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L'AME COMME SOUFFLE, OMBRE ET REFLET

Sommaire

Le souffle des hommes et des animaux passait pour être leur âme et leur vie. Quelques étymologies. — Eole et le « han » de saint Joseph. ^ La densité des âmes. — Sensations diverses qu'elles donnent au toucher. Fraîcheur, sécheresse, foudroiement électrique. — Forme yariable des fantômes, leur allongement ou rapetissement. Les Babuces, le» Shen. — Difficulté qu'éprouvaient les missionnaires à faire accepter par les sauvages la théorie des Occidentaux sur l'immatérialité absolue de l'âme. Cette théorie n'est pas si évidente et simple que l'on peut penser. — L'Ombre prise comme synonyme de Revenant. La croyance fut assez répandue, que tout ce qui porte ombre possède une âme. — Billete à ordre dans l'autre monde. Té Karavva, le Maori. — Fixation de l'ombre de Bouddha. Sainte Véronique avec le Verum Icon, ou la Véritable Image. — Le Reflet, contre-partie de l'Ombre. Le Phôs des Grecs. L'âme se reflétant aux miroirs et aux fontaines. Importance des miroirs en magie. — Ce que les sauvages pensent des portraits. — Respect dû au Double manifesté par l'Ombre. L'ombre du Sonneur de Harlem. Ombres fouettées et souffletées. Les Docèles chrétiens. — Le Férouer ou Bon Génie des Mazdéens. Le Pasador. Respect que l'on doit à sa propre ombre. L'ombre de Peter Schlemihl.

L'humanité qui, en un lointain passé, transforma le cri en parole, avait compris la vie comme étant le souffle qui va et vient des poumons aux narines.

Cet air que nous respirons, n'est pas toujours invisible. Par les temps froids il apparaît, jaillissant des narines en vapeur chaude. Les boeufs qui labourent, les chevaux qui halètent, s'en montrent parfois enveloppés. Ce brouillard, c'est leur âme faisant effort, croyait-on jadis, leuc âme en tout semblable à la nôtre.

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Le mot « esprit » a pour radical spir, d'où aspirer, respirer, inspirer, expirer, etc. D'un autre côté, âme et animal. animas et anima, ont même origine qu anemos, le vent. Pneiima, désignation grecque du souffle. « Théopneustique », inspiration divine des saintes Ecritures. « Théopneustes », nos prophètes et nos évangélistes. « Pneumatique », tout ce qui a rapport à l'esprit en tant que haute raison, contre-partie de « psychique », ce qui dépend de l'âme ou de la (( Psyché », ce dernier vocable étant dérivé de l'onomatopée ps : siffler, souffler. Souffle, aure et vent, ces mots furent primitivement synonymes ; nous les emploierons conjointement avec ceux d'ombre et dévie. Tous signifiaient . jadis l'air en mouvement. Nos mots de « fumée » et de « parfum » sont issus d'un radical grec qui désigne un souffle violent, la colère et la passion, subséquemment le cœur.

Le souffle passait pour la chose la plus légère qui fût. L'âme se confondait avec l'haleine. Les esprits gais et amènes soufflaient en zéphirs ; leur colère explosait en ouragans et rafales, soit qu'éclatât la fureur d'un seul revenant, soit celle d'une armée entière. Telle la matérialité du vent, telle celle de l'âme.

Maint missionnaire voulut démontrer à des sauvages l'immatérialité des esprits, ainsi que les chrétiens la comprennent ou croient la comprendre. Le révérend expliquait comment l'esprit va et vient, sent et agit, mais ne possède aucune molécule solide, comment il meut l'organisme, sans peser dessus d'aucune façon. Les moricauds y objectaient. Mais le blanc n'en voulait démordre ; le blanc prenait sa grande mine des dimanches, chapeau noir et redingote noire, affirmait avec une componction solennelle qu'une entité

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dépourvue de substance, une non-matière, un rien qui serait quelque chose, causait les sensations et les mouvements du corps... Les bons nègres n'y tinrent plus, ils éclatèrent en un rire inextinguible, ils s'esclaffaient : aucun loustic n'égalait Massa, Massa dégotait tout le monde dans l'art difficile du pince-sans-rire.

Les primitifs, et ceux de nos campagnards que l'école n'a pas triturés, — attribuent donc aux esprits une substance réelle, tangible et palpable. L'esprit, pensent-ils, est du vent, c'est-à-dire l'air en mouvement. Notion simple, honnête, de grossière naïveté, mais échappant à des objections qui embarrassent telle doctrine, si raffinée qu'elle en est devenue incompréhensible.

Comme l'air, était l'âme. Ainsi que l'âme va et vient dans le corps, ainsi le vent en son antre.

Eole, raconte VOdyssée, habitait en une des îles Lipari un palais qu'embaumaient des souffles agréables et qu'entouraient des murailles d'airain. Au héros Ulysse qui l'alla visiter, il fit présent d'une outre dans laquelle il avait enfermé les vents qui eussent pu lui être défavorables... Il n'est population de pêcheurs qui ne raconte semblable légende.

Tel sanctuaire du moyen âge exhibait une sainte ampoule. Vide semblait la fiole, vide était-elle, en effet, pour le fidèle sans foi; mais bien savaient prêtres et dévots que cette bouteille soigneusement bouchée contenait un cri, un han de saint Joseph. Ecoutez bien :

— Le patron des charpentiers était à son étabh, il rabotait du cyprès, bois très dur et à nœuds. Le pauvre saint Joseph suait et soufflait, soufflait et suait ; à chaque coup de rabot, poussait un « han » qui ressemblait à un gémissement. In-

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visible, un ange le regardait faire, s'édifiait à le voir si courageux à l'ouvrage. Il pensa que les générations futures auraient plaisir à voir comment on travaillait dans la sainte Famille. II eut une idée, comme les anges seuls peuvent en avoir. Avisant un flacon vide, qui avait contenu de la colle forte, il guetta le moment. Ahanait le varlopeur, ahanait toujours, il lançait encore un han ! quand notre ange avança vivement la bouteille jusqu'au ras des lèvres, y reçut le han ! boucha vivement. Le han était dans le verre, y resta bel et bien. L'ange en fit présent aux saintes sœurs de Béthanie. Passant de main en main jusqu'à la pieuse impératrice Hélène, la relique fut portée en Occident, oij elle édifia les bonnes âmes, jusqu'à ce qu'un de ces fidèles auxquels on ne peut rien refuser — roi, noble dame ou riche baron — requit la bienheureuse fiole afin d'invigorer un sien enfant, chétif et maladif, avec l'haleine du grand saint Joseph. Fut ouverte la fiole: le han fut entendu, le han disparut, le han court le monde.

Ainsi, disaient les premiers métaphysiciens, l'âme a la densité de l'air, s'y meut comme poisson dans Teau. Physique, purement physique, elle jouit des propriétés inhérentes à la matière.

Encore aujourd'hui, les philosophes taoïstes parlent de l'âme comme d'une matière épurée. Qu'on l'affine tant qu'on voudra, qu'on la quintessencie, pourvu qu'on sauvegarde sa matérialité I Qu'on dise que les esprits, parvenus à la félicité, acquerront une substance solaire ou astrale, — à l'instar des Ameshaspentas mazdéens, lesquels étaient des rayons de lumière, — qu'on raréfie cette substance jusqu'à l'identifier à l'éther, les Midès et Ghamanes n'y verront aucun incon-

vénient, pourvu qu'on leur garantisse que cette substance sera substantielle autant que celle des astres.

Entrant dans cette voie, certains occultistes contemporains forment leur « périsprit » de matière raréfiée en son quatrième état. Là encore, de pauvres sorciers prévoyaient ce que nos salons ont trouvé de plus moderne.

Cependant, elle était encore bien loin de la matière radiante, la secte du Nénuphar, ou Péï Lien Kliâo, que le gouvernement et la bourgeoisie des Chinois ont naguère exterminée. Ces nénupharistes prétendaient que l'âme adulte pèse seize onces bien comptées. A la mort de l'individu, l'âme se rendrait auprès de Lâo Mou, la Génitrice universelle, qui récupérerait quatre onces pour les employer à ses créations, six autres onces seraient prélevées par divers génies, deux autres iraient au bienfaiteur Bouddha qui leur communiquerait son éternelle félicité. Et l'individu, où qu'il aille, resterait avec les quatre dernières onces, son inaltérable propriété. Quatre onces, soit cent vingt grammes pour une âme seule, c'est encore beaucoup !

On ne nous dit pas que, du Rhin à la Vistule, personne ait pensé à peser aucun revenant. Là-bas, ce poids doit être très appréciable, puisque la mère morte qui revient pour allaiter son enfant, laisse un creux dans le lit.

