottes humides et moussues. Ainsi les plages mélancoliques auxquelles la mer gémit son éternelle plainte. Ainsi les falaises émergeant de la vague grondante, où le Breton contemple la procession des noyés blêmes. Ainsi les bois et les bosquets. On a mille et mille fois signalé la prédilection que les Esprits montrent pour les fourrés épais et les sombres feuillages. Aux vivants, les champs et la plaine, aux morts la forêt profonde : la forêt, où dans un silence sacré éclatent parfois des échos solennels, des bruits mystérieux. Point nous ne nous étonnons que les premiers temples des Gaulois, des Germains, des Fidjiens, et combien d'autres ! furent des sylves sombres et majestueuses, les alentours des chênes centenaires, des hêtres hauts et puissants, les noirs cy paris-
ses et les pinèdes, où le vent bruisse mélancoliquement à travers les maigres rameaux. Les murmures passaient pour des voix, les brises pour des soupirs.
En Australie, raconte Oldfied, les broussis épais apparfiennent aux démons. On déconseille l'entrée de certains bosquets aux jeunes gens qui n'ont pas encore passé par l'initiation. Les âmes fourmillent dans les hautes branches des eucalyptus ; on les entend gémir dans les rameaux ; elles se rassemblent par multitudes dans les branchages de l'imbourra-bourra, une espèce de baobab.
Les Tagals disent aussi que les tibatang — des ombres errantes — foisonnent et gazouillent sous les dômes feuillus.
Les Tlinkits disaient à Barret Lenard que ceux qui meurent sans être tués vont habiter les ramures épaisses des vieux arbres.
« Une nuit que nous campions sur les rives du Parana, raconte le missionnaire DobritzhofiFer, les troncs et les rocs de la rive tournante nous renvoyaient l'écho des voix. Nos Abipons voulurent que ce fût le bruit d'esprits conversant ensemble. »
Les Guarayos — une tribu des Tupis — plantent près de leur demeure un arbre, dans les rameaux duquel vont nicher les morts de la famille. Maintes fois il me vint à l'idée que les grands chênes, qui ombragent chaque paysannerie des campagnes basques, étaient la demeure du Lare ou de l'Ancêtre.
A Corneto d'Étrurie, les parois de la tombe dite de l'Orque, montrent un dessin de ramures défeuillées à travers lesquelles des âmes grimpent et sautillent.
— « La bataille finie, — lit-on dans le célèbre manuscrit bohème, dit de Kœnighofen, — la bataille finie, une multi-
tude d'affamés gisaient par la plaine. De tronc en tronc voltigeaient des âmes, dont la vue mettait la sauvagine en fuite et apeurait les oiseaux autres que le hibou. Les unes après les autres, elles se rassemblèrent autour de Wslaw^, autour de son corps couché sur le bûcher. . . »
Ces exemples pourraient être multipliés. Disons donc que les forêts — comme les déserts et tous lieux désolés — sont propices aux apparitions, La solitude porte au recueillement; des figures se réveillent alors : elles marchent, elles parlent, elles agissent.
D'où vient alors l'importance que le grimoire et autres documents sataniques attribuent aux trivies et carrefours ? Ne dit-on pas qu'à la croisée des routes, les démons tiennent foire et assemblée ? Que c'est là leur place publique et leur bureau de poste ? Que les convocations et notifications doivent leur être servies là, sous peine de n'être point valables ?
Cette objection nous fait comprendre que nous avons à creuser l'idée davantage et nous met, en même temps, sur la voie de l'explication.
Il n'y a pas que la poésie et la mélancolie, il n'y a pas que les souvenirs historiques pour susciter les apparitions en certains paysages, il y a aussi le souvenir vague, sinon inconscient, d'antiques rites funéraires. On en pourrait donner d'abondants exemples. Ainsi l'on a mille preuves que, pour ce qui en est des arbres, les Primitifs y allaient accrocher leurs squelettes ; si bien que, de bonne heure, l'idée de la mort fut associée à celle de la forêt.
Voici que nous apercevons avoir néghgé de dire — nous aurions dû commencer par là — que les cimetières sont l'en-
droit par excellence où surgissent les spectres et les revenants. N'est-ce pas là que les vivants vont visiter les défunts et s'entretenir avec eux?
Et pour ce qui en est des carrefours, ceux qui ont visité Pompéi ou cheminé à Rome par la voie Appienne n'ignorent pas l'antique coutume d'enterrer les morts le long de la route, et tout spécialement ceux de la haute société. La pratique existait aussi dans la Gaule, où de grandes voies étaient bordées de tumulus. Et les Corses racontent encore qu'ils voient leurs défunts apparaître dans la rue, étendus sur une civière et entourés de cierges allumés. Qui avait un chien favori, en est accompagné.
Et naguère en Normandie, à l'époque du carême, les femmes s'assemblaient après le coucher du soleil, allaient prier et chanter des psaumes au pied des croix qui sont dressées à la rencontre des chemins.
Donc les morts fréquentent les lieux, quels qu'ils soient, où ils ont reçu la sépulture. C'est à leur demeure officielle qu'on a la meilleure chance de les rencontrer. S'ils habitent la forêt, on les y va chercher ; mais il ne faut pas ignorer que, dans la suite des temps, maint posthume s'est établi le long des voies de communication et aux endroits où bifurquent plusieurs sentiers.
