L INNOMBRABLE MULTITUDE DES MORTS
la terre violacée, qui le long de la rivière s'éteridait à perte de vue : Tout cela momie î Montrant les collines lybiques aux flancs alvéolés de sépulcres : Tout cela momie ! Et du côté arabe : Tout cela momie ! Et solennel, presque sinistre, il répétait : Momie ! Momie !
Les morts étaient, par les Grecs, appelés Pleiones, ou les Nombreux. Et les Romains employaient, au lieu du mot « mourir », la périphrase de « ire ad plures », aller au tas, rejoindre le gros de la troupe.
Il faut se rappeler que la terre est pleine d'habitants, pleine au poiut que les populations ont peine à vivre. On ne sait pas depuis combien de temps le monde est monde. D'innombrables générations ont suivi d'innombrables générations, le flot monte et monte toujours. S'il" faut en croire la légende, les morts succèdent aux morts, emplissent l'air de leur invisible multitude, se glissent dans les fentes, crevasses et lézardes, comblent les bas-fonds, inondent les campagnes. Les fantômes s'accrochent et s'enchevêtrent, se compriment et s'écrasent ; les anciennes couches se tassent sous le poids des nouvelles. Au sable de la mer et du désert, aux gouttes de pluie, ils disputent la place, s'emmêlent aux poussières des chambres, caves et greniers, croupissent aux moisissures, exposés aux afi'ronts d'un balai brutal, qui soudain les réveille, les traîne, les roule et les éparpille.
« De l'homme que reste-t-il ? » interrogeait le tout sapient Sirach, Et lui-même répondait : « Un peu de terre, un peu de cendre ! »
Pensez donc ! Les vivants ne sont pas une petite troupe, certes ! Mais combien plus nombreux sont les morts ! Non, jamais on n imaginera ce que le monde en contient !
Ainsi que nous le verrons ci-après, ces âmes s'incorporent volontiers en insectes et papillons, formes exigeant peu de place et peu de matière.
Hc biea 1 de ces esprits mués en éphémères, certain jour, les bandes accoururent si épaisses, nous dit-on, si épaisses, qu'un géant, le terrible Kalévide lui-même, ne put leur tenir tête ; après de longs et pénibles efforts, il ne put traverser leurs multitudes ; force lui fut de s'avouer vaincu et de revenir sur ses pas.
Les gens d'Orshova racontent qu'aux temps jadis, le grand saint Georges offrit bataille à Tépouvantable Dragon qui dévastait leurs quartiers. Dieu aidant, le bon chevalier étendit le monstre raide mort. « A l'orde et vilaine bête il trancha le chef, qu'il jeta par-dessus la muraille dans la citadelle de Golocumba. La tête se putréfia. Mouches et moucherons en yssaient, comme de la gueule d'un four. Tant merveilleux fut leur nombre que, sous la charge, les épaisses murailles se fendirent de haut en bas, s'effondrèrent les tours et croula le donjon. »
Cette curieuse légende exige quelques explications. Dans l'antiquité, les mouches passaient pour être un produit des cadavres en décomposition. Plusieurs d'entre vous se remémorent l'épisode des Géorgiqaes, où il est raconté comment le pasteur Aristée obtint son essaim d'abeilles. La Bible cite Baal Zébub, le Dieu des mouches. Ces taons et mouches, provenant des charognes pourrissantes, ou du dragon féru par saint Georges, sont des âmes perverses ; à preuve leurs morsures cruelles et leur soif de sang.
Baal Zébub, nous disent les théologiens et les commentateurs des livres sacrés du christianisme, est le Prince des démons. Par conséquent, les mouches dont s'agit figurent des démons, et les démons figurent des mouches. Le peuple confondait les uns avec les autres.
