LES PROJETS DE M. TOURTEAU RENCONTRENT UN OBSTACLE
récédés à dix pas d'une domestique munie d'une lanterne, les deux Giraud cheminaient côte à côte, et parlaient à demi voix.
— Sont-ils rococo,hein ! Clarisse, ces bourgeois enrichis?
— Encore ils croient s'être fendus en quatre avec leurs bonbons sentant le moisi.
— C'est égal, nos affaires marchent.
— Les tiennes peut-être, les miennes....
— Les tiennes aussi, parbleu!
— Oui, à supposer que je veuille épouser ce vieil imbécile de Glumeau ! La chose ne serait pas difficile.
— Ah! ça, voilà mademoiselle ma sœur qui change d'idée. N'est-ce pas un excellent parti que le Glumeau?
— Ouf! je ne peux pas le souffrir.
— Tu le mèneras comme tu l'entendras, ce qui n'est pas un petit avantage; surtout tu l'engageras à tester en ta faveur ; les messieurs qui se marient tard sont en général très promptement expédiés.
— Il est trop vieux et trop ridicule.
— Je suis loin de le contester, mais il a des écus, et du train dont nous allons, ma foi ! nous serons bientôt au fond du sac. Voyons; que dis-tu du papa Tourteau? n'est-il pas aimable de me jeter sa fille au nez ? Je me réjouis déjà de l'honorer du titre de beau-père.
— Tu vas un peu vite.
— Parbleu ! la chose est faite.
— Le consentement de la petite ?
— Tu me la bailles belle avec ton consentement! Si l'on consultait les filles et qu'on les prît au mot, elles ne voudraient jamais se marier. Elles font des façons, des jérémiades sans nombre , c'est connu , c'est très bien porté, mais au fond ça grille d'avoir un mari.
— Cécile aime quelqu'un.
— Qui? Le Frédéric Ducancre. Celui-là peut s'aller promener. Du reste il n'y manque pas. Il courtise la signora Vaporini, cette belle artiste italienne, une femme qui a du chic et qui, sous ce rapport , vaut cent Céciles. En un mot, il ne tient qu'à moi d'épouser et j'épouserai. Quand on pense qu'il y a six mois...
— Sans le trépas prématuré...
— Et ab intestat de notre digne oncle Ferdinand.
— Nous serions où nous étions alors, au milieu du
monde élégant, où nous avons pris les manières distinguées qui assurent aujourd'hui notre succès.
— Sébastien, j'ai envie de te faire une confidence.
— A ton aise, parbleu !
— Je remplacerais volontiers le Glumeau par Frédéric Ducancre .
— Je m'en suis très bien aperçu. Cela me paraît scabreux.
— Scabreux tant que tu voudras, non pas impossible. La signora Vaporini Il s'en fatiguera.
— Ce n'est pas sûr. Diable ! et s'il revenait à Cécile, nous serions tous deux
— Floués.
— Oui, floués. Il est un moyen de ne pas l'être, c'est que tu recueilles sur-le-champ la succession de la signora Vaporini. Ce n'est pas bien honnête.
— Oui, parles-en. J'ai remarqué, Sébastien, que tu es plus délicat lorsqu'il s'agit de mes intérêts que lorsqu'il est question des tiens propres.
— Ce sentiment me fait honneur. Clarisse, la victoire dépend de toi : manœuvre avec habileté, et la vache est à nous.
— Les vaches.
— C'est vrai, il y en a deux, et qui nous donneront de l'excellent lait, une grasse et une maigre.
Cette plaisanterie les mit de joyeuse humeur ; ils riaient de tout leur cœur, lorsqu'une ombre se détacha d'une muraille voisine et les aborda vivement.
— Je vous trouve enfin, chers amis, et en d'excellentes dispositions.
— Monsieur, je ne
— Allons donc, Sébastien, tu ne reconnais pas ton ancien camarade Nicolas ? Toi , Clarisse , comment te portes-tu? Toujours fraîche, toujours gaillarde. Voyons si tes joues ont conservé le moelleux qu'elles avaient autrefois.
