LOMBRE, SON ASPECT ET SA PHYSIOLOGIE
Sommaire
Changement subit que la mort opère dans les individus. — Le masque de la mort transparaît sous la figure du défunt. La Méduse. Thor et Allwys, — Particularités ph3fsiques du revenant. Il lui manque des doigts aux pieds et aux mains. Certains ont queue, griffes et sabots ; par contre, ils sont parfois dépourvus de tète. — Yeux à la nuque ou dans le dos. Les Corps Vides et les Figures Creuses. — Yeux immobiles, manquant de sourcils, de blanc ou de prunelle. — Progression par glissement. — Mutisme des Ombres. Soupirs étouffés. Légers sifflements. — Effluves odorantes. — (Jallot et Breugbel. Contraste entre la laideur démonique et la beauté de la statuaire antique. — La psychologie des monstres démoniques. Les statues dans une église et en dehors. — Tempérament frileux des Ombres. Elles s'engourdissent en hiver, se réchauffent aux feux de la Saint-Jean, etc. — Les Revenants furent tous lucifuges à l'origine. Les mauvais démons le sont restés ; une torche les met en fuite. Mais les bons esprits sont devenus des anges de lumière. — Hjrperesthésie des Esprits. Ils regrettent le vêtement de la chair.
Toutes les autorités en matière de l'autre monde s'accordent à dire que ceux qui ont passé par la mort sont transformés et métamorphosés. Elles ne savent trop le répéter : le changement est complet autant que subit. Les amis du Ci-Devant feront bien de tenir à distance celui qui, n'étant plus ce qu'il était, est ce qu'il n'était pas.
On raconte dans l'Argentine que les Gauchos, qui ont lassé un cheval sauvage et lui ont inculqué une première leçon ès-humanité, ne prennent pas toujours la peine d'amener le novice à l'estancia, sachant qu'ils le retrouveront et le recaptureront quand il leur plaira ; ils le laissent rega-
gner la bande à laquelle ils l'avaient arraché. Mais en quel état sort-il de sa première initiation ! Le corps couvert de sueur et d'écume, les flancs et les membres déchirés par les épines, les roseaux et les éperons, le crâne hébété par les coups de gourdin, la langue sanglante, ia mâchoire déboîtée et désaccrochée. La bête haletante et harassée, éreintée et échinée, revient auprès des siens. Ah I comme elle voudrait être léchée et pourléchée, caressée sinon consolée ! Endolorie, honteuse de son irrémédiable défaite, elle arrive quêtant la compassion et la sympathie. Mais aucun des anciens ne se laisse approcher, ne s'attendrit à son regard suppliant. Ils font cercle, la regardant avec stupeur, comme si elle fût animal redoutable ou funeste. Ils la voient montée par le spectre de l'homme méchant et terrible, matée par celui qui toujours les menace, et fera tôt ou tard, parmi eux, victime nouvelle.
Le masque de la mort transparaît sous la figure du défunt ; Thanatos s'embûche dans les orbites oculaires, prêt à se jeter sur le premier passant venu. C'est la mort qui donne au défunt l'acuité sinistre du regard menaçant. Les morts s'emploient à propager la mort. De même les pestiférés disséminent la peste ; les barreaux de fer qu'un aimant a touchés, aimanteront d'autres barreaux.
L'œil du vivant rayonne chaleur et flamme ; celui du mort émet une lueur froide, slille une lumière polarisée, dépouillée des rayons caloriques, laquelle décompose l'aura nerveuse, engourdit le cœur et glace les moelles. Qui s'obstine à regarder cet œil, se sent défaillir ; plusieurs tombèrent pour ne plus se relever.
Sous le nom de Méduse ou la Dominatrice, la mort émane l'efl'roi, avant-coureur des dissolutions. Qui rencontrait son regard était change en pierre. A tel point eff'rayait la Reine des ÉpouvantemeJats, qu'il eut sufii de quelques
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siens cheveux pour mettre une armée en fuite, prétendait la fable grecque, laquelle ajoutait que Minerve remit à Hercule une cruchetle et dedans une boucle de la Gorgone, dont Hercule gratifla sa bonne amie Stérope, qui passa le cadeau à la ville de Tégée, laquelle la mit en son palladium.
