LE SEXE ET L AMOUR CHEZ LES OMBRES
n'ignorent point que les a Fanggen » ou Femmes Sauvages ont pour maris, tant des géants que des nains, des cobolds et lutins de tout poil.
Plus près que nous des antiques traditions, les Orientaux savent d'agréables historiettes sur des amours tout autrement délicates que celles des mortels. A les croire, il serait assez rare que les dieux aillent jusqu'aux extrémités du baiser sur les lèvres : ils se parlent par des rayons de lumière, par des brises caressantes ; mais combien profonds leurs regards, et combien doux leurs sourires !
Dans ses pérégrinations, Ulysse avait touché terre à Témesse, l'ancienne Œnothrie, ville du Bruttium. L'un de ses matelots s'enivra, viola une fille, fut lapidé par les indigènes. Certes le marinier intempérant s'était mis dans son tort ; mais on eut beau l'avoir tué, il ne voulut pas se faire une raison et se le tenir pour dit. D'un jour à l'autre, il revenait, assassinait un habitant, puis Un autre.
Ne pouvant lutter contre lui, les gens de Témesse pensèrent à s'expatrier, demandèrent conseil à !a Pythie, laquelle les avisa d'apaiser le démon en lui consacrant une enceinte, dans laquelle ils bâtiraient un temple, et tous les ans lui offriraient la plus belle de leurs filles. A celte condition, le génie voulut bien se tenir tranquille. Déjà son culte fonctionnait, quand arriva dans ces parages Euthymos, un garçon de cœur, digne du nom qu'il portait. Quand il vit la fille réservée à si affreux trépas, son cœur s'émut d'amour et de pitié, il jura à la malheureuse de l'épouser ou de périr à la peine. Se tenant à côté de la vierge, il provoqua le démon, qui ne se trouva pas de force à lutter contre le robuste fils du fleuve Kaikinos. Le scélérat recula avec un cri de rage, plongea dans la mer et disparut pour toujours. C'est une histoire de Pausanias.
Les Français ont encore le dicton :
182 LES CJROYANCES POPULAIRES
A bon vin
Et belles catins
Courent lutins.
Dans ses Propos de Table, inappréciable document du fameux réformateur sur l'état d'âme de son siècle, Luther raconte comment les nixes mâles attirent dans l'eau les filles et les femmes pour faire graine de diablotins. Hincmar, archevêque de Reims, enseignait déjà que maints duses, ou satyres velus, mettent à mal la paysanne et la fille rustique, en prenant la forme et l'apparence de ses amants.
Les traitants d'esclaves, qui avaient à traverser le lac d'Ounro, ne s'embarquaient qu'ils n'eussent noyé leur plus belle esclave, en l'honneur de Send Schéro, dont ils achetaient ainsi la protection pendant la traversée,
A Céram, dans les Moluques, chaque négrerie consacre sa plus avenante négresse au démon protecteur.
Quand meurent de beaux garçons ou de belles jeunesses, les Fidjiens, les Tchouvaches aussi — et combien d'autres I — prétendaient que démons ou démones les avaient enlevés par amour. Ne serait-ce pas l'origine du mélancolique apophtegme : — Ils ne vivent pas longtemps, ceux qu'aiment les dieux!
Le Talmud explique tout au long comment les démons de la nuit désespèrent le pieux Israélite, qui, dans l'inconscience du sommeil, se voit livré sans défense à leurs infâmes obsessions. Il est de doctrine rabbinique que, pour éprouver des sensations voluptueuses et les satisfaire, les démons sont obligés d'entrer en êtres vivants, par exemple, dans le corps d'un animal. Ce qui explique, dans l'évangile selon saint Mathieu, la requête si modeste que firent au Rédempteur les démons dont il venait de délivrer les deux Gergéséniens : ils demandèrent la permission de se réfugier dans le corps de pourceaux qui paissaient par là. Nous
LE SEXE ET l'aMOUR CHEZ LES OMBRES 183
n'abuserons pas des exemples ; mais il en faut quelques-uns :
— Un Fidjien se confessait au révérend missionnaire Williams, lui avouait être l'objet des sollicitations pressantes d'une démone, laquelle tout à coup surgissait à ses côtés, dès qu'il se trouvait seul.
Les Ma Qui, diables annamites, proches parents des Ma Laï, déjà nommés, ont la spécialité de troubler le sommeil des jeunes femmes — des jeunes femmes notons- le, et non pas des jeunes filles, car ces bons diables ont le respect de l'innocence ; ce qui est fort honnête de leur part.
Mais laissons là ces peccadilles, dont les prêtres et les confesseurs ont par-dessus la tête, tant on leur en a servi ; il importe davantage de savoir qu'en cette malsaine engeance la passion parfois s'exalte en furie. L'Inde connaît l'existence d'horribles démons qui s'esbaudissent ès-champs de bataille, y trouvant époux à foison ; mais en temps ordinaire, il leur faut se contenter des cadavres du cimetière. Aussi fait-on bien de veiller le corps des défunts.
En la ville de Jeypour perambule une horrible femelle ; nue et flambante, elle court et bondit, tigresse acharnée à la proie.
La fameuse Nitocris, dite aussi Rhodope, apparaît encore aux bateliers du jNil, qui la voient descendre sur la pyramide de Chéops, affolant les gens, image de la sublime et terrible volupté.
On vous raconte au Caire que les attaques d'épilepsie sont autant de viols perpétrés par les défunts mâles et femelles se ruant sur leurs victimes.
Les paysans allemands disent les extraordinaires exploits des Trudes, lesquels entrent en de malheureuses gouges et filles de ferme, obligées alors de passer leur fureur sur des troncs de chêne ou d'ormeau ; l'une aurait même étouffé un bœuf entre ses bras nerveux.
Ces Trudes sont la personnification des monstres nocturnes et tout particulièrement des crampes, lesquelles s'abattent soudain sur le dormeur, lui donnant la sensation d'être écrasé soudain par une charrette ou par la chute d'un gros cheval. Le malheureux se tord et se débat, tandis qu'il a le cou broyé, le dos rompu et le corps concassé. Angine, hystérie, hypochondrie, spasmes de la tunique musculaire de l'estomac, prétendent les médecins...