Avant que Clarisse eût pu s'en défendre , il avait imprimé sur ses joues deux gros baisers. A ce bruit la domestique se retourna.
— Cher cousin Nicolas, c'est donc vous, cria Sébastien d'une voix de tonnerre, et plus bas : Cette fille n'a pas besoin de savoir qui tu es ; je te fais passer pour mon cousin.
— Tant mieux ; de cette façon je serai membre de ta famille. Avoue, Sébastien, que tu ne t'attendais guère à me voir aujourd'hui.
— Parbleu! non.
— Pendant que tu y es, avoue encore que tu n'es pas enchanté de mon arrivée. L'ingrat ! avoir cru que je l'oublierais !
— En ceci tu te trompes complètement.
— Peut-être. Et toi, Clarisse, m'as-tu gardé ton amour'.'
— Oh ! Nicolas !
— C'est que je me suis figuré que vous aviez voulu, comment dirai-je, vous cacher de moi. Vous m'aviez promis de vos nouvelles et pas un mot.
— Nous ne sommes installés ici que depuis peu de temps. Mais nous voici devant notre demeure. Entre chez nous, nous causerons mieux à notre aise.
Nicolas ne se fit pas prier.
— Fichtre! tues logé comme un seigneur?
— Pas tout à fait.
— Clarisse, Clarisse, ce luxe m'effraye. M'as-tu gardé ton cœur? Un autre n'aurait-il point supplanté Nicolas Plumet?
Clarisse paya d'audace.
— Nicolas, je me souviens des serments d'autrefois. Je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit.
— Alors à quand la noce?
— Diable, comme tu y vas? Raconte-nous d'abord par quel hasard tu es venu ici , comment tu as appris que nous y séjournions.
— Mes amis, je vais contenter votre curiosité. Après votre départ de la maison de Groben, tout me sembla triste et mélancolique. Les autres domestiques
Sébastien arrêta son ami d'un geste, ouvrit la porte, s'assura que personne n'écoutait et revint près de Nicolas.
— Qu'as-tu?
— Rien. Seulement je te prie de supprimer, autant que possible, tout ce qui touche à notre ancienne vocation. Je t'expliquerai bientôt pourquoi.
— Bien, bien. Je me rappelais ces bienheureuses soirées que nous passions dans une si douce intimité, la tendresse de Clarisse, l'affection de Sébastien
— Va droit au but, ne t'appesantis pas sur les détails.
— Alors une sorte de spleen, de mal du pays s'empara de mon tempérament. Je languissais, un mot de votre part m'eût guéri ; ce mot n'arrivait pas. Ni les attentions et les petits plats de la cuisinière, ni le madère du baron ne parvenaient à chasser cette humeur noire. A quoi me résoudre? Je voulus vous revoir. Je demandai congé au baron. Vous retrouver ne m'était pas difficile. Lorsque vous apprîtes l'héritage de votre oncle, Sébastien, tu me communiquas la lettre du notaire.
Sébastien pinça les lèvres.
— C'est lui qui m'a indiqué votre demeure actuelle. J'ai fait la route à pied, et aujourd'hui assez tard j'ai atteins le but de mon voyage- On m'a montré votre maison ; vous étiez absents, m'a-t-on dit, en soirée chez M. Tourteau. Je me suis promené dans la rue jusqu'à votre retour, et me voilà. C'est bien simple.
— Le bon, l'excellent Nicolas, dit Mlle Clarisse. Quel cœur d'or?
— Ainsi, Clarisse, tu pensais à moi?
— Faudra-t-il te le répéter cent l'ois? Les amoureux sont tous ainsi ; ils ne peuvent croire à leur bonheur.
— Marions-nous donc le plus tôt possible.
Pendant la narration de Nicolas, Clarisse eut le temps de reprendre ses esprits.
— Je ne demande pas mieux; laisse-moi pourtant, Nicolas, te révéler un grand secret. Sébastien est sur le point d'épouser une jeune fille extrêmement riche et fort jolie. Les deux mariages pourraient avoir lieu le même jour.
