LOMBRE, SON ASPECT ET SA PHYSIOLOGIE
ces doublées de lâchetés, de roublardises acoquinées à des imbécillités. Des anato-falcones ou anseri-falcones, ont des têtes de rapaces montées sur des corps de palmipèdes: le bec plonge en son ventre, le fouille et dévaste; le rapace s'irrite contre son propre cœur, son cœur d'oie stupide, de canard voué au marais fangeux. Que d'infortunés dans les asiles, que de pauvres détraqués qui s'écrieraient que ce sont là leurs portraits d'une ressemblance déplorable ! Les Sphinx et les Sphinges ne sont-ils pas notre propre mystère? Ces Chimères et ces Fantasmes sont à la ressemblance de nos imaginations et désirs. Oui, ces Cauchemars, Empuses et Lamies, représentent nos haines et nos remords. Frayeurs, lâchetés et désespoirs prennent un masque bouffon, s'affublent en Blemmyes, Sciapodes et Martichoras.
Les symbolistes ont suffisamment expliqué que la nef des cathédrales représente la Sainte Eglise et l'objet de la Foi chrétienne. Regardez le Crucifié tirant sur les clous, pleurant des larmes sanglantes. Ensuite considérez les figures mornes et hébétées tout autour, saints déhanchés et décharnés, saintes laides et moroses. Une mourante lumière tremblant devant un reliquaire : c'est le cœur, le triste cœur du fidèle, pauvre âme mal éclairée!...
Voyez maintenant le dehors de l'édifice sacré. Le dehors c'est le monde, la société politique et civile en tant qu'opposée à la communion des fidèles. Ces pierres sont animées. Ça grouille de diables, démons grimpant partout, nichés dans tous les coins. Débordant sur le présent siècle, l'Enfer envahit la vie quotidienne. En ces dragons hideux, en ces guivres méchantes, le peuple contemplait ses mangeurs et ses bourreaux. Ces animaux féroces étaient les Dominations et les Puissances, le Diable, les Mahom et les Tervagant ; c'étaient aussi les rois de France et l'Empereur du Saint- Empire, et les barons et baillis, et la famine et la maltôte.
tout ce qui le suçait, le piquait, l'empoisonnait, l'empestait, lui arrachait la chair vive, lambeau après lambeau. C'était la Yie, image de l'Enfer, et l'Enfer, réalité de la vie. Mais il ne devinait pas encore, le Peuple, enfant colosse, — ne comprenait pas que ces cauchemars de pierre, affreuses réalités, n'étaient autres que les démons en son cœur : Sottise et Folie, Envie et Cruauté.
Le Peuple, c'est nous, n'est-ce pas ?
De tempérament frileux, les Ombres se plaisent à la tiédeur des forêts, cagnardent sous les racines tordues des vieux hêtres, dans les fourrés que la cime des grands arbres protège contre les vents, dans les broussailles ou sous les feuilles sèches. Les feuilles pourrissantes développent une chaleur obscure, laquelle supplée au sang qui leur fait défaut, à la nourriture qui leur manque si fréquemment. Il faut bien qu'elles reçoivent du dehors un calorique, dont elles n'ont plus la source en elles-mêmes. Le plus souvent qu'elles apparaissent, on les voit en peine de se réchauffer. Ne dit-on pas « la Mort à la main glacée », w froid comme la Mort, chaud comme la Vie » ?
Sans parler des cierges et bougies qu'ils leur allument à la Toussaint, nos paysans invitent leurs défunts à se donner une bonne flambée devant la bûche de Noël, les convoquent aux brandonnées de la Saint-Jean, devant lesquelles nos Bretons laissent la place d'honneur à des hôtes invisibles. Aux fêtes de famille, ne doit manquer le bon feu dont la chaleur les ragaillardira.
Nos antipodes, les Non-Non d'Australie, racontent que les âmes qui viennent de passer par la mort, ne s'accoutu-
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ment que difficilement à la froidure, — pendant quelques semaines, restent engourdies et tout effiaidillées. De temps à autre, les amis se font un devoir d'allumer un brasier sur la tombe : « Arrive pauvre camarade, arrive! chauffe -toi, ranime-toi ! »
Pendant les mois d'hiver, les Odjibéouais, tribu de Peaux- Rouges, se montraient diserts sur le compte de Ménabochou, bavardaient sur ses compagnons. Quand arriva l'été, ils ne voulaient plus se laisser interroger sur le héros national. On leur demanda le pourquoi de cette nouvelle attitude ?
« Les Esprits, répondirent-ils, ne peuvent supporter les rigueurs de l'hiver. Rien qu'un petit vent frais les met déjà mal à l'aise. Dès qu'arrive la mauvaise saison, ils se réfugient dans les cavernes, se mussent dans les feuilles sèches, s'engourdissent à la façon de notre oncle l'ours, claquemuré en son arbre creux. Mais le printemps les dégèle les uns après les autres. Ils recherchent alors notre compagnie, vont et viennent après nous, ne perdent mot de nos conversations. Quand ils étaient blottis, dans la mousse, sous la neige, libre à nous de nous amuser à leurs petites histoires. Mais quand ils sont dégelés, bernique ! Un sot se laisserait aller à leur déplaire. »
Sans insister sur la contradiction qu'elles présentent — ou semblent présenter, — les légendes chrétiennes attribuent au chef des mauvais anges un contact réfrigérant, mais brûlant autant que la glace du pôle et emportant la peau. Certains prétendent que messire Satanas trouve le climat de l'enfer trop frais pour son tempérament. Après tout, n'est-il pas le démon du feu ?
