LA FAIM CHEZ LES OMBRES : LEUR NOURRITURE
SomiAIRE
Les organismes se dépensent par le mouvement et se restaurent par la nourriture. Puisque les Ombres sont matérielles, elles n'échappent pas à la grande loi de la matière. — Les légendes ne tarissent pas sur la faim des Ombres. — Les Pays de Famine et les Pays de Cocagne. — Les apologètes chrétiens exigeaient que l'on cessât de nourrir les démons, — La formule des Osliaks : les dieux n'existent que parle sacrifice. — Ovide prétendait qu'une miette de pain dans du lait suffit aux Ombres. Mais le peuple savait qu'elles hantaient les boucheries, suçaient les cadavres. — Comment les Ombres s'alimentent.
Les Esprits doivent ou devraient avoir la nature de l'esprit, semble-t-il à nos Occidentaux.
Or, qu'est-ce que l'esprit ? C'est une substance simple et intelligente,une substance à laquelle il ne suffit pas d'être immatérielle, et qui se présente comme l'antithèse de la matière, et jusqu'à un certain point comme son ennemie. Telle est la doctrine régnante, héritage de la doctrine scolastique, laquelle façonna pendant de longs siècles les cerveaux de l'Occident, et même les façonne encore. L'Esprit, nous enseigne-t-on, est la négation de la Matière, laquelle Matière est la négation de l'Esprit. Les deux substances se trouvent réunies dans notre corps, réunies ou juxtaposées. Nul système intelligible ne parvint encore à jeter un pont entre l'une et l'autre incompatibilités ; entre le monde de Reclus 1 1
ll'Esprit et le monde de Ja Matière. A l'image de Dieu, l'Esprit incréé, seraient les hommes, ou esprits créés ; Dieu serait la Volonté suprême, l'Intelligence pure, et les hommes seraient aperceplions et sentiments, volitions et désirs.
Il ne s'agit point ici de discuter le hien ou le mal fondé de l'assertion ; — il nous suffit de constater qu'elle fait autorité, qu'elle nous fut enseignée comme définitive. Plusieurs d'entre nous l'acceptèrent comme vraie. Véritable ou non, elle a façonné les intelligences, leur donnant le pli. Ce dogme qui régna pendant de longs âges, — et qui chez les peuplades incultes règne encore, — devient inintelligible. On ne comprend plus que notre esprit possède une existence séparée du corps ; on comprend encore moins qu'il faille à l'esprit manger et boire. Plus d'un homme intelligent, même instruit, — surtout s'il est instruit, — est capable de prendre pour une plaisanterie de goût douteux, l'affirmation qu'e les esprits peuvent avoir faim, qu'ils peuvent avoir soif, manger et boire à l'excès, se donner ivresse ou indigestion.
Pourtant cette doctrine fut le principe des superstitions ataviques, le pivot des religions primitives. Elle fut le résultat de méditations prolongées ; on peut la taxer de folie, mais non point d'ineptie.
Voici le raisonnement que nos ancêtres mirent sans doute en avant :
— Que Tâme soit immortelle, personne n'en doute. Chacun voit, chacun sent l'Ombre aller et venir parmi nous. Sur ce point, l'assentiment est unanime. Ne discutons pas révidence.
Second point : — Puisque l'Ombre est toujours vivante.
il faut la nourrir. La vie est une flamme, qu'il faut entrete^ nir.
En effet, la vie est un mouvement incessant. Il n'y a pas de mouvement sans friction, et pas de friction sans déperdition de substance. Cette déperdition doit être réparée pour que la vie puisse continuer. Tous les actes physiologiques, parmi lesquels la pensée, sont autant d'efforts qui coûtent quelque chose à l'organisme, peu ou beaucoup. En ses multiples formes, la matière ne cesse de se dépenser, et, dans les formes animales, se dépense plus rapidement qu'ailleurs. Plus la vie est ardente, plus vite elle s'use ; mieux brûle la flamme, plus promptement disparaît le bois. Les êtres se consumeraient, se réduiraient à rien, si la nourriture ne reconstituait au fur et à mesure la matière entamée, incessamment réduite. L'être qui jamais ne diminuerait, serait immortel — mais de quelle immortalité ! La vie se porte au dehors. Elle lutte et travaille. Pour qu'elle se prolonge, il lui faut se refaire parla nutrition, se reconstituer par la matière venue du dehors, par un apport d'aliments qu'elle décompose à son profit, La matière organisée ne fait guère autre chose que se déperdre, se reconstituer et se déperdre à nouveau. Pour quantité d'individus, l'existence ne va pas au delà du manger pour vivre et du vivre pour manger.