— C'est une riante perspective.
— Les parents de la dbnzelle sont des bourgeois encroûtés, absurdes. S'il leur revenait que nous avons...., ce serait fini, à jamais fini. Aussi, garde-toi de parler jamais de tes antécédents et des nôtres.
— Nicolas , ajouta Sébastien , j'ai pleine confiance en ton cœur, mais je me défie de ta discrétion. N'as-tu pas, tout à l'heure, risqué de nous trahir?
— Je n'étais pas prévenu.
— Je te préviens maintenant et de la manière la plus sérieuse. Si, par un effet de ta maudite langue, je viens à manquer le mariage Tourteau, tu n'auras pas ma sœur.
— Sébastien, je suis majeure et libre de disposer de mon sort.
— Nous n'en viendrons jamais à cette extrémité. Mais je connais la démangeaison de parler qu'éprouve à chaque instant notre cher Nicolas ; l'affection qu'il te porte est seule capable de contenir sa maudite langue.
— Oh ! Sébastien, tu as petite opinion de moi.
— Diable ! je joue gros jeu. La condition que je t'impose est-elle bien dure?
— Non, non.
— Encore un autre point sur lequel je t'engage à t' observer. Tu as un peu le goût de la bouteille.
— Sébastien, tu me calomnies.
— Les vins du baron en savent quelque cbose. Ici tu auras mille occasions de te livrer à cette passion aristocratique. Evite-les soigneusement.
— Tes recommandations sont inutiles. Je n'ai pas un sou vaillant.
— Tant mieux. Retourne chez le baron; je te manderai quand le moment sera venu.
— Il m'a donné un congé définitif.
— Fichtre? ça se complique. Nicolas, quelles sont tes intentions?
— De rester ici, avec Clarisse et toi, jusqu'au jour
— Dans cette maison !
— Oui.
— C'est absolument impraticable. L'esprit cancanier du petit trou que nous habitons, car cette soi-disant ville n'est qu'un petit trou, inventerait bientôt les suppositions les plus étranges... Avant quatre jours, nous serions perdus de réputation et mis en interdit.
— Tu crois?
— J'en suis sûr. Adieu le mariage Tourteau sur lequel nous fondons de si légitimes espérances.
— Alors que faire ?
— Je ne vois qu'un expédient. Tu n'as pas d'argent, dis-tu?
— Il ne m'en reste guères.
Sébastien ouvrit son secrétaire, y prit une pincée d'écus, qu'il glissa dans la main de Nicolas.
— Il est tard, bien tard, mais c'esl égal. Tu iras loger à l'auberge dcVEcrevisse. Demain, tu déposeras la défroque dont tu es vêtu, et qui sent trop
— Quoi?
— Ce que nous n'osons pas dire. Tu t'habilleras en bon bourgeois, col avantageux, redingote longue.
— Connu.
— Puis tu viendras me prendre ici ; je te mènerai au cercle de l'Huître, où tu verras ce qu'il y a de plus huppé dans l'endroit.
— Tu veux donc, Sébastien?
— Je veux que tu me fasses honneur. Maintenant va te coucher à Y Ecrivisse. Adieu. A demain !
— Clarisse, laisse-moi t' embrasser encore. Je n'en dormirai que mieux.
— Oui, mais il n'est pas nécessaire qu'on t'entende à deux lieues à la ronde.
— J'appuierai très légèrement. Adieu, Sébastien.
— Un mot encore. Souviens-toi que tu es M. Plumet, ancien représentant d'une grande maison de vins. Signe en cette qualité sur le registre de l'hôtel. Adieu.
M. Giraud accompagna lui-même son ami jusqu'à la porte d'entrée, et remonta aussi furieux qu'on peut se le représenter.
— Que mille millions de diables emportent cet imbécile de Nicolas jusqu'à l'endroit le plus profond des flammes éternelles ! Au moment où tout allait si bien, comme sur
.des roulettes, voilà-t-il pas mon trouble-fête qui tombe sur nous comme un ouragan I Ne t'ai-je pas conjurée cent fois, Clarisse, d'avoir plus de retenue !