En son « Poème des Aïeux », Mickiewicz, le grand poète polonais, met en scène un vampire qui exhalait des flammes ; mais son haleine soufflait froid.
De ces renseignements, il semble résulter que les pauvres défunts sont affligés d'une sensibilité avoisinant l'hyperesthésie. Dans Flndo-Chine, ils peuvent avoir froid jusque dans leurs images. Quand la température se fait rigoureuse, ils grelottent en leurs statues de bois, leurs marbres gèlent, leur bronze se morfond. Et les Arakanais, touchés de leur souffrance, apportent des fourrures pour les emmitoufler, les enveloppent de manteaux chauds et moelleux... Acte d'humanité^ qui leur sera compté en ce monde ou dans l'autre.
De toutes les belles choses, la plus belle est la lumière des vivants. Combien les morts la regrettent, cette lumière du jour si claire et si pure, qui leur était si douce, mais qui maintenant fait vibrer douloureusement le brouillard dont leur matière se compose ! Maintenant elle les surexcite, les agace, les insupporte, comme ferait un bain surchauffé. Le grand jour de l'été les éblouit et les accable, sauf pourtant les démons méridiens ou de la Méridienne, espèce qui pullulait jadis en Syrie et en Palestine, et qui hante encore quelques cervelles de l'Islam et du Christianisme. Aux heures brûlantes, les âmes délicates se dissimulent dans les feuilles d'arbres, ou entre le tronc et l'écorce, disparaissent dans les ombres des fourrés épais, se glissent dans les fentes des roches, aux interstices des pierres et sous les cailloux. Ils ne se sentent à l'aise qu'en mi-obscurité.
L'Arabe raconte que les ghouls séjournent en cavernes qu'ils empuantent, vont la nuit viander comme hiboux. La vue d'une torche allumée les jette en une rage impuissante, les force à détaler. Chacun sait qu'un charbon, brandi en cercle, épouvante les fauves nocturnes. Tel rayon coupant
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l'obscurité, en dardant à travers la ténèbre, apparaît comme flèche acérée, glaive scintillant.
Etres crépusculaires et surtout nocturnes, les morts ont pour reine Hékate à l'arc d'argent, Hékate, dont le moyenâge fit la plus laide et la plus méchante des sorcières. Mais les vivants regardent au Soleil, au brillant Apollon lançant au loin ses flèches d'or. Encore les Ombres de faible constitution préfèrent-elles les nuits que les étoiles n'éclairent que vaguement. Chacun sait que le Hadès, sombre royaume,, ne connaît que lueurs grises et cendrées, luminosités incertaines, froides phosphorescences.
Photophobes furent les premiers démons, et le sont restés. A mesure que son esprit s'éclaira, l'homme craignit de moins en moins les fantômes de l'erreur et de l'obscurité^ aima davantage la lumière, qu'il identifia avec l'intelligence, la raison et la justice. Force fut aux religions de suivre le mouvement. Celles qui succédèrent au culte des ténèbres partagèrent les esprits en anges de lumière et en démons de l'obscurité, déclarèrent suspectes les larves obscures et qualifièrent de criminelle toute la gent lucifuge. Les réprouvés furent jetés dans l'abîme noir, au-dessous des justes et bienheureux qui se meuvent en flots de clarté.
« Pauvres morts ! » nous écrions-nous après notre enquête. Ah ! combien peu nous savons apprécier les biens que la vie nous octroie ! Ceux qui en sont privés, avec quel regret parlent-ils de la plaisurable vie faite à l'âme par la chair ;< — cette chair tant dépréciée par les raflînés du spiritualisme, qui en font un terme d'insulte, un objet de mépris et de dégoût ? — Les malavisés I A travers cette heureuse chair.
manteau de délices, vêtement idéal, tissu de nerfs, appareil intellectuel, siège de sensations, tantôt suaves, tantôt douloureuses, circule un sang vivifiant et chaud, issu de la toujours bouillonnante fontaine du cœur, merveille vivante et pour ceux qui le mieux la connaissent, mystère encore, admirable mystère!
Avez-vous assisté à quelque représentation à' Orphée aux Enfers ? Alors vous vous rappelez le valet de chambre, John Styx, ex-roi de Béotie, lequel n'apprit ce que vaut la vie qu'après l'avoir perdue.
Ce qu'ils abondent, les rois de Béotie ! Si par delà les sombres bords, on conserve l'intelligence et le souvenir — plusieurs en doutent — , combien qui regretteront d'avoir si peu goûté la vie terrestre, si mesquinement profité de l'extraordinaire, de l'incommensurable chance dévolue à qui naquit parmi les hommes ! Mais une Parque ironique et maligne décida que les souffrances nous seraient sensibles jusque dans leurs nuances fugitives, et que le pli d'une rose froisserait notre peau délicate... ; que nous jouirions de la force en n'y pensant pas, et de la santé presque sans nous en douter.
La santé, — cette harmonie merveilleuse dans les activités multiples d'organes compliqués, — on la définit comme étant un équilibre, un équilibre seulement. On la confond presque avec l'inertie du caillou gisant sur le sol. Et des barbares se croient exquis parce qu'ils vantent la souffrance, et des hurluberlus se vantent de savourer la douleur en ses intimes et délicates voluptés !
— Peut-être ne savez-vous pas même ce qu'est la vie ? Dépêchez-vous, il est encore temps I