Autre exception à ce que la formule énoncée ci-dessus pouvait avoir de trop absolu. Nous avions dit que les esprits se plaisent aux lieux tranquilles et solitaires, qu'ils hantent les déserts, les broussis et landes, les flachères et jonchères. Ce qui n'empêche certains morts de rechercher le bruit et le mouvement, de courir aux roues de moulin que le ruisseau fait tourner, de se plaire aux rocs battus par les flots Reclus «*
et qu'ébranle la marée. Un grand nombre font leurs délices des drapeaux et banderoles flottant au vent, ont établi leur demeure dans les gorges et défilés où s'engouffrent les vents furieux, où les tempêtes font rage.
Plus loin, nous verrons assez facilement le comment et le pourquoi. En attendant, nous supposerons tout simplement que, là-bas comme ici, les gens diffèrent par les goûts et les tempéraments, et que les uns se plaisent où les autres se déplaisent.
Avons-nous dit que tous individus n'ont pas égale aptitude à voir des apparitions? Il y faut le tempérament, telles et telles conditions physiques et morales. En d'autres termes, — pour ce que nous en savons — les Esprits sont en nous et non point en dehors de nous. Qui les voit les perçoit, se projetant de l intérieur sur l'extérieur, par imagination ; ses idées prennent forme, et souvent une forme nette et distincte; mais cette forme est dépourvue de substance.
Les apparitions sont favorisées par tout ce qui agit sur le système nerveux. Favorables conditions sont une santé ébranlée, une légère ébriété, des reflets d'objets brillants ou éclairés d'une certaine façon, des odeurs spéciales et parfums délicats, des bruits soudains. Perçoivent les apparitions, moins les hommes robustes que les femmes et les filles, surtout à certaines époques. Les apparitions ne se montrent guère en plein midi; elles arrivent plutôt aux heures crépusculaires et obscures. Moins fréquentes à la lumière du soleil qu'à celle de la lune, elles se devinent plutôt qu"" elles ne se voient. Les silhouettes ne sont pas toujours arrêtées ; facilement, elles s'allongent ou se contractent, grossissent ou diminuent, comme le génie qui apparut à Sindbad, le
marin. On ne les voit jamais mieux que lorsqu'on est seul à seul avec soi-même et que l'on explore les profondeurs de son être intime. — Si bien que les nègres de Haïti affirment qu'un revenant n'apparaît jamais à une compagnie, mais se montre facilement à qui marche seul par le chemin.
Ce qui prouve bien que les Esprits ont une existence idéale — n'ont qu'une existence idéale, étions-nous sur le point de dire, — c'est qu'ils s'éternisent, en quelque sorte, dans le lieu oii a été perpétrée une action mémorable.
En Egypte, les indigènes signalent au voyageur l'agitation incessante des vagues dans le golfe de Birket-Faraoun. Cette agitation, vous et moi, nous l'attribuerions aux bouffées de vent qui débouchent des vallées. Mais les fidèles ont d'autres lumières; ils savent que les eaux sont troublées par les mouvements désespérés du roi Pharaon, de ses régiments, de ses chevaux et cavaliers, qui, depuis trente-six siècles bientôt, n'ont cessé de se noyer dans la Mer Rouge, dont le tumulte est augmenté par les ombres des nombreux mariniers qui, les uns après les autres, ont fait naufrage en cet endroit.
A Pise, les spectres d'Ugolin et 'de ses malheureux fils hantent toujours la Tour delà Faim.
A Vérone, les fantômes de Juliette et de Roméo voltigent incessamment autour de leur tombe.
Au château de Holy-Rood, les seigneurs écossais viennent, tous les douze mois, poignarder l'amant de Marie Stuart. Le sang de Rizzio ravive sur le plancher la tache, que de fréquents lavages ne font pas disparaître.
De même, Monaldeschi, l'écuyer de la reine de Suède,
vient se faire égorger périodiquement dans la fameuse galerie de Fontainebleau
Julie n'a point discontinué ses rendez-vous au bosquet de la Meilleraie. Au lac du Bourget, la ravissante Elvire charme encore les échos de la Haute-Combre par son chant délicieux :
« Ne pourrons-nous jamais, sur l'Océan des âges, Jeter l'ancre un seul jour ? »
Et la cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui tous les 24 août, sonne le glas de la Saint-Barthélémy? A moi-même, il me sembla l'entendre. Tout comme je vis le roi Charles IX, du haut de son balcon du Louvre, décharger son escopette sur Jean Goujon qui travaillait, grimpé sur un échafaudage.
