‹ Les crustacésChapitre 10 sur 24 · LA NUIT · texte numérisé non relu

LA NUIT

éité aux ailes de gaze, à la robe semée d'étoiles, qui planes d'un vol égal sur les campagnes et sur les cités, quels mystères caches-tu sous ton ombre impénétrable ? Est-ce l'amour avec ses douces espérances ? la respiration régulière d'un crustacé bien repu qui sommeille?

ou peut-être les tourments de la jalousie, les inquiétudes causées par une mauvaise digestion? Pour que nous puissions satisfaire la curiosité légitime de nos lecteurs , laisse-nous allumer un flambeau au milieu des ténèbres qui t'accompagnent et reconnaître les figures dont tu nous voiles les contours.

La nuit qui suivit le souper de M. Tourteau fut une nuit mémorable, pleine d'accidents imprévus. Commençons par les moins importants.

M. Croùtard, en rentrant chez lui, se rappelait mentalement les péripéties de la soirée. Il se disait combien il avait été grand, habile et galant dans son toast collectif aux Giraud et à la famille Tourteau, quelle éloquence il avait mise à défendre ses idées austères, quel triomphe il avait remporté sur Frédéric. Il oubliait la mégère à l'insu de laquelle il s'était rendu chez M. Tourteau et qui l'attendait au logis. Il ne songeait qu'à ses lauriers oratoires.

Cependant, lorsqu'il arriva devant sa demeure, soigneusement close, devant sa porte verrouillée, une certaine appréhension le saisit. Il heurta, modérément d'abord, puis, comme personne ne répondait, il redoubla de vigueur, jusqu'à ce qu'au bout d'un quart d'heure, une forme vaporeuse parut à la croisée du troisième étage.

— C'est moi, chère amie, c'est moi.

— Qui moi?

— Ton mari, M. Croùtard.

— Ah!

Un moment après on vit apparaître de la lumière aux fentes de la porte ; un clef grinça, et Mme Croùtard,

dans le simple appareil

D'une beauté qu'on arrache au sommeil,

se montra aux yeux effrayés de son époux.

— C'est toi, d'où viens-tu à pareille heure?

— Du cercle, chère amie, du cercle.

— Oh! je m'en doute. Voyons, monte; et comme il hésitait, elle le poussa rudement en lui disant : Voyons, monte donc.

— Chère amie....

— Oh ! chère amie ; c'est toujours chère amie, quand on revient du cercle. Je voudrais qu'il fût.... Mais, grands dieux ! vous y restez bien tard à ce cercle.

— La soirée s'est prolongée.

— Je le vois bien. Tu ne peux plus mettre un pied devant l'autre.

— Chère amie

— Jolie conduite, ma foi!.... Non, tu ne viens pas du cercle. Monsieur Croûtard, je vous savais ivrogne et babillard ; vous êtes encore menteur et débauché.

— Ma femme, je t'assure....

— Ah! monsieur, pour aller au cercle, met son bel habit noir, et se tire à quatre épingles. A d'autres!

— Mathilde....

— Tais-toi, coureur.... Ça ne passera pas ainsi. 11 faut que je sache le nom de cette créature.

— Quelle créature ?

— Voyons, un peu de franchise, ou gare à toi ! Oui, celle pour qui tu fais toilette, vilain !

— Tu te trompes !

— Allons, ce nom, tout de suite ! Je lui arracherai les yeux à cette péronnelle qui débauche nos maris.

— Ma femme, tu es insensée avec ta jalousie. Je te dirai toute la vérité. Je viens de chez M. Tourteau.

— Tu n'étais pas invité !

— Pardonne-moi, chère amie, pardonne-moi. J'étais invité, je n'ai pas eu le temps de t'en prévenir.

— Invité sans moi !

— J'avoue que....

— Croûtard, tu n'as point de cœur, tu n'as pas d'en-

brailles. On ne veut pas de ta femme et tu vas chez ces gens....