Si l'on voulait entrer dans la voie des interprétations mystiques, et dans ces contes populaires ne voir que des symboles, nous pourrions ajouter que le dragon, ci-dessus men-
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tienne, est l'Orque funeste, à savoir l'incarnation de la mort et de l'enfer. La lête du monstre dévorant est le trépas : son ventre signifie le pays d'Au-delà. Ces mouches qui s'échappèrent du sang répandu et des chairs infectes, signifient les innombrables habitantes du sombre royaume, lequel est encore typifié par la citadelle de Golocumba, la prison dans laquelle les âmes sont retenues captives, et dont le nombre est devenu tel qu'elles font crever les murailles. Le héros sauveur figure ici le Fils de Dieu, faisant sauter les portes de l'enfer et apportant la délivrance.
Mais, pour le moment, il ne s'agit pas d'expliquer les mythes et de les faire se volatiliser en idées abstraites, mais de bien saisir l'idée que l'on se faisait naguère de l'autre monde et tout spécialement du nombre de ses habitants. Le conte que nous venons de mentionner est de la poésie barbare, — mais puisque nous sommes ici pour nous renseigner sur nos origines barbares !
Semblables images sont excessives, certes. Mais dans le cas présent, leur absurdité voulue marque Tinnumérabilité des âmes, qui, au jour de la résurrection, prendront leur vol, échapperont à leur odieuse prison. Les Primitifs, dans leur langage, ne disposent que de moyens primitifs. Les savants s'évertuent à faire mieux, mais le maniement d'énormes quantités ne leur est pas facile non plus. Ils ont du mal à exprimer le poids du Soleil en tonnes métriques, et en siècles la distance que parcourt la lumière d'une étoile pour arriver jusqu'à nous, ou le temps qu'exigea la condensation d'une comète. Et quand nous sommes, de ce côté, suffisamment éblouis et aveuglés, ces mêmes savants se retournent et nous conduisent dans le monde minuscule. Us
calculent ce qu'une pompe pneumatique laisse encore dé molécules d'air, après le centième coup de piston ; ils disent le nombre de vibrations que les ondes eiïectuent en une seconde pour donner les sensations de couleur ; ils supputent combien notre tympan a palpité de fois en écoutant VInvitation à la Fa/se qu'on jouait sur le violon. Ces physiciens nous enivrent de chiffres, tantôt désespérément grands, tantôt désespérément petits ; ils jouent et jonglent avec les quantités, jusqu'à ce que nous ne sachions plus distinguer entre le milliard et le milliardième.
Pour vous étonner, les poètes rustiques, les chanteurs ambulants s'y prendront autrement ; ils vous diront que d'épais donjons croulèrent sous le poids des mites et cousins, mouches, moucherons et moucheroUes qui s'abattirent sur tours et murailles.
Le romancier Huysmans, l'auteur de A rebours et Au-delà y disait dernièrement: « L'espace est peuplé de microbes. Estil plus surprenant qu'il regorge aussi d'esprits et de larves?»
En somme, les sauvages et nos campagnards comprennent le nombre et la fonction des esprits à peu près comme nos physiciens comprennent les fonctions et le nombre des microbes. Les professeurs disent comment ces petits êtres, comment ces minuscules organismes travaillent le vin et la bière, comment ils fixent utilement l'azote dans les plantes légumineuses, comment ils engendrent croup, diphtérie, chaléra et autres maladies infectieuses. On traduirait en kanake les dissertations du savant Metchnikow sur les leucocytes et lesphagocy tes que les sorciers néo-calédoniens, après avoir écouté le conférencier attentivement, se tourneraient vers leurs élèves et jeunes lévites : « Là, que vous disais-je hier ?»