Et n'avons-nous pas le grand exemple de Jésus-Christ? — Depuis la constitution de son Eglise, Notre Seigneur est, de Noël à la Noël, occupé à revivre sa vie, à présider toutes les fêtes du calendrier. Il renaît à Bethléem, on le circoncit et le baptise, il va à la noce de Cana, il s'irrite contre les scribes, contre les Pharisiens et contre les docteurs de la Loi, il pardonne à la femme adultère et à Madeleine, il converse avec Marthe et Marie, fait son entrée triomphale à Jérusalem, mange son dernier repas avec ses disciples, veille la terrible nuit au Jardin des Oliviers, chemine par la Voie Douloureuse. Il est supplicié, mais il ressuscite. A l'Ascension, il remonte au ciel, et à Pentecôte, déverse le saint Esprit sur les fidèles. — Vraiment, il faut être dieu pour suffire à cet incessant labeur dans une et chacune des innombrables chapelles de la chrétienté.
Les cimetières, comme ceux du Père-Lachaise, de Westminster-Abbey et du Campo Santo de Pise, grouillent d'une vie étrange. On y va visiter les illustres morts. Qui fut au Capitole, sans regarder les vieux sénateurs montant ou descendant les degrés.»* C'étaient les Gracques, le vieux Caton, Sylla, Marins. Au Campo- Vaccino, qui ne vit défiler la marche triomphale de Titus et de Vespasien ? Quel pèlerin de la science se promena dans Athènes sans regarder les ombres de Périclès,de Phidias et de Zeuxis voltigeant autour du Parthénon? De Platon pérambulant avec ses disciples, le jardin au cap Sunium ; — d'Aristote, de Speusippe, de Lasthénie, de Diotime, les platanes et le temple de Minerve ont conservé les accents et la voix. Les fantômes de Léonidas et des trois cents Spartiates barrent toujours le défilé des Thermopyles. Les Grecs et les Perses n'ont point cessé de s'entrechoquer à Marathon et à Salamine. Dans les eaux d'Actium, la flotte d'Octave heurte toujours les galères d'Antoine et de Cléopâtre. Sur la plage d'Ilion vont et viennent les fantasmes d'Hector et d'Achille, d'Hélène et d'Andromaque, d'Ajax et de Cassandre ; cachés dans le feuillage touffu du hêtre près la porte Scée, Apollon et Athéné, sous forme d'oiseaux, guettent encore les péripéties des terribles luttes entre Achaïens et Dardaniens.
Il vous souvient peut-être d'un tableau de Kaulbach : La bataille de Châlons-sur- Marne ?
Les Huns se rencontrèrent avec les Romains, les Francs et les Goths. Attila commandait une armée de cavaliers. Aétius menait des fantassins. Toute la journée, les lances se heurtèrent aux boucliers et aux épées ; on s'assommait, on s'entr'écrasait, mais on tombait sans avoir assouvi sa rage. Vers le soir, la cohorte d' Aétius enfonça le camp retranché des Barbares, brûla les chariots amoncelés, pénétra comme
un coin dans la masse profonde, cogna sur les grosses têtes rondes, vrillées de petits yeux flambants, cogna fort, cogna longtemps. Si bien que les malandrins, en ayant assez, tournèrent bride et détalèrent sur leurs chevaux rapides. Ils fuient les Huns et les Alains; ils fuient, les Koutrlgoures et les Outourgoures ; courent après Romains, Gallo-Romains, Francs, Visigoths et Burgondes. Des Champs Catalauniques les païens fuient vers les plaines du Rhin, des plaines du Rhin aux sources du Danube; ils suivent le Danube, filent plus loin, toujours plus loin, atteignent la Thisza, dévalent dans la Puszta. Les vaincus volentà travers les airs et après eux les vainqueurs, des bataillons fendent l'air et d'autres bataillons après eux; le ciel est obscurci de lances obliques, de glaives dégainés, de chevaux galopant, crinières flottantes et queue au vent.
Vouscroyez le terrible drame enfin terminé? — Que non pas I
Chaque nuit, les morts se relèvent dans la plaine de Châlons-sur-Marne, les défunts recommencent la bataille ; ils se percent et se transpercent, se pourfendent à l'envi, s'assomment et s'écrasent à cœur joie. Et, après le terrible choc, reprennent la fuite éche\elée et la poursuite furieuse.
Mais les indiflFérents et ceux qu'absorbent les affaires de leur métier, mais les chefs de la station et les employés du chemin de fer, ne savent rien du terrible spectacle. Ceux-là n'ont pas vu et ne verront pas la bataille éternelle. Il n'y a pour la contempler que d'anciens braconniers, de vieilles mendiantes, de rares voyous, quelques peintres aussi, parfois des poètes et artistes.
Car, pour être capable de la seconde vue, il faut l'appeler, d'âme émue et vibrante. Les apparitions ne se montrent nettes et distinctes, que si elles ont séjourné dans les profondeurs de Tâme ; elles n'ont d'autre vie que celle puisée aux sources du cœur.
S0MMA.1BE
« L'Epiphanie » de Jérusalem au temps d'Antiochus Epiphane. Batailles aériennes. — Chasses aériennes. Les « Vieilles Cohortes d'Espagne ». Le Grand Veneur de Fontainebleau. — Dos Wûthende Heer ou la Chasse Artus. — La vision du prêtre Gauchelin, de Normandie. — La chasse du roi Hérode. La Proserpine, La Ghéserquine, la Mesnie Hennequin, etc. — La ballade d'Erlkoenig. Le Hell King. — L'Arlequin de Bergame jouant sa comédie. — Le Chasseur Noir. La mort est un chasseur qui prend l'homme pour gibier. — Les Danses Macabres. Le lugubre tourne facilement au grotesque. Comment se forment les mythes. — Les mythes évoluent, eux aussi ; ils peuvent même évolue^ en sens contraire de leur point de départ.