— Je ne pouvais guère....

— On refuse l'invitation. Mais tu ne m'aimes pas, tune tiens pas plus à moi qu'à un vieux linge sale. Malheureuse que je suis, d'avoir un mari pareil !

Mme Croûtard se mit à pleurer à chaudes larmes.

— Console-toi, Mathilde, ma chère femme.

Mme Croûtard repoussa son mari, qui, aux bonnes paroles voulait joindre de légères caresses.

— Va-t'en, tu sens je ne sais quoi.

— Nous avons très peu bu.

— Oui, ces messieurs se passent fort bien de leurs femmes lorsqu'ils se livrent à leurs orgies habituelles.

— Non, non, chère amie. D'ailleurs il y avait là plusieurs personnes de ton sexe, d'une excellente société.

— Alors, tu ne vois pas que c'est un affront, un affront sanglant que les Tourteau m'ont fait.

Et les sanglots redoublèrent.

— Sans doute, sans doute, mais je l'ignorais.

— Je suis d'aussi bonne société, je pense, que les Tourteau, les Ducancre et compagnie.

— Ma chère....

— Va te coucher, vieil égoïste et ne m'ennuie pas davantage.

M. Croûtard obéit. La scène dont nous avons raconté les principaux traits continua jusqu'au moment où la fatigue vint fermer les yeux de Mme Croûtard et donner quelque trêve à son époux.

Le père Ducancre, tout guilleret et pendu au bras de sa femme, conversait gaîment avec Frédéric.

— La belle soirée, la belle soirée !

— Certainement, papa.

— Ces Tourteau ne regardent pas à la dépense. Ce n'est pas moi qui pourrais m' accorder de semblables friandises. Ma fortune n'y tiendrait pas.

— Cependant, papa....

— Tourteau est un orgueilleux; puis je crois qu'il avait des motifs d'être si magnifique.

— Mon père....

— Des motifs intéressés.

— Bah! lesquels?

— Ces Giraud..., il a tout fait en vue de leur plaire.

— Puisqu'il les invitait....

— Frédéric, tu ne me comprends pas, ou tu ne veux pas me comprendre, ce qui revient au même. Tourteau a l'intention de colloquer sa fille à Sébastien Giraud.

— Comment? à un homme qui a deux fois son âge?

— Les écus sont toujours jeunes. Parbleu! tu t'en es fort bien aperçu.

— Papa....

— Tu n'as été ni empressé, ni aimable avec Cécile, et pourtant....

— Pourtant....

— Sa manière d'agir a été inqualifiable.

— Je n'ai pas remarqué....

— Il était bien visible qu'elle te courait après. Je suis sûr que ta maman a reçu la même impression.

— Un peu, répondit Mme Ducancre.

— Mon père, je suis bien fâché de ce que vous me dites.

— Oh ! parbleu ! il n'y a pas de quoi. Je me figurais que

tu aimais Cécile ; vous aviez l'air si heureux ensemble, et ma foi ! je ne t'eusse pas refusé mon consentement. Il paraît que tu as changé d'avis ; en présence des procédés de Tourteau, cela ne m'étonne pas; j'aurais agi comme loi... Depuis un moment déjà le dialogue avait lieu dans la chambre à coucher de M. Ducancre et celui-ci ne semblait pas disposé à se mettre au lit. Il continua en ces termes :

— En revanche, afin de vexer les Tourteau, tu t'es rapproché de Mlle Clarisse Giraud, et tu l'as enchantée, parole d'honneur î

— Papa, c'est elle au contraire qui s'est rapprochée de moi.

— Tant mieux.

— Je vous jure qu'elle m'est complètement indifférente.

— Une si belle personne !

— D'un âge mûr !

— Elle est très bien encore.

— Elle pourrait être ma mère.

— Oh ! non, repartit Mme Ducancre, Mlle Clarisse Giraud n'a guère plus de trente-deux ans; c'est une poulette.