Cependant les Trudes ne prennent pas toujours formes repoussantes, elles peuvent se dispenser de mettre les chairs en pâte, les os en bouillie. Telle se faisait amoureuse et caressante ; telle autre promenait sur le front et les joues des doigts lents et suaves, riait à travers les cheveux qui lui cachaient la figure, voilaient ses épaules blanches et s'éparpillaient sur desseins roses. Les récits populaires racontent que maint dormeur, éveillé soudain, eut l'heureuse inspiration de sautera bas le lit, de boucher le trou de la serrure avec chiffon ou mie de pain. — Alors à l'aube, il voyait fille ou femme qui, tremblante, éperdue, l'implorait à genoux, se mettait à sa merci. C'était une amoureuse. Peutêtre avait-il rêvé d'elle, elle avait certainement rêvé de lui. Pendant le sommeil, une Ombre avait visité une autre Ombre ; l'Ombre féminine était accourue, s'était glissée à travers la petite ouverture. Elle était nue, naturellement ; ayant oublié son corps, comment aurait-elle pensé au vêtement ? — Le jeune homme n'abusait pas toujours de sa victoire, son amour s'augmentait de reconnaissance. On trouvait bientôt une robe pour la fille, et l'on convenait du jour des noces. On se mariait, on était heureux ensem le... Qu'en soient louées les bonnes fées et les aimables Fadettes ? L'Evangile de r enfance conte l'histoire d'une matrone qui avait été d'irréprochable conduite, jusqu'à l'accidentqui lui arriva un jour tandis qu'elle se baignait à la rivière. Le mau-
LE SEXE ET l' AMOUR CHEZ LES OMBRES 185
dit Satan l'agrippa sous forme de couleuvre, s'enroula autour d'elle, ne la voulait plus lâcher, et pour en débarrasser la malheureuse, il fallut l'intervention divine. Le même Evangile nous dit l'histoire d'un autre démon qui, ayant envahi quelque innocente, fut contraint de déguerpir, et s'enfuit sous l'apparence d'un beau jeune homme.
Nos livres sacrés nous disent le cas de la fille de Raguel, fiancée à sept fiancés, qui, les uns après les autres, furent assassinés par le même démon, amoureux de la beïle Sarah. Voici qu'à son tour se présenta Tobie, un charmant garçon, pieux et naïf ; mais il était piloté par l'ange Raphaël. Sur les conseils de son guide, il empesta la chambre nuptiale en y brûlant soudain du foie de poisson ; le diable, suffoqué par cette vapeur vireuse, fut facilement maîtrisé et expédié au désert d'Egypte. — Cette histoire biblique a de nombreux équivalents ; nous en savons dans les contes russes, mongols, hindous ; plus on en chercherait, plus on en trouverait,
iS'os théologiens chrétiens expliquent minutieusement la physiologie des conjugalités spirites. Le Révérend Père Gaspardus-Schottus, de la Société de Jésus, entre autres, a fourni un bouquin spécial sur la matière. Que pour courir aventure, démons et démones assument des corps, tantôt masculins, tantôt féminins, cela se comprend assez ; mais il est malaisé de suivre le savant canoniste quand il s'engage dans les cas d'une anatomie compliquée. Boileau prétend que u le latin dans les mots brave l'honnêteté ». Il parlait du latin profane — mais le latin d'église ! — Les sorciers et sorcières, que les prêtres interrogeaient par la torture, n'ont jamais manqué de Corroborer en tous points les affirmations des savants docteurs, preuve que sur ce sujet délicat les bourreaux avaient opinion unanime, l'inculquaient à leurs patients et à l'opinion publique.
D'ailleurs la doctrine chrétienne sur ce point différait à peine de celle que professaient les autorités religieuses de l'Islam, et aussi les rabbins juifs, disciples eux-mêmes da Talmud, lequel avait puisé aux sources de l'Assyrie et de la Babylonie.
Concluons : les démons n'agissent que par l'homme, dont ils accaparent le corps et l'esprit, par l'homme qu'ils exploitent et déçoivent de mille et mille manières. Et quand il commet acte répréhensible, il le fait par incitation démonique ; souvent n'est-il que le masque inconscient de ces êtres pervers, il n'y a fureur et crime que par la faute de ces méchants génies. A vrai dire, la passion n'est autre chose qu'une aliénation mentale, une possession diabolique : on ne saurait dire à quel point le mal et le péché nous sont étrangers.
Comment débute notre légende de l'humanité ? Par un péché : Adam et Eve ont mangé la pomme fatale. Adam s'excuse : C'est la faute à ma femme. Eve s'excuse : C'est la faute au serpent.
Et le grand apôtre saint Paul lui-même, au lieu d'avouer franchement aux Corinthiens qu'il est coutumier de quelque humiliant péché, raconte qu'un ange de Satan le soufflette, et lui a glissé une écharde en la chair. Adam, Eve, et le fondateur du christianisme s'accordent à dire qu'au fond de toutes nos transgressions et convoitises, il y a un démon prurient et venimeux, peut-être plusieurs. Sans les esprits mauvais qui implantent l'ulcère en notre chair, nous serions autant de petits saint Jean, tout au moins autant d'apôtres saint Paul. L'épine n'appartient pas au pied qu'elle blesse, donc le péché est étranger à notre cœur... En fin de compte, le Diable n'est si noir que parce que nous l'avons chargé de tous nos crimes 1
SOMMAIRB
Puisque las Esprits ont conservé leur sexe, ils peuvent avoir progéniture. C'était l'opinion de Luther. — Légende du Talmud relative à Adam et Eve. Première idée du Péché originel. Naissance des Kourdes. Origine des premiers habitants de la Grande-Bretagne. — La fécondation démonique pouvait être inconsciente ; un songe pouvait y suffire. Les esprits du cimetière renaissent en corps de femme. Pouvoir que le Vana Parva reconnaît au brame. Dire des Koloches et des nègres occidentaux. Le Revenant de Victor Hugo. Les enfants « renés », les « connus ». — Jadis on s'expliquait les naissances par des renaissances. L'épouse latine menée au foyer. L'ancêtre se perpétue dans la famille. Le Génie en tant que Géniteur. Le Daimôn. — Quand il fallait peupler le monde, les dieux ne pouvaient être trop féconds. Après les dieux créateurs, les dieux ordonnateurs et administrateurs. On s'aperçut enfin que la procréation est œuvre du temps, non pas de l'éternité. — D'abord la progéniture animique passa pour supérieure à la progéniture humaine. Mais on changea d'avis, à mesure qne la foi diminuait. — Parallèle entre la nativité d'Ion et celle de Jésus-Christ.