La Nature dorme le spectacle d'êtres qui dévorent et s'entre-dévorenl. Ils y vont chacun à sa manière : humant, suçant, lappant, grugeant, grignotant, avalant, ruminant, digérant. Cela dure ou non. A son tour, le mangeur est happé, déchiré, broyé, dégusté, travaillé par divers acides, fluidifié, absorbé ; il passe de combinaison en combinaison, de dent en estomac, d'estomac en dent nouvelle. Le monde mange le monde. Mangeur émérite, l'homme est un Grandgousier, bien qu'il n'ait pas la forte gueule de la baleine ou
de l'hippopotame. Mettant son intelligence éprouvée au service de son insatiable appétit, il mange tous les autres. Comme lui, ses dieux ont formidable appétit : il les gorgea de sang, n'y épargna pas sa propre chair.
Ainsi la Mort, pour les Ombres, ne supprima point la nécessité de vaquer aux besoins d'un estomac exigeant. Encore le manger et le boire, encore l'asservissement aux ignobles nécessités de la réfection ! Toujours tuer pour manger et manger pour tuer, — n'en finira-t-on pas avec cetteodieuse ritournelle ? — « Puisque l'âme est faite de lumière et de chaleur, d'intelligence et de passion, pourquoi la sustenter autrement que par les rayons du soleil ? » pensèrent des poètes. Fallait-il, faudra-t-il toujours se nourrir par les substances solides extraites, des animaux et des végétaux.»*' Combien souvent des ulopistes^, prophètes incompris, rêvèrent de donner à notre oro;anisme le moyen de prendre directement à l'atmosphère les quotités d'oxygène et d'hydrogène, d'azote et de carbone que consomme l'organisme sous les espèces élaborées, soit par les végétaux soit par les animaux?
Mais pareilles conceptions sont le fait de chimistes, tels que Berthelot, et non point des Primitifs qui étaient persuadés que la vie ultra- terrestre continue en ses grandes, lignes la vie terrestre — sauf la différence, que le corps dématérialisé n'a plus même poids et même consistance. Sans^ doute, le buffle ne raisonne que médiocrement le comment et le pourquoi : il broute parce qu'il a faim, il broute parce que cela lui est agréable, il broulse de son mieux. Quedeviennent ses camarades, qu'il vit emmener et qui n'ont point reparu? S'il se figure quelque chose à leur endroit,^ c'est qu'ils broutent en d'autres prairies. Semblablement, le Primitif s'imaginait que ceux qu'il voyait tomber pour ne plus se relever, avaient été chasser ailleurs. Quand on ne faisait guère autre chose que manger pour vivre et vivre pour
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manger, la notion de la vie se confondait avec celle de la manducation. Les bienlotis allaient à des festins perpétuels — au Banquet d'Abraham, au dîner de l'éternel Gamache, au pays de Cocagne. Là sourdent fontaines de' vin, de nectar, de soma, d'hydromel, jaillissant à gros bouillons. — On s'en donne à cœur joie sur un sanglier dont les morceaux repoussent à même, on s'attable devant une baleine-montagne, où baffraient Béhémothet Léviathan. Rien que d'y penser, l'eau en venait à la bouche. Mais pour les ennemis, pour les rivaux détestes, il y aurait les supplices de la faim, les affres de la soif, la sempiternelle misère.
