HAUTS FAITS DE M. NICOLAS PLUMET
icolas suivit ponctuellement les instructions de Sébastien, à la réserve cependant de quelques points qu'ils n'avaient pas touchés dans leur entretien de la veille. Ainsi Nicolas se leva vers les huit heures et but, en guise de déjeuner , un petit verre d'eau-de-vie. On ne renonce pas facilement à de vieilles habitudes, surtout quand elles ont pour base une hygiène bien entendue. L'eau-de-vie, prise à jeun, éclaircit les idées, dissipe les flegmes et exerce l'influence la plus bénigne sur l'estomac pour le reste de la journée.
Après cette opération de toute nécessité, Nicolas se rendit dans le premier magasin de confection, et acheta les vêtements indiqués par son ami. Il outrepassa quelque peu les intentions de celui-ci, non sous le rapport du luxe, mais sous celui de l'ampleur. Le col de sa chemise semblait défier les astres et sa redingote avait l'air d'une houppelande de berger. Un chapeau noir, très cylindrique et très haut, complétait le costume. L'aspect de Nicolas n'arracha pas à Sébastien un cri d'admiration. Il se contenta de faire observer que ces habits étaient un peu larges ; du reste, dit-il, ils sont convenables, c'est l'essentiel.
Sébastien avait un autre sujet d'inquiétude. Depuis qu'il tournait autour de M. Plumet pour se rendre bien compte de ses avantages, il croyait percevoir certaines effluves alcooliques d'un parfum douteux.
— Tu as bu la goutte, ce matin?
— Rien qu'un petit verre.
— C'est de trop. L'eau-de-vie est mal vue de nos bourgeois. Si tu répandais une odeur de Madère ou de Marsala, à la bonne heure.
— Plus tard , Sébastien , plus tard. J'avais le gosier sec
— Oui, je sais. Enfin, tu ignorais. Ne retombe pas en faute. Pour le moment songeons à te défaire de ce parfum compromettant.
Sébastien entra dans la chambre de sa sœur, et en revint porteur d'un flacon d'eau de Cologne dont il aspergea Nicolas à diverses reprises.
— Pourrais-je voir Clarisse ?
— Coquin, tu veux te montrer à elle avec ta splendeur de gros propriétaire. Non, elle est encore à sa toilette.
— Qu'importe. Chez le baron de Groben
— Laisse-moi donc tranquille. Ton baron de Groben nous est tout à fait inconnu.
— Cependant.
— Qu'as-tu promis hier ?
— Je n'ai rien dit. As-tu annoncé ma venue à Clarisse ?
— Oui, elle a répondu qu'elle n'était pas visible.
— C'est ennuyeux.
— Je te conseille de te plaindre. Quand vous serez mariés, tu ne la verras que trop, à la toilette et ailleurs. Tu finiras alors par dire à plus juste titre : c'est ennuyeux.
— Oh! Sébastien, la femme que l'on aime
— Même beauté, tant soit exquise, rassasie et soûle à la fin. Cette belle pensée vient d'un auteur que nous avons jadis médité ensemble, et qui a puissamment contribué à nous former.
— Je m'en souviens. Nos lectures du soir
— Oui, oui.
— Clarisse en faisait pour moi le principal charme.
— Au diantre les amoureux de ton espèce ! Ecoute, Nicolas, je veux te faire ta leçon.
— Comment?
— L'endroit où je vais te conduire est un sanctuaire de bonnes mœurs, de décence et d'urbanité. Tu as le propos leste ?
— J'ai de l'esprit.
— Hum ! je croyais que cela se nommait autrement. Cet esprit-là, garde-toi d'en abuser et même d'en user. Tu me ferais regretter de t' avoir présenté. Donc tu seras grave, pédant même, cela ne gâtera rien. Tu joueras gros jeu.
— Mais
— C'est un moyen de considération ; tu perdras noblement.
— Je
— J'aurai soin que ton gousset soit bien garni.
— Tu boiras peu.
— Un petit verre d'absinthe.
— Justement non. Un vermouth, ou quelque vin fin, c'est bien plus distingué. D'ailleurs je te prendrai sous ma protection.
— Je boirai ce que tu boiras.
— Surtout, pas de détails sur nous, sur l'endroit où nous nous sommes connus.
— Quant à cela
— As-tu compris ?
— Je le pense.
— Maintenant , nous pouvons partir. Quoi , point de gants ?