— Silence, Sébastien, il est des oreilles qui nous écoutent !
— Tu as raison. Quel tourment de se contenir! quel
plaisir j'aurais eu à le jeter par la fenêtre, cet animal
Mais j'ai été forcé de le ménager. Aussi qu'avais-tu besoin, Clarisse!
— Il est trop tard pour récriminer. Parlons bas, je t'en prie, Sébastien.
— Je parle bas.
— Voyons comment nous pourrons nous débarrasser de lui.
— Ainsi, tu ne l'aimes plus?
— Bon, cbez le baron de Groben, cela me désennuyait. iVujourd'hui c'est différent.
— Je craignais qu'il n'y eût encore, au fond de ton cœur, un petit endroit enflammé ou inflammable.
— Bah ! il n'y en a jamais eu.
— Et les promesses que tu lui as faites?
— On promet toujours , et personne ne s'y trompe. On sait ce que valent de telles promesses.
— Nous avons donc toute la liberté nécessaire pour nous concerter sur la conduite à tenir?
— Parfaitement. C'est un obstacle énorme, auquel nous n'avions pas songé.
— Que le
— Voyons, Sébastien, ne jure pas, cela ne sert à rien. Examinons froidement la chose.
— J'ai beau examiner, je ne comprends pas comment nous en sortirons.
— Tu as pourtant joliment préparé les voies.
— Je voulais gagner du temps ; et tu m'as secondé avec beaucoup de finesse.
— Trêve aux compliments. Plus tard, quand nous au-
rons réussi, mais pas avant. Nicolas est un homme à berner, à mener parle nez.
— Pas autant que tu te le figures. S'il ne s'enivrait pas...
— Tu l'as averti.
— Sans doute, mais un ivrogne ne se corrige pas. Quand il est ivre, il devient communicatif, son cœur s'épanche.
— 11 importe de le surveiller exactement.
— C'est pourquoi je l'introduis au cercle, afin d'avoir toujours l'œil sur lui. Un beau matin, je le crains, il m'échappera.
— Enfin, c'est, à mon avis, le seul plan que nous puissions suivre. Je continuerai à l'entretenir dans ses idées amoureuses. Nous le recevrons ici, pas trop souvent, afin que cela ne nuise pas à nos projets.
— En effet, que dirait Glumeau?...
— Tu y tiens donc beaucoup, à ton Glumeau ?
— Quant à l'autre, si c'était possible ; mais cela me semble bien aventuré.
— Je préfère Nicolas à Glumeau.
— Diable, diable, ne sortons pas de la question ; il s'agit d'empêcher Nicolas de babiller.
— Il s'agit aussi d'avancer nos affaires.
— Sans doute : or, il ne faut pas nous le dissimuler, Nicolas babillera; seulement il faut qu'il babille le plus tard possible, au moment où le Tourteau n'osera plus reculer.
— Le Tourteau et le Ducancre.
— Peste! mademoiselle, comme tu es têtue! Quand le contrat sera signé, peu m'importe ce que diront les autres.
— Tu n'en es pas encore là.
— Et toi, encore moins.
— Sébastien, ne nous contrarions pas l'un l'autre, menons nos mariages de front.
— Courir deux lièvres à la fois !
— Ne te mêle pas du mien, c'est tout ce que je te demande.
— Accordé ; tu ne mettras pas non plus la main dans ce qui me concerne.
— Accordé également. Récapitulons. Enlever Cécile et Frédéric, enchanter les Tourteau et les Ducancre, berner Glumeau et Nicolas, fermer le bec à celui-ci, rude besogne! rude besogne! Mais, qui ne hasarde rien, n'a rien.
Malgré la fatigue de la journée, le frère et la sœur s'étaient séparés depuis longtemps, lorsqu'un sommeil fiévreux vint clore leurs paupières.