Oyez maintenant comment on se débarrasse des âmes gênantes ès-pays de Hesse :

— C'était une meunière experte en faux poids et fausses mesures. La mauvaise vint à mourir. En terre on la mit. Elle hantait son ancien moulin, et personne n'y voulait rester plus, tant elle incommodait les gens. Lors, on manda le berger de Stettbach, un avisé parmi les avisés, lequel dressa

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un piège, où il attrapa l'âme hargneuse et tracassière. Et sans autre cérémonie, il vous la ficela dans un sac et l'enfouit en vasière profonde. —

Ainsi, l'âme de la meunière ne pouvait traverser les mailles d'une toile grossière. Chez lesMadécasses, la substance animique n'est guère plus subtile. Quand il lui arrive de faire l'école buissonnière, on met sur sa piste un sorcier qui la guette, et quand il la voit, se posant sur feuille ou fleur, il lui jette son bonnet dessus, la cueille avec délicatesse, la ramène au logis qu'elle n'aurait pas dû quitter.

De l'âme japonaise, on peut entendre les ailes palpiter et, dans l'obscurité, percevoir un globe de feu verdâtre traçant une ligne serpentine. En jetant dessus drap ou serviette, on n'arrive pas à la capter toute, mais le tissu ne sera pas sans en garder l'odeur.

Au toucher, les ombres donnent des sensations assez diverses. D'innombrables exemples la montrent échappant aux bras qui voudraient la saisir. Ovide la comparaît à serpents ou anguilles :

Lubrica prementes effagit umbra manus.

En pays germaniques, on compara leur contact à celui d'une ouate fraîche. Les Angekoks du Groenland disent que la main s'enfonce dans leur matière, comme en éponge mouillée, eau visqueuse ou glace fondante. Mais les âmes que pratiquent les sectateurs du Vaudou, nombreux en l'île de Haïti, ont, tout au contraire, le contact sec et picotant ; il détermine des décharges électriques, tantôt légères, tantôt foudroyantes, mais toujours désagréables. Comme des anguilles gymnotes.

On sait la haute élasticité de la vapeur, substance dont les esprits sont formés. On enseigne à l'école que, sous forme

gazeuse, l'eau prend un volume dix-sept cents fois plus considérable que sous forme liquide.

L'âme a la forme instable des vapeurs et brouillards dont elle est composée. On la voit comme on la sent : sympathique, ou répugnante et difforme. Ses contours reproduisent ceux du corps, soit en plus grand, soit en plus petit. Alors qu'elle séjourne dans la poitrine, elle n'a que la hauteur du pouce, d'après le Maha Bharata. Telle aussi la taille que lui attribuent les missels et les enluminures du moyen âge. Des peintures murales décrites par Philostrate montraient des poupées voltigeant autour d'un char : c'étaient les âmes des rivaux de Pélops, prétendants à la main d'Hippodamie malheureux jeunes gens qu'il avait égorgés. Sur plusieurs vases peints représentant le corps d'Hector traîné par Achille, Patrocle est figuré par une figurine armée, laquelle papillonne autour du monument.

Mais les esprits s'allongent quand on les regarde avec les yeux de la peur ; la frayeur leur donne une taille démesurée. Qu'on cesse de les craindre, leur taille diminue, prend des proportions très maniables ; elle se ratatine et se recroqueville, si on la néglige. Au début, leur stature égalait la hauteur d'une montagne, mais le magicien arrive à l'enfermer dans le chaton d'une bague.

« Tantôt se font grands, les démons Babuces, tantôt se font petits, tantôt se haussent jusqu'au ciel, tantôt s'humilient en terre », témoigne une autorité compétente, Jean Cassien dit l'Hermite, lequel avait été amplement renseigné par les Pères du désert.

De leur fantôme Torngarsouk, les Inoïts racontent qu'à volonté il se fait prodigieusement grand ou réduit ; s'il se loge dans la fourrure d'un sorcier, il a la longueur du petit doigt.

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Un Bas-Breton racontait ainsi l'apparition de Guillarmic le « Gars aux Galoches » :

— (( Dédaigneux et hautain, il marchait à pas lents. Il grandissait à mesure qu'on le regardait ; il grandissait, mais on se sentait diminué d'autant. »

Un philosophe chinois a trouvé une admirable formule, laquelle satisfait à la fois les partisans les mieux convaincus de la doctrine et ses adversaires les plus déclarés :

— « Shen ou Esprit, ainsi nomme-t-on la chose dont la transformation ne dépend ni des jours ni des saisons. Laquelle chose à son gré s'élève jusque dans les nuages, ou s'enfonce et s'enfouit dans le sol, emplit le monde, mue en asticot ou un ciron. Selon la foi, elle grandit ou diminue. »

Tout en affirmant que la matière est œuvre de l'esprit nos théologiens la disent ignoble et funeste. Ils enchérissent sur sa lourdeur et sa grossièreté, afin d'exalter son auteur. Anathématisant, mais pillant les gnostiques qui avaient hié^ rarchisé l'univers selon le principe de la dématérialisation croissante, ils spiritualisèrent l'âme tant et plus. Avec Descartes, le dernier philosophe du moyen âge, mais aussi le premier du monde moderne, ils raréfièrent et subtilisèrent l'âme à tel point, qu'il fut impossible de comprendre comment elle adhère à un corps avec lequel elle n'a rien de commun.

Pour la rendre capable de percevoir plaisir et peine, d'aucuns imaginèrent une substance mixte entre l'esprit et la matière. C'était expliquer l'impossible par l'impossible. L'Index de Rome, souverain juge de la pensée humaine, condamna ce curieux système, il ne put faire davantage pour nous éclairer.

Le législateur du ehrisliamsme, dont saint Paul fut le premier et grand docteur, saint Augustin, ne s'éloigna pas de la doctrine généralement acceptée jusqu'à lui. Il s'exprime avec prudence : « La matérialité des démons n'a rien de grossier, mais elle fut épaissie par le péché, alourdie par le crime. » La pureté morale se mesurant à la légèreté spécifique, les opérations du grand juge seront fort simplifiées au dernier jour. Les âmes passeront sur une bascule qui déposera les unes au paradis, et jettera les autres aux enfers. Système renouvelé de Thot, dans l'Amenti égyptien.

La Somme de saint Thomas d'Aquin enseigne que « les anges sont incorporels, comparativement aux hommes, mais corporels relativement à Dieu. Un ange se meut dans l'espace par contact avec les endroits successivement touchés. Sa rapidité se mesure, non point à la longueur de la route, mais à sa propre volonté. Ses mouvements sont une intensité d'éclat, lequel est droit, oblique ou circulaire. Par rapport ji Dieu, les anges sont matériels; ils sont immatériels par rapport à l'homme ; ils changent de nature selon qu'on les regarde d'en haut ou d'en bas. » — Ces subtilités ne sont pas de notre fait. On explique aux catéchumènes que les anges voyagent avec une admirable vitesse, car ils n'ont à compter ni avec le temps, ni avec l'espace. Elle sortait de son catéchisme, la naïve enfant qu'on envoyait à la cave et au grenier. Il lui échappa de dire qu'on ne pouvait être en deux endroits à la fois. Mais craignant de s'être trop avancée, elle corrigea ce que la proposition pouvait avoir de trop absolu : « A moins d'être un ange;, ou un petit oiseau. »

Encore faudrait-il savoir ce que parler veut dire. — a Le temps n'a rien à voir dans les mouvements des anges et des esprits ? »

— Fort bien. Mais alors les anges et les esprits ne v®nt ni vite, ni lentement.

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— Leurs mouvements sont indépendants de l'espace?

— Soit encore. Mais s'il n'y a pas d'espace, où sont les esprits, où vont les anges ?

L'espace, alors, n'est plus le lieu de la matière, puisque les mouvements ne sont plus qu'intensité de pensée. — Gomme dit la chanson morvandiote : « Si lu le veux, Zânette, ze le veux ! »

Quant aux esprits qui seraient plus ou moins matériels, quant à la matière qui serait plus ou moins spirituelle, nos autorités scientifiques en prennent à leur aise. Elles refusent de s'occuper, tant de l'esprit que des esprits, n'étudient que « la matière qui a pour essence l'étendue, et pour loi la géométrie ».

