MENUS PROPOS A LA SUITE BU SOUPER
'honorable Tourteau organisa aussitôt sa table de whist. On eût pu à la rigueur en former deux avec un mort; mais il eût gété impoli de laisser les dames absolument seules ; or , elles avaient déclaré d'emblée qu'elles ne toucheraient pas aux cartes. Tous les messieurs, à if l'exception de MM. Giraud et Ducancre, devaient sortir successivement après un nombre déterminé de parties. La table de whist se composa d'abord de MM. Giraud , Ducancre , Max et Frédéric ; cet arrangement était l'œuvre de M. Ducancre , qui estimait
que son fils et lui, de cette façon, compenseraient leurs pertes. *
— A combien la fiche? dit M. Giraud avant de commencer.
— A cinq centimes, répondit M. Ducancre.
— Ah ça ! vous vous moquez de moi. Qui a jamais entendu parler du whist à un sou ?
— Alors dix centimes.
— Il faut rendre le jeu plus intéressant. Un franc?
— C'est trop, beaucoup trop.
— Cinquante centimes.
— Oui, et M. Ducancre soupira.
Une fois le whist en train, M. Tourteau s'approcha de sa fille.
— Je crois que c'est le moment.
— De quoi, papa?
— Ton grand morceau ?
— Comment, pendant que ces messieurs jouent ?
— Le piano ne les empêchera pas de distinguer les atouts.
— Un peu plus tard !
— Maintenant, va toujours.
Cécile obéit.
Les dames de la société, plus M. Glumeau, s'étaient rangées autour de la cheminée, où flambait un feu hospitalier. M. Croûtard ne quitta pas les joueurs.
A peine la première note eut-elle retenti, que ces dames se mirent à caqueter. M. Glumeau, dont une chère trop succulente irritait le gosier, ayant toussé, Mme Ducancre lui dit d'un ton compatissant :
— Monsieur Glumeau, vous avez un mauvais rhume ; ne faites-vous rien pour le guérir ?
— Pardonnez-moi, madame.
— Je vous conseille de prendre chaque soir, avant de vous coucher, un bon verre d'eau chaude avec une cuillerée d'eau de cerises.
— Ma gouvernante m'en prépare quelquefois.
— Ce remède n'a l'air de rien, cependant il a guéri plusieurs fois M. Ducancre.
— M. Ducancre est-il sujet à cette infirmité, demanda Mlle Clarisse.
— Je n'appellerai pas cela une infirmité, c'est un simple bobo. Comme il peut devenir dangereux, mon mari porte toujours de la flanelle.
— Une camisole tout entière ? dit Mme Tourteau.
— Oui, et très longue encore.
— Quand Tourteau tousse, ce qui lui arrive le soir lorsqu'il revient du cercle par un temps froid, je lui fais boire chaud, et je lui mets un plastron de laine sur le creux de l'estomac. Le lendemain, il va beaucoup mieux.
Cette discussion médicale fut interrompue par une altercation à la table de whist.
— Monsieur Ducancre, je ne vous ferai pas compliment de votre manière de jouer ; vous coupez sans rémission mes cartes maîtresses. Nous avions un jeu magnifique; je comptais presque sur un chelem, et voilà que nous perdons le trick.
— Aussi que diable, avec ce maudit piano on ne sait pas ce qu'on joue, ça vous corne dans les oreilles, on est tout embrouillé. Tourteau, dis à ta fille de cesser !
M. Tourteau n'eut pas besoin de lui répéter cette injonction, car Cécile avait déjà fermé le piano, et s'approchant des joueurs :
— Monsieur Ducancre, veuillez me pardonner, papa m'avait assure que cela ne vous gênerait pas.
— Non, mademoiselle, cela ne me gêne- pas, et j'ai beaucoup de plaisir à entendre votre musiqne, répondit poliment M. Giraucl.
— Vous, vous êtes une tête solide. Max, c'est à vous de sortir. Monsieur Glumeau, monsieur Glumeau ! je crois qu'il est pétrifié au coin du feu. Glumeau !
— Me voici. Est-ce déjà mon tour?
— Il paraît qu'il ne s'ennuie pas auprès des dames , le séducteur !
Les dames continuaient à jaser.
— La comtesse Thusnelda, avec laquelle j'ai été intimement liée, était très sujette aux catarrhes, bronchites et étouffements. Elle se traitait par les bains froids.
— Par les bains froids ! firent toutes les dames ensemble.
— Cela vous étonne, mesdames. Ah ! si vous aviez été comme moi à Greifenberg, chez le docteur Priesnitz, vous en auriez vu bien d'autres.