La légende universelle n'a pas manqué de noter cet aspect étrange, cette physionomie répulsive. Ainsi, dans une saga Scandinave, le divin Thor apostrophe Alwys qui avait surgi tout à coup :
« — Hé ! hé ! D'où sors-tu, camarade ? Comme te voilà blanc autour du nez ! Aurais-tu dormi par hasard emmi les cadavres? Tiens, je crois flairer quelque chose d'un ïhyrse ! »
Et l'autre :
H — En effet. Mon nom est Ahvys. Oui, je demeure sous terre : oui, j'habite la pierre ! »
Tant que le souvenir de sa vie et de sa personne n'est pas effacé, le mort fait un revenant encore présentable. Tant que dure sa mémoire, il conserve sa figure de naguère et son costume. Mais quand son nom n'éveille plus aucun souvenir précis, il passe pour s'être métamorphosé, avoir émigré en plante ou animal. On en a preuve évidente par les traces trouvées autour de la tombe, sur poussière ou argile mouillée, sur cendre ou sable, traces laissées par l'âme, évidemment ; elles montraient des patouillages d'insectes, des sillages comme de vers ou chenilles.
Si durant sa vie, le compagnon n'avait pas su se faire
aimer ou estimer, il tombait bientôt dans la démonaille, était
rejeté dans la tourbe des irréguliers et mauvais drôles de
l'autre monde. Bientôt son physique se brouillait, tournait
Reclus lo
au laid, puis au hideux et grotesque ; des griffes lui poussaient, ou des sabots fourchus avec une queue balayante.
En tout état de cause, l'aspect du défunt se modifie. Les dessins des Peaux-Rouges lui font des moignons fourchus ou tri-dactyles au bout du bras et de la cheville. Les démons japonais ont quatre doigts seulement : c'est leur signe distinclif. Partout on en a vu avec les pieds retournés ou la tète devant derrière. De notre encéphale ils se passent aisément. A preuve les chevauchées du Grand Veneur, ces cavaliers qui, pour plus de commodité, portent leur boule à l'arçon de la selle ; ils la reprendront quand ils seront arrivés. D'autres l'ont déposée quelque part, dans un coin ; ils ne la mettent qu'en gala.
Pour ce qui en est de la démonologie spéciale, disons que la plupart des démons sémites sont velus et roux, et par exception, fourrés d'un pourpre violacé. Le moyen âge chrétien encorna et ensabota ses diables, en souvenir des faunes et des aîgipans. Pour les faire ressembler au dragon apocalyptique, leur père, on leur attribua une queue à bout acéré, cinglant des coups empoisonnés. Et dans leurs yeux rouges, on alluma des charbons tirés au brasier de l'Enfer.
Les Grecs représentaient Pluton et les Dieux de l'Hadès comme ne dévisageant personne et toujours regardant ailleurs ; moyen de ne s'apitoyer jamais. Ce trait délicat fut exagéré jusqu'au grotesque par des légendes et figurations barbares. Citons les Damaras et Ova Herréros de l'Afrique Australe, qui logèrent les yeux de leurs démons dans le dos ou la nuque. Par contre, tels et tels monstres se mirent deux yeux devant, deux yeux derrière ; leur tête affectait la forme d'une jumelle de théâtre. Quatre 's'yeux, une Ogresse des Maïnotes, Grecs de l'ancienne Laconie.
Manquant de substance, dépourvus de chair et d'os, n'étant que du brouillard atténué, les fantômes furent dénom-
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mes Corps- Vides ou Figures-Creuses, par exemple en Russie et aux Feroë. On les dépeignit tout en façade, privés de dos et du postérieur, ouverts par derrière.
Symbolisés par les « poissons muets », les Esprits, diton, sont avares de paroles, ont pour geste fréquent de poser le doigt sur la bouche. Entre eux ils conversent, sans intermédiaire audible et visible, par l'action intime et directe d'âme à âme. Quand on se figure qu'ils parlent, c'est qu'ils font surgir les idées si nettement dans le cerveau, qu'on croit entendre une voix distincte. Ils communiquent avec nous par tables tournantes ou crayons magnétisés, par une légère agitation de l'air, par des soupirs et coups rythmés, par des lueurs rapides, des gémissements ou des éclats de rire, voire par des miaulements, hurlements et coassements. Quel dommage qu'ils ne puissent parler comme nous, parler tout bonnement !
Les Maoris attribuent ou attribuaient à leurs Tahoungas un léger bruisselis, un sifflement. Les Inoïts disent que les esprits bourdonnent. En Océanie, aux îles Gilbert et Marshall, le spectre hante les alentours de son ancienne demeure, pendant trois ou quatre jours encore, et les amis peuvent l'entrevoir aux heures crépusculaires, l'entendre siffloter.