Parce que la fixité de l'étendue nous fut enseignée sur les bancs de l'école, on se figure aujourd'hui avec une certaine naïveté, que cette loi, le monde l'avait toujours possédée. En fait, elle est due à Descartes, qui eut la sagesse de ne l'énoncer qu'en Hollande, à distance respectueuse de la Sorbonne et des galères du roi. Encore s'en fallut-il de peu que son livre ne fût incinéré par la main du bourreau. Pour en avoir dit beaucoup moins, Vanini et Giordano venaient d'être brûlés vifs. L'auteur de la Méthode fut accusé d'athéisme par les bien pensants, lesquels pulvérisèrent sa doctrine par ce raisonnement d'une triomphante orthodoxie : « L'étendue n'est pas l'attribut de la matière, puisque le corps spirituel de Ghrist est contenu en une mince hostie, laquelle est grande comme l'univers, plus grande que l'univers. »

Même doctrine dans les contes arabes, racontant comment un djinn que le roi Salomon avait enfermé dans une fiole, prit, dès qu'on eût ôté le bouchon, des proportions énormes, effrayantes. Même doctrine chez le philosophe chinois ci-dessus, qui disait que le Shen, selon la foi du croyant, emplit le monde, ou n'est plus qu'un imperceptible moucheron.

Reclus 8

Non moins répandue que la notion de l'âme-souffle fut celle de l'àme-ombre. L'ombre que l'homme projette quand il est éclairé par une vive lumière, passa pour la forme du moi, pour la manifestation de son double. De bonne heure on les identifia. Encore aujourd'hui, nous ne nous imaginons les morts que sous forme d'ombres. Si la croyance en l'ombre a décliné, c'est parce que la foi en l'immortalité a diminué dans la même proportion.

Le civilisé n'attribue d'âme qu'aux individus de l'espèce humaine — et encore ! Quelques poètes et des sentimentalistes plaident aussi en faveur de chiens et de chats favoris, pour les alouettes aussi et les rossignols. Plus modestes ou plus généreux, les sauvages concèdent une âme à tout ce qui fait ombre, aux végétaux comme aux minéraux, à tous les produits de la nature, voire aux objets de fabrication humaine. Quand ils brisent un chaudron ou lacèrent une pièce d'étoffe, ils croient que la substantialité du tissu, que les potentialités du chaudron se rendent aussitôt chez les morts. Même les civilisés de l'Extrême-Orient brûlent moult papiers figurant des maisons, des meubles, des pièces d'or ou d'argent; font ainsi munificences magnifiques et présents superbes à leurs amis de l'autre monde.

Té Kamanda, le héros des Maoris, épris d'une fée à peau blanche et chevelure blonde, lui fit présent d'un collier et aussi de pendants d'oreille, qu'elle accepta et regarda longuement. Elle n'en emporta que l'ombre.

L'ombre est proverbialement mobile et fugace. D'autant

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plus désire-t-on la fixer et la jetenir. L'on y réussit pour les divinités bienfaisantes ; car le désir passionné a toujours opéré des miracles. La terre indoue montre plus d'un roc, sur lequel le grand Bouddha laissa son Ombre. Au temps que nos rois mérovingiens feisaient le bonheur de leurs peuples, Hiouen Tsang, homme de conviction robuste, partit du fond de la Chine, accomplit un long et dangereux pèlerinage, pour avoir le bonheur de contempler cette relique. Elle émettait une lueur rougeàlre, était entourée de luminosités, provenant des Boddhisatvas et des Çramanas qui font cortège au Bienheureux. Autrefois, ajoutait-il, « l'apparition n'était pas moins brillante que celle de Bouddha luimême; mais depuis plusieurs générations, les formes n'apparaissent plusqu'indistinctes, etles ressemblances sontdevenues douteuses... » La foi ne les éclairait plus comme par le passé.

Et l'Occident, lui aussi, voulut avoir son Ombre divine.

Passait Jésus portant sa croix; il ployait sous la, fatigue et l'angoisse. Des femmes le regardaient. Véronique vit le front pâle et les lèvres frémissantes, vit les épines dans les cheveux blonds, vit la sueur sanglante, vit les larmes qui sillonnaient les joues, vit Jésus tomber... Véronique arrache "son voile, essuie la face douloureuse. Les valets ramassent rhomriie, lui rechargent le gibet, le poussent par les épaules. Le chemin tourna. Gela n'avait duré qu'un moment. Mais toujours Véronique garda la vision gravée en son cœur. Mais quoi I la vision seulement ? Le vrai sang, le vrai souffle avaient, certes, pénétré le voile qu'imprégnèrent la sueur et les larmes. L'âme du supplicié s'infusa dans l'âme compatissante, la transforma en son image et fit de Véronique elle-même l'icône véritable de notre Sauveur.

Et les fidèles de la chrétienté vont encore en pèlerinage adorer la mantille que Véronique avait jetée sur la Sainte Face.

116 LES CROYANCBS POPULAIRES

Peu experts en catoptrique, les anciens et les sauvages prenaient l'ombre et le reflet pour deux images de l'individu, l'une obscure et l'autre lumineuse, pour ses deux génies et conseillers. L'une et l'autre se plaisaient au soleil, sortaient de leur cachette pour se pénétrer de chaleur et de clarté. Mais le reflet rendait la lumière qu'il avait reçue, se mirait en eau tranquille, aux surfaces polies du verre et des métaux nobles, tels qu'or, argent, acier ou bronze, A noter que les Hellènes employaient un même mot, phôs, pour désigner une lumière et un individu.

Quand on se baignait en lac ensoleillé, on avait la satisfaction de contempler sa double image, l'une en sombre, l'autre en clair. Gomment ne pas s'attribuer double nature, inclinant au bien l'une, et l'autre au mal, l'une à la raison, l'autre à la folie, alors qu'à la, fois on se voyait en lumière et obscurité?

Mais l'ombre ne montre que la silhouette de l'individu, une forme à toutes les heures changeant, tandis que le reflet donne l'image vivante. Image inverse, toutefois, image d'une absolue fidélité, mais avec on ne sait quoi de changé. Des personnes très sensitives, plus nombreuses qu'on ne suppose. — même de jolies personnes, — éprouvent une sensation désagréable, un malaise réel à se voir dans une glace, ne s'y regardent pas volontiers.

A part ces exceptions idiosyncrasiques, les miroirs, indépendamment delewr oflice comme « Conseillers des Grâces », ainsi qu'on disait à nos grand'mères, sont le premier luxe d'une demeure qu'ils élargissent à peu de frais, font plus vaste et aérée, qu'ils égaient de leur lumière ; ils y apportent de l'idéal, le doublent d'un monde qui est à la fois ce qu'il y a de plus réel et de plus fantastique.

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C'étaient des enfants, qui pour le quart d'heure, se montraient vilains et désagréables : Lili boudait et pleurnichait, Toto grimaçait la colère... La maman les prend, les porte devant la glace, les met en face de leur propre image : « Vrai. Lili, tu fais comme ça. — Toto, regarde donc le vilain Toto ! »

Les Japonais font du miroir l'emblème du soleil, de l'intelligence divine et de la conscience pure.

D'un professeur très apprécié de la génération nouvelle, on raconte qu'il menait, comme étudiant novice, une vie absurde et dissipée. Au boulevard Saint-Michel, de Paris, à l'estaminet de la Source, une nuit il descendait l'escalier, la tête fumante d'alcool. Il se tenait encore debout, pouvait mettre les noms sur les figures ; à preuve que, se rencontrant nez à nez avec un gars déchevelé, débraillé, dépoitraillé, l'œil hagard, la démarche titubante, il le reconnut, et l'apostrophant par son propre nom : « Ah, le sale museau ! C'est donc ça le chéri à sa maman ! Ça, c'est le fils à son père qui, là-bas, s'épuise à la peine, pour que ce malheureux-là se vautre dans le vice et l'ignominie ! Va. jeune imbécile, va, soulard ignoble ! Titubejusqu'en ton bouge, cuve ton schnick 1 Mais à partir de demain, tu ne boiras plus que de l'eau ! »

On ne s'étonnera pas d'apprendre que les miroirs sont instruments magiques au premier chef; en mainte cérémonie, tenus pour indispensables. C'est en guise de miroir que les sorcières de nos faubourgs emploient le marc de café pour leurs évocations.

Questionné par les filles curieuses, le miroir met de la complaisance à montrer le mari futur, et plus facilement encore l'amant perdu. Mais quoi qu'en pensent des esprits frivoles, il tend au tragique ; il n'a pas souvent l'humeur gaie : en somme, c'est un prophète de malheur.

A la minuit de la Saint-Sylvestre, il fait surgir les amis perdus, ou dira si on en perdra dans l'année nouvelle ; mais il faut les appeler à voix haute et distincte, avec solennité, en tenant une lumière en la main gauche, une lumière en la main droite. . -

Les âmes du maître et de la maîtresse de maison logent d'habitude dans Iç grand miroir, l'imprègnent de leurs effluves ; et quand il lui arrive accident, les patrons sont menacés dans leur vie ou leur fortune. Quand il y a mort dans la famille, l'âme se coule aussitôt dans la glace, d'où elle observe ceux qui vont et viennent; mais son regard est devenu funeste et venimeux. La chose n'est point ignorée dans les familles qui ont de la tradition ; et, dès que l'agonisant a rendu le dernier soupir, on voile les glaces avec des draps blancs.