— Greifenberg, c'est en Suisse, n'est-ce pas ? hasarda Mme Ducancre.
— A peu près, c'est dans la haute Silésie.
— Il y a des montagnes, en tout cas.
— Et de très hautes. Le docteur Priesnitz traite tout par l'eau froide et par l'air frais. A Greifenberg, les chambres ne sont ni chauffées, ni fermées, le régime, oh !
— Eh bien ! le régime ?
— N'est pas du tout appétissant. Le pain de son en forme la base.
— Votre comtesse s'en est bien trouvée ?
— Admirablement, du reste elle n'y était pas seule ; il
y avait avec elle la comtesse Bornesco, la baronne de Bockstein, une société très brillante, ce qui aidait à supporter les ennuis de la cure.
— La princesse Blaginska n'y était pas, interrogea Max avec gravité.
— Non, monsieur, elle ne sort guère de ses domaines ; je ne l'ai jamais vue que près d'ici.
— A propos, dit Mme Ducancre, madame Tourteau, vous êtes toujours contente de votre domestique ?
— Hum ! elle n'est pas très active, elle tombe malade à chaque instant.
— C'est comme la mienne ; de plus elle a le cœur très tendre.
— Je finis par croire, madame Tourteau que les domestiques sont plus souvent indisposées que les autres personnes.
— Autrefois, il n'en était pas ainsi.
— Pardonnez-moi ; il y avait alors toutes sortes de maladies et d'accidents singuliers qu'on ne voit plus aujourd'hui. Tenez, laissez-moi vous raconter une histoire, mais une histoire vraie ; je la tiens de ma grand'mère, qui a été témoin du fait. Mon arrière grand-père avait un domaine, à la campagne.
— C'est probable, interrompit Max.
— Comment probable ! c'est sûr. Un jour qu'on faisait les foins, en été.
— Je ne le conteste pas non plus.
— Monsieur Max, vous êtes ennuyeux avec vos observations. Un jour donc qu'on faisait les foins, une domestique fatiguée s'endormit au pied d'une meule. Elle avait la mauvaise habitude de dormir la bouche ouverte.
— J'ai aussi cette mauvaise habitude, dit encore Max, et pour m'en corriger, je place un miroir au pied de mon lit.
— Monsieur Max, je croyais que vous n'aviez la bouche ouverte que pendant le jour. Cette domestique, non je me trompe, un lézard entra dans sa bouche.
— Qu'il prit, sans doute, pour une rose entrebâillée.
— Monsieur Max, trêve à vos stupides comparaisons. Quand la pauvre fille se réveilla
— Elle était lézardée.
Mme Ducancre jeta un regard de colère sur le petit crevé. Quand elle se réveilla, elle ressentit d'atroces douleurs dans les entrailles, et c'est à grand'peine qu'elle revint chez mon bisaïeul. Le médecin, appelé immédiatement, fit ouvrir la bouche à la servante, et le lézard, apercevant la lumière, se hâta de remonter le larynx pour jouir du soleil. Mais le docteur veillait ; armé de pinces à ressort, il allait saisir la bête, lorsque celle-ci rentra à la hâte dans l'estomac. Vingt fois de suite il essaya, toujours en vain ; au bout de quelques jours, la servante s'éteignit au milieu de cruelles convulsions.
— Et le lézard? je vous préviens, madame Ducancre, que nous ne vous faisons grâce de rien.
— Il disparut sans laisser de traces.
— Diantre, l'histoire finit mal ; il aurait dû nicher et sortir triomphalement avec toute sa famille.
— Monsieur Max, vous ne croyez pas un mot de ce que j'ai raconté. Cependant rien n'est plus certain. Frédéric (il quittait en ce moment le whist), tâche de persuader monsieur Max, c'est un incrédule.
— A l'endroit de ton lézard, moi aussi.
— Tu connais donc l'histoire ?
— Un peu, maman.
— Et tu penses?
— Que c'est parfaitement impossible.
— Pourquoi ? ma grand'mère m'a affirmé qu'elle avait vu la domestique elle-même.
— Ta grand'mère n'a rien vu du tout ; elle s'imaginait avoir vu.
— Voilà nos jeunes gens d'à présent ! Ils croient posséder toute la sagesse du monde en partage.
Frédéric ne répondit rien. Mmc Tourteau en profita pour prendre la parole.