De temps à autre, ils entrent dans le corps des oiseaux chanteurs, surtout de ceux qui ont l'accent triste et la mélodie plaintive. C'est Procné, de classique souvenir, l'hirondelle Procné, qui dit le crime dont elle fut victime. C'est Philomèle, le rossignol, qui raconte aux étoiles sa passion et son infortune.
La mort est dite «la Camarde » dans le langage populaire. Un crâne avec les orbites vides et sans les cartilages du nez — ils sont tombés de pourriture — , nul ne s'y trompe ; c'est la mort ou quelqu'un qui lui appartient. Quand on ne la voit pas, on la devine à la fade, à l'indescriptible odeur dégagée par les cliairs pourrissantes, on la sent par toute la chimie macabre. Thanatos en est imprégné, péaétré de part en part, ne peut que la dégager. De loin la perçoivent les chiens qui, alors, « aboient à la mort », comme on dit en nos campagnes. Mille fois les animaux fin-flaireurs la reniflaient, tandis que leurs maîtres ne se doutaient de rien.
Ayant perdu les narines, si le mort hume encore les objets, c'est par des moyens à lui connus. Ce problème, nous n'avons pas à le résoudre. Il importe davantage de se rappeler que « le souffle qui traverse les narines », est l'âme même de l'individu, son Double aérien.
Une histoire de revenants débutait ainsi :
« ...Il y avait commft un mystère au fond des glaces. Dans le cabinet de toilette flottait un parfum subtil ... »
L'essence des plantes, celle de tous êtres vivants se décèle par l'odeur dégagée. En vénerie, le fumet ou la fumée de la sauvagine, c'est son âme, — son âme après laquelle courent chasseur, limiers et lévriers.
Quand s'élucubra la première morale, aisément on se persuada que l'infection cadavérique décelait d'ignobles penchants, révélait la mauvaiseté des âmes, leurs haines et leurs envies. Sans doute, la puanteur persistait jusqu'à ce que la conscience eût été nettoyée. Ce qui nous explique pourquoi
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les Oscilles furent longtemps une cérémonie pieuse conservée dans les mystères dionysiaques. On se balançait en escarpolette à l'intention des morts et pour abréger leur longue peinance. m Jeunes filles et jeunes garçons, montez dans la balançoire, allez de ci, de là, allez encore ! C'est grand-papa qui sera content, en haut de sa branche, et vous remerciera ! w
Dès son origine, le christianisme déclara que les restes des saints et des bienheureux n'exhalaient pas, ne pouvaient pas exhaler l'ignoble odeur du péché. Quelle que fût la manière dont s'opérait la décomposition," il fallait que les Purs fleurassent le baume, l'encens et les parfums suaves. On appuya la doctrine sur un passage découvert dans le livre des Psaumes : « Tu ne permettras point que le corps de ton bien-aimé sente la corruption. » Les Acta Sanctorum et autres recueils hagiographiques, racontent cent fois, mille fois, que diables et criminels dégageaient une indicible malodeur, tandis que tels martyrs, vierges ou confesseurs, exhalaient délicieux effluves. Pour canoniser ou béatifier un postulant, par exemple l'illustre curé d'Ars, il ne suffit pas de célébrer ses vertus et de prouver ses miracles, il faut encore établir qu'il est mort « en odeur de sainteté », la sainteté ayant son odeur spéciale, comme le soufre, le chlore et l'arsenic.
En tout pays, il fut tiré avantage delaconsubstantialité de l'àme et de l'odeur pour fabriquer des parfums inspirant l'amour. Les sorciers guatémalais ont une rose souëf-odorante, laquelle leur soumet qui la respire.
Des flacons de sel anglais ou autres substances pharmaceutiques très astringentes furent débouchés sous le nez de Peaux-Rouges qui baisèrent le manitou, le caressèrent, vantèrent sa louange, exaltèrent sa puissance extraordinaire...
Suivant la doctrine accréditée, les fantômes pèsent si peu
que rien, ne sont autre chose qu'un brouillard lumineux. Tout aériens qu'ils fussent, les démons et les génies supérieurs représentaient une certaine quantité de matière, puisque l'on ne supposait pas qu'aucune vie pût en être tout à fait dépourvue.
Avec le temps, ils se raffinèrent. La subtilité de leur étoffe s'accorda avec la délicatesse de leur intelligence, et les plus éthérés n'eurent de substance que ce qu'il en fallait pour émaner la lumière.