Pour les opérations de la magie noire, on aimante des miroirs en les faisant regarder par des cadavres. Le charme le plus puissant est alors celui qu'on obtient en violant une sépulture, et en faisant le mort projeter dans la glace sa figure hideuse et noire, son âme bouleversée de fureur.

La foi, Ip. passion avaient gravé l'ombre de Bouddha et celle de Jésus, ici en l'étoffe d'un tissu, là dans la substance , d'un roc. Mais ce sera la gloire de notre siècle d'avoir par la photographie immobilisé l'ombre inconstante, fixé les apparitions lumineuses qui apparaissaient sur notre rétine, un instant seulement, une fraction minime de seconde. Que de désirs et de rêveries avant d'y arriver, que de. tentatives, depuis l'amoureux qui voyant sur la muraille se profiler les suaves contours de sa belle, saisit un charbon et fixa l'adorable apparition !

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Les sauvages s'imaginent que Face-Pâle obtient par de diaboliques manigances les portraits dont il se montre si convoiteux : Tâme du modèle serait captée sur le papier, engluée sur la plaque de verre. Et le sorcier doutre-mer l'emportera. Qu'en fera-t-il ? Ali oui, qu'en fera-t-il ? Sur la plaque de malheur, il subtilise les monts, les rivières, les forêts, les chemins. Cet étranger, fils du démon, s'empare ainsi du pays: avec cette image, il extrait la force et la vertu de la terre. Avec ses glaces, le redoutable magicien emporte les figures des chefs et des chéfesses, des plus vaillants, des plus belles et des plus jolies ; ensuite il mouillera ces images, les lavera dans on ne sait quel acide... et personne n'aura plus la force de résister, il emmène les âmes captives et prisonnières.

Le D"" Léger dessinait une église en Moldo-Valachie. On le regardait travailler :

— Père, dit un petit bonhomme, que fait l'étranger ?

— Il prend le dessin de notre église.

— Pourquoi donc ?

— Pour l'emporter dans son pays.

— Et vous laissez faire ?

— Pourquoi non !

— Mais vous savez bien que, s'il emporte l'ombre de notre sainte église, l'église bientôt s'écroulera ! —

Y faudrait-il plus longues explications ? Parmi nos jeunes gens, est-il plus sérieuse marque d'amour que l'échange des portraits entre amants ? On donne son image, parce qu'on donne son âme et son cœur et que l'on veut encore donner sa personne et sa vie.

Cette ombre, logée dans la poitrine, domiciliée entre le cœur et les poumons, cette âme, tantôt sombre, tantôt lumineuse, ce Double, comme l'appelaient les Egyptiens et tant

d'autres peuples, est la contre-partie exacte de l'individu, avec lequel il est, à chaque instant, confondu. Le vocable aztèque d'Ehecatl signifie à la fois le vent, l'ombre et l'âme. Cet exemple suBira pour cent autres.

L'ombre ou conscience participe aux pensées et actions de son autre moi, lequel parfois lui confie des besognes qu'il n'aurait pas le temps ou les moyens d'accomplir. Quand le patron est plongé en l'inconscience du sommeil, l'ombre souvent part en excursion plus ou moins lointaine, court aux informations. Les phénomènes de la télépathie, dont le nom est aujourd'hui fréquemment prononcé, ont souvent une analogie frappante avec les exploits du Double.

— (c Que jamais ne décroisse l'ombre de Ta Majesté! » formule de salutation qui flatte les oreilles du Schah de Perse. — a Que votre ombre grandisse ! » nul souhait n'est plus aimable à la cour de Téhéran.

Chez les Malais, qui marcherait sur l'ombre du sultan serait immédiatement mis à mort, — ce crime de lèse-majesté eût-il été perpétré par hasard ou ignorance. L'on ne saurait dire combien les puissants ont la sensibilité délicate ; rien que le passage d'une ombre exacerber^iit le cor qu'ils ont au pied.

Au temple de la grande Dourga, de minutieuses précautions sont prises pour que l'ombre de la terrible divinité ne soit projetée que sur la muraille du fond. Marcher sur l'image divine serait pour le prêtre maladroit ou pour le fidèle inattentif, une impiété digne du dernier supplice.

Au dire des Brahmanes, la colère divine et la loi civile ont à châtier l'imprudent ou l'impie qui aurait foulé les ombres augustes que projettent la statue dune divinité, les

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colonnes dressées en l'honneur du soleil, de la lune et autres luminaires célestes, ou qui aurait marché sur l'ombre qu'émet la personne d'un roi ou du prêtre.

Impardonnable crime, si le jeune homme heurtait l'ombre du Gourou, de l'homme saint qui l'initie aux choses divines !

Enfin, qui a marché dans l'ombre d'une femme mariée est coupable d'adultère... ^

Mais combien grande est la malice des gens ! D'aucuns, parfaitement au courant de l'interdiction, s'enhardissent... à marcher dans l'ombre convoitée ? — Oh non .1 certes non, ce seraient là des manières brutales, une criminelle insulte. . . Mais derrière la personne, s'avance, comme par hasard, l'ombre d'une tête, elle se rapproche des pieds, les affleure presque... La belle, comprends-tu ?

Et dans l'Inde, toujours, il y a des malheureux tellement souillés par leur péché de naissance, qu'ils salissent jusqu'aux objets que rencontre leur Double. Ainsi de l'être abject qui s'appelle le Tchandala, l'ombre qui passe souille l'eau des cruches et des fontaines et, pour purifier cette eau, il faudra l'exposer soit aux rayons du soleil ou de la lune, soit au souffle du vent. Mais, si l'ombre abominable vient à s'étaler sur un vase en bois, il n'y a qu'à brûler l'objet.

Un Bassouto de l'Afrique australe longe la rivière. Qu'il prenne garde à son ombre ! Car si un crocodile la happait, il courrait grand risque de tomber à l'eau et d'être dévoré par le monstre. Les Algonquins de l'Amérique du Nord, les Indiens de l'AmériqMe centrale, les Abipons de l'Amérique du Sud ont — ou avaient — semblables idées en tête.

Chez les Hollandais, il est conté par les Harlémois que le maître sonneur de Saint-Bavon fut surpris au cabaret par sa ménagère, terrible femme, qui n'entendait point que son mari gaspillât le cher argent avec les bons camarades et

mauvais sujets. Un soir, Pieter s'était émancipé. Mais, comme une furie, elle se précipita à traversées buveurs... ; le coupable décampa par la fenêtre, décampa si vite, que son ombre, glacée par l'épouvante, n'eut moyen de le suivre ; elle resta empreinte sur la muraille, assez longtemps pour être dévisagée par les autres buveurs, par le cabaretier, la cabaretière et les servantes, qui en donnèrent témoignage certifié par bourgmestre, échevins et notables.

Ces idées entrèrent dans les mœurs, même judiciaires. L'Allemagne du Saint-Empire admettait que, si noble ou notable commettait flagrante injustice sur la personne d'un vilain, ledit vilain aurait droit à s'en prendre à l'ombre — rien qu'à l'ombre — de l'offenseur. Ainsi le bourgeois qui, sans raison, eût roué de coups jongleur ou paillasse, pouvait être requis de se présenter devant la Maison-Commune par un jour de soleil. Et avait droit le mauvais paillard à gifïler le bon bourgeois, si fort qu'il lui plairait, frappant, non sur la joue, mais sur l'ombre en la muraille. Car, merci Dieu et Notre-Dame ! dans l'illustre et louable cité de Nuremberg, il y avait justice pour tous, nobles, bourgeois, artisans, manants et ribauds, tous tant qu'ils fussent.

La question des châtiments et expiations avait été traitée par les théologiens, avant de l'être par les jurisconsultes. Une secte plus ou moins gnostique s'était avisée de prétendre que le Rédempteur avait été l'ombre de Dieu apparaissant parmi les hommes. Les Docètes enseignaient qu'en Jésus-Christ la divinité était unie à l'humanité, aussi intimement que l'âme au corps. Mais, comme il leur répugnait de croire que le Fils de Dieu, Dieu lui-même, eût éprouvé les besoins matériels et grossièrement physiques de l'espèce, ils

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prétendaient que le corps, sous l'apparence duquel se montrait le Christ, était déjà le corps glorieux qu'on lui reconnaît après la résurrection, et que le fidèle s'assimile dans l'Eucharistie. — Ce fut, disaient-ils, une ombre qui mangeait et buvait aux noces de Cana, une ombre qui fut fouettée de verges et crucifiée. L'Ombre souffrit, car les ombres souffrent, mais intacte resta l'essence divine. —

Il plut aux pouvoirs régnants de flétrir les Docètes et de les transformer en hérétiques. On leur reprocha de ne pas entrer suffisamment dans la doctrine : Credo quia absurdum.