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Dans le langage courant d'autrefois, les esprits des morts étaient dénommés génies ou démons. Ces génies et démons, nous nous proposons de les étudier sérieusement ; ils composent le fond et la substance des religions. En mourant, croyaient nos lointains ancêtres, en mourant, les hommes passaient génies ; les génies passaient divinités, tantôt bonnes, tantôt mauvaises, mais dans leur immense généralité mauvaises, il faut bien l'avouer. Tout conscrit français, disait-on, porte un bâton de maréchal en sa giberne, et l'en sortira au moment propice. Semblablement, tout mort avait la chance d'être déifié comme génie du bien, génie de la famille, génie de ceci, génie de cela. Rappelez-vous l'empereur romain qui, sentant approcher ses derniers moments, dit aux amis qui entouraient sa couche : « Je me sens passer Dieu. » Parmi les communautés de chasseurs ou pêcheurs, parmi les tribus bergères ou agricoles, l'individu qui avait su se faire aimer, et surtout qui avait pu se faire craindre, avait Outre-tombe chance de gagner une belle situation et d'acquérir une divinité quelconque, une divinité vaille que vaille. Les mauvais démons étaient certainement en majorité, puisqu'ils avaient été des hommes comme nous. Mais les bons n'étaient pas rares. Chacun avait son bon démon et son mauvais. Qui n'entendit parler du « Démon de Socrate », un démon de justice, de haute morale, de bon sens et de bonté? Mais à l'avènement du christianisme, les génies cidevant, tous les démons de l'ancien régime furent proscrits, mis hors la loi, traités en diables, en suppôts du Grand Diable d'Enfer.
On en avait nombre suffisant, ce semble. Mais non, la-
théologie nouvelle ayant inventé le dogme du péché originel, se trouva dans la nécessité de l'expliquer et de le rendre plausible. Elle transforma le souple, élégant et insinuant serpent d'Eden en un dragon hideux et colossal, en Lucifer, prodigieux rival de l'Omnipotent, et suivi par des démons en nombre prodigieux.
Avant de créer l'homme. Dieu, disait-elle, avait peuplé les espaces aériens, y avait fait pulluler la vie. Ce que nous voyons d'étoiles, avaient été les stations où se tenaient les quartiers généraux de l'armée céleste et ses postes de commandement.
Le Seigneur Eternel trouva là sa première déception. Séraphins et Chérubins, Anges, Dominations et Puissances se révoltèrent contre celui qui les avait tirés du néant. Leur science, doublée de puissance, vira en orgueil. Sous la conduite de l'Archange splendide, les célestes milices levèrent l'étendard de la révolte, pensèrent renverser le Trône du Très Haut.
Terrible fut la bataille rangée, mais courte. Le Fulminant écrasa ses ennemis. Ne pouvant ou ne voulant les exterminer, il les précipita dans le chaos.
L'Histoire de Grimaud — un document authentique, n'en doutons pas — nous renseigne à ce sujet :
« Trébucha la deisime ligniée du ciel en terre, jusqu'en enfer. Et deviendrent diables noirs et cornuts, et plurent VIII jors et VIII neus, autressi espais comme est li poudrière en la raie du Soleil. »
Au chaos, les vaincus étaient déjà fort à Tétroit. Dès que la Terre eut été formée, ils se jetèrent sus, nombreux comme gouttes de pluie et grêlons d'orage ; ils emplirent l'air, la mer, les déserts et la brousse. Depuis, affirme le poète du Paradis perdu, « depuis, des millions de créatures spirituelles, à nos yeux invisibles, peuplent la terre et nous
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entourent, soit que nous dormions, soit que nous veillions ».
Entre les diables qui furent des anges et les diables qui furent des hommes, il ne serait pas facile de voir notable différence, La distinction n'aurait d'ailleurs qu'une valeur théologique et n'intéresserait que les populations nourries de légendes chrétiennes et islamites. Venue d'Orient en Occident, la légende dont s'agit prit racine, grandit, donna fruits et développa rejetons. La vague notion d'une immense, d'une innombrable armée démonique, pouvait suffire à Milton. Mais les Docteurs, qui rien n'ignoraient du « plan de Dieu », voulaient plus de précision. Ces professeurs en Sorbonne avaient pour métier de compulser les secrets de la chancellerie suprême et ils y exerçaient leur intelligence subtile. La curiosité les prit de supputer le nombre exact des mauvais anges ; statistique difficile, compliquée à merveille.