La physiologie du revenant se calque, avons-nous vu, sur celle des corps vivants, autant que possible le reproduit en ses parties essentielles. Les ombres mangent et doivent manger ; il leur faut se sustenter par une nourriture qu'il leur faudrait régulière, et qu'elles souhaitent délicate et choisie. L'aliment reconstitue la matière qu'use la friction, que détériore le mouvement incessant, l'effort vital, lui-même^ De nouveaux tissus se forment par bourgeonnement.
En l'autre vie comme en celle-ci, la nutrition détermine la reproduction ; les deux fonctions sont intimement liées, l'une étant la continuation et le développement de l'autre. Dès que la matière organique s'est assimilé l'indispensable nourriture, l'organisme se renouvelle à l'intérieur, puis à l'extérieur. Puisque, d'un consentement unanime, les peuples, les religions aussi, ont voulu que les revenants, dieux et démons, aient gardé les principaux et les plus précieux attributs de la vie, la fonction du sexe leur a été conservée ; et si elle leur a été conservée, sans doute ce n'est point pour qu'elle reste inutile. Donc, les ombres peuvent procréer et procréeront peu ou prou, honnêtement ou malhonnêtement, selon qu'ils seront de bons ou mauvais génies.
Au Pérou, le conquérant Pizarre s'étonnait à la blancheur d'une femme et de son enfant... — « Nos idoles les engendrèrent », — lui fut-il expliqué.
Nos campagnards savent de nombreuses histoires relatives à des sages femmes requises par les Albes et Petites-Gens pour donner leurs soins en des accouchements diffioiles.
Les Con-Ranh et Con-Lon annamites sont issus d'esprits qui, ne pouvant se fixer en êtres humains, ont, néanmoins, la passion de s'incarner ; ils entrent en femmes, naissent, traînent quelques semaines, expirent et vont recommencer ailleurs. En Lithuanie, de semblables avortons ne sont pas rares, on a remarqué qu'ils ne dépassaient pas la treizième année.
Un curieux exemple de la foi naïve avec laquelle ce dogme est accepté, nous est donné par les Kolhs, Gonds et autres populations de l'Inde contemporaine. Quand l'administration anglaise opère le recensement, des villageois inscrivent, le plus naïvement du monde, sur le rôle officiel, les noms, prénoms des Lares, énumèrent les titres et qualités de leurs
saints patrons et saintes patronnes, disent aussi l'âge et le sexe des enfants qu'on leur attribue.
Entre les membres de la famille vivante et ceux de la famille idéale, les bureaux de Calcutta ont souvent peine à distinguer.
La Fécondation démonique passait pour s'opérer avec une extrême facilité. Ces êtres aériens s'introduisaient dans un organisme, à son insu ; ils entraient par une inspiration, sortaient par une expiration. S'il leur plaisait rester, c'était une prise de possession. Selon l'organe oii ils se fixaient, selon qu'ils s'y comportaient, ils faisaient la santé ou la maladie ; s'ils séjournaient en une matrice, ils effectuaient une grossesse. Il suffisait d'un rêve pour qu'une innocente se trouvât prise, d'un songe dont peut-être n'avait-elle même pas gardé souvenance.
En telle de ces populations qui tiennent fort à la race pure, et surveillent sévèrement la virginité des fiancées, une jeunesse se trouve en situation intéressante : on l'interroge ! — Qu'est-il arrivé ? — Raconte-t-elle qu'elle a rencontré un jeune homme qui, qui... gare ! il lui arrivera malheur et au jeune homme aussi... Mais, dit-elle : « Ça m'est venu, je ne sais comment ». Alors on lui répond : « Peut-être as-tu plu à un bon génie. Plus probablement, es-tu la victime d'un démon courailleur et débauché. Prenons notre mal en patience, et voyons à l'enfant » .
Etant la cause efficiente de tous actes importants, les Esprits ne peuvent se désintéresser des nativités. Au temps jadis, on ne s'expliquait les naissances que par des renaissances.
Mainte sauvagesse se promène au cimetière avec l'espoir d'y trouver maternité.
Parmi les Algonquins, Hurons et autres Peaux-Rouges qu'évangélisa le missionnaire Charlevoix, les nourrissons
190 LES CROt ANGES POPULAIRES
qui venaient à mourir étaient placés sur des peaux tendues par quatre pieux, ou enterrés au bord d'un sentier fréquenté ; puis de temps à autre, l'on entendait dire qu'un enfant avait réintégré la tribu.
Selon le Vana Parva, un brame aurait pouvoir d'envoyer tel démon en tel corps de femme, et faire de sa matrice le domicile accoutumé des Rakshasas abominables.
— La Koloche qui rêve d'un parent mort pense qu'il s'annonce pour renaître en elle, — apprenons-nous par Pinart. Cette croyance, on la rencontre partout. Ainsi les nègres de l'Afrique Occidentale vous diront que les Chinibindés qui ne se soucient pas d'entrer encore dans leur ciel du Chinimbé, se donnent l'agrément de revivre la vie humaine ; n'ayant besoin pour cela que d'entrer en négresse de leurs cousines.
Victor Hugo raconte comment une dame qui vivait dans l'intimité de sa famille perdit un enfant chéri, un enfant adoré ; il dit ses larmes et son désespoir. Quelque temps après, elle se sentit mère une seconde fois :
Le jour où, tout à coup, dans son flanc tressaillit
L'être inconnu, promis à notre aube mortelle,
Elle pâlit. — Quel est cet étranger ? dit-elle.
Puis elle cria, sombre et tombant à genoux :
« Non, non, je ne veux pas. Non ! tu serais jaloux !
O mon doux endormi, toi que la terre glace,
Tu dirais : On m'oublie ; un autre a pris ma place ;
Ma riière l'aime et rit ; elle le trouve beau.
Elle l'embrasse, et moi je suis dans mon tombeau !
Non, non ! »
Ainsi pleurait cette douleur profonde.
Le jour vint, elle mit un autre enfant au monde. Et le père joyeux cria : C'est un garçon ! Mais le père était seul joyeux dans la maison ; 'La mère restait morne, et la pâle accouchée,
Sur l'ancien souvenir tout entière penchée.
Rêvait. On lui porta l'enfant sur son coussin ;
Elle se laissa faire et lui donna le sein ;
Et tout à coup, pendant que, farouche, accablée.