Les dogmes des Paradis et des Enfers prirent leur point de départ dans les imaginations de terribles famines et de mirobolantes ripailles. Pour le moment, il nous suffira de savoir que, tant subtile soit-elle, la matière animique s'use par le mouvement, et même par le repos. Ne récupérant pas ses pertes, elle ne peut que s'affaiblir, s'amincir, s'atténuer, se dissiper dans l'atmosphère avec le vent qu'elle a pour substance. N'être plus vu, disparaître, — pour un Esprit, c'est <( la mort seconde. »
Innombrables sont les témoignages affirmant que les Ombres ne peuvent se passer de nourriture et qu'il est pieux de pourvoir à leur subsistance. Nous pourrions apporter les témoignages, on ne peut plus catégoriques, des docteurs chrétiens. Mais ils ne disaient pas si bien que les Ostiaks, Syrgènes et autres Bouriates, chez lesquels Castren entendit formuler l'axiome :
a Nos idoles perdraient leur vertu, si nous cessions de leur sacrifier. »
On ne pouvait mieux dire. Les Dieux ne conservent leur divinité que si on leur donne à manger. . . D'autres que les
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Osliaks auraient conclu : « Les Dieux n'ont d'autre existence que celle dont nous les gratifions bénévolement. Donc, supprimons-les une fois pour toutes. »
• Quoi qu'il en soit, la formule est précieuse, elle résume toutes les religions, ouvre la clé de leurs mystères.
La seule odeur d'aliments n'eûl-elle pas du suffire à nourrir des Ombres ? Leur fallait-il chose plus substantielle que des parfums ? Les aures et les souffles ne doivent pas être exigeants. On eût pu croire qu'un gâteau feuillebé, les arômes du Falerne, quelques gouttes de vin muscat devraient rassasier toute une nation, un peuple entier d'esprits, à matérialité délicate et légère.
Ovide, en effet, le poète des Fas/es, dit en termes exprès: « Les divinités du Styx ne sont pas avides. Aux riches présents, les Mânes préfèrent un pieux amour. Que leur faut-il après tout ? Quelques miettes trempées dans du vin, avec des grains de sel. Ajoutez-y dès violettes. Les Morts n'en demandent pas davantage. »
— Ainsi il en coûte moins de nourrir une Ombre qu'un rouge-gorge ou qu'un chardonneret ?
— Ovide n'était pas sincère. Il développait un thème que lui avait suggéré Mécène, lequel faisait sa cour à l'empereur Auguste. Auguste savait, ou avait su, — tout comme Napoléon 1er — ce qu'il faut penser de la religion ; Lucrèce l'avait assez dit. Mais il voulait que la restauration du culte fût la grande idée de son règne, parce qu'il faut une religion pour le peuple. Parce que tel était l'ordre du Maître, Ovide chanta les Fastes calendaires et pontificaux, mais il s'en souciait autant que des calendes grecques. Sous l'enthousiasme de commande, on sent l'indiffé-
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rence et la mécompréhension intime du sujet. Chanter Lesbie, Délie, Gynthie, à la bonne heure ! Mais au poète de la cour, au grand meneur de la jeunesse dorée, l'Empereur et Grand Pontife avait intimé l'ordre de remettre en honneur le culte domestique trop négligé. Il fallait s'exécuter. It fallait faire passer les Lares pour modestes, gracieux et charmants. L'impératrice n'eût guère complimenté le poète s'il eût dit les exigences des antiques divinités, dit les faims cruelles, le féroce appétit de la démonaille, conté les banquets où les dieux sabins et latins se gorgeaienl de chair humaine. Livie désirait qu'on représentât les Lares comme des êtres inoffensifs, gentils tout plein. Les siens, ceux des Jules, oisifs et aristocratiques, étaient confortablement logés. Leur estomac, délabré par de multiples ripailles, ne vivait plus que de régime. Ges Mânes, dont l'auteur de VArî d'Aimer vantait la sobriété délicate, pensaient qu'on peut se passer de pain quand on a de la brioche.