En effet, pourquoi les demi- mesures ?

Ce Double, les Mazdéens l'appelaient le Férouer ou le Fravashi. Les Grecs le disaient Is ou Menos, — ainsi, la force des Atrides, la force sacrée d'Alkinoos. — Les Romains le nommaient Génie : génie de Brutus, génie de Virgile, génie de Rome. Faillible était l'empereur, infaillible était son génie. De même dans le pape, faut-il distinguer entre l'homme et le souverain pontife.

Dans sa Nécyomande, Lucien introduit le philosophe Ménippe, retour des enfers. Le cynique raconte à son ami Philonide comment la justice s'exerce au tribunal de Minos, d'Eaque et de Rhadamante :

— « Tu connais les ombres que le soleil produit avec nos corps. Quand nous sommes morts, elles sont nos accusatrices, les témoins qui déposent contre nous, et révèlent les crimes de notre vie ; témoins irréfragables, puisque ces ombres nous suivent partout et ne s'éloignent jamais de nos corps. »

A ce même tribunal, Ménippe vit le tyran Denys être

convaincu d'impiétés et de l'orfaits par le témoignage de sa propre ombre.

Déjà Platon avait dit quelque chose de semblable dans le Gorgias.

Les Siciliens ont conservé l'idée ; ils racontent de Ferdinand IV, un de leurs Boucbons, que son ombre, révoltée des scélératesses qu'il avait perpétrées, avait fini par se cabrer, se refusait à le suivre.

Les nègres du Bénin ont une ombre, dite le Pasador ou M le guide », qui les accompagne dans l'autre monde, et dira tout le bien, tout le mal qu'ils ont faits ici bas.

Cette Conscience, notre inséparable compagne, est dite un dieu par des lamas tibétains. Et Piedrahita raille les Lâchés et Muyscas de la Colombie, « pour ce qu'ils adoraient leur ombre propre, ayant ainsi leur dieu toujours à proximité ». Le Vichnou Pourans. recommande au Sage de prendre garde à ne jamais uriner sur sa propre ombre. La recommandation a fort égayé tels de nos Occidentaux, qui devinaient peu la vraie signification du précepte. A. ne pas honorer sa propre âme, à ne pas la tenir pour haute et sainte, on la dégrade et on l'avilit, on la rend malheureuse et méchante. Car la haute moralité ne va pas sans le respect de soi-même. Comme il faut au fer une trace d'azote pour en faire le meilleur des aciers, ainsi faut-il à la vertu quelque orgueil. Et voilà pourquoi la vertu chrétienne, cette vertu faite d'humilité, presque d'abjection, la vertu selon l'Imitation de Jésus-Christ, ne nous semble pas le véritable idéal qu'il faille proposer à l'homme.

Maintenant nous comprenons le sens des légendes du Diable acheteur d'ombres. Pour avoir vendu son ombre, Lodder ou Ludder devint un grand veneur aux chasses aériennes des Flandres et de Brabant. Et ce pauvre Péter Schlemihl,

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raconté par Chamisso ! Péter Schlemihl, dont Satanas emporte l'ombre, la roulant comme un tapis...

Schlemihl rencontre son Ombre. L'un et l'autre voulaient rentrer au logis :

— Qui es-tu, toi ?

— Je suis Schlemihl. Et toi, qui es-tu?

— Je suis Péter Schlemihl. Je suis le vrai Schlemihl.

— Le vrai Schlemihl ? C'est ce que nous allons voir. Dis ton histoire, dis.

Et le premier Schlemihl de raconter combien il est bon, aimable, vaillant et généreux...

— Moi, fait l'autre, je suis sot, méchant et lâche. — Il narre aussi son histoire, que l'autre Schlemihl écoute avec stupeur, sachant moins que jamais qui des deux Schlemihl était le vrai Schlemihl...

C'était la rencontre du Schlemihl lumineux avec le Schlemihl obscur, le dialogue de l'âme-reflet avec l'âmeombre.

Sommaire

Sans la méthode d'évolution, il serait impossible de se reconnaître dans le dédale des dieux et des religions. Les religions et les formes politiques ont progressé simultanément. — Le démonisme des hordes primitives. L'Animal-Ancêtre. Quand une tribu prenait de l'avance sur ses rivales, l'honneur en revenait à son dieu. — La légende divine avait commencé par être absurde. Les intellectuels la nettoyèrent peu à peu. — Mais les religions dérivent, non pas de l'intelligence, mais du sentiment et de la passion. Aussi le peuple reste-t-il polythéiste en dépit àfi la religion officielle. — L'esprit tendant à l'unité, le Polythéisme progressera vers le Monothéisme — L'unité fut d'abord entrevue comme l'obéissance à un Maître, dont le bon plaisir faisait loi. — Ainsi le dieu des juifs, des premiers chrétiens, des Musulmans; Sous l'arbitraire se cache le dualisme. — Les religions monothéistes se 'disent volontiers trinitaires. Trinité métaphysique des Indous, des Bouddhistes, des Chrétiens. — Nulle trinité n'est supérieure à celle de la Mère, du Père et de l'Enfant. Son type le mieux réussi est le mythe d'Isis, d'Horus et d'Osiris. — Les Trinités sont un caractère important, mais non pas essentiel des religions. — Résumé.

Les Morts innombrables se transforment en Ombres, démons et génies. Les Esprits deviennent des puissances favorables ou funestes, se font nos protecteurs officiels ou nos epnemis irréconciliables ; il y en a 33o millions, disionsnous déjà, qui s'occupent des Indous seulement. Et combien dans le reste du monde ?

Ces multitudineuses divinités suscitent les cultes les plus divers.

En ce dédale de dieux, de religions, de croyances, comment 86 reconnaître P

La matière est embrouillée, certes. Mais n'avons-nqus pas à notre service la méthode d'évolution, qui, jusqu'à présent, nous a guidés à travers toutes les difficultés ? C'est l'homme qui évolue dans les religions, les arts, les sciences et les industries; il ne peut laisser d'oeuvre, exprimer de pensée qui ne soient empreintes de sa personnalité.

Sur l'évolution historique de notre espèce, se calque son évolution religieuse. Tel homme, tel dieu. Aux époques de barbarie, règne le barbare démonisme : fouillis d'incohérences, de stupéfiantes absurdités.

Sans doute, des lueurs incertaines, même des fulgurances, traversent les épaisses ténèbres: au plus bas qu'il soit, l'homme est une forte cervelle, dont les fortes capacités se montrent au moment qu'on y pense le moins. Mais il faut l'avouer, nulle chose au monde ne semble sotte et stupide autant qu'une religion en la phase enfantine. Passons sur cette première période, qui a pu durer indéfiniment.

En effet, quand un certain équilibre s'est établi entre le pays et les habitants, entre les ressources ambiantes et l'emploi qu'on en fait, des hordes et tribus peuvent, pendant des milliers d'années, coexister Jes unes à côté des autres sans modification apparente . AinsL l'esprit semble avoir stagné au point zéro du thermomètre, sur le continent d'Australie, jusqu'à la récente arrivée des Européens.

Mais, tôt ou tard, l'équilibre finit par se rompre sous l'effort d'une poussée, venue de l'intérieur ou de l'extérieur. Les tribus se remuent et s'entre-choquent, les agglomérations se défont, se reforment, se confédèrent pour l'attaque ou pour la défense ; dans la masse qui fermente, s'opèrent de nouvelles combinaisons chimiques.

Les hordes, cobongs ou tribus qui slnstallaient en forêt giboyeuse, la famille, la gente ou le clan qui s'appropriait terrain de pâture ou de culture, se donnaient pour divinité

particulière un ancêtre, dont la notoriété ne dépassait guère les cantons avoisinants. Rival des animaux, l'homme les admirait pour leur force, leur adresse, leur agilité, leur ruse ou leur endurance, aimait à se les donner pour ancêtres. Protecteurs delà postérité prétendue, ces Génies partageaient sa fortune, bonne ou mauvaise. Tous avaient eu pénibles débuts, avaient la vie difficile ; la plupart périssaient par les hasards cruels de la lutte pour l'existence.

Au milieu des concurrences qui faisaient les groupes humains s'entre-déchirer sous des prétextes, non moins frivoles et stupides que ceux de nos guerres modernes, certaines populations gagnaient de l'avance. Les forêts abondant en sauvagines ; les étangs poissonneux, les vallées fertiles, les gués et les cols de passage donnaient à leurs détenteurs une prépondérance toujours renaissante, et l'honneur en était attribué au fétiche local. Les populations ainsi favorisées, passèrent pour posséder des dieux de meilleure qualité. Des légendes surgirent, s'embrouillèrent, grandirent au hasard, la forme la plus récente absorbant les antérieures.