— Il y a trente ans, les domestiques valaient mieux que maintenant. D'abord, elles n'exigeaient pas un gage élevé, cinquante francs leur paraissaient une somme énorme ; elles restaient jusqu'à la fin de leurs jours chez les mêmes maîtres , n'étaient ni exigentes , ni gourmandes , ni paresseuse, ni impertinentes, ni malpropres, ni de complexion amoureuse ; Mmc Ducancre a beau dire, elle ne me persuadera pas qu'aujourd'hui elles soient aussi robustes qu'alors.
— Madame, les maîtres n'ont-ils pas aussi changé? Sontils aussi bons pour leurs serviteurs qu'autrefois ?
— Frédéric, ne sortons pas de la question ; il ne s'agit maintenant que des domestiques. Oserait-on leur imposer les mêmes travaux que jadis? Non-seulement elles faisaient la cuisine, nettoyaient la maison, ne reculaient devant aucune tâche, même la plus rebutante, mais encore, au dehors elles mettaient la main à tout, allaient cueillir des cerises.
— Madame Tourteau, tout le monde n'a pas des cerisiers.
— Les cerises me sont venues à l'esprit, parce qu'une servante de ma grand'tante, qui était montée au sommet d'un cerisier, eut l'imprudence de mettre le pied sur une branche trop faible, et crac ! elle tomba et se fracassa tout le crâne. On l'emporta mourante à la maison et le chirurgien la trépana. Il retira avec précaution la cervelle, qu'il lava dans un plat, et cela sous les yeux de la servante.
— Monsieur Max, dit Mme Ducancre, vous n'aurez jamais ce plaisir.
— Je l'espère, madame.
— Elle se rétablit. Seulement par les grandes chaleurs elle se plaignait d'avoir mal à la tête.
— C'est bien naturel.
— Elle se maria plus tard, et ses enfants ne se ressentirent pas de la chute de leur mère , ils ne furent ni crétins, ni imbéciles.
Cécile, après le mauvais succès de son piano, était venue se placer, malgré les coups d'œil paternels, tout près de Frédéric, dont elle suivait le jeu. Frédéric n'eut pas l'air de s'en apercevoir ; ils n'échangèrent entre eux aucune parole, pas même quelqu'un de ces mots polis qui n'ont aucune signification. M. Tourteau lui , ne s'éloignait pas de M. Giraud ; à chaque coup bien joué c'étaient des eh ! eh! à n'en plus finir. Lorsqu'à Frédéric succéda M. Croûtard, Cécile rejoignit les autres dames ; déjà Clarisse avait accaparé le jeune Ducancre, et sans trop s'inquiéter de la narration intéressante de Mme Tourteau et de la domestique trépanée, ils se livraient à une conversation dont les princes étrangers faisaient les frais.
Le père Ducancre ne tarda pas à troubler la paix générale.
— Non, je sors, et je ne rentre pas, je n'ai pas de chance du tout ; avec moi, monsieur Giraud, vous perdriez vos oreilles.
— Un peu par votre faute, monsieur Ducancre, vous jouez comme un bourgeois. Vous gardez vos atouts pour la fin, et les miens tombent sur les vôtres.
— J'aime mieux le piquet que ce satané whist, où l'on ne sait jamais ce que Ton a. Monsieur Max, c'est à vous de rentrer. Je perds quinze fiches. Diable ! c'est s'amuser
bien chèrement ; je les réglerai à la fin de la soirée.
— Non, dit M. Giraud, les bons comptes font les bons amis. Voici mes sept francs cinquante, ajoutez-y les vôtres.
— Vérène, dit M. Ducancre, as-tu ton porte-monnaie ? En changeant de gilet j'ai laissé mon argent dans l'autre.
— Tiens, Cyprien.
— Diantre, il n'y a que cinq francs.
— Frédéric?
— Papa?
— Prête-moi deux francs cinquante.
— Les voilà.
— Sans intérêt, je pense, dit Max en souriant.
— Oh ! entre père et fils l'on ne compte pas. Et M. Ducancre alla porter sa mauvaise humeur à l'angle de la cheminée.
— Non, un mauvais destin s'en mêle, une chance infernale me poursuit. Je devrais ne jamais jouer.
— Monsieur Ducancre, voilà un véritable serment de joueur, répondit Clarisse. Le marquis de Richenpoil n'en faisait jamais d'autres. Il perdait jusqu'à soixante mille francs d'une seule soirée.
— Soixante mille francs ! Il était donc puissamment riche ?
— À millions. Cependant au bout de peu d'années, sa fortune a été entamée.
— Que ne prêtait-il cet argent contre de bonnes sûretés ; ce n'est pas moi qui aurais hasardé une somme pareille.
— Ou plutôt, reprit Frédéric, s'il voulait absolument le dépenser, que ne le distribuait-il aux pauvres, aux déshérités de ce monde ?