Mais dans le peuple, chacun savait que les Ombres sont d'une insatiable faim, que semblables à des mouches elles sont toujours prêtes à se jeter sur les terrines de lait, sur les flaques de sang. Ge qu'elles préfèrent, c'est le sang, le sang rouge et chaud, le sang élixir de chair, essence de vie, extrait de force et d'intelligence. Et nul sang n'est doux et sucré, n'est exquis autant que celui de l'homme. Les Dieux n'en eurent jamais assez. Ils en étaient ivres, qu'ils en redemandaient encore et encore, jamais n'en assouvissaient la soif,
A défaut de sang humain, les Ombres lappaient le sang des taureaux, chevaux et moutons, des poulets et pigeons. La plus grosse carcasse leur plaisait le mieux. De loin, les Ombres flairaient le sang, elles y couraient, se jetaient dessus avec frénésie.
Quand Ulysse visita le Hadès, il creusa une fosse, y
égorgea des brebis. Tout autour les âmes s'assemblèrent, immense et frémissant amas. Et dans leur multitude, Antikleia, la propre mère du héros, ne vit son fils, ne le reconnut, qu'après avoir bu quelques gouttes du merveilleux liquide, le sang chaud, qui lui rendit la parole, le sentiment et la volonté.
Quand même une seule Ombre ne demanderait pas grosse nourriture, des Ombres innombrables ne laisseront pas de manger beaucoup, — Y a-t-il maladministration dans l'autre monde, comme en celui-ci, où les gaspillages des uns font l'indigence des autres? — Toujours est-il que partout l'on entend dire : Les Ombres ont froid. Les Ombres ont faim. Les Ombres mendient.
Même les âmes chrétiennes ont faim. En ce cas elles sont bien déchues du christianisme de l'église de Jérusalem, dans laquelle les biens étaient en commun, les repas aussi. Ainsi la veuve d'Oberlin, le vénérable pasteur du Ban de la Roche, se plaignait au médium qui l'intervistait : — « Ma misère, ma terrible misère, c'est la faim ! Je ne puis avoir ma suffisance. »
Mais brisons là-dessus. Il y aurait inconvénient à discuter le spiritisme moderne. Tenons-nous en aux dires anciens, et surtout aux racontars des Primitifs.
Les Quichuas offraient à leurs divinités des feuilles de coca. Mieux instruits aujourd'hui, ils les apportent sur l'autel de la Sainte Vierge, et les curés se chargent de les transmettre. Dans la Nouvelle-Guinée, les esprits se repaissent de sagou, — de sucre dans Aïtou-Katou. En mainte île de l'Océanie, on leur abattait des têtes de cocotier, on leur saignait des mayorés ou arbres à pain.
Pareillement, les nègres de Haïti se privent de mameys et de guabayas, fruits délicats, pour que les âmes aillent les picorer dans l'obscurité.
A défaut d'autres ressources, les Ombres vivent d'industrie, honnête ou malhonnête. Ils grapillent graines, baies et drupes, sucent les exsudations du cocotier et du raphia. Par leurs déprédations, ils font la rouille et la nielle, le phylloxéra, les maladies de la vigne et des pommes de terre. En Australie, les Boulyas se tiennent le jour dans les feuillages et les troncs moussus, dans les abris des rochers ; la nuit venue, ils essaiment dans la brousse en si grand nombre, que l'air s'emplit d'un vague brouhaha de mâchoires rongeantes ; ils s'attaquent aux vers et insectes, aux rats, lézards et grenouilles, aux larves de fourmis. — Qu'on a donc de mal à gagner sa pauvre vie, en ce monde et dans l'autre I
Au dire des Inoïts, les démons iraient à la chasse, dépouilleraient de leur butin les renards qui vont aux poissons échoués sur la plage. En pays chauds, ils s'incarnent en taons avides, tracassiers et obstinés, en hippobosques suceuses qui boivent à même l'artère, se laissent écraser plutôt que de lâcher prise. Dans J'Evangile, leur chef porte le nom de Béel Zébub ; à la suite de Lucifer, il tient le rang de prince.
En son tableau du Hadès, le peintre grec Polygnote montrait le démon Eurynome dépeçant des cadavres, le figurait en énorme mouche à viande avec des ailes noir-bleu. Ce fut une heureuse indication pour les metteurs en œuvre de l'Orphée aux Enfers. Ils firent de Jupiter un bourdon zonzonnant autour d'Eurydice.