Leur médiocre pesanteur expliquait leur genre de progression dans 'l'espace. Notre marche s'opère par saccades, par une succession de demi-chutes. Mais les revenants de toute espèce, glissent par mouvement continu, tout d'une pièce, planent sans incliner la taille. Leur genou manque de rotule, particularité mentionnée tant par les Toltèques et Tlascaltèques américains que par les Indous. Le Lalita Vistara raconte ainsi l'arrivée de personnages divins :
w Je ne leur vis aucune ombre, ô Roi! et. je n'entendis point le bruit de leurs pas. Ils marchaient, mais ne soulevaient aucune poussière. Leur parole ne ressemble point à la nôtre ; profonde et caressante, elle va au cœur. Ils ont des manières douces et de belles formes : les gens ne se rassasiaient pas de les regarder. »
Partout les apparitions spirites se décèlent par l'absence d'ombre. L'ombre ne jette pas d'ombre.
Sita, lisons-nous dans le Ramayana, reconnut qu'un Dieu lui parlait, à l'immobilité des yeux qui la regardaient.
Et les Annamites savent qu'ils ont affaire à un génie céleste, quand ils voient sa barbe et sa chevelure blanches, sa physionomie imposante et surtout son air de mystère.
Ce mystère, tâchons d'en pénétrer les causes.
S'il faut en croire les Macousis guyanais, la vie se tient en la pupille, y réside sous apparence d'un homme micros-
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copique, dont l'Image s'éclipse au moment de la mort.
Rabelais prétend, de son côté, que « le diantre n'a pas de blanc à l'oeil n. Le Chiloman siamois manque de pupille. — « Pupille », mot dérivant du latin Papa, papilla, poupée, fifille. A l'instar desMacousis et autres Galibis, les anciens Italiotes se représentaient leur Double sous la figure d'une fillette. De nombreux vases grecs montrent l'âme sous forme d'Eidola, poupées minuscules.
Les TIascaltèques donnaient à leurs génies des yeux sans blanc, ni cils, ni sourcils, ni prunelle. La sculpture grecque employait le même système, mais rehaussait l'arcade sourcilière, donnant ainsi au masque des Elyséens une dignité surhumaine et le regard inquiétant du Sphinx, et les investissant d'une majesté dangereuse à contempler. Ces Dominateurs portaient une lumière en eux-mêmes, n'avaient pas besoin d'ouvrir les yeux, voyaient sans regarder et savaient sans apprendre. La perfection des formes allait de pair avec celle de l'intelligence. L'univers se refléta dans le vaste miroir de leur sapience, laquelle procédait par intuition immanente, et non point par efforts successifs, pas plus que leur marche.
Ce sont nos populations chrétiennes, et plus particulièrement celles de race germanique, qui ont le plus avant pénétré et le mieux approfondi le mystère du démonisme.
Callot, maint Flamand et, en première ligne, le Bruxellois Breughel d'Enfer, ont trouvé le sublime du genre en leurs Tentations de Saint-Antoine el leurs Sabbats, rendezvous des sorcières, des diables et lustucrus. Ces peintres nous montrent des corps humains disloqués de toute façon, sQns dessus-dessous, devant-derrière, derrière-devant.
accouplés en formes bestiales, forgés en outils et instruments qui volent, rampent ou titubent. Ce sont monstrueuses bouffonneries et dégoûtantes absurdités, fornications du difforme et de l'horreur, de l'impossible avec de répugnantes vulgarités. Caricatures et biscorneries, tohu-bohu de hideurs el laideurs. Au premier abord, rien de plus curieux. Le spectacle effraie les petits enfants, amuse les grands, mais bientôt perd de son piquant, et l'intérêt s'émousse On ne déguste pas de cet alcool longtemps sans qu'il fasse mal aux cheveux. Après s'être saturé des grotesques et de leur stérile abondance, c'est avec bonheur que l'on revient à la simple, à la pure, à l'idéale beauté.
A l'origine, les démons et génies étaient des individusquelconques, bons ou mauvais, comme cela se trouvait, mauvais le plus souvent, parfois très mauvais.
L'équiUbre n'étant pas moins nécessaire au monde moral qu'au monde physique, il fallut opposer des génies bienfaisants à la tourbe démonique infestant le monde. On ne réfléchissait guère que l'on eût pu se passer des uns et des autres. Des plus puissants on voulut avoir l'effigie.