M. Ducancre père fit une grimace de désapprobation.
— Cet argent que l'on donne, à droite et à gauche, à des fainéants qui le mangent, est encore plus mal employé que celui du jeu.
— Il sert du moins à quelqu'un.
— Le plus bel usage que l'on puisse faire de sa fortune dit Mlle Clarisse, c'est de soulager les malheureux. Je vous remercie, monsieur Frédéric, d'avoir le premier émis cette idée noble et généreuse.
M. Ducancre père, qui aurait dû en être blessé, accepta cet éloge avec satisfaction.
— Mon Dieu, mademoiselle, il n'y a pas grand mérite à moi.
— J'oserai dire plus, mademoiselle, mon fils est du nombre de ces philanthropes qui veulent régénérer la classe ouvrière. Vous ne serez pas surprise quand je vous dirai qu'il n'y est pas encore parvenu.
— C'est beaucoup que d'oser l'entreprendre. Il faut pour cela un dévouement...
— Très ordinaire, mademoiselle. Mais je vois M. Croûtard qui abandonne le jeu ; c'est à moi de le remplacer.
— Que je n'interrompe pas votre conversation, mesdames et messieurs, j'en serais au désespoir. De quoi parliez-vous ?
— Du dévouement que M. Frédéric met à instruire les ouvriers, répondit Clarisse.
— Le dévouement, ah ! il y a bien des sortes de dévouement, n'est-ce pas , Ducancre ?
— Peut-être.
— On appelle dévouement le sacrifice de soi-même, de
ses agréments, de ses intérêts personnels ; c'est une définition erronée.
— Alors, monsieur Croùtard, veuillez nous expliquer en quoi consiste le dévouement, dit Clarisse.
— Belle dame, une prière de votre part est un ordre pour moi. Je vais essayer de vous satisfaire.
Puis accoudé au chambranle de la cheminée, M. Croûtard s'exprima en ces termes.
— Mesdames et messieurs :
Si nous voulons considérer les choses de haut et ne pas nous abandonner à une sensibilité exagérée, nous nous convaincrons, après quelques instants de réflexion, que le dévouement n'est pas un fait isolé, ni même une série de faits isolés, mais un état permanent. Cet état, le plus élevé auquel l'homme puisse parvenir, consiste, si je ne me trompe, en une fermeté de l'âme, une rectitude du jugement, un force de convictions qui nous distinguent des esprits terre à terre qui nous entourent et commandent le respect. Représenter, au sein de la génération corrompue, les antiques principes de probité, d'honnêteté et de droiture de nos aïeux, voilà le véritable dévouement. Protester, par son attitude énergique, contre tous les prétendus progrès d'une époque révolutionnaire, tel est le devoir d'un citoyen dévoué. Et, si l'on me permet d'exprimer clairement ma pensée, MM. Tourteau et Ducancre font plus pour la cause de l'humanité que tous les efforts généreux mais imprudents de Frédéric.
— Monsieur Croùtard, dit celui-ci, vous abusez de la position ; ne m'accablez pas, le coup que nous jouons maintenant est difficile :
— J'espère que je ne vous maltraite pas trop.
— Parbleu! c'est vous que vous maltraitez. La modestie vous perd, monsieur Croûtard. Vous avez oublié votre nom à côté de MM. Tourteau et Ducancre.
Vous êtes, vous aussi, l'un de ces hommes forts dont parle Horace, caractères d'acier que rien ne peut ébranler. Nous reprendrons ce sujet tout à l'heure; pour le moment, je ne pense qu'au jeu.
— Monsieur Frédéric, il ne convient à personne de faire son propre éloge.
— Je n'entends rien. A nous la levée!
Chose admirable! Les dames parvinrent, durant cinq minutes, à contenir les démangeaisons de leurs langues. Enfin, Frédéric quitta le jeu.
— Nous disions donc, monsieur Croûtard ?
— Oh ! quelques phrases insignifiantes.
— Pardon, pardon. Il ne m'a pas échappé une syllabe de votre monologue. Le devoir d'un citoyen dévoué est, selon vous, de protester contre tous les progrès.
— Les prétendus progrès.
— Ces prétendus progrès, quels sont-ils à votre avis?
— Il est impossible de les spécifier nettement.
— Oh ! vous savez fort bien ce que vous appelez prétendus progrès. Ce sont toutes les idées nouvelles, sans exception.
— Pas tout à fait.
— Vous avez arrêté le mouvement de la terre il y a trente années, et vous vous figurez que dès lors elle a cessé de tourner.