Dans l'Argentine, circule une légende, d'après laquelle, au malin, les âmes se métamorphoseraient en moucherolles. mais le soir, reprendraient forme humaine. — Les Bhoutas
de rindo-Chine se repaissent de viandes putréfiées, d'ordures et de détritus, même de fiente et d'excréments. —Nécessité n'a pas de loi.
En Chine, les Koueg s'ébattent ès-lieux infects, sur les eaux croupissantes, se repaissent de carnes puantes, et si possible de cadavres humains, dont ils revêtiront l'apparence.
Les Maoris de la Nouvelle-Zélande croyaient que la nourriture préférée des revenants fût la gadoue. Au matelot naufragé Jackson, qu'ils supposaient arriver de l'autre monde, ces grands innocents offrirent le contenu d'un vase de nuit.
Au dire des Orientaux, les djinns exploitent les latrines, en si grand nombre, qu'il ne faut entrer en ces lieux qu'en s'annonçant : u Avec votre aimable permission, bienheureux Invisibles ! »
Quand le ghoul tient une proie, il en dévore, tout d'abord, les intestins, et s'il s'agit d'un homme, il attend par friandise, que les vers rongeurs aient multiplié et engraissé. Du moins, c'est ce que prétend Ibn Wabschiach, en son Agriculture Nabatéenne.
Les Ogres et autres cannibales sont alliés aux dévoreurs de cadavres. Ils pullulent dans les contes et légendes. Déjà Hésiode mentionnait les Kères,qui accouraient sur les champs de bataille pour se gorger du sang des blessés. Les Limousins disent que leur châtelaine de Gimel, — une Dame- Blanche, — a le corps blanc comme neige, et transparent au point qu'on voit, à travers sa gorge, couler le vin et aussi le sang ; car la délicate personne affriande le» enfants.
Le plus redouté parmi les démons groenlandais, porte le nom : d'Erloer Sortok, ou le Détripaiileur.
Finir ainsi 1 Etre rongé par l'infecte vermine ; devenir mouche charognarde ; quelle honte et quelle désolation ! La
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dernière prière du Non-Non d'Australie à ses proches était de lui donner la « sépulture honorable » de leur corps, devouloir bien le manger eux-mêmes. Les parents et amis y mettaient dévouement et bonne volonté.
Çà et là on entend parler d'Esprits brigands, qui infesteraient les roules menant à l'autre monde, exerceraient l'industrie des grands chemins. N'ayant rien à se mettre sous la (lent, ils détrousseraient les caravanes des morts, lesdépouilleraient des provisions qu'elles apportent. Aussi les Kourdes Douchiks, pillards eux-mêmes, munissent le défunt d'un bissac suffisamment pourvu et d'un bâton noueux, lui disent : « Partage avec les voyageurs honnêtes. Quant aux autres, défends-toi ! »
Qu'à des Esprits errants il faille de la nourriture, que desfantômes, toujours en mouvement, soient obligés de se réconforter en absorbant quelque gaz subtil, quelque parfum délicat, cela peut faire le sujet de discussions intéressantes dansun salon moderne entre théosophes et néo-bouddhistes. Mais que penser des Aquapins, des paysans serbes ou bavarois,^ des sauvages malais, quand ils prétendent que les Eléments étant des êtres vivants eux aussi, il faut donner à manger au Vent, il faut offrir à la Flamme des rafraîchissements ?
Au feu pétillant et jetant étincelles, les nègres congolais du père Cavazzi parlaient comme à une créature vivante,, l'applaudissaient, le félicitaient, le sollicitaient, le remerciaient, lui jetaient de la farine.
Castren raconte que, chez les Kaïbals, il eut le spectacle de l'hôtesse faisant ses révérences au feu de sa yourte et lui donnant quelques morceaux de lard. La bonne femme ne manquait pas d'offrir quelques bouchées au Dieu du Soleil levant.
Des Tartares régalent leurs lacs et rivières. Ils ont l'extrême générosité d'éparpiller dans le feu quelques brindilles de leur tabac, de leur précieux tabac : — « C'est pour toi. Fais-toi de l'agrément ! Nous ne t'oublions pas, ne nous oublie pas ! »
Les Afaris de l'Afrique Occidentale sacrifiaient des vaches à la montagne de Yahva. Tous les douze mois, les Javanais fêtent le volcan Tengger, versent du riz dans le cratère toujours en éruption. A celui de Bronok, ils apportent cocos, mangos, ananas et bananes, des gâteaux, de friands poulets à peine éclos.