Pensant au fils nouveau moins qu'à l'âme envolée.
Hélas! et songeant moins aux langes qu'au linceul.
Elle disait : « Cet ange en son sépulcre est seul ! »
O doux miracle ! ô mère au bonheur revenue !
Elle entendit avec une voix bien connue,
Le nouveau-né parler dans l'ombre entre ses bras,
Et tout bas murmurer : « C'est moi. Ne le dis pas ».
Les morts revivaient en de nouvelles générations, les aïeux et les aïeules en leurs petits-enfants. N'importe quel mort se reproduisait en individu quelconque, mais les héros revivaient en d'autres héros. La nouvelle épousée était conduite tout d'abord au foyer domestique, le nouvel époux la présentait aux Mânes grouillant ès-cendres ; en humble servante, elle adorait les ancêtres du seigneur et maître avant d'entrer dans la chambre conjugale. Le mari lui-même ne se considérait que comme le représentant des Mânes et leur fondé de pouvoirs ; ils lui transmettaient l'étincelle divine qui passait de génération en génération.
Comment les Primitifs n'eussent-ils pas été convaincus que les naissances ne sont autre chose que des revivifications? Regardez un peu les curiosités qui se perpétuent en telle ou telle /amille : mains à six doigts, boucle blanche en chevelure noire, nœvus avec mèche de poils, et caetera, et caetera. Tel garçon fait revivre un grand-oncle, mort depuis belle-lurette. Le nez des Bourbons de France, la mâchoire des Bourbons d'Espagne, la lippe des Habsbourg, le boutoir des Saint-Simon, l'Esprit des Mortemart, que saisje encore? sur ce chapitre, on n'en finirait pas.
Ce que nous appelons espèce ou famille, les anciens le
prenaient pour l'ensemble des caractères transmis par les ancêtres. Le Génie ou Générateur^ pensaient-ils, se reproduit constamment en sa race. Les Latins titraient de Génitales les douze Dieux Consentes, ou consubstantiels, et de Génitrices, les grandes Déesses parmi lesquelles Cybèle et Déméter. Le génie éponyme présidait à la génération matérielle et morale du genus, de sa gens ou gente ' le sang génuine se propageait de naissance en naissance ; la sève du gland se transmettait à la tige, aux rameaux et feuilles.
Ajoutons que tout rejeton de noble famille, tout individu qui était quelqu'un, avait un ancêtre revivant en lui, son génie particulier, inspirateur de ses actes, sa vertu e^ssenlielle et sa force dirigeante. Nous le connaissons déjà sous le nom de {( Double ».
Alors qu'il fallait peupler le monde, les esprits et démiurges ne pouvaient trop procréer ; on demandait qu'ils payassent de leur personne. Alors la divinité se confondait avec le pouvoir créateur, les dieux se géraient en pères, et les déesses en mères de tout ce qui a vie. Des théogamies et hiérogamies, des unions entre Ouranos et Gaia, sortirent les espèces végétales, animales et humaines.
A la longue, tout se peupla. Monts et vallées, fleuves et sources, plaines, forêts et prairies trouvèrent habitants, possesseurs et détenteurs. Et comme Kronos, dit aussi Saturne, s'obstinait à toujours émaner, sauf à dévorer la surabondante progéniture, Rhéa entra dans la conjuration qui détrôna son trop fécond époux, qui le mutila, ne pouvant le tuer. On ne demandait plus aux dieux de fonctionner en Forgerons, Ouvriers ou Semeurs, mais en Protecteurs et Providents. Commença le règne de Jupiter l'Ordonnateur. S'il lui plaisait courir le guilledou, ce ne pouvait plus être qu'avec simples mortelles. Les grandes administrations du Cosmos étant déjà en des mains puissantes, des fils, tels
qu'Hercule et Persée, ne pouvaient mener que la vie d'aventuriers non reconnus, sans autre fonction que de pourchasser les derniers monstres. Certain roi d'Italie, que nous avons connu, semait garçons à droite et à gauche ; les calait gardes-chasse, faute de pouvoir leur octroyer duchés, comtés ou marquisats. Ouranos et Ghéa, Kronos et Rhéa, eurent des enfants avoués, mais les dieux nouveaux n'engendrèrent que des bâtards. Zeus avait d'abord caressé l'idée d'épouser Thétis. Mais apprenant, lui, l'orgueil et l'ambition personnifiés, apprenant que celui auquel elle donnerait le jour, serait plus puissant que son père, aussitôt renonça-t-il à la seule qui lui eût inspiré quelque tendresse. Voulaient-ils posséder l'éternelle durée, les Olympiens devaient se priver de postérité légitime. Car tous fils, aînés, puînés et cadets ont pour commune devise : Ote toi de là que je m'y mette ! Zeus se révolta contre Kronos, comme Kronos l'avait fait contre Ouranos. Voilà pourquoi les dieux nouveaux ne se permirent qu'amourettes sans lendemain : — « Je n'ai jamais appris qu'enfant de dieu et de mortelle ait jamais été heureux », remarque Euripide.
Les Derbèles, Olioules et autres Mogols, racontent qu'il suffit aux Immortelles du regard d'un Immortel pour concevoir et enfanter. A merveille ! mais elles n'usèrent guère de cette faculté, autrement, le ciel eût débordé sur la terre. Plus réfléchis, les Polynésiens décidèrent qu'en leur Paradis de guerre, de mangerie et de volupté, les feoMnes seraient stériles. De bonne heure, les sages comprirent que la génération est œuvre du temps et non point de l'éternité. La doctrine de Jésus, conforme à celle des Esséniens, et reflétant peut-être quelque enseignement bouddhique, fut que, dans la résurrection, nul n'épouse ni n'est épousé, mais que l'on y vit comme les anges. Toutefois, le peuple se rebiflait contre cette doctrine, dure à entendre. Et l'Islam de pro- Reclus i3
tester : Que l'Immortalité supprime la famille, soit ! Mais qu'elle nous laisse la volupté !
Des mythologiés, la partie la plus intéressante relate les amours entre dieux et mortelles, héros et déesses. On nous enseignait à l'école que de ces unions la progéniture légitime prenait rang dans l'Olympe, et que la race mixtefaisait les dieux et demi-dieux ,
Les saints patriarches, raconte la Genèse, Adam, Seth, Enos, procréèrent si belle race que les fils des dieux, voyant la beauté des filles des hommes, les prirent pour épouses.