— Non, je soutiens que ce qui était bien il y a trente ans, doit l'être encore aujourd'hui.
— Pourquoi, monsieur Croûtard, ne remontez-vous pas
plus haut dans l'ordre des siècles? La féodalité, avec ses jolis droits, avait beaucoup de bon.
— Ces idées ne sauraient avoir cours à notre époque; elles sont dès longtemps dépassées.
— Les vôtres aussi, monsieur Croûtard, ne vous en déplaise. Vous ressemblez à ces vieillards qui croient de bonne foi être encore jeunes parce qu'ils portent un toupet, qu'ils se fardent, qu'ils teignent leur barbe et leurs sourcils.
M. Glumeau soupira et rougit.
— Moi, au contraire, j'ai foi dans l'avenir de l'humanité, je crois au progrès, et bien que nous soyons très éloignés d'avoir atteint le but, j'ai l'intime persuasion qu'un jour nous y arriverons. Saint Jean écrivait: « Je vis des cieux nouveaux et une terre nouvelle; » moi aussi je les vois, et certes je me regarderais comme bien coupable si je semais de nouveaux obstacles sur la route du progrès. Votre attitude énergique, vos beaux discours, votre exemple, n'empêcheront pas l'humanité de parvenir à son idéal. La roue du progrès passera sur vous et sur vos œuvres.
— Nous écraser, Frédéric, c'est un peu violent. Eh ! eh ! nous sommes solides, hein ! papa Ducancre !
— Bravo, monsieur Frédéric, s'écria involontairement Cécile.
— Eh ! eh ! voilà, parbleu ! une aimable enfant , qui voudrait que son père et ses amis fussent écrasés.
— A Dieu ne plaise, papa; M. Frédéric défend son opinion avec tant de bravoure.
— Après tout il a raison ; j'excuse sa vivacité et la tienne.
Clarisse jeta sur Cécile un regard hautain et méfiant. Désormais elles étaient rivales.
M. Croûtard ne se tenait pas pour battu.
— Il importe, mesdames et messieurs , qu'à côté des jeunes gens, qui s'élancent étourdiment dans la mêlée, il y ait des hommes prudents pour modérer cette impétuosité parfois dangereuse. Sur la pente glissante où est lancé le char social, bientôt il se briserait, si quelques hommes dévoués ne le retenaient avec persévérance.
— Eh! eh! monsieur Croûtard, la jolie comparaison!
— D'autant plus qu'elle n'est pas exacte, répliqua Frédéric. Vous ne vous bornez pas à arrêter le char, vous essayez encore de lui faire remonter la pente. Entreprise ridicule et impossible.
— Eh ! eh ! nous n'en finirions pas ; nos messieurs ne seront jamais d'accord. Adélaïde, qu'on apporte les rafraîchissements.
Les bonbons de Mme Tourteau, qui, immédiatement après un souper copieux, avaient eu peu de succès, firent alors leur seconde entrée, et cette fois ils réunirent l'approbation générale. Mme Ducancre se chargea d'être l'interprète des sentiments de tous.
— Adélaïde, Adélaïde, vous nous gâtez : où vous êtesvous procurée cette excellente pâtisserie?
— Elle est mon œuvre, chère amie.
— Je vous en félicite, ma chère. Serez-vous assez bonne pour me donner la recette?
— Allons donc! cela ne se refuse pas.
— Madame Tourteau, interrogea Mlle Clarisse, vos bonbons ont un petit goût extrêmement distingué, que je n'ai jamais rencontré ailleurs; d'où provient-il?
— Je l'ignore absolument, à moins que, non... Je n'en sais rien.
— La fabrication de ces bonbons est-elle bien coûteuse? demanda M. Ducancre.
— Non, monsieur.
— C'est que, voyez-vous, moi, je ne tiens pas aux pâtisseries ; j'ai remarqué qu'elles gâtent l'estomac.
— Ob ! pourvu qu'on n'en abuse pas.
— Celles-ci sont si bonnes que, malgré soi, on se laisse entraîner. J'en prendrai encore une, si vous le permettez, madame Tourteau.
— Comment donc! ne vous gênez pas.
Les Giraud se levèient les premiers et donnèrent le signal du départ. Ils remercièrent cbaudement M. et Mme Tourteau de leur opulente hospitalité, et conduits par la domestique Tourteau, qui portait une bougie, ils descendirent jusqu'à la porte d'entrée. Au moment de la franchir, Sébastien dit à sa sœur :
— Je me rappelle, c'est un usage ici. Et il glissa dans la main de la domestique une large offrande.