Les Diris du Nicaraguais immolaient des filles à Nesaya, la Dame du Volcan, vieille et ridée, à longues dents crochues. — « Pelé, notre ancienne déesse, expliquait-on à Jules Rémy, Pelé a maigri, maigri... Depuis qu'on est chrétien, elle n'a plus rien à se mettre sous la dent, ni mayoré, ni porc, ni personne. Elle fait mal à voir ! »
Des volcans, passons au feu du ciel. Quand il tonne, les ïgorrotes savent que cela veut dire : « Cabouniang a faim. » Ils vont lui offrir un porc en belle cérémonie.
Si la foudre tue homme ou animal, disent les Gafres, c'est qu'on l'a négligée et qu'il lui a fallu pourvoir elle-même à son repas.
Le Lette qui entend gronder le tonnerre va chercher une couenne, la brandit, la montre au ciel. — «Perkoun,bon Perkoun, te voilà du lard, du bon lard ! Mais sois gentil, hé ! ne nous fais pas de mal 1 »
Un cacique péruvien, celui de Tumbez, s'imaginait que les Castillans logeaient la foudre dans leurs mousquets. Il versa de la chicha dans le canon, caressait le fusil, pensait l'amadouer r — « Ne nous foudroie plus ! o
Les Annamites servent un banquet annuel à leurs deux grands-pères, le génie du Feu et le génie de l'Eau.
Afin que les fleuves et les rivières, que les lacs et les étangs ne fassent pas de victimes et ne pourvoient pas euxmêmes à leur subsistance, il est ou il était convenu, en tous pays, qu'il faut leur sacrifier. Pour le moment, il suffira de mentionner les Tchouktchis. Aux Esprits qui foisonnent ès-caps et rochers de la Mer Blanche, ils apportent de la bouillie, afin qu'ils veuillent bien la partager avec tels amis ou camarades qui se perdirent dans les eaux.
Sur la Mer Rouge, Burckhardt vit les matelots arabes jeter quelque farine par-dessus bord... — « Que faites-vous là ? » — « Nous donnons à manger aux Esprits des tempêtes ! »
Quand le vent menace de faire verser les blés, les paysans de Carinthie vont à l'arbre qui ombrage la maison, y attachent de la viande, peu ou prou : — « L'ami, assez ragé comme ça ; mange, et tiens-toi tranquille ! »
Nachtigal vit des Baghirmis prodiguer les off'randes à un gros poteau, lequel avait l'honneur de figurer le grand Baghirmi, leur patron.
Nous apprenons par Slculus Flaccus qu'on oignait d'huile les bornes, figuration des Ancêtres, qu'on leur mettait des guirlandes, qu'on leur attachait des voiles flottants. Numa Pompilius leur faisait servir de la bouillie, des gâteaux, les premiers fruits, — sans préjudice d'un agneau qu'on égorgeait de temps à autre.
Naguère, les paysans de Norvège conservaient précieusement des cailloux ronds. Chaque jeudi, ils leur donnaient un air de feu, les enduisaient de beurre, les aspergeaient de bière, puis les déposaient sur un lit de paille, respectueusement.
Que penser encore de la farine ofiîerte à la Lune, des bouillies au Soleil, des seaux de lait qu'on leur jette à la figure, du sang dont on prétend asperger Sirius, les Pléiades et autres constellations ?
Abrégeons. Mais disons encore que les brahmanes sont tenus chaque jour de faire offrandes et prières au Dieu du Feu, le glorieux Agni, au Dieu Lunaire, à la Déesse du Jour, à celle du Ciel, à celle de la Terre, aux Vents, aux divinités des Eaux, à celles des grands Arbres, à tous les Esprits qui marchent dans la lumière ou dans l'obscurité.
A tous et toutes, il faut boire et manger, il faut l'indis ^pensable ration de louange et de flatterie.