Mention d'une apparition, ou comme on disait alors, d'une épiphanie, est faite dans le recueil de nos Livres Sacrés, au deuxième livre des Macchabées :
— Le roi de Syrie, Antiochus Epiphane, se mit en route pour conquérir l'Egypte. Alors les habitants de Jérusalem eurent, pendant quarante jours, le spectacle de batailles aériennes. Des cavaliers, splendidement vêtus, avançaient et reculaient par escadrons, attaquaient et mettaient en fuite d'autres légions. On voyait le mouvement des épées, le heurt des lances, la parade des boucliers, le jet des flèches, la coruscation des ors, le flamboiement des cuirasses... Et le peuple pensait que ce fût là un heureux présage. Le suzerain de la Judée étant absent, Jason, le frère du grand-prêtre, crut l'occasion propice pour s'emparer du pouvoir. Armant ses partisans, il se jeta sur ceux de son frère,
Ménélas, et l'on s'entre- tua dans les rues. Ce qu'apprenant, Antiochus revint en hâte avec sa grande armée qui n'avait pas encore servi. Afin de rétablir l'autorité légitime, il égorgea quarante mille juifs, un peu au hasard, en expédia quarante mille sur les marchés d'esclaves; huilante mille autres avaient péri diversement. Et, toujours pour assurer le rétablissement de l'ordre, le roi fit main basse sur le trésor du temple, le vida de 5o.ooo kilogrammes de métaux précieux, que prestement il expédia sur Antioche. Mesure intelligente, certes, puisque Jason et Ménélas, les frères ennemis, se disputaient le maniement des fonds, car les grands-prêtres de Yahvé fonctionnaient comme régents de la Banque juive... Il faut expliquer que les capitaux se blottissaient alors sous le manteau des dieux puissants ; les financiers apportaient leur magot, qui dans le temple de Persépolis, qui dans le sanctuaire d'Apollon à Délos... — Mais ne perdons pas de vue les apparitions démoniques.
Après toute terrible guerre, le paysan ne manque pas de raconter qu'elle fut présagée par des bataillons manœuvrant dans l'air, par des armées s 'entre-choquant dans les nuages. Rien d'important n'arriverait sur terre qui n'aurait eu son contre-coup dans le ciel. Le Bon Dieu et les saints anges se donneraient une répétition de la comédie humaine, avant de la jouer sur la scène du monde.
Cette imagination, nous ne la qualifierons point de superstition grossière, puisqu'elle fut partagée par maint savant commentateur de Daniel et de l'Apocalypse. Une idée n'est pas sotte en patois et intéressante en latin d'église. Le populaire n'a qu'une vague compréhension des phénomènes météoriques ; les interprétant à sa manière, il se trouve que tout événement qui l'émotionne, avait été prédit. En règle
générale, l'apparition des comètes et autres « signes au ciel » ne présage rien de bon, car le Destin est par essence une divinité funeste. Mais chacun d'espérer que le signe, avantcoureur de calamités, menace plutôt les voisins.
Aux récits qui se font devant le feu, charmant les veillées d'hiver, émerveillant la jeunesse et lui constituant un cadre de convictions religieuses, morales et scientifiques, les anciens et les bonnes vieilles adaptent des noms quelconques, imaginaires ou autres, et s'ils font bien dans le paysage, personne ne s'en plaindra. Populo n'a aucun souci de la précision historique. Ainsi, dans la légende qui lui est racontée de la bataille à Châlons-sur-Marne, il lui indifiere qu'Attila poursuive Aétius ou Aélius Attila, Nos bonnes gens ignorent tout ce qu'on peut ignorer. Chose admirable, ils ignorent naïvement, sans pédanterie ni prétention.
En fait d'apparitions, qui ne se rappelle la ballade des Djinns, que Victor Hugo prit à l'Orient, et dont il fit une <ie ses merveilleuses Orientales ?
C'est l'essaim des Djinns qui passe.
Et tourbillonne en sifflant ; Les ifs, que leur vol fracasse.
Craquent comme un pin brûlant .
Leur troupeau lourd et rapide.
Volant dans l'espace vide.
Semble un nuage livide Qui porte un éclair au flanc.
Ils sont tout près ! — Tenons fermée Cette salle où nous les narguons !
Quel bruit dehors I hideuse armée De vampires et de dragons !
La poutre, du toit descellée.
Ploie ainsi qu'une herbe mouillée.
Et la vieille porte rouillée Tremble à déraciner ses gonds I
Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure i L'horrible essaim, poussé par l'aquilon, Sans doute, ô ciel ! s'abat sur ma demeure. Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle, penchée, Et l'on dirait que, du sol arrachée, Ainsi qu'il chasse une feuille séchée, Le vent la roule avec leur tourbillon !
Prophète ! Si ta main me sauve De ces impurs démons des soirs, J'irai prosterner mon front chauve Devant tes sacrés encensoirs !