Le Maha Bharata raconte ainsi la naissance des cinq Pandavas, qui furent les plus puissants, les plus sages, les plus vertueux, le? plus glorieux de tous les héros passés, présents et futurs :
« Ne pouvant plus avoir d'enfants, Pandou dit à son épouse : Enfante-moi des fils, puisque, de par les Shastras, ceux qui n'ont pas d'enfants n'entreront pas dans le monde supérieur. —
«Autorisée par ces paroles., Kounti s'adressa au dieuYama, puis au Maître des Vents, puis au Roi des dieux, qui lui donnèrent, le premier Youdishtira, le second Bhima Sena, et le troisième Arjouma.
« Et Pandou, joyeux de ses trois fils, dit alors à Kounti: Celle qui partage avec toi le titre d'épouse, n'a pas d'enfant non plus. Hé bien ! qu'elle me donne des fils, elle aussi 1 —
« Que ta volonté soit faite ! répondit Kounti, qui porta l'ordre à la connaissance de Madri, laquelle Madri s'adressa aux Asvins, qui lui donnèrent Nakoula et Sahadéva. »
Notons pour qui pourrait l'ignorer que les Asvins sont Castor et Pollux, les beaux cavaliers, frères de la Belle
Hélène. Et que Yumafut chez les Hindous le Dieu de la mort, lui-même, TElve le plus puissant dans les trois mondes. Certes Pandou ne pouvait pas se plaindre que Kounti lui eût choisi de médiocres représentants.
Dans la fable grecque, les plus grands parmi les héros et demi- dieux, sont issus des Olympiens. Tels, Hercule et Persée se réclamaient de Jupiter, Achille de Thétis, Enée de Vénus, Bellérophon de Neptune.
u Les fils des Djinns ont force plus grande que le commun des hommes », dit et répète la légende de l'Islam. Mais elle ajoute que la progéniture des Ghouls est toujours perverse.
« Hill dou diablo ! » expression admira tive chez les Béarnais du midi de la France.
Nos épopées, nos chansons de geste nomment de terribles géants et puissants guerriers, nés du commerce de démons avec des mortelles. Ainsi Ortuit, ainsi le Robastre du Doon de Mayence :
« De fantosmerie — chil vallés en yssi, et vous dis sans faintie — Si fort home n'en a desi quen Lombardie. »
L'historien Frédégaire raconte que l'épouse du roi Chlodion se baignait en mer, lorsque se jeta sur elle une bête de Neptune, triton ou minotaure. Ainsi naquit Merwig^ ou le Monstre marin, le fondateur de la dynastie Mérovingienne (un de vos Tournaisiens).
Tant que les peuples eurent la foi naïve, ils ne doutèrent point que la progéniture spirite ne fût supérieure à la mortelle, et que les procréations démoniques, mi-humaines midivines, fils ou filles de Djinns et Wilis, d'Elfines ou d'Ondines, se distinguassent par beauté, force ou vaillance. Elles
se grandissaient en chefs de peuples, fondateurs de dynastie^ et aussi en grands chasseurs ou pécheurs de baleine, ouvriers, inventeurs et artistes." Les tribus puissantes, les nobles familles, les métiers et corporations, les prenaient pour éponymes.
Mais à mesure que les croyances primitives cédèrent le terrain aux religions intellectuelles, aux religions du Livre, qui les dégradaient en superstitions, ravalaient la démonie méchante en démonaille, ces unions disparates ne furent plus vues avec faveur, leurs procréations devinrent crime et péché ; les démons et démones n'émirent plus que démonules. D'eux les enfants sans tête, les cépliales ou tricéphales, monstres avec un œil au-dessus du nombril, ceux à quatre jambes et deux sexes, et maintes autres abominations, présageant malheur à la contrée. Le moyen âge chrétien prétendit qu'Asmodée et Baal-Zébub se plaisent à procréer formes animales en corps de femme ; formes^ hideuses, que maintes gargouilles des cathédrales avaient la prétention de reproduire. En Allemagne, en Russie et autres pays, on raconte que la semence du Diable, levant en sorcières, produit ces êtres exécrables, dits vampires. Un peu partout, mais plus spécialement parmi les peaux brunes, il fut admis que les albinos ou nègres blancs sont géniture spirite, infligée à la mère par quelque viol, le plussouvent à son insu. Les goitreux et les hydrocéphales, encore de la mauvaise graine. On vous en fait juges : père robuste et mère saine — voyez leur apparence ! — sontils responsables de pareils avortons, de ces chétifs et difformes ?
— Soit! mais alors se pose la question inverse. — Comment les terribles diables qui ont pu lutter contre Dieu, qui luttent encore contre lui, ne feraient plus que lignée rachitique et contrefaite ?
LA PROGÉNITURE AMMIQUE 197
— Et nos paysans de répondre sans embarras, et par un raisonnement de pure orthodoxie :
— Autrefois, en effet, les diables et les démons furent puissants et vigoureux ; ils le sont encore. Mais en même temps que le Seigneur Jésus-Christ fut conçu dans la bienheureuse Vierge Marie, le Seigneur Dieu foudroya les démons mâles, qui depuis ne battent plus que d'une aile. Les cloches font avorter les démones. Depuis le premier Noël à Bethléem, l'engeance a été frappée aux parties vives. Pour que leurs produits réussissent, il y faut la collaboration de chrétien renié ou de chrétienne infidèle ; il en sort des scélérats et mauvais gars, des sorciers et sorcières de premier choix ; et c'est avec une abominable juive que le Diable fera le beau, le terrible et superbe Ante-Chrisl. Mais quand les diables y vont tout seuls, leurs germes fondent en eau, disparaissent en air ou fumée, à moins que ça ne grouille en vermine, en têtards, limaces ou salamandres, en sauterelles voraces, en crapauds pustuleux, en raines suant le venin, en toute sorte <l3 bestioles fantômes.
De famille proprement dite, il n'y en a guère, ne peut y en avoir que chez ceux ayant fixe habitat et constante occupation, tels les diables des mines et forêts. Avec leur lascivité notoire, comment les démons s'encombreraient-ils de famille ? Les mâles couraillent, les femelles girent et vaguent sans pouvoir échapper à la faim et à la misère. On a quelques exemples de mamans spirites qui adoraient leur progéniture, mais comme font les guenons, en l'étouffant de caresses. Plus souvent entend-on parler de démones ayant colloque leur vilain coucou en nid de bonne cathoh que.