— Est-ce que?
— Diable ! un homme sans gants n'est pas un homme ; ta main est à peu près de la même grandeur que la mienne, je vais te fournir ce qu'il te faut.
Nicolas enfila, à grand'peine, les gants que Sébastien lui donna. Il ne put s'empêcher de lui dire :
— Sébastien, Sébastien, c'est un enfer qu'une vie pareille
— Elle est pénible , j'en conviens ; mais on est amplement récompensé. A ce prix l'on épouse des héritières.
— Toi, oui, tandis que moi
— Tu seras digne de tes parents par alliance ; d'ailleurs Clarisse n'est-elle pas une héritière ?
— Elle a hérité, c'est vrai ; pourtant la somme n'est pas si ronde qu'on puisse...
— Ah ! monsieur Nicolas, vous ne trouvez pas ma sœur assez riche pour votre bec. Pardieu! n'en parlons plus; aspirez à de plus grandes conquêtes ; vous avez le champ !bre.
— La fortune ne fait pas le bonheur. J'aime Clarisse, l'épouser est mon unique désir ; le reste m'importe peu.
— Qui t'a appris ces fadaises? Oublie-les et retiens ce principe fondamental de la morale bourgeoise : l'argent peut tout et dispense de tout. Il tient lieu de beauté, de science, d'éducation, de probité. Avec cela lu réussiras. Autrement zut ! Maintenant voici le complément de cette haute doctrine. Ayez de bonnes manières ; on croit à tort ou à droit que l'argent inspire les bonnes manières. So bien vêtu, bien cravaté, bien peigné; ayez vos souliers cirés, portez des gants, un chapeau noir ; fumez le moins possible ; soyez très réservé, très raide, même empesé, on s'imaginera que vous êtes riche. C'est tout ce qu'il faut ; dès que l'on vous croira riche, vous le serez. Les pères vous offriront leurs filles. Attention, nous pénétrons dans le temple.
M. Croùtard y représentait seul la divinité et lisait le Rocher.
— Monsieur Croùtard, je vous salue.
— Monsieur Giraud, j'ai bien l'honneur.
— Monsieur Plumet, M. Croùtard, orateur et publiciste distingué.
Nicolas s'inclina.
— Monsieur Croùtard, M. Plumet, aujourd'hui retiré
des affaires, naguère agent supérieur d'une grande maison de vins.
— Charmé, dit M. Croûtard.
— En voilà un, continua Sébastien, qui ne transige pas avec les principes, un véritable conservateur dans le vrai sens du mot.
— Très bien.
Nicolas voulut se mettre de la partie.
— Partout où j'ai été, j'ai vu l'humanité asservie aux fantaisies des puissants de la terre.
— Des démagogues aux allures despotiques. Je les connais, dit M. Croûtard.
— J'ai lutté, lutté avec acharnement pour conserver les droits de l'homme.
— De l'homme sensé, de l'homme aux allures calmes et modérées.
— Pour l'affranchir du joug des classes...
— Ouvrières, ajouta promptement Sébastien. Puisque nous nous entendons si bien, à quoi tient-il , monsieur Croûtard, que nous ne dégustions ensemble un léger verre de Madère?
— Bien à votre service.
— Alors, je vais appeler, dit Nicolas.
— Nous avons une sonnerie électrique, monsieur Plumet, ne vous en déplaise, et M. Croûtard poussa le bouton.
— Imbécile, murmura Sébastien à l'oreille de son ami. L'Iïuitre apporta la boisson demandée.
— Monsieur Plumet, en qualité d'agent d'un gros marchand de vins , vous êtes connaisseur. Quel est votre avis sur celui-ci ?
— Il n'est pas mal. Cependant il manque de velouté et de verdeur.
— Cependant...
— Celui du baron de Grobcn...
— Monsieur Croùtard, l'un des clients les plus importants de mon ami Plumet.
— Qui passait pour authentique...
— Comment ! vous ne le saviez pas, vous qui le fournissiez ?
Sébastien répondit pour Nicolas.
— Les grandes maisons de vins ne reçoivent le Madère que de seconde main.
— Ah ! dit M. Croùtard, j'ignorais ce détail. Merci, monsieur Giraud.
— Celui du baron de Groben, dont j'ai bu très souvent chez lui, me paraissait plus corsé et plus sec. Je ne l'appréciais véritablement qu'à la seconde bouteille.
— Peste ! quelle tête !