— Enfin, mon fils, j'espère que tu ne courtiseras plus cette petite sotte de Cécile.

— Papa, je ne crois pas l'avoir fait jusqu'à présent.

— C'est drôle ; je l'aurais cependant parié.

— Vous auriez perdu.

— Dans ce cas, n'en parlons plus. Mais je suis bien aise de t' avertir que j'approuve d'avance les relations que tu noueras avec Mlle Giraud.

— Je....

— Sa fortune est parfaitement liquide ; tu entreras en jouissance tout de suite, tandis que Cécile n'est pas près d'être orpheline. Nous avons d'abord le père Tourteau qui' mourra d'apoplexie, à cause de sa vie dissolue; ensuite Mme Tourteau....

— Que me fait....

— Tu vas le savoir. Mme Tourteau est maigre et sèche; elle a une constitution à vivre deux cent ans et au delà. Les vieilles femmes de son espèce ne meurent jamais; la fortune des Tourteau ne serait guère palpée que par les enfants de tes enfants.

— Mon père, je n'ai jamais pensé à la richesse de la femme que j'épouserai.

— À quoi donc?

— Pourvu qu'elle soit vertueuse, d'un caractère facile, qu'elle ait des goûts analogues aux miens, je n'exigerai pas qu'elle m'apporte l'opulence.

— Tu as tort, Frédéric, grandement tort. Ah! que la jeunesse est imprévoyante!

— En tout cas, mon père, soyez sûr que je ne me marierai pas sans votre agrément. Sur ce, je vous souhaite, ainsi qu'à maman, une bonne nuit.

— Adieu, Frédéric.

Le jeune homme, est-il besoin de le dire, ne s'endormit pas sans avoir pensé longtemps à sa chère Vaporini.

Pendant ce temps que faisait Max, Max le rédacteur, Max le don Juan, Max la coqueluche de toutes les dames? Il ôtait machinalement un pantalon collant, qui, par parenthèse, l'avait gêné durant toute la soirée. Il essayait de se rendre compte des événements dont il avait été témoin ; et les conséquences qu'il en tirait n'étaient point à son avantage. Il

sentait que M. Tourteau s'était moqué de lui, et que par sa maladroite attaque contre Frédéric, il avait contribué à introduire l'ennemi dans la place.

Eh bien ! mon ami Max, pensait-il, vous avez exécuté là une manœuvre très savante. Vous vous êtes imaginé que vous recueilleriez la succession de Frédéric, vous l'avez éliminé et c'est pour un autre. Sic vos non vobis. Moi qui viens à la soirée de M. Tourteau, charmé d'être invité, entrevoyant tout un monde de félicités et de joies; j'y reste trois heures, trois mortelles heures devant un tapis vert, occupé à courtiser la dame de pique. Ni Cécile, ni son coquin de père ne s'inquiètent de moi ; Cécile ne quitte pas des yeux son Frédéric; le vieux jette sa fille dans les bras de M. Giraud. Frédéric, je sais pourquoi, dédaigne Cécile, et le Giraud, à qui j'ai donné carte blanche, accable Mlle Tourteau de ses compliments surannés. Max, ne seras-tu donc jamais qu'un imbécile, tireras-tu à perpétuité les marrons du feu pour autrui? Patience, monsieur Tourteau, je vous retrouverai ; alors il n'y aura pas de mon cher Max, de eh ! eh ! qui fasse, vous recevrez sur le nez une vigoureuse taloche. Mieux vaut tard que jamais....

Mme Mouson, curieuse d'étudier les impressions de son estimable maître, épiait sa venue avec anxiété; lorsque le pas du célibataire résonna clans la rue, elle descendit avec un bougeoir et put le contempler à son aise. Ses pauvres jambes flageolaient; était-ce l'effet du liquide ou celui d'un violent dépit? Un peu de l'un, un peu de l'autre. Mme Mouson n'avait jamais vu M. Glumeau en pareil état.