Parmi les sorciers qui opéraient sur la multitude démonique, des Sapients, les premiers intellectualistes en date, des rhapsodes peut-être, manipulèrent la légende divine, éliminèrent les plus grosses niaiseries, les plus repoussantes difformités, firent le départ entre les figures principales et les secondaires, « échenillèrent les dieux », introduisirent quelque ordre et quelque mesure dans la démonaille bizarre. De génération en génération, les fables se transformaient en mythes, les mythes se poétisaient, se moralisaient presque; certains noms se chargeaient d'idée ; la raison commençait

à transparaître. Insensiblement, les légendes qui se rapportaient aux grands phénomènes physiques et aux profonds sentiments du cœur, se fixaient plus nettement dans les mémoires. Et, dans l'esprit de l'homme, la nature se reflétait moins obscurément, son image s'éclairait et se complétait. On y mit le temps, un long temps .

Tandis que s'élargissaient et s'articulaient les associations humaines, des cabocères se couvraient de gloire, passaient roitelets, même rois, couvaient des ambitions toujours plus vastes. Simultanément, tel ou tel génie absorbait les sacrifices qu'on apporta d'abord à ses rivaux ; de dieu cantonal il passait dieu régional, puis dieu national. Ainsi le serpent légendaire, qui devint dragon après avoir dévoré force serpentaux.

Sans doute les religions ne prirent forme que parce que la critique se mêla de leurs affaires. N'empêche, — l'Intelligence et la Foi sont choses réellement distinctes, peut-être même incompatibles.

Aucune religion n'est raisonnable. Les religions sont les premières, non pas à l'avouer, mais à s'en vanter. Elles dérivent du sentiment, lequel se plaît aux excès. Analysezles jusqu'au fond, il se trouvera que tantes et quantes sont issues de la Crainte. Dans les natures basses, la crainte provoque la bassesse, mais dans les belles natures, elle se transforme en respect et culte, en dévouenfient et sacrifice. Et les cœurs les plus tendres, les âmes les plus passionnées, s'écrient en des élans d'amour : — « Mon Dieu et mon Père ! Sans toi je ne saurais vivre, et sans moi, tu serais malheureux, oui malheureux, je le sais. Je suis la goutte qui manquerait à ton Océan de félicité. Toi et moi, moi et loi... qu'importe le reste! »

Reclus q

Touchant et sublime che? quelques poètes orientaux, ce langage magnifiquement s'accentue dans la bouche d'Ekhart, de sainte Thérèse et de Claire d'Assise. Leur dieu, objet de si fougueuses et exclusives tendresses, ne diffère pas en principe du fétiche strictement individuel, du fétiche auquel le Congolais implante son souvenir dans la poitrine sous forme d'un clou rougi au feu de forge. Toujours est-il que cette passion fait les exaltés et les fanatiques, les dévoués et les martyrs ; inspire la foi, la foi qui soulève les montagnes, fonde les religions, instaure les églises.

Mais l'Intelligence qui, de son côlé, s'est élevée jusqu'à la haute Raison, ne perd jamais son droit de critique, et l'exerce : même sur le mysticisme des poétiques et des passionnes. Impersonnelle par essence, elle leur déclare et à bon droit — la Raison a toujours raison — , leur déclare que, si Dieu n'est pas le dieu de tous, il n'est le dieu de personne. Que s'il y a une Providence, elle doit être universelle. Que s'il existe un Père du genre humain, il ne fera des passe-droits à nul de ses enfants ; de sa part, une préférence quelconque serait injustice et même trahison.

Ou le voit, la critique des intellectualistes s'attaque au fond des choses. Les RationaHstes, — ainsi qu'ils sont appelés par les religieux, non sans ironie, — les Rationalistes ne nient pas encore le fond de la doctrine, mais ils se défient des exagérations, croient jusqu'à un certain point, mécroient pour le reste. Ceux d'entre eux qui sont enrôlés dans la religion officielle, docteurs, jurisprudents du droit canon, commentateurs, exégètes, casuistes, ont la jugeotte aiguisée, la mesure correcte. Jamais ils ne tomberont ou plutôt ne s'exalteront dans la divine folie, la folie qui fait les miracles. Les croyants, les fidèles ne leur attribuent qu'une valeur secondaire, sinon négative.

Les derviches du Levant racontent une légende qui vient ' ici tout à point :

« Notre Prophète — que son nom soit béni ! — notre saint Prophète cheminait par la plaine, avec Omar et Ali, ses fidèles. Il pensa raccourcir la route et dit à la montagne qui fermait l'horizon :

— Montagne, viens à Mahomet.

La montagne sembla bouger, mais ne s'ébranla point.

Et Mohammed derechef: Montagne, viens donc à Mohammed !

Mais la montagne n'avançait point. Alors le sage Mohammed sourit, et dit à ses compagnons :

« Puisque la montagne ne vient pas à Mohammed, que Mohamed aille à la montagne î »

Et dans la chaleur du jour, tandis que le maître et ses compagnons fatigués dormaient sous un palmier, apparut l'ange Gabriel.

— Ami de Dieu, je te dirai pourquoi la montagne, ce matin, n'a point obéi à ton ordre. Au premier appel, tu avais pensé : Elle est bien grosse, la montagne ! Et au second appel, tu pensas : Elle est bien loin, la montagne ! Et la montagne pensa de son côté : Combien je suis grosse ! Combien est loin notre Seigneur Mohammed ! Elle s'ébranlait pourtant. Si elle ne ne partit pas de suite, c'est que tes réflexions l'empêchaient ; tu aurais pensé seulement : Montagne viens ! la montagne serait venue, au nom du Miséricordieux. »

Et cependant, quoi qu'en disent les intellectualistes, toute religion a pour fonction de donner à chaque fidèle un Dieu personnel, un dieu exprès pour lui. C'est pour cela que le peuple reste polythéiste ou superstitieux ; qu'il le reste,

malgré la religion officielle et tout ce qu'ont pu faire lettrés et libéraux. Le Peuple, ainsi nommé, se sent une chose énorme, il aime les choses énormes. C'est un Cyclope.. Cependant il éprouverait facilement quelque sympathie pour les mystiques, parce que les mystiques sont aussi des passionnés. Mais sa passion à lui est franchement égoïste, il ne la cache pas, il l'étalé. Les intellectualistes le gênent et l'ennuient, il a le mépris et quelque crainte de ces singulierspersonnages, qui mangent le vent et le digèrent. Les balourdises de ses dieux l'amusent, il se délecte à leurs stupidité* énormes, doublées par pièces d'un gros bon sens, bien lourd, bien épais. Commenter les symboles, unifier les mythes, leur trouver une signification morale, que nouschantez-vous là ? Ceux qu'on lui impose et qu'on lui a transmis, Polyphème les trouve encore trop vagues et trop abstraits ; il les localise dans son entourage immédiat, il les fragmente et les menuise ; afin de les manier plus commodément, il les réduit aux proportions de sa taille intellectuelle et morale, laquelle n'a rien de gigantesque. Conscient de sa force, il se passe des fantaisies, se donne favoris et favorites, s'octroie un saint patron, puis un autre. Ainsi, en terre de France, la faveur de Bonhomme se porta sur saint Martin, puis sur saint Denis et enfin sur saint Michel .

Passe encore quand un saint succède à un autre saint.. Admettons que saint François ait des raisons avec saint Dominique. Ne nous scandalisons point qu'un saint Jacques-le-Majeur étrille son saint Jacques-le-Mineur. Mais le même contre le même ! Mais la même Bonne-Dame pourchassant la même Bonne-Dame ! Ainsi voyons-nous telle dévotieuse s'affairer à de multiples saintes Vierges. La béate est membre de plusieurs confréries et archi-confréries ; à ce titre portera sur sa saintç personne plusieurs petits cœurs-

DÉMONISME, POLYTHÉISME, MONOTHÉISME ET TRINITES 133

•d'or, d'argent, d'aluminium, de carton durci. En premier lieu elle génufléchit devant la sainte Vierge de l'église cathédrale — à tout seigneur, tout honneur ! Elle exalte la sainte Vierge de la paroisse. Elle magnifie la sainte Vierge de la chapelle préférée. Elle se recommande à la sainte Vierge au-dessus de sa porte. Elle se voue d'une façon spéciale à la sainte Vierge plaquée contre son lit. Mais ses plus suaves ardeurs sont pour la sainte Vierge d'Auray, qu'elle vit une seule fois en pèlerinage.