— C'est au second verre que M. Plumet a voulu dire. Quoiqu'il ait été employé dans une grande maison de vins, il n'est pas ivrogne, je vous assure.
— La langue lui aura tourné.
— Oui, monsieur, je me suis trompé, répondit Nicolas un peu étonné de l'interruption de Sébastien.
Celui-ci donna un autre tour à la conversation.
— Hein ! monsieur Croùtard, le beau souper que nous avons eu hier chez M. Tourteau?
— Oui, oui.
— On supposerait que vous n'êtes pas content.
— Nous sommes partis trop tard. Je ressens aujourd'hui quelques douleurs de tête.
Nicolas crut l'occasion venue de lancer son mot.
— Ce que l'on appelle vulgairement des...
— Des maux de tète, dit Sébastien en le regardant de travers, comment donc veux tu qu'on les appelle ?
Les autres habitués du cercle arrivèrent successivement, et chaque fois Sébastien leur déclina les noms, prénoms et qualités de son ami Nicolas.
Le Madère commençait à délier la langue de ce dernier, qui étalait au grand jour toutes les ressources de son génie. Sébastien était sur des charbons ardents, et redoutait qu'il ne lâchât quelque parole mal sonnante.
Max et Frédéric considéraient le nouveau venu avec beaucoup d'attention.
— Quelle bonne boule !
— Il est vrai, Max, que c'est une figure singulière.
— Un paysan endimanché, ou je me trompe fort.
— Tachons de le voir de plus près. J'ai envie de cultiver sa connaissance.
— En effet, elle sera fructueuse à divers égards. Je vais lui proposer une partie de billard.
— Un oiseau pareil ! jouer au billard !
— Qui sait ?
Il s'approcha poliment de M. Plumet et lui adressa son invitation.
— Avec plaisir, messieurs. Le carambolage, sans doute !
— Comme il vous plaira.
— Vous ne refuserez pas, messieurs, de m'admeltre à votre partie, dit M. Giraud ?
— Certainement non.
La salle de billard était distincte de la salle de conversa-
(ion. M. Plumet passa le premier et Sébastien en profita pour retenir un instant Max et Frédéric.
— Messieurs, mon ami Plumet est un peu... grisâtre. La moindre goutte de vin lui porte à la tête. Je vous prie de ne pas faire trop attention aux excentricités qu'il pourra débiter.
— Monsieur Giraud, au contraire, nous aimons le mot pour rire ; cela nous divertira.
M. Plumet se montra joueur très expert. Avait-il un coup difficile, il crachait sur ses mains afin d'assurer la queue, se couchait à demi sur le billard avec des airs penchés adorables. Cette position mettait en relief les rotondités de son individu, et plus d'une fois Sébastien fut tenté de lui appliquer une claque sonore.
— A toi, Sébastien ! Tu n'as pas de blanc, tu feras fausse queue. Eh bien ! que t'ai-je dit? Mazette ! va !
— C'est un malheur qui peut arriver à tout le monde.
— A ceux qui ne savent pas jouer. Mon pauvre ami, encore un carambolage de raté ; quel cancre tu fais ! Tu as du bonheur de m'avoir pour associé. A vous, messieurs! Mais on ne saurait être heureux en tout. Malheureux au jeu, dit le proverbe, heureux en amour.
— Tais-toi, tu m'embêtes, souffla Sébastien.
— Moi, si j'en crois les apparences, j'aurai des inconvénients en ménage. Les billes me favorisent trop.
— Joue donc, babillard.
— Sébastien, avoue que tu n'as pas toujours été aussi pressé. Il me souvient d'un temps où... mais suffit. Nous gagnons la partie. La revanche, messieurs? ,
— Volontiers.
— Sébastien, un second verre de Madère pour nous donner du nerf?
— Je n'y tiens pas.
— Tu en as pourtant diantrement besoin. Tu es faible, cher ami, très faible ; je ne comprends pas que tu songes à te marier.
Frédéric et Max échangèrent un coup d'oeil significatif.
— Me marier? tu radotes, Nicolas.
— Mets donc du blanc, l'amour te trouble. A vous, messieurs, l'honneur. Manqué. A moi, maintenant. Voistu, Sébastien, quand on veut caramboler, on prend sa bille avec intelligence, on pousse délicatement la queue et paf ! la bande renvoie la bille, un. Pareillement deux, trois, quatre. Ma foi, il n'est pas beau, je n'en réponds pas, mais nous avons de l'avance. Non, à vous, monsieur. Je vais humer le Madère.