Quelle chose pouvait rester cachée à ces docteurs qui connaissaient Dieu dans les fonds et les tréfonds, à ces émules du fameux Pic de la Mirandole, lequel, à ses vingt-trois ans, édictait neuf cents propositions : « De omni re scibili él quibasdam a/iis », s'offrait à discuter sur toute chose cognoscible et quelques autres ? Admirez cette science-là ; ce qu'il entendait le mieux, c'était l'incompréhensible.
Un autre maître-sot en Faculté, — les sots diplômés sont plus sots que les non diplômés, — Guillaume de Paris, « Gulielmus Parisiensis », se livrant à moult laborieuses recherches et diffîcultueuses compulations, chiffra, statistiqua, finalement trouva que le nombre des esprits pervers
s'élève au total de 44.435.556. Pas un de plus, pas un de moins 1
En l'an de Notre-Seigneur 1576, Weirus de CIcves, autre savantissime, adopta ce chiffre, ou à peu près, mais expliqua qu'il représente seulement les combattants valides, inscrits par le Prince des Démons sur les rôles de son armée régulière. Avec les irréguliers, ce serait toute autre affaire; car absolument innombrables sont les cobolds, lutins et farfadets, les gnomes et gnomides.
De leur côté, les Hindous, ayant raisonné les différentes catégories de leurs divinités, arrivaient au chiffre de 33o millions. Par cette multitude de capitaines, maîtres et seigneurs, devinez, si possible, la quantité des serviteurs, domestiques, messagers et autres sous-ordres ; imaginez ensuite combien de maupiteux fournira l'entière démonaille, laquelle pullule dans l'espace en masses atomistiques, de son virus impur pénétrant la Nature entière.
Du haut de son infaillibilité, le pape Grégoire le Grand nous donne à savoir qu'en prenant bouchée ou gorgée, nous sommes exposés à la mésaventure d'avaler un méchant diable, ou plusieurs. Ce qu'il prouva par l'exemple d'une pauvre nonnain.
Donc elle agissait sagement et prudemment, la secte chrétienne qui prescrivait les sputations fréquentes, et même en faisait une pratique dévote.
Le Napolitain qui bâille, prend garde à faire le signe delà croix sur sa bouche ouverte, afin d'empêcher un démon de s'y précipiter.
D'après l'inestimable recueil des Mille et une Nuits, un marchand malencontreux blessa grièvement un Djinn en lui
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envoyant un noyau de datte par la tête. Car les Djinns foisonnent autour de nous et, dans leur foule invisible, nous pouvons provoquer des accidents en brandissant un bâton ou en faisant quelque mouvement brusque ; les déserts d'Arabie sont emplis dune si dense population d'Invisibles, que le Bédouin bien élevé ne jettera rien brusquement et — je demande pardon pour ce détail intime — il ne satisfait certains besoins naturels qu'après en avoir demandé la permission aux Esprits bienheureux. Quant aux autres, il ne s'en soucie.
On dit en Allemagne que la foule des âmes mortes s'accroche aux buissons, se lacère aux épines du chemin. Les mamans recommandent à leur progéniture de ne pas fermer les portes brusquement, une pauvre âme pouvant être pincée entre bois et bois. Elles se blessent, les malheureuses, aux haches et couteaux qui ne sont pas à leur place, aux contres, fourches et herses dont on a laissé les pointes en l'air.
Trente mille diables, autant en aperçut le brave saint Macaire, trente mille, se massant à la porte d'une seule et même maison, dans la ville d'Antioche.
C'était l'opinion courante que formulait un rabbi babylonien, quand il disait que tout l'espace du monde contient à peine les légions démoniques ; et les chrétiens d'ajouter qu'elles grossissent à chaque génération de tous les hommes blancs et noirs, jaunes ou rouges qui ne meurent pas en état de grâce, c'est-à-dire une multitude incomptée. Un nombre infini s'accroît de nombres infinis.