Les premiers artistes faisaient gauche et laid, ne pouvant mieux faire ; mais à mesure qu'on se rendit maître de la forme, on voulut que la laideur signalât les génies méchants et que la beauté fût le privilège des bons patrons et protecteurs. Mieux que tous autres, les Grecs exprimèrent par des lignes la noblesse intellectuelle et morale. Ils y réussirent si bien, que 1 humanité s'enorgueillit encore de leurs succès. Pour avoir des visions de grâce, de charme et de majesté, nous contemplons encore les formes de Zeus, d'Apollon et de Dionysos, celles de Diane et d'Aphrodite.
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On ne trouva pas mieux que la beauté humaine. Cependant quelques-uns, surtout parmi les modernes, accrochèrent une paire d'ailes aux personnages angéliques. Ces grandes rémiges font bel effet quelquefois, le plus souvent' elles alourdissent ; nos peintres et sculpteurs savent le mal qu'ils ont à passer une robe entre le corps et les ailes. Mais la pudeur avant tout, la pudeur spéciale dont l'éducation par les moines et par les nonnains infesta l'Occident chrétien.
La laideur fut tout autrement facile à exprimer que la beauté. On avait ample provision de haines et colères à placer contre son prochain. Les personnages du monde invisible n'ayant pas de voix pour répondre, on leur attribua tous accidents, malchances, malheurs et maladies. On les accusa même de ses erreurs et de ses maladresses. Après avoir commis de lourdes fautes, lesquelles aboutissaient à grièves douleurs, on se prétendit la victime des Malfaisants. Impossible aux diables de nier les crimes dont on les accusait, cornus comme on les avait faits, avec des crocs de sangliers à leur gueule ensanglantée. L'homme les avait enlaidis en proportion de .ses remords. N'osant discuter avec sa consciencQ, il extériorisa ses passions et ses penchants, afin de les maudire et honnir plus à son aise. Ce qu'il n'osait s'avouer, il le cornait aux oreilles de ces vilaines bêtes.
Si les peuples n'ont que le gouvernement qu'ils méritent, de même n'ont-ils que les Dieux qu'ils voudraient être, que les diables qu'ils sont. On prétend que le Créateur se manifeste par ses œuvres... Et l'homme donc ! l'homme qui formula notre monde intellectuel et moral. Tant vaut l'imagination d'un peuple, tant vaut sa poésie. Tant vaut sa conscience, tant valent son ciel et son enfer. L'évolution des Religions nous montre ce que nous croyons, partant ce que nous sommes.
Salomon, lisons-nous dans les légendes de l'Islam, pui-
sées pour la plupart aux sources talmudiques, Salomon ob' tint la faveur de voir les djinns sous leur forme réelle, et non pas seulement sous les apparences, tantôt terribles, tantôt engageantes, sous lesquelles ils se déguisent. L'homme le plus sage et le plus savant du monde fut stupéfait au spectacle de ces difformités. Il n'eût jamais cru que pareils montres fussent possibles. C'était une tête d'homme sur un cou de chôval, c'étaient des ailes d'aigle sur la bosse d'un chameau, un paon avec des cornes de gazelle... Et l'ange Gabriel lui expliqua: « Sache que ces formes de chimère accusent les crimes d'existences antérieures, proviennent de rapports infâmes avec hommes, quadrupèdes, oiseaux et rep tiles. Rien n'arrêta la concupiscence de ees êtres immondes^ qui naquirent en inceste et vécurent en adultère. De génération en génération, leur hideur augmente à mesure que se multiplie leur espèce. »
Tous, nous avons remarqué les gargouilles qui peuplent les murailles, les toits et les piliers de nos Eglises gothiques, figures étranges, résurrection des amphibies qui peuplaient les marais jurassiques. Ces œuvres de l'art chrétien, on les a traitées fort dédaigneusement. Oublieuse des maux qu'elle n'a pas endurés, notre génération ne voit, en ces reliques d'un autre âge, que bizarreries, drôleries, cocasseries. Les disant de mauvais goût, elle se dispense de les étudier sérieusement. Mettons-y plus de complaisance. Evoquons la mentalité de nos malheureux ancêtres. Revivons le moyenâge. Rentrons en cette longue et lugubre nuit. Ces animaux fabuleux, formes incongrues, absurdes juxtapositions de corps et de membres enchevêtrés, ces alectro-dracontes, ces lago-pardes et léonlo-pithèques furent les images de violen-