— Nicolas, est-il absolument nécessaire que tu causes comme une pie? Ce Madère te rend babillard.
— Ah bien ! elle est bonne celle-là... C'est le Madère qui te fait manquer tous tes carambolages, alors. Voyons, Sébastien, à la belle, au milieu. Ne le cherche pas directement, à cause du contre. Raté... A cause de toi, ces messieurs nous auront le poil. Attends, à moi, j'entrevois une série... Le billard est un beau jeu. Il convient aux
vieux garçons.
— Nicolas, ces messieurs...
— Sont encore garçons et dans la fleur de l'âge. Tandis que nous... Mon pauvre Sébastien, j'aperçois un fil d'argent à ton favori gauche. Signe d'une décadence... qui m'a déjà été révélée par la faiblesse de ton bras. Bientôt tu mettras des lunettes et ce ne sera pas de trop pour
Rapprendre à viser, juste. Hein ! quelle série ! Voilà ! quand on a étudié sur le billard du baron de Groben !
— M. Giraud a sans doute étudié sur le môme billard, dit Max ; cependant il n'est pas de votre force.
— Lui ! on lui donnait à tenir le blanc.
— Que diable chantes-tu là, Nicolas ? Rappelle-toi les belles parties que nous faisions à trois avec le baron.
— Ah ! oui, c'est bien lui qui aurait voulu...
— Gagner toujours ; mais nous étions là, Nicolas.
— Oui parbleu. Encore deux points et nous remercierons ces messieurs. Vingt-neuf et trente. ,
Sébastien prit son ami par le bras.
— Maintenant allons déjeuner. Messieurs, nous vous saluons.
Et Sébastien entraîna M. Plumet hors du cercle.
— Eh bien, dit Nicolas, ce n'est pas aussi bête que je me le figurais. Ces messieurs sont, ma foi, très agréables.
— Oui.
— Je reviendrai le plus souvent possible, car ils ne sont pas forts.
— Non.
— Après-midi, par exemple.
— Peut-être.
— Sébastien, tu es bien avare de tes paroles. Oui, non, peut-être. Est-ce que j'aurais violé notre traité?
— Non.
— Alors, qu'as-tu contre moi?
— Rien. Persévère, Nicolas, persévère, et tout ira au gré de tes désirs.
— Tu m'emmènes chez toi?
— Oui.
— Déjeuner? «
— Tu l'as dit.
— Je verrai Clarisse?
— Oui.
11 lui lui impossible de tirer autre chose de Sébastien, qui était évidemment préoccupé. -
Faisons halte quelques instants ; nos lecteurs réclament des explications ; nous voulons les satisfaire.
Il nous semble les entendre : Votre histoire est invraisemblable ; il y a trop de distance entre les Giraud et Nicolas, et ils ont pourtant les mêmes antécédents. Les Giraud sont subtils et intelligents, Nicolas n'est qu'une grosse bête.
Les domestiques, selon nous, peuvent se diviser en deux grandes classes : 1° ceux qui sont nés pour cette vocation, c'est-à-dire qui ne savent qu'obéir, qui exécutent ponctuellement les ordres de leurs maîtres, sans y rien ajouter du leur. Ne leur demandez rien au delà ; ne laissez rien à leur initiative, vous vous exposeriez à des déceptions sans nombre. 2° ceux qui, capables d'embrasser toute autre vocation, sont devenus domestiques par l'effet des circonstances ; ils étudient, observent, s'assimilent aisément les mœurs de leurs maîtres, dont ils contrarient souvent les volontés ; car quelquefois ils leur sont infiniment supérieurs, d'autres fois ils croient l'être, ce qui revient au même. Nicolas appartient à la première catégorie, les Giraud à la seconde.
Nous voyons se dresser devant nous une autre objection très redoutable. Clarisse, quasi demoiselle, Clarisse quasi bien élevée, s'amourache d'un lourdaud tel que Nicolas. Est-ce naturel? est-ce possible?
belles lectrices, car l'objection vient de votre part, ne soyez pasirritées, si notre réponse est brutale. L'amour esl un dieu aveugle , qui ne met pas toujours en première ligne les qualités de l'esprit et du cœur. Un cou robuste, une barbe forte, des jarrets bien plantés, lui semblent les avantages les plus solides et les plus vrais. .Nous sommes matériels direz-vous peut-être. Qui ne l'est pas? Clarisse avait été captivée par le torse musculeux de M. Nicolas Plumet. C'est triste, mais c'est exact.