On en vint à se demander si la Terre, supposée creuse et faisant l'office d'une chaudière immense, contiendrait toute la démonaille .'' Et si le vide pouvait exister, du moment que tout l'espace disponible est occupé par diables et démons, — ainsi que l'affirmait le grand Luther.
-^ « O roi des cieux, toi qui créas la Terre infinie, la Terre incommensurable 1 » — lisons-nous au livre des Macchabées.
Cette Terre — celle d'avant Christophe Colomb — , cette Terre étendant au loin ses vastes plaines, suivies d'autres plaines sans limites, et de forêts et de déserts, cette Terre pouvait encore suffire aux multitudes d'anges tombés. Mais elle avait encore à loger ses propres morts, disionsnous. Chaque génération en apporte fournée nouvelle, et de ces générations elles-mêmes, il n'y avait compte, Multitudineuses sont les feuilles de la forêt. Et les feuilles d'antan, celles qui durant des siècles écoulés, automne après automne, s'amoncelaient en la forêt profonde, combien seraient-elles si la pourriture ne les eût fait disparaître, si la végétation ne reprenait leur matière !
Les chrétiens se tiraient, se tirent toujours d'affaire, par le miracle, qui ne leur a jamais coûté cher. Un miracle de plus ou de moins, qu'importait ? Plus gros le prodige, plus méritoire la foi. Ils en sont restés au système d'un enfer indéfiniment élastique ; d'un espace enfermant d'énormes multitudes, mais pouvant se condenser en tête d'épingle. Comme dit l'apôtre Paul: « La foi n'est pas de tous. »
Mais, de bonne heure, les pré-chrétiens et non-chrétiens avaient compris qu'à laisser toujours foisonner la grande macabre, elle finirait par étouffer les vivants, et qu'il fallait remployer ces âmes, avant qu'elles ne débordassent terre, ciel et enfer. — Une solution se présentait, évidente^ iné-
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luctable : les morts reviendraient à la vie après avoir séjourné au Pays du Silence. Il fut décidé que la Terre, si fortement mélangée de détritus cadavériques, qu'elle peut passer pour une poussière de tombes, — « tout ça momie n, disait le guide aux Pyramides en montrant la campagne ambiante, — que cette cendre ferait la matière de nouveaux organismes, que ces âmes mortes redeviendraient des âmes vivantes, après avoir séjourné un temps plus ou moins long dans les éléments de l'air, de l'eau et du feu.
Entre la pomme qui tombe de l'arbre et les éclosions du printemps, il faut passer les longues attentes de l'hiver. Il y a le repos, le repos apparent avant la renaissance, mystère des mystères.
Pour jeter quelque lueur sur ce gouffre d'obscurité, disons la croyance y relative des montagnards valaisans et tyroliens, catholiques comme il n'en est pas de plus dévots et sincères. Ils prétendent que leurs glaciers, notamment celui d'Aletsch, au pied de la Jungfrau et du Finster Aarhom, est en son immense étendue bondé de « Pauvres Ames », en nombre tel qu'il serait impossible de mettre le pied entre les têtes. Les voyageurs se figurent que, vu l'absence d'êtres vivants, le silence règne sur ces âpres hauteurs. Mais les montagnards savent que cette immobilité n'est qu'apparente. Immobiles en apparence, ces fleuves de glace roulent en cascades, se précipitent en avalanches. — Vos sens obtus ne perçoivent ni le bruit ni le mouvement — Tant pis pour vous! De loin, il vous arrive de prendre une cascade pour un filet de neige, ou pour un ruban de satin sur le corsage de la montagne. Tout en pataugeant sur le glacier, vous en êtes trop loin pour deviner ce qui s'y passe. Mais nous, disent-ils, nous y entendons des bruits sourds, des fracas distants. Dans les profondeurs, les masses frémissent et s'agitent, montent et descendent, Reclus 7
poussent, foulent, roulent, écrasent. Le glacier travaille, et travaille comme force forges, il triture la pierraille et l'expulse, il se nettoie. Ailleurs, les âmes sont affinées, en chaudières bouillant, en fournaises flambant. Ici, elles s'épurent par congélations successives, jusqu'à douze fois, s'il le faut. Redevenues neuves et fraîches, elles prennent la transparence du cristal, à travers lequel s'irise la lumière. Elles sont alors prêtes à renaître, et quand il va être procédé à un baptême, et que les p'tites fifilles demandent d'où est sorti petit frère, on répond que Casperlé, le sonneur de cloches, l'a rapporté d'une crevasse de l'Aletsch.