Fais que sur ces portes fidèles Meure leur souffle d'étincelles, Et qu'en vain l'ongle de leurs ailes Grince et crie à ces vitraux noirs !
Ils sont passés ! — Leur cohorte S'envole et fuit, et leurs pieds Cessent de battre ma porte De leurs coups multipliés.
L'air est plein d'un bruit de chaînes, Et dans les forêts prochaines.
Frissonnent tous les grands chênes.
Sous leur vol de feu plies !
De leurs ailes lointaines
Le battement décroît,
Si confus dans les plaines.
Si faible que l'on croit
Ouïr la sauterelle
Crier d'une voie grêle
Ou pétiller la grêle.
Sur le plomb d'un vieux toit.
D'étranges syllabes Nous viennent encor ; Ainsi des Arabes Quand sonne le cor.
Un chant sur la grève Par instant s'élève.
Et l'enfant qui rêve Fait des rêves d'or.
D'après Du Mège, les bergers des Landes se racontent que les héros et les rois du temps jadis chevauchaient les nuages en compagnie des démons. — Sans doute, ont-ils entendu leurs voisins de par delà les Pyrénées parler des « Vieilles cohortes », et de « l'Antique Armée » courant à fond de train vers batailles aériennes. Et Zedlitz nous a dit la Revue, que faisait Tempereur Napoléon, de la Vieille Garde aux Champs-Elysées, posté sur la coupole des Invalides, au-dessus de son tombeau.
Les Allemands ont aussi d'innombrables légendes, relatives à leur « Furieuse ou Rageuse Armée », dos wûthende Heer. Il s'agit en effet de deux armées: une multitude pourchasse une autre multitude. Toutefois le mouvement n'est pas de combat mais de déroute. C'est le désordre et la fureur des vents culbutant les nuages ou faisant tourbillonner les feuilles sèches. Les vivants fuient devant les morts. « Hourrah! Hourrah ! Les morts vont vite ! »
Quand on lui apprit que l'avocat Jules Favre arrivait avec la soumission de la France vaincue, de la France repré sentée par le général Trochu et autres Messieurs du Gouvernement^ dit de la Défense Nationale, M. de Bismarck siffla le hallali du cerf et, se tournant vers son secrétaire : « La bête est sur ses fins. »
En effet, à rien ne peut-on mieux comparer les batailles qu'aux parties de chasse. La guerre aux animaux et la courre à l'homme se ressemblent à s'y méprendre. A enfoncer leur pique dans le dos d'un bipède ou d'un quadrupède, chasseur et guerrier y ont égal plaisir. La Mort est aussi bien figurée par un chasseur à l'affût que par un assassin dans l'ombre.
guettant sa victime inconsciente. La « Mort Chasseresse » «t la « Mort Guerrière », deux types équivalents.
L'antiquité gréco-romaine a laissé de nombreux monuments funéraires, qui représentent la Chasse de Méléagre, féconde en tragiques surprises. A combien de chasseurs fut-il funeste, ce fameux sanglier de Calydon, digne du sanglier meurtrier d'Adonis, d'Adonis dont la mort fit verser tant de larmes en Syrie I
En l'an de grâce 3i/i, au concile d'Ancyre, un des premiers qu'ait tenus l'Eglise chrétienne, le canon dit Episcopi mentionne déjà les chasses auxquelles président Diane et Hérodiade :
— « Séduites par des illusions et des fantômes diaboliques, des femmes criminelles qui se sont replacées sous le joug de Satan, affirment qu'elles font de nocturnes chevauchées avec Hérodiade, ou bien avec Diane, la déesse des païens. Elles disent franchir de grands espaces au milieu du silence nocturne, obéissant à cette déesse comme à une souveraine, et quelquefois appelées auprès d'elle pour la servir. »
La Fuite des Ames Vivantes devant les Ames mortes, cela s'appelle en Danemark la Chasse du Roi Wolmer ou de Waldemar Atterdag. Monté sur un coursier blanc de lait, suivi de chiens noirs de charbon, il porte sa tête sous l'aisselle gauche. Galope aussi le Roi Abel, Abel le Fratricide. Notons la Chasse de Caïn en quelques cantons français.
Les Bretons racontent la Chasse-Artus, ou du Roi Arthur.
Les Allemands ont la Chasse de Charles-Quint, dénomination qui fait pendant en France à celles de l'empereur Charlemagne et du Roi Hugon ou Hugues Capet. En
pays d'empire, on prend noms d'empereurs, et noms de roi» en royaumes ; en comtés et baronies, ceux des sires qui, par leur faste ou leur cruauté, ont le plus émerveillé les populations. Telles les battues en pays germaniques du Junker Jaeckele, de Hackelberend, seigneur de Hackelberg ou de Rodenstein, — à Tours, celles du baron Briquet, à Chambord, du comte Thibaut, et en Catalogne, du comte Arnauld ; les noms propres n'ont ici qu'une valeur locale, et comme valeur historique, si peu que rien.
Ces grands équipages sont menés par le « Grand Veneur » des forêts royales, Epping en Angleterre, Fontainebleau en France.