Nous lisons en u la très élégante histoire de Perceforest »,
j?98 LES CROYANCES POPULAIRES
— tel est le titre exact du livre — que l'œuvre diabolique enfante enfants de puteur et mâle croisson. — « Or, se voyant délivrée de mauvais fruit, souventefois la mère démone le change en un bon. »
C'est ainsi que force lutines et gobelines, des sorcières aussi, leurs commères maudites, ont troqué leurs crapoussins contre de jolis nourrissons, issus de chrétien et de chrétienne. D'où l'engeance des « Criards » mal-venus. Criards, dit-on dans les campagnes françaises, « changelings » en Angleterre et « Wechsel baelge » en Allemagne. De minutieuses précautions sont prises en nos écarts et villages pour prévenir ces substitutions, fréquentes encore dans la paysanaille miséreuse, ignorante de l'hygiène.
Ces bambins supposés, mal faces, mal nasus, mal oreilles, maigres et pourtant lourds, dévorent et dévorent sans rien profiter ; leur ventre ballonné ne s'emplissant pas, visage enflé, et pour tête une grosse boule. La stupidité dans l'œil gauche, la ruse dans l'œil droit. Il y a germe d'incube ou de succube en ces inquiétants poupards, qui regardent leur nourrice avec des yeux, où l'expérience d'un centenaire semble s'être blottie. Ces nouveau-nés à figure de vieux
— des « viélomes », dit-on à Bruxelles — sont cousins-germains des enfants « renés », dont il a été question ci-dessus, des renés ou des « Connus », lesquels semblent avoir toujours su ce qu'on leur enseigne, se rappeler sans avoir besoin d'apprendre. Un rustre du Yorkshire s'exclamait : « Foi de Johny Hodge, ce marmouset du diable en sait plus long que moi. Ce qu'il a déjà roulé dans les cimetières ! »
En somme, toutes religions et la chrétienne aussi fort qu'aucune, affirment le fait de procréations divines ou diaboliques en matrice humaine.
— C'est chose effroyable que diables et nixes aient tel pouvoir d'engendrer racaille ! gémit le docteur Martin Luther, parfaitement orthodoxe sur ce point.
Le Talmud — un des plus curieux et précieux documents qui existent, le répertoire de la pensée religieuse des Juifs pendant mille ans — , le Talmud raconte que les démons ont avant la race humaine foisonné sur la terre. Ayant expulsé du Paradis nos premiers parents, le seigneur Yahvé, en voulant plus spécialement à Eve, — sur laquelle on nous fait entrevoir qu'il avait des desseins particuliers, et qu'en tout cas il n'avait pas mise au monde pour qu'elle courût après le Serpent, — la livra aux emprises de Lil et de sa ribambelle : bon gré mal gré, la pauvre Eve gésina en nombreux diablo* tins, accoucha plus souvent qu'elle n'eut voulu. Quant à Adam, il fut remis aux bons soins de quatre démonesses de haute marque, dont l'altière et tragique Lilith, et Naémah, ou Noémi, la digne mère d'Asmodée, le démon de la volupté. L'un et l'autre furent punis par où ils avaient péché. Après ce.nt et trente années de cette singulière pénitence, notre père et notre mère eurent enfin permission de convoler en justes noces. Sans doute, ils ne s'étaient qu'imparfaitement purifiés de l'immonde commerce ; car leur premier né, encore mélangé de semence diabolique, fut Gain, le meurtrier d'Abel.
Même que le Talmud, en plusieurs endroits, développe l'idée qu'Israël constitue la seule race vraiment humaine, — les Goïm — soit les autres peuples et nations — étant de souche démonique. Cette légende, — inventée pour couvrir les non-juifs d'ignominie et les envelopper de haine, — nous autres non-juifs, nous fumes assez godiches pour l'accepter et en faire article de foi, quand on nous la présenta sous la forme du Péché originel, péché abstrait, difficile à comprendre pour tout autre qu'un théologien
endurci dans les textes, mais qui s'explique mieux quand on le ramène à sa signification première : « Par la faute de cette malheureuse Eve, nous avons dans les veines le sang du serpent ancien, et c'est pour cela que, sitôt nés, nous méritons les flammes de l'éternel enfer. » Nous n'avons encore rien fait de mal? — C'est vrai. Mais le vipéreau, lui aussi, n'a d'autre crime que d'être fils de vipère.
De cette même source découlent les nombreuses légendes de peuples démoniques, tels que les impures multitudes de Gog et Magog. Quand surgit une idée saugrenue, notre humanité s'en délecte aussitôt, la garde pieusement, la fait resurgir en moments et endroits inattendus. De ce côté, on trouverait les éléments d'une nouvelle et assez curieuse ethnographie. La laissant faire à d'autres, bornons-nous à citer la tradition rapportée dans les Prairies deMaçoudi. d'après laquelle les Kourdes seraient issus du démon Djéçad, qui débaucha les concubines du roi Salomon. — Une légende médiévale prétend que la Grande-Bretagne fut peuplée par des Amazones, venues on ne sait d'oij, et par des démons locaux, dont elles sentirent les approches, mais qu'elles ne virent même pas.
Donc, qui douterait encore que les mortels et les immortels ne soient de même race, puisque les dieux s'énamourent de nos filles et procréent avec nos femmes ? Des religions, toutes et chacune narrent quelque histoire de dieu fécondant vierge et s'incarnant; tel demi-dieu pour le salut de tribu, peuple ou nation, et le Verbe pour la rédemption du genre humain. Nulle révélation qui ne débute par quelque conception miraculeuse.
En son discours aux Athéniens, l'apôtre saint Paul pre-
nait argument de la consanguinité entre les dieux et les hommes. En effet, les Athéniens se vantaient d'être de race divine. — Le comment fut raconté par Euripide en sa tragédie d'Ion.