Frère de la sainte personne était le fameux roi Louis XI, lequel avec l'àme, le cœur et l'esprit d'un petit bourgeois, voire d'un mercier en échoppe, fut un grand politicien et un maître fourbe, reconstitua la monarchie française et la lit entrer dans l'histoire moderne. Cet homme si avisé, ce retors, portait, enchâssées sur sa casquette, plusieurs Notre- Dame. A Notre-Dame de-ci il confiait ses affaires avec le Bourguignon, avec Notre-Dame de-là il complotait contre l'Armagnac, avec Notre-Dame d'ailleurs il préparait une surprise à ce cher Saint-Pol. La seconde le déliait des serments faits à la première, et la troisième lui pardonnait les parjures auxquels il s'était risqué avec les deux autres.

Et la Vierge de la Salette jalouse la Vierge de Lourdes, et la Vierge de Loretle a des comptes à régler avec la Vierge de Montserrat. On vous raconte, en Espagne, le cas d'un rustre qui était en train de se noyer, bien qu'il eût appelé au recours la Vierge de son endroit. Il se débattait éperdu ; il pense à une Notre-Dame voisine, peut-être plus puissante, lui promet monts et merveilles, fait nouvel effort et regagne la terre ferme. Le rustre s'ébroue, le rustre se secoue, le rustre reprend ses esprits, puis avec un geste irrévérencieux : Ha ha! je me disais d'Alcudia. La sotte m'a cru, ha ha! La voilà bien attrapée! Moi qui suis d'Almodivar ! ha ha l — Oh ie rustre I

Ces exemples, il serait facile de les multiplier. Le monde officiel, les gros bourgeois, les fins lettrés pourraient à leur aise adopler une religion perfectionnée, monothéiste, dualiste ou trinitaire, un spiritualisme archi-quintessencié de néobouddhisme, ils pourraient même badigeonner l'Etal à ses couleurs ; — le peuple proprement dit, le peuple non verni, non sophistiqué, non saturé d'école primaire, resterait polythéiste et même fétichiste. Pour le sortir de là, il faut plus que des demi-vérités. Le culte de Thor fut remplacé par celui de Wotan, celui de Wotan par celui de Notre Seigneur Jésus- Christ, puis le Pape par Luther et Calvin, il importait peu au pâtre, au bûcheron, au journalier, à toutes gens d'humble condition. Au pauvre Jacques, au misérable Michel, il n'y faut pas grande hiérarchie, ni très subtile division de pouvoirs au ciel, sur terre et en enfer; les finesses théologiques, les subtilités scolastiques ne sont pas son fait. Du moment qu'il a son fétiche à lui, son fétiche ou son génie, son Double, volontiers fera-t-il la figue à tous autres dieux du tiers et du quart ; il lui suffit d'avoir son patron à lui, lequel compagnonne avec les patrons des amis et connaissances, des compagnonnages et des villages aux alentours.

Et qu'on ne s'y trompe pas ! La substance d'une religion, la moelle de ses os, lui est apportée par le pauvre Jean-Jean, par le misérable Jean-Jacques et leurs pareils. Jacques et Jean donnent leur personne, donnent leur foi naïve, donnent leur âme. Les intellectualistes donnent leur approbation ; merveille si dans leur nombre, quelques-uns plus ou moins teintés de mysticisme auront encore la vigueur d'ouvrir quelque chapelle, de fonder quelque secte, qui sera d'autant plus prétentieuse qu'elle contiendra de plus rares affiliés.

DÉMONISME, POLYTHÉISME, MONOTHEISME ET TRINITÉS 135

Aux religions déjà existantes, aux cultes en vigueur, les intellectualistes rendent d'incontestables services, ainsi que nous l'avons déjà constaté ; ils y font de l'ordre et de l'équilibre, dans la mesure du possible. Tant que ladite religion dominera l'Etat ou dans l'Etat, ils se tiendront avec elle en rapports d'exquise courtoisie, la protégeront afin d'en être protégés. Et ils ne peuvent autrement ; car ils sont les agents, inconscients le plus souvent, de l'intelligence, infuse dans l'humanité. Sévère, comme elle a le droit et le devoir de l'être, l'intelligence a le mépris de tout ce qui devient inutile, le dégoût de ce qui se survit ; elle ne tolère, ne veut plus tolérer que ce qui est intelligent ou promet de le devenir.

Entre temps, les belles mentalités se morfondaient dans l'immense désordre polythéiste : chaque Dieu un Ismaël, u sa main armée contre tous, la main de tous armée contre lui. »

Mais la concurrence aboutit au monopole. Si on se livre bataille, expliquait déjà le très sage monsieur de la Palisse, c'est afin de remporter la victoire. Il se fit maint carnage des petites divinités, lesquelles succombèrent les unes après les autres Et dans la suite des âges, elles avaient cédé la place à quelques divinités principales, Du Majores, suivies de divinités secondaires, Du Minores ; derrière lesquelles s'agitait vaguement une multitude anonyme. Il ne pouvait en être autremen^t ; cela se faisait par la force des choses.

Cela se fit aussi par la force de l'idée. Pendant que les tribus sauvages s'entr'exlerminaient dans leurs forêts, déjà maint sorcier de génie aspirait vers un dieu qui commanderait à tous autres dieux. Car l'esprit humain tend à l'unité et cela par nécessité innée. L'immense et multiple nature n'a-t-elle pas, de bonne heure, reçu le nom d'Univers ?

Toute découverte qui simplifie nos connaissances, supprime quelque erreur ou quelque arbitraire, nous rapproche de la Grande Unité.

Il serait désirable, pensa-t-on, qu'un maître fît l'ordre dans sa demeure, qui serait celle.de tout le monde. Chacun ferait l'ouvrage qui lui serait assigné, et recevrait son dû. Les querelles, les injustices seraient réprimées avant qu'elles eussent pu devenir funestes. On caressa l'espérance qu'une justice commutie à tous contre-balancerait les égoïsmes privés. On l'espérait déjà dans les temps lointains, et nous l'espérons encore. Si l'homme, en ce qui concerne sa propre personne, a la déplorable habitude de tirer la couverture à soi, il désirerait que part égale fût faite à tous autres.

Celle unité bientôt entrevue, au moins par éclairs, les hommes encore incultes et de moralité grossière ne pouvaient la comprendre comme résultant d'un développement spontané, ils crurent qp'elle devait résulter de la soumission de tous à des ordres stringents. En conséquence, chaque nalion partit en guerre pour soumettre les nations voisines, et les autres, puis les autres. Il fallait guerroyer partout, pour imposer la Paix Universelle.

Nous avons comme cela des milliers, des milliers d'utopistes, qui en appellent aux baïonnettes pour loger la fraternité dans les cœurs, et qui bourrent des mitrailleuses avec la Déclaration des Droits de l'homme. Sésostris, Xerxès et Cambyse pataugeaient déjà dans cet idéal.

Mais les confédérations qui se donnèrent un roi, s'aperçurent bientôt que pour assurer leur supériorité sur les tribus voisines, elles devaient, sans répit, se tenir sur le pied de guerre ; il leur fallait acheter la domination à l'extérieur par l'esclavage à l'intérieur. Témoins, les Zoulous de Gxaika et de Moussélékatzi, la France sous Napoléon i®'. La

gloire masque mal la misère. Combien de fois le justicier invoqué n'arriva-t-il que pour s'asseoir sur le trône du tyran ! Mais « celui que nous appellerons», notre homme à nous, fera mieux que les autres. Notre Dieu se réveillera enfin!

Pendant la féodalité du moyen âge, les hommes trouvaient dans chaque ville d'autres poids et d'autres mesures ; de baronie à baronie, ils transmigraient de justice à justice; ils Guidèrent que leurs maux finiraient, si toute bourgade, toute baronie, tout comté obéissaient au même seigneur. Et l'Europe eut la vision d'un Pape, qui lirait dans l'Evangile les ordres qu'il transmettrait à l'Empereur.

L'Europe oubliait que l'expérience avait été déjà faite. Avec Marc-Aurèle, le Stoïcien épris de droiture et de vérité, qui n'eût cru qu'aboutirait l'idéal du Bon Gouvernement ! Marc-.\urèle fit tout ce qu'un Empereur de Rome pouvait faire. Il sauva sa propre âme, mais ne sauva pas l'Empire. Et après lui son fils Commode, un fou furieux. — Mais l'on espère contre espérance !

Les fervents du Dieu unique dans le Ciel et du Grand Monarque sur la terre, n'avaient pas compris que le Roi ne fait pas les hommes justes, même en édictant des peines draconiennes, que Dieu ne fera personne juste au moyen de l'enfer. Cependant, le Dieu terrible justicier fut longtemps — et reste toujours — le grand idéal du monothéisme.

Des simplistes, des Arabes et Bédouins, pillards, habitant les confins du désert, s'imaginaient que, en sa qualité de Despote Universel, le Très-Haut peut décréter à sa fantaisie que le mal soit bien, ou qu'un bâton n'ait pas deux bouts. Il se trouva des juif», des chrétiens, des Musulmans, pour

approuver la théorie du dieu Caprice et Bon plaisir, lequel avait le droit de dire : « Avant que les enfants fussent nés, j'aimais Jacob et haïssais Esaû. » Or, Esaii était le besson de Jacob, et Dieu avait fait Esaû aussi bien que Jacob.