Un chasseur d'hommes, que ce veneur, une meute infernale que ces mâtins, limiers et grands dogues. A toute autre forme les démons préfèrent celle de chiens, surtout s'ils sont de forte espèce, noirs^ avec des charbons rouges en manière d'yeux. Les démons figurent aussi en chevaux noirauds ou couleur de feu. Quelquefois ils oublient de prendre une tête ; celle du cavalier leur suffit. Tel braque fut un scélérat qui se pendit ; tel cheval avait été un goujat de capitaine, vraie brute de sous-off ; telle jument vous^ représente une dame avare et vaniteuse, laquelle voulut être enterrée avec ses colliers et ses belles robes. On l'appelle «c la Cavale d'Obrick », parce qu'elle retourne la tête quand on prononce ce nom. Une ménagerie, que cette chasse. Poursuivis et poursuivants apparaissent, lièvres monstrueux, cerf» à cors phosphorescents, corps sans tête, ou têtes sans corps, lancées comme boules roulantes. S'amènent bissextres, hommes-singes, femmes-guenons, taureaux soufflant flammes et étincelles. Kiff-kifiF, hot-ho ! La bande passe, marquant sa route par os et charognes, troncs et bras, jambes encore chaussées tombant sur le sol. Hot-ho !
Notez qu'au diable Grand Veneur, âmes pieuses et cœurs-
dévots ont opposé les chasses du grand saint Hubert et les mirifiques battues de saint Eustache. Nombreux sont les chrétiens qui n'admettent pas que rien du diable puisse manquer à leur bon dieu.
« Certain jour en l'an de grâce mil nouante et unième, Gauchelin de Normandie, prêtre pieux et dévot, vit fantassins et cavaliers défiler par la route. Grande armée c'était, multitude innombrable et moull en désordre, portant accoutrements noirs et pennons barrés de sable. Y avait croquemorts ayant chargé cercueils sur leurs épaules. Y avait des Ethiopiens. Y avait des nains hauts de sept empans, le chef gros comme muid ou barricel. Y avait routiers et malandrins. Y avait moines et clercs, voire juges et abbés et évoques. Y avait chevaliers en bel arroi, y avait dames chevauchant haquenées. Et soufflait un vent fort et roide, lequel vent soufflant ès-cottes, robes et manteaux, de leurs sièges arrachait les nobles dames, les soulevait la hauteur d'une franche coudée, puis cheoir les laissait en leur selle, laquelle hérissaient de longs clous au feu rougis. Et voyant icelle foule passer, Gauchelin le prêtre s'émerveilla fort et s'écria : — Hà ! ce sont les gens à Arlequin 1 »
Cette vision, que nous a conservée Orderic Vital en son Histoire de Normandie, est de même souffle que la Divirw Comédie.
Aux bois du Périgord, très vastes au dernier siècle, s'entendait parfois bruit et fracas. C'élat la « Chasse du Roi Hérode ». Galopait en tête Dame Hérodiade, de blanc vêtue et chevauchant blanc palefroi. Donnant à grand gueule, bon-
dissaient à ses côtés deux formidales lévriers, issus, pensonsnous, d'Orthros et Kerberos, qui avaient mené les limiers d'Hécate. Suivait meute criarde, aboyant, jappant et heuppant, valets ès-cors beuglant et du fouet claquant. Las pour e chrétien, en maie heure abandonné de Dieu et des saints, s'il se fût fourvoyé emmi 1 Renversé en un clin d'oeil, étranglé, déchiré, dévoré, plus n'aurait laissé poil ni cheveu.
Semblable chasse est dite « la Proserpine » ou « de Proserpine ». On ne la voit, on ne lentend guère qu'une fois en vie d'homme. Elle signale les calamités extraordinaires. Se montrant en France au temps de Robespierre, elle lâcha sur le monde ce qui fut appelé la « Grande Peur », frayeur nsane qui affola les campagnes. En Allemagne, elle présagea les batailles de Leipzig et de Waterloo.
Fréquemment les conteurs du moyen âge confondent Hérodiade et Proserpine : les appelant tantôt la fille, tantôt la femme au Grand Diable, lequel, pour mieux emplir son odieux royaume, envoyait sa femelle pratiquer sur terre ses arts redoutables, afin d'induire les pauvres humains en fornication et les faire tomber en péché mortel.
Ces noms de Hérode et de Hérodiade, nous les prenons pour les appellations transformées de Wotan, qui fut jadis le grand dieu des Germains et Scandinaves, et de son épouse Frigga Holda, dite Goda par les paysans ou Horda ; la vraie, la grande Dame Rlanche. Quand l'innombrable armée des anges chrétiens eut pris le Walhalla d'assaut, force avait été aux dieux proscrits du Nord de choir dans la démonaille et d'aller en enfer grossir les cohortes de la Mort et de la Perdition.
Cette Hérodiade est aussi dénommée Herpine ou Herquine. On raconte dans le département de l'Orne, que la Mère Harpine se nourrit, ainsi que ses associés, d'os qu'elle <léterre aux équarrissoirs, se repaît de charognes qu'elle dé-
croche aux fourches et gibets. — La « Chéserquine », une contraction de Mère Herquine ou de îa Chasse Herquine.