Mercure y expose que Creuse, la fille d'Erechthée, ou de l'Attique personnifiée, fut rencontrée par Apollon, qui la surprit cueillant des fleurs, l'entraîna en une retraite de Pan, la viola en la grotte de Macra, lui dit de tenir secrète l'aventure. Temps venu, elle déposa dans ladite grotte l'enfant qu'Hermès porta tout aussitôt à Delphes, exposa devant le temple, pour qu'il fût recueilli par la prêtresse, laquelle lui donnant le nom de Ion, ou « né parmi les violettes », réleva en serviteur du sanctuaire. Entre temps, Xouthos, un Thessalien, avait été chercher fortune dans la naissante Athènes, et avait épousé Creuse. Après plusieurs années d'un mariage stérile, les époux vinrent demander des enfants à l'oracle. Mystifiant Xouthos, Apollon le fit se souvenir comment aux orgies de Dionysos, il avait eu les faveurs de certaine ménade, laquelle serait la mère de Ion. Et le bon Thessalien, tout réjoui, de reconnaître pour son fils Tenfant trouvé, de le prendre pour héritier et successeur. C'est ainsi que Ion devint l'ancêtre de la race ionienne, la plus illustre qui jamais exista ; tandis que Xouthos et Creuse, cette fois-ci sans la collaboration d'Apollon, engendrèrent Dores et Achaïos, celui-ci faisant souche d'Achaïens, lesquels s'illustrèrent dans la guerre contre Troie, et celui-là, éponyme des Doriens, parmi lesquels les Spartiates, les rivaux et perpétuels ennemis d'Athènes.
Cette tragédie est curieuse entre toutes celles que l'antiquité nous a laissées. Les esprits passaient alors par une crise profonde. Après Eschyle, ce génie si profond, après Sophocle, d'une piété sincère, mais déjà pénétrée d'humanité, surgit une génération critique, celle d'Aristophane,
l'auteur des Oiseaux, de Platon, mécontent des divinités d'Homère qu'il morigénait dans le traité du Gouvernement. Maintes fois, sans doute, Euripide discuta la question avec Socrate, que les Trente finirent par condamner comme contempteur des dieux. Mais Euripide n'était pas homme à boire la ciguë, s'il pouvait s'en dispenser. Il se donna le plaisir de bafouer les Immortels, mais de complicité avec les spectateurs, dont il avait su flatter l'orgueil et la vanité. Les Spartiates avaient infligé aux Athéniens de terribles revers. Euripide consolait ses compatriotes en vantant la supériorité native des Ioniens sur les Doriens. La mode étant au chauvinisme, le poète reprenait la fable d'Erechthée, pour dire à ses concitoyens : 0 fils de Creuse, l'autochtone, à bon droit vous réclamez-vous de l'Apollon paternel. Quant à vos rivaux, les Achaïens et Doriens, ils ne dérivent que de Xouthos, cadet de Thessalie, soldat de fortune. Et les cœurs ayant été gagnés par cette flatterie, nos Athéniens ne pensaient pas à s'indigner des reproches adressés à un dieu, reproches sanglants et mérités. Creuse disait son fait au séducteur :
M C'est à toi que j'adresserai mes reproches, devant cette lumière du Soleil ! Tu vins à mol, brillant de l'éclat de ta chevelure dorée, tandis que je m'ornais de fleurs, éclatante parure qui rivalisait avec Tor. T'attachant à mes blanches mains, malgré les cris par lesquels j'appelais ma mère, tu m'entraînas dans la grotte où tu me fis violence, ô dieu impudique, emporté par l'amoureuse fureur 1 »
— Et voici comment Ion rabroue celui qu'il ignore être son père, comment il qualifie des manœuvres qu'il ne sait pas avoir été faites à son profit :
— « Je ne sais pourquoi Apollon viole les vierges, les abandonne, et laisse mourir les enfants qu'il en a eus secrètement... Apollon, sois fidèle à la vertu, puisque tu règnes
sur les mortels !... Est-il juste, ô dieux, que vous violiez vous-mêmes les lois que vous avez édictées ? Si par impossible, les hommes vous faisaient porter la peine de vos violences et de vos criminelles amours, bientôt toi, Apollon, Neptune et Jupiter, roi du Ciel, vous dépouilleriez vos temples pour payer le prix de vos fautes 1 II est injuste d'accuser les hommes de méchanceté, tant qu'ils ne font qu'imiter les vices des dieux ! »
. — Quand Ion demande comment Apollon, son père, le fait passer pour le fils de Xouthos, il lui est répondu :
— « Le dieu ne dit pas que tu sois né de Xouthos. Mais le dieu, ton père, te donne à Xouthos. En efiFet, un ami peut donner son fils à un ami pour héritier. Apollon te place dans une noble famille. Comme fils du dieu, tu n'eusses pu recueillir l'héritage d'un père mortel. C'est par tendresse pour toi que le dieu t'a donné à iTn autre père. »
— Et Minerve, la sage conseillère d'Athènes, apparaît à Creuse, lui explique l'intrigue :
« Apollon n'a pas voulu paraître en votre présence, pour éviter tout reproche sur le passé. Il a donné Ion au roi d'Athènes pour faire entrer Ion en illustre maison. Ne divulgue pas qu'Ion est ton fils. Laisse à Xouthos la joie de son llusion, et toi-même, jouis du bien qui t'es rendu. Adieu ! »
Notons que les plus acerbes critiques furent mises dans abouche d'Ion, gros innocent, tirant encore sur les jupes de la prêtresse qui l'avait élevé, comme s'il eût été sa fille. L'enfant de chœur faisait son apparition, portant un énorme balai en feuillage de laurier, il lavait et frottait le parvis ; s'armant d'une arbalète-bijou afin de faire peur aux oiseaux qui auraient pu souiller les ofiFrandes, il rudoyait des hirondelles, les accusant de vouloir construire un nid sous le portique sacré ; il s'exaltait, et menaçait de ses minuscules sagettes toute la gent volatile, criait aux aigles et aux cygnes de
prendre garde à eux. Mis en verve, le grands dadais dira son fait à Phœbus, au dieu du temple lui-même. Vous le voyez d'ici... C'était d'un comique digne d'Aristophane. Ce que les Athéniens riaient de bon cœur ! Ion, Apollon, ils se délectaient à ces histoires de famille. On savait assez que les formalités du mariage civil n'avaient pas été imaginées pour les Olympiens. On se rappelait que, dans le même récit de VIliade, et presque de la même haleine, Dioné; la mère •d'Aphrodite, parle d'Hercule, tantôt comme le fils d'Amphitryon, et tantôt comme le fils de Jupiter. Grand honneur à Xouthos qu'Apollon lui eût colloque son fils, pour qu'il lui préparât le trône d'Athènes. — Mais Creuse avait été violée ?... Bagatelle ! On savait bien qu'aux temps héroïques, les héros n'avaient pas le loisir de faire longue cour aux héroïnes. Ils leur couraient sus, ils les saisissaient par la longue chevelure flottante. Il en fut ainsi dans la Proto-Hellade et partout ailleurs. — « C'est le mariage à la mode des Gandharvas », ou des « Centaures », constatait dans l'Inde la loi de Manou.