— Bons dieux, qu'avez-vous, monsieur Glumeau?

— Ah ! Charlotte, Charlotte, je suis bien malheureux.

— Après une si brillante soirée.

— Brillante, non pas pour moi, non pas pour moi, ma pauvre Charlotte.

— Monsieur n'a pas été content du souper?

— Si, si, Charlotte, le souper a été superbe; mais.... Une larme scintilla au coin de l'œil de M. Glumeau.

— Tous les amis de monsieur étaient là, n'est-ce pas? M. Ducancre, M. Croûtard, M. Giraud et la belle demoiselle Giraud?

— Ah! Charlotte.... Oui, ils y étaient tous.

— Quelqu'un a fâché monsieur, je gage.

— Charlotte, je sais que vous êtes discrète.

— Comme un tombeau, monsieur.

— Eh bien, l'on m'a reproché de porter un toupet..., voilà.

— Si l'on peut! Chacun sait bien que monsieur a ses cheveux naturels. Quelle infamie ! Qui a osé insulter ainsi monsieur?

— Qui?... un jeune polisson, Frédéric Ducancre.

— M. Frédéric Ducancre ! Je le croyais bien élevé !

— Il a pourtant fait ce que je vous dis. Ah ! Charlotte, Charlotte !

— Devant la belle demoiselle Giraud?

— Devant la belle demoiselle Giraud et tout le monde qui était là. Je ne savais où me mettre.

— C est à monsieur lui-même que M. Frédéric Ducancre a reproché de porter un toupet?

— Non, Charlotte, pas précisément.

— Alors, comment monsieur a-t-il pu savoir qu'on avait dessein de l'offenser ?

— Charlotte, Charlotte, pour qui l'aurait-il dit, si ce n'est

pour moi. Enfin, c'est ma destinée de boire des amertumes sans nombre.

— Ce n'est rien, ce n'est rien. Demain, vous ne vous souviendrez plus de tout cela. Monsieur ne veut rien?

— Rien du tout, si ce n'est le repos et la solitude. Et il entra dans sa chambre à coucher.

Un toupet, moi ! Il ne s'est pas même contenté du toupet, il a parlé des gens qui se teignent la barbe et les sourcils. Le toupet, il y a peut-être du vrai, mais dire que je teins.... Oh! en présence de Clarisse, de la belle, de la bonne Clarisse. Elle avait écouté mes hommages ; j'avais, je puis en convenir sans fatuité, fait quelques progrès dans son cœur, et on la prévient que je porte un toupet, que je me teins la barbe et les sourcils.... Une fois que nous aurions été mariés, elle se serait familiarisée avec cette idée, qui n'a en soi rien de ridicule. Je suis sujet aux catarrhes, pourquoi ne me tiendrais-je pas la tête au chaud?.... Mais les femmes, surtout celles du grand monde, sont fort délicates à l'endroit de ces petites choses.

Je suis le seul à qui des tours pareils arrivent. Ce Frédéric Ducancre, pour soutenir ses absurdités, a besoin d'une comparaison ; il jette les yeux sur moi, et crac, il choisit celle qui pouvait m'être la plus désagréable. Devant Clarisse ! Quand donc le malheur cessera-t-il de me persécuter?

Et toi, dit-il en ôtant son toupet et le remplaçant par un bonnet de nuit, faut-il donc que tu sois une pierre d'achoppement sur ma route? Les veilles et les travaux ont dénudé mon crâne ; par ton moyen j'espérais éviter les rhumes et cacher à tous les yeux les ravages de ma pensée ; je pre-

nais plaisir à te peigner chaque matin de mes propres mains et maintenant, maintenant, tu n'es plus pour moi qu'un objet d'horreur.

Plein d'une juste colère, M. Glumeau le jeta à terre, le foula aux pieds et chercha, mais en vain, l'oubli de ses maux entre les bras de Morphée.

Page 1