Quant au nom très fréquent de « Mesnie Hellequin », pas besoin d'exphquer que « mesnie » est pris dans le sens de maisonnée. La mesnie Hellequin, l'expression désigne les gens à la suite d'Hellequin. Autres formes, manie ou meniége d'Hennepin.
Odin far forbi ! C'est Odin qui passe 1 dit-on en Suède, quand furibonde la tempête. Das wûthende Heer signifie donc l'armée de Wolan, soit Odin, l'ex-maître du Ciel, qui fut mis en fuite par les légions des anges. La « Chasse Volante » était par les Norvégiens dite Aas Kereya, la Chevauchée des Ases, la signification de Ker tournant peu à peu en celle de Heer ou d'armée, celle à'Ose, Ase ou dieu en Aas, ou charogne qu'on disait être tombée des nuages.
Nous apprenons par ailleurs que le préposé à la meute infernale s'appelait Heikin, ses valets étant dits Milites Helkini ou Herlkini, dits aussi Harlkini. — « Ce sont gens à Harlequin ! » s'était écrié Gauchelin, le prêtre normand.
Ne tiendrions-nous pas ici l'explication de la fameuse ballade que connaissent si bien les admirateurs de Gœthe, celle d'ErIkônig, ou le Roi des Aunes ? — On Ta mise en musique, et on l'entend fréquemment sur nos pianos.
— « Le Roi des Aunes, pourquoi? le roi des Aunes, comment ?» — me demandai-je plus d'une fois. Je me construisis une théorie :
— Les aunes et vergues croissent de préférence le long des ruisseaux et des étangs ; ils se plaisent dans les terrains marécageux. La ballade met en scène un père qui chevauche par la nuit, le long d'une aunaie. La plaine est humide.
Pour tenir au chaud son enfant, le père le presse contre sa poitrine, l'enveloppe dans son manteau ; mais ces vapeurs l'inquiètent, ces vapeurs glacées qui traînent le long du marais... Du milieu des brouillards nocturnes surgit le Roi des Aunes, lequel appelle le petit, lui parle d'une voix caressante, mais son haleine est empoisonnée de fièvre : il touche l'enfant ; — l'enfant crie, — l'enfant meurt.
Il y avait de ca, mais ce n'était pas ça. Il ne s'agit pas d'uaErlkœnig, Roi des Aunes, mais d'un Hellkœnig, Roi des Enfers. IJœllenkœnig, en angh'is HelUxing, en patois normand Hellequin, est le dieu de la Mort. Hellkœnig se promène par la terre, va, vient, prend qui lui plaît, enfant ou vieillard, homme ou femme, l'expédie dans le sombre royaume. En temps ordinaire, il frappe ses victimes une à une ; mais quand il opère en grand, jouant de la guerre, de la peste ou delà famine, il ressemble à l'oiseleur qui pousse dans les filets une volée d'oiseaux pour la massacrer. Alors le Chasseur Noir, le Grand Tombeur d'hommes, s'appellera Alexandre ou César, Attila, Djengis ou Tamerlan, prendra le nom de ces terribles Rois et Empereurs, qui égorgent des peuples, abattent des villes, font de sanglantes boucheries et accomplissent les grandes chevauchées de la Mort.
« Ce sont gens à Harlequin ! » C'est Harlequin lui-même !
Il y a une cinquantaine d'années déjà, que Paulin Paris hasardait la supposition que la Bande Hellequine avait donné son nom au cimetière d'Eliscamps, près Arles, que d'aucuns dérivaient des Champs-Elysées, mais qu'il expliquait par Aleschans, Hell's King. Et Jean-Jacques Ampère eut la sagacité de rapprocher Hellequin de îlarlckln, et spécialement de l'Arlequin bergamasque, vêtu et masqué de noir. Reclus 6
Voilà une surprise ! Ainsi les arlequinades, ces désopilantes bouffonneries, furent jadis un mystère religieux ! Ainsi l'on changea en divertissement ce qui avait été un sujet d'épouvante? — Oui, l'on mua sa peur, sa peur bleue, en plaisanteries, grimaces et esclaffements de rire. Les Etrusques d antan avaient représenté leur terrible dieu de la mort en géant armé d'une lourde massue, et concassant les crânes. Cette massue, les frivoles Bergamasques, et ces farceurs de Florentins, la changèrent en une batte légère que prit en main le mauvais plaisant d'Arlequin.
Et caché derrière son masque noir. Arlequin regarde le spectacle que lui donnent les allants et venants, suit avec une ironie sinistre les acteurs de la comédie humaine :
— C'est le signor Pantalon ; vieux juge, vêtu de brun, entre deux âges, imbécile et avare, égoïste fieffé, petit bourgeois jusqu'au bout des ongles.
C'est notre ami Pierrot, le fils à papa ; il est cousu de blanc, et ses malices aussi. Gourmand, lâche et voleur, il feint l'imbécile, le deviendra, si on lui en laisse le temps. »
C'est Colombine en basquine rose, trottinant ses jambes fines et alertes : c'est la vicieuse et charmante Colombine.