Les Pauvres Ames arrivent de tous côtés, s'engouffrent au glacier, en sortent par escouades quand il y a tremblement de terre, ou qu'elles vont pèleriner aux sanctuaires du Bon Dieu ou de la sainte Vierge.
Leurs processions sont, dans le patois local, désignées sous le nom de Gratziige, ou Marche des Revenants, et portent aussi la dénomination bizarre de « Symphonies ». On vit leurs multitudes s'assembler autour des pics du Vietscher, du Lauter et de l'Ober-Aar; leurs lignes serpentines, grises et brunes, glissaient sur les blancs nevés, rasaient les glaces vertes et bleues, franchissaient, à l'instar d'un nuage, les sombres crevasses et précipices. Leur mouvement uniforme et régulier fait contraste avec les cavalcades efl'rénées du Grand Veneur, se précipitant à travers les airs, avec les furieux emportements des Mesnies Hellequin, les charges endiablées des équipages du Roi Hugon. Aux trains de chasse, le cor appelait. Jappaient les chiens, ululaient les loups, grouinaient les sangliers, juraient et blasphémaient les hommes. Ici, l'on distingue à peine comme un bruisselis de feuilles, qu'agite un vent léger. Ce sont murmures et soupirs de chapelets qu'on égrène, à'oremus que l'on marmotte. Et aussi un babillage bizarre, des éclats entrecoupés,
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des éjaculations malcontentes, pleurardes ou ricanantes. Parfois un bourdonnement d'abeilles, des voix distantes et susurrantes qui alternent avec des flûtes lointaines el le roulement de tambours voilés. Curieuse sympbonie, fantasque spectacle que celui de la procession des Ombres au glacier d'Aletsch !
Ailleurs, on dit que les âmes des morts se mêlent aux bandes d'oiseaux qui, sur là fin de l'automne, fuient à tire d'aile nos campagnes attristées, émigrant au pays du soleil, vers les heureuses campagnes que la lumière inonde. Image ou réalité, le peuple n'a jamais su ou n'a jamais voulu distinguer. Les âmes volaient avec les oiseaux, allaient, par delà les mers, vivre une vie nouvelle.
On allait vers le jour des Morts. La campagne semblait vide. Les plaques brunes des terrains labourés alternaient avec les chaumes grisâtres. A l'horizon, un mur gris-brun : c'était la forêt. On marchait sur des feuilles. Elles manquaient aux arbres, dégarnis déjà, et montrant leur ossature. Le clocher, les toits, les maisons semblaient faits d'ombre ; des hommes de loin en loia passant sur la route, les bœufs cheminant lentement, semblaient spectres et fantômes. Par intervalles soufflait un vent aigre. Il faisait triste, il faisait froid.
Au ciel lavé clair paraissait la lune, mince faucille. Vers l'horizon moutonnaient des nuages gris et blancs ; on eût dit des glaçons sur lesquels il aurait neigé ; le soleil couchant les teintait en rose pâle. Au-dessus de la banquise, deux longues files d'oiseaux ondulaient et serpentaient, leurs taches noires s'atténuaient d'instant en instant, et s'affaiblissaient dans les profondeurs aériennes. Nous quittant avec
des cris joyeux, les oies, les canards volaient vers la chaude lumière, vers les bambousières et roselières, vers les tièdes étangs où se mirent les palmiers.