Auprès des irréfléchis, cette religion passe toujours pour la plus haute expression du monothéisme. Mais les Unitaires protestent contre ce qu'ils appellent un polythéisme mal déguisé. « Votre Dieu, disent-ils, n'est pas un. Il se décompose en autant de divinités hostiles les unes aux autres qu'il se permit de passe-droits. Vous adorez, non pas la Justice Suprême, mais un Baal Zébub en guerre contre- Baal Zébub.

En définitive, les religions de Moïse, de saint Paul et de Mahomet ne sont pas moins dualistes que celle de Zoroastre, puisqu'elles font remonter la responsabilité du mal à l'Auteur de toutes choses, à l'auguste Fantaisiste, qui tirant de rien sa création, y mit ce que voulut son bon plaisir.

Les apologistes défendent leur christianisme en arguant de la condamnation que des Conciles édiclèrent contre les Manichéens et Albigeois, lesquels pour mieux accentuer l'inimitié de l'esprit contre la matière, faisaient de la matière l'équivalent du mal. N'empêche : en maintenant l'éternité des peines, en disant que le Diable persistera à travers les siècles des siècles, les docteurs chrétiens s'affirment plus dualistes encore que les Mazdéens, d'après lesquels, grâce à Mithra, le médiateur, le rebelle Angro Mainyus lui-même finira par être pénétré de la lumière d'Ahoura Mazda.

Et puisque le terme de dualisme est pris en mauvaise part, demandons quelles sont les religions qui ont vraiment réussi à expliquer le mal, réussi à le supprimer.

La plupart des religions qui se proclament monothéistes, expliquent que leur Essence suprême peut et doit être considérée sous trois aspects principaux. Leurs docteurs insistent sur le caractère trine d'objets et notions, dont ils font rénumération complaisante. Ainsi le syllogisme se décompose en majeure, mineure et conclusion ; — le Fini, l'Infini et leur rapport ; — l'Affirmation, la Négation, et l'Absolu qui les réconcilie ; — la jeunesse, la vieillesse et l'âge mùr ; — le commencement, le milieu, la fin.

La grande Trimourli indoue montre Brahma Créateur, Vichnou conservateur et Siva destructeur ; ils se font une implacable guerre, ce qui n'empêche que Vichnou ne soit Siva, et Brahma l'un et l'autre. Ajoutons que chacune de ces personnalités divines se double d'une Sakti, ou énergie femelle, complétant et au besoin combattant l'énergie mâle. Dans la mythologie grecque Héré, Amphitrite et Proserpine accompagnent également Zeus, Poséidon et Hadès, pourraient être dites leurs Saktis.

Les hypostases d'Adi Bouddha, de Dharma et de Sangha sont parfois expliquées comme figurant l'Essence du Bouddha, la Loi ou la Doctrine, et enfin l'Eglise.

Egalement métaphysique est la trinité taoïste du Ki, du Hi et du Oueï. Lamennais interprèle la trinité chrétienne comme étant la manifestation de l'Intelligence, de l'Amour et de la Volonté. Les religions qui vieillissent cultivent la métaphysique et se volatilisent en abstractions.

La plus vraie et la plus simple des trinités religieuses, celle qui dans les temps émergea la première et se maintiendra la

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<lernlère, est la consécration d'un fait naturel, et le plus important de tous, à savoir la relation du Père, de la Mère et de l'Enfant. La mère eût dû être nommée, la première. Chez les dieux comme chez les hommes, l'ordre se fit par la famille, voire par la famille matriarcale. Même, il n'y eut longtemps que la mère et l'enfant, tant qu'il fallut à la mère dévisager son fils pour dire le nom du père à bon escient. La Mère des •dieux et des hommes passait jadis pour la moins chaste des épouses. Mais ce n'était là qu'une manière de parler poétique : la Terre, en sa verte jeunesse, se montre si prodigieusement féconde, qu'on n'osait lui attribuer un seul époux. Elle n'en avait pourtant pas d'autre que le Dieu du Ciel ; mais il se déguisait à chaque instant, s'affublant de mille formes, dont chacune devint le type d'une espèce végétale, d'une race soit humaine, soit végétale. Le Ciel, ou principe mâle, donnait la forme, — « l'idée n, disaient les Grecs, — tandis que la matière était fournie par la terre, là femelle par excellence. Ce thème fut développé par d'innombrables poésies populaires, parmi lesquelles vous connaissez peut-être la version provençale, dont le poète Mistral a fait sa Chanson de Magali. L'amante se dérobe à son amant, mais comme Galatée, se réfugiant sous les saules, elle fuit pour être poursuivie. Elle se fait lionne, biche, oiselle ou poistonne ; mais l'amant acharné après elle, se métamorphose en poisson plus gros, en oiseau plus rapide, en cerf plus léger, en lion aux ongles plus puissants. Au prochain printemps, naîtront daims et lionceaux, naîtra aussi le Cygne de Léda.

Cette figure d'amante insatiable, oublieuse des fougueux élans de la veille pour ne songer qu'à ceux du lendemain, pourrait bien remonter à Tantiquité le plus reculée, alors que la femme, une simple femelle, rivalisait avec la lionne et la louve. Et nous pensons aux mères divines de l'Asie, et aussi

DÉMONISME, POLYTHÉISME, MONOTHÉISME ET TRINITÉS 14f

à l'impudique déesse Syrienne, en son temple d'Hiéropolis, et à la Cananéenne sa sœur, que les prophètes de Yahvé, le Misogyne du Mont-Sinaï, appelaient la Forte Prostituée, cette Aslarté, célèbre par ses amants, Alys, Adonis, Thammuz et combien d'autres ! Entre père et fils, et amants, il n'y a que les plus érudits d'entre les théologiens qui puissent distinguer.

En contraste avec l'adultère épouse du seigneur Baal, urt anthropophage auquel on servait des enfants rôlis ; en contraste avec ce déplorable Adonis, vicieux autant que charmant, — combien pure la famille voisine, celle d'Isis et d'Osiris, avec l'enfant Horus. Osiris, juste, doux et compatissant. Un héros qu'Horus! Isis, la plus suave image que l'humanité ait contemplée. Isis est la mère, Isis est l'épouse, Isis est la sœur, Isis est la Miséricordieuse et la Secourable. Mille noms disent ses grâces et sa vertu, quelques mille autres les villes et les cantons qui la réclamaient pour patronne. Isis, la Dame du Sycomore, est la terre d'Egypte que traverse Osiris. le iNil fécondant, et qui donne naissance à Horus, le peuple de Kémi. Isis, la mère des vivints, est, avec l'Osiris noir, la gardienne des morts que ressuscitera Horus, quand seront accomplies les révolutions des temps. Isis était la Lune, Osiris étant le Soleil et Horus le Printemps : les principaux aspects de la vie terrestre et de la vie posthume» trouveraient leur expression dans la trinité Isis-Horus-Osiris adorée par Abydos, adorée aussi par la plupart des autres nomes, mais sous d'autres noms et d'autres attributs. La première civilisation avait déjà trouvé la famille idéale.

Notre esprit se complaît à la forme triplice et s'ingénie à la mettre où elle n'a que faire. La poursuivre dans toutes les mythologies, celles des peuples enfants comuie celles des nations civilisées, ferait entreprendre une tâche dont une longue vie ne verrait peut-être pas la fin. Mais ce serait faire de la mythologie à la façon du botaniste, qui, en possession delà méthode naturelle, s'amuserait encore à classer les plantes suivant le nombre des pistils et des étamines.

Résumons-nous. Les religions sont polythéistes, d'essence «t d'origine. L'intelligence travaille ces produits du Sentiment, supprime les doubles emplois, simplifie, coordonne; tôt ou tard, elle transforme les polythéismes en oligothéismes. Puis les intellectualistes s'éprennent du Théisme, manipulent les divinités, les concentrent en un seul être, qu'ils présentent volontiers sous l'aspect d'une essence en trois modalités. Arrivés à ce point, les intellectualistes n'ont fait que la moitié de leur œuvre. Maintenant, ils s'appliquent à volatiliser leur essence théiste, ils l'épandent, l'introduisent partout ; le Théisme devient Panthéisme. L'infusant partout, l'atténuant toujours, le sublimant, le subtilisant sans cesse, leur Panthéisme finit par se dissiper et disparaître. C'est l'Athéisme.

Force est alors aux intellectualistes de s'arrêter, ils regardent étonnés, ils cherchent autour d'eux. Et peut-être les entendez- vous qui s'écrient : Notre Dieu s'est perdu... Qu'en avez-vous fait ?

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