Et ce sournois d'Arlequin arrive par derrière. Il glisse, furette de-ci de-là, lugubre et bouffon ; son œil éclaire le masque de velours. Paf ! Arlequin frappe Pantalon. Paf ! Arlequin frappe Pierrot. Paf ! Arlequin frappe la pauvre Colombine. Paf ! paf 1 Arlequin frappe tout le monde. Arlequin n'en manque pas un, n'en manquera pas une; tous, trétous y passeront.
Nous n'avons fait qu'effleurer le sujet. Il intéresse les poètes et les artistes, les philosophes aussi.
Nous en avons assez vu pour comprendre comment les mythes naissent, se forment et se développent, comment aussi ils finissent. Une idée se présente, assez vive pour faire
image. La première figure en génère de nouvelles, d'autres se succèdent et se juxtaposent, toujours plus nombreuses ; elle s'animent, entrent en mouvement, se condensent et s'achèvent en drame.
Représentons-nous un chasseur d'autrefois ; il vient de perdre sa compagne, la mère de ses enfants. Hier encore, elle était si gaie, si vive et légère, elle bondissait comme une biche à travers les brousses. ..La voilà gisant, raide et froide. La mort lui a décoché une flèche bien visée. La Mort... la Mort ! En voilà une terrible chasseresse, qui ne manque jamais son coup I
Et le chasseur de comparer les morts diverses aux nombreuses modalités de la vénerie. Il voit la terre comme une réserve à sauvagines ; au monde, il n'y a que chasseurs et chassés. Autrement chasse le lion que le tigre. — Tous meurtriers ont leur méthode particulière : loups et renards, chiens, chats et chacals. Le crocodile a ses procédés, le requin les siens ; de même la truite et le brochet. L'aigle, le faucon, le milan ne s'y prennent pas comme les hirondelles, les cigognes. Les pélicans, les cormorans, les marlinspêcheurs. L'araignée a son système. Voici qu'arrive l'homme, l'homme le Grand Veneur, celui qui sait et fait toutes les perfidies. Il creuse des fosses qu'il recouvre de feuillage ; tantôt il se cache et s'immobilise sous un déguisement, tantôt il court et bondit ; il englue, il perce, il tranche, il assomme, il écrase... Quelle variété d'armes et d'engins I Comme la Mort, comme la Mort ! Ses victimes, il les abat une à une, par la ruse et la patience. Ou il les massacre avec bruit et furie, les pousse dans les traques et les battues, vers les immenses coups de filet. Tou-
jours comme la Mort, comme la Mort ! Une moitié de la faune mange l'autre moitié. L'homme se repaît de mille proies et, à son tour, le Dieu de la Mort se repaît de l'humaine multitude. Le Vieux Meurtrier tue et mange, mange et tue sa proie, ne s'interrompt de tuer que pour manger, ne s'interrompt de manger que pour tuer.
Quand la chasse ne fut plus le seul ou le grand moyen d'existence, on trouva pour la Mort d'autres sujets de comparaison. A.insi, dans une époque relativement récente, l'Europe chrétienne ne pouvait se lasser des y Danses Macabres )). En l'année i^s^, en pleins désastres de la guerre anglo-française, les Parisiens s'en donnèrent la comédie au cimetière des Innocents — certes, ils avaient bien choisi l'endroit — , montrèrent aux ducs de Bedford et de Bourgogne unje Danse de la Mort en mascarade magnifique. Pendant deux à trois siècles, ce fut avec une délectation morose qu'on regarda Thanatos présider au grand bal de la vie. La Mort, chef d'orchestre, battait la mesure au quadrille d'honneur formé par l'Empereur et Sa Majesté la Reine, par le Roi et la superbe Impératrice. La Mort jouait du violon à la grande pavane du pape, des cardinaux, des évêques, ducs, barons et chevaliers, avec marquises, comtesses et princesses, avec nobles, hautes, honnêtes, puissantes dames et damoiselles. La Mort flûtait et tambourinait. Sarabandaient bourgeois, artisans, laboureurs et soudards, gigotaient bourgeoises, mercières, fruitières, paysannes et ribaudes. Vous aussi, la belle bergère, entrez en danse ! Et youp.etyoup, la Catarina !
Ainsi la Mort, la lugubre Mort est représentée par des gavotes et rigodons ! — Hé oui 1 et par des arlequinades aussi. Combien la chose semble incongrue !
Les choses que nous appelons incongrues, sont celles que nous n'eussions jamais devinées. Puisqu'elles existent, tâchons de comprendre comment et pourquoi.
Le lugubre évolue vers le grotesque, et le grotesque vers le lugubre. Cela fatalement. Les doctrines philosophiques et religieuses naissent et se constituent, prennent leur direction, vont droit devant elles, marchent et marchent. A certain moment on constate avec stupéfaction qu'elles évoluent, (jue déjà elles ont évolué en sens contraire. Comment cela?
La Terre est ronde. En allant devant soi, toujours en ligne droite, disons en se dirigeant de l'est à l'ouest, on se trouvera marcher de l'ouest à l'est dès qu'on sera entré en l'autre hémisphère. Nos idéies, elles aussi, tournent en un cercle, doivent finir par se contredire. Mais ne nous embarquons pas dans la philosophie de l'histoire.