Et nous, de contempler ce départ et de songer combien il fait froid ! Combien il fait triste I Encore un hiver à passer. D'hiver en hiver nous arriverons au dernier ; nous irons au cimetière, dont les pierres ressemblent à ces plaques blanches des banquises aériennes, Et après? Ferons-nous comme ces oiseaux ? Passerons-nous la mer, la grande mer qui sépare les deux mondes? Aborderons-nous en un pays d'outre-vie, lumineux paradis, où les arbres de la science croissent en bosquets verdoyants et fleuris ; où l'arbre de la vie plonge ses racines dans la fontaine de Jouvence, reflète ses fruits d'or dans l'onde limpide ? Renaîtrons-nous là-bas? Qui sait ? Mais ici, qu'il fait donc froid, qu'il fait triste et sombre I
N'en doute point, que tu renaîtras! s'écria la sagesse de l'Egypte et de l'Inde. Il renaîtra ton lotus, il renaîtra sur un autre globe, puis sur un autre. Emplir l'immensité des êtres et des espaces, la goutte d'eau point n'y hésite ; elle les emplira dans l'immensité des âges.
Voilà ce que comprirent les Primitifs, nos ancêtres, quand de refi"rayante et incoercible multiplicité des morts, ils déduisirent la doctrine des Métamorphoses et des Métempsychoses : la transmigration incessante des âmes dans les molécules de la matière, afin de 1' « animer », dans l'acception la plus immédiate du terme, et vivre des existences indéfiniment renouvelées, — mais la même vie, toujours la même.
Cette perspective d'une durée sans fin sourit aux races encore pleines de sève. Les intelligences naïves ont hâte de
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sentir et d'agir, même sans mesure ; les jeunes, se croyant capables d'éternelles délices, ont soif d'immortalité. Le héros des Scandinaves, leur favori, le magnifique et redoutable Thor, avait parié qu'il viderait le contenu de certaine corne à dimensions énormes. Tandis qu'il buvait et buvait, les autres dieux trichèrent — ça leur arrive — ; ils mirent la corne en communication avec la mer. Et le brave Thor buvait toujours ; déjà baissait le niveau des eaux marines, quand les bons compagnons jugèrent à propos d'arrêter la mauvaise plaisanterie. Maints échauffés se figurent appartenir à cette race divine, croient qu'ils seraient capables, vraiment, de boire à la coupe d'éternelles voluptés, sans se lasser jamais, en criant toujours : Encore ! encore!
Telle n'est pas l'opinion d'autres hommes qui, vivant sous un soleil plus chaud, dans un milieu où la vie est plus intense et les passions plus brûlantes, savent mieux que l'intensité de la sensation est en raison inverse de sa durée. Les Indous ne se plaignent point qu'une trop brève existence leur ait été dévolue. Au contraire. La durée sans fin, dans un cercle toujours récurrent d'avatars et de métempsychoses, ils ne la requièrent point, et même ils en ont crainte ; des philosophes et des révélateurs la leur ont imposée. Ces recommencements les inquiètent et les obsèdent. Ils ont écouté l'éternel gémissement du flot se brisant contre le rivage et s'épanchant en écume blanche.
— 0 mer bleue, ont-ils demandé, pourquoi ta plainte douloureuse ?
Et la mer de répondre :
— Toujours mon flot se brise contre le rivage, toujours il s'épanche en écume. Je le reforme, pour qu'il aille se briser encore et encore. Je voudrais que blanchissant et gémissant une dernière fois, il s'évanouît pour toujours I Assez ai-je battu les rochers de ma rive, assez ai-je hurlé la tempête,
assez ai-je fracassé de navires et no^jé de matelots. Je voudrais enfin me reposer. Mais je n'en aurai jamais fini, jamais fini, et voilà pourquoi je me plains, je me plains !