Visant par-dessus les têtes du peuple et des gros bourgeois d'Athènes, Euripide s'entretenait avec Socrate, Thucydide et Xénophon, avec Prodikos et Protagoras; il posait aux penseurs et moralistes présents ou futurs la grosse question : Est-il licite aux dieux d'induire en erreur individus ou nations? — Voici Apollon qui a trompé Xouthos. En trompant Xouthos, Apollon s'est engagé en une série d'actes qui, chez les hommes, seraient taxés d'hypocrisie, qualifiés de manœuvres en captation d'héritage et falsification d'état civil. Le mensonge peut-il être divin ? un menteur peut-il être un dieu ? Peut-on mentir, faut-il mentir pour la plus grande gloire de D'iqu^ ad majorem Dei gloriam ?Les jésuites affirment que oui, comme faisait Minerve.
Le cas d'Ion trouve un parallèle inattendu en celui de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
L'Evangile débute ainsi : Voici le livre de la naissance de Jésus-Christ, fils de David, fils d'Abraham. Abraham engendra tel, qui engendra tel, et ainsi da suite, jusqu'à Joseph^ Un soubresaut alors : Et Joseph fut l'époux de Marie, laquelle enfanta Jésus, dit le Christ (Matthieu).
A son tour, saint Luc donne la généalogie du Messie, en une liste composée d'autres noms que ceux de Matthieu ; nonconcordance qui désole les commentateurs. Puis il raconte comment l'ange Gabriel vint annoncer à la Vierge Marie qu'elle allait être enceinte par l'opération du Saint-Esprit et enfanter le Fils de Dieu. — Nous apprenons que Joseph, scandalisé de voir sa fiancée devenue grosse, pensait rompre avec elle discrètement, quand un ange lui dit en songe : Ne crains pas de passer pour le père d'un enfant issu du Saint-Esprit.
Ce Joseph nous rappelle Xouthos, Xouthos auquel Apollon voulut bien songer en la grotte de Macra : Eh, le Thessalien ! il fera le père de mon fils ! Il fallait attribuer à Joseph la paternité de Jésus, pour que Jésus fût dit fils de David. Car, en dehors de cette lignée, nul ne pouvait prétendre au rôle de Messie,
Ainsi le fils d'Apollon passait pour fils de Xouthos, et le fils de Dieu pour fils de Joseph. Passait pour,,, passait pour,.. L'expression que relevait Euripide revient à plusieurs reprises dans le texte sacré des chrétiens. Même la mère parlait à Jésus comme si Joseph fût son père. Les voisins disaient : m N'est-ce pas là le fils du charpentier? Sa mère ne s'appelle-t-elle pas Marie? Jacques et Joseph, Jude et Simon ne sont-ils pas ses frères? N'avons-nous pas ses sœurs pour voisines ? » Mais aux intimes, aux futurs apôtres, on
laissait deviner le secret de la naissance divine. Et saint Matthieu de nous glisser d'un air confidentiel : a On prenait Jésus pour le fds de Joseph... » Il était alors dans le plan de la Rédemption que, parmi les juifs, Jésus fût cru le fils de Joseph... Apollon avait aussi son plan en faveur des Ioniens. Visiblement agacé par ces questions délicates, Luc, moins bonhemme que Matthieu, se décide à prendre le dilemme par les cornes : — c Certes, Jésus est le fils de Dieu, dit-il en d'autres termes; mais cela n'empêche qu'il ne soit aussi le fils — non pas de Joseph — mais de David et aussi d'Abraham. Car Dieu, auquel nulle chose n'est impossible, peut d'un caillou faire un enfant à Abraham I » — Est-ce clair ? ^
'Et le christianisme en est resté là. Si bien que, tout récemment, fadministration scolaire de Londres fut mise en émoi : nombre d'électeurs exigeaient sa dislocation. Il faut savoir qu'un compromis était intervenu entre les partisans de l'enseignement laïque et ceux de l'enseignement religieux ; d'office, le Nouveau Testament serait lu dans les écoles, mais sans explication ni commentaire, afin d'éviter toute controverse entre protestants et catholiques.
Voilà que s'amène un inspecteur en tournée d'examen. Il connaissait mieux que sa géographie le catéchisme. Il deananda :
— Savez-vous de qui Jésus est le lils ?
Et un petit bonhomme de lever le doigt : « Msieu, je le sais, moi I « De Joseph ! »
— De Joseph ? qui t'a dit ça, petit malheureux !
— Hé 1 on nous a lu ça, l'autre jour, dans l'Evangile ! Et les orthodoxes de conclure: « Il nous faut des écoles.
dans lesquelles on interprète les Evangiles. Car, si l'on ne fait que lire et croire ce qu'il y a, on tombe en hérésie I » D'où grand émoi dans le London Sohool Board, querelle passionnée entre les partisans et les adversaires de l'interprétation, entre les cléricaux et les libéraux ; ces derniers étant menacés dans leurs positions péniblement acquises.
Résumons la question :
Pour que Jésus devînt populaire, pour qu'il se fît accepter par les Juifs, ses contemporains, il fallait de toute nécessité qu'il fût de la tribu de Juda, fils de Joseph et petitfils de David. C'était à prendre ou à laisser. Si le Messie n'était pas juif, il n'était pas le Messie.
Mais les non-juifs, mais les Gentils, mais le monde grécoromain, ne tenaient nullement à ce que le Rédempteur fût un juif, au contraire. Alors on leur présenta Jésus, vaguement, comme le Fils de l'Homme, et très positivement,comme le Fils de Dieu.
Mystère en tout point semblable à celui de Ion, qui était le fils d'Apollon tout en étant celui de Xouthos, — semblable à celui d'Hercule, fils d'Amphitryon, — d'Amphitryon, oui, sans doute ; mais vous savez l'histoire du seigneur Jupiter, qui s'introduisit chez la femme d'Amphitryon avec les habits, le masque et la voix du brave Amphitryon.
Et tandis que nous devisons ici, Euripide nous écoute. Et souriant avec ironie, il glisse à l'oreille de l'historien Thucydide :
« Tout comme chez nous I Toujours comme chez nous ! »