Alors rindou de réfléchir : La vague s'ennuie de battre, et la roche d'être battue. Or, il me faudra être la vague, puis le rocher. J'irai de marée montante en marée descendante, et de marée descendante en marée montante. Il faudra girer de commencement en fin, giroyer de fins en recommencements. Toujours le désir produisant la jouissance, et la jouissance la satiété. Toujours l'amour appelant la haine et le crime le châtiment... Et puisque la peine consiste en une vie de rachat et d'expiation, tâchons de vivre une vie exempte de désir, et de passion et de péché. Faisons-la méritoire, cette vie, afin de gagner le Nirvana, le Nirvana sans phrases. Pratiquons la vertu, et la chasteté, et la charité, et le dévouement, afin d'obtenir le repos. Ce sera le repos conscient, je le veux bien ; ce sera le repos, non conscient, comme il vous plaira. Mais donnez-nous le repos, l'éternel repos 1 Le repos, le repos 1
Voici une molécule d'eau. Sous forme de vapeur, elle constitue une vésicule gazeuse et transparente, laquelle s'associant à une infinité d'autres, constitue le nuage, forme cirrus, cumulus et leurs combinaisons, monte et descend dans les airs. Le vent la transporte au-dessus des campagnes, des déserts, des mers et des continents. Par chance, elle perd de sa chaleur sur un plateau d'alpe, se condense en flocon de neige, le flocon se fait poudrin que le vent pousse deci, pousse deçà ; il s'engage dans un nevé, s'y enfonce, se transforme en aiguille cristalline. L'aiguille glisse dans un glacier, fleuve dont le flot se meut lentement, lentement, sous une pression obscure, mais irrésistible, broyant les roches, du granit faisant sable et boue. Elle arrive à la moraine, et, sous un climat déjà plus doux, se fait goutte
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d'eau. La voilà dans le niisselet ; elle court joyeusement de val en vallon, de lac en étang, de cascade en cataracte, se mêle à torrents et rivières, grossit un fleuve, avec lequel elle parcourt pays et provinces, peuples et nations. Enfin, elle rencontre l'Atlantique ou le Pacifique. Sans hésiter, la toute petite s'allie au tout grand, la goutte épouse TOcéan. Nouveaux voyages. Elle chemine en tous sens et dans toutes les directions, explore écueils, rochers, îles, golfes, détroits, tous abîmes et toutes profondeurs ; s'engage en tous courants, chauds, froids ou tempérés. Combien se passeront de siècles avant que, de déplacements en déplacements, son atome ait empli l'Océan immense ?
Victorieuse de Neptune, elle entreprendra de nouvelles conquêtes. Se laissant choir au fond marin, elle entre dans la composition d'un calcaire ; lui-même constituera une montagne. Avec le temps, toujours avec le temps, la roche vieillira, s'effritera en poussière. Satisfaite de l'expérience, notre éternelle goutte d'eau sortira du minéral pour entrer dans le végétal. Sous forme de sève, elle circulera de plante en plante, de mousse en graminée, d'arbuste en arbre. Après quoi, elle songera aux pérégrinations dans l'animalité ; elle expérimentera l'infusoire etla baleine, le ciron etl'homme. Elle a, certes, de quoi s'occuper : la nature entière à parcourir — quoi, à parcourir ? — à vivifier ! — Et quand elle aura fini sur notre planète, elle pourra recommencer en d'autres systèmes solaires, puis ailleurs et ailleurs.
Une fois engagée dans les renaissances incessantes, l'âme est saisie dans le remous des transformations ; de métamorphose en métempsychose, elle roule dans le Cercle des Existences. Comme une poulie folle, tourne et retourne la Roue de la Loi : elle tourne éternellement.