Pour atténuer cette lubie, assurément très blâmable, la présence continuelle de Nicolas auprès de Clarisse, l'absence d'un point de comparaison, la solitude dans laquelle vivait le baron de Groben, nous paraissent une excuse suffisante. La preuve que le cœur de Clarisse a été surpris, c'est l'amour instantané qu'elle ressent pour Frédéric, bien qu'à cette affection subite se mêlent des vues intéressées. A l'or s'allie toujours un peu de cuivre.
Le déjeuner fut charmant; Nicolas était en train, eî Clarisse pleine de prévenances et de grâce. Sébastien, muet et morne, versait à son ami verre sur verre et des vins les plus capiteux ; le silence qu'il gardait obstinément ne diminua pas la gaîté des autres convives. On l'oublia, et si Clarisse remarqua l'attitude de son frère, du moins elle fut assez rusée pour n'en rien témoigner. Nicolas mangeait, buvait et riait, sans faire attention à Sébastien, tant il était absorbé par la vue de sa bien-aimée.
Le déjeuner achevé, Nicolas déclara éprouver un étourdissement général, qui se dissiperait, prétendait-il, par le grand air et l'exercice.
— Allons faire au cercle la partie de billard.
— Tu y prends goût. Nicolas est de toute première
force, Clarisse; il abattu nos messieurs à plate couture. Non, c'est trop tôt. Un petit sommeil ne te sera point nuisible, cher ami ; nous te tiendrons compagnie.
— Je n'y suis point accoutumé; chez le baron de Groben...
— Bah! les mauvaises habitudes sont si vite prises Tu trouveras dans la pièce à côté de celle-ci un excellent canapé, duement capitonné, construit expressément pour la sieste.
— Et vous ?
— Nous, nous allons dans nos chambres. Adieu, Nicolas, à bientôt.
M. et MUe Giraud sortirent. A peine eurent-ils disparu que M. Plumet empoigna le carafon à liqueur et s'administra coup sur coup trois ou quatre petits verres.
Puis il accomplit les prescriptions de M. Giraud.
Sébastien amena sa sœur dans sa propre chambre, ferma la porte à clé et dit d'une voix sourde :
— Nicolas est un être impossible.
— J'ai bien vu, à ton air sérieux, que tu n'avais pas lieu d'être content de lui.
— Si je ne l'eusse pas arrêté, il nous trahissait dix fois. J'étais sur les épines. Outre cela, sa grossièreté est impardonnable. Nous n'en ferons jamais un monsieur comme il faut.
— Ne le perds pas de vue.
— Avec cela que c'est facile. Non. Expédions-le, mais comment?
— Il n'entendra pas raison.
— Clarisse, tu peux m'être fort utile ; il t'aime, il t'obéira; qu'il s'en aille, jusqu'à ce que nous le rappelions.
— Je doute bien qu'il se rende à mes désirs. Enfin, j'essayerai.
— Quand cela ?
— Tout de suite; dès qu'il sera réveillé.
— Je veux bien; et s'il résistait?
— S'il résistait, ma foi, nous aviserions.
Lorsque Nicolas ouvrit les yeux, Clarisse était à son chevet.
— C'est toi, Clarisse ?
— Oui, Nicolas; as-tu pu sommeiller?
— Très bien; je ne ressens plus maintenant qu'un peu de lourdeur. Je vais rejoindre Sébastien au cercle.
— Au cercle! au cercle ! Tu ne consentiras pas à rester un moment avec moi ?
— Comment donc, chère amie?
— J'ai un projet à te communiquer. Le mariage de mon frère Sébastien ne sera guère décidé avant deux mois.
— Alors nous nous marierons tout de suite.
— Tu sais bien, cher ami, que Sébastien s'y opposerait. Moi-même...
— Toi-même?
— Je ne t'épouserai pas sans son aveu. D'ailleurs il te l'a expliqué; notre mariage ruine le sien.
— J'attendrai, alors.
— Ce délai ne t'affligera pas trop, cher ami? J'ai une autre demande à te faire.
— Parle ; je n'ai rien à te refuser.
— Au lieu de rester ici sans occupation, cherche-toi une place pour quelques mois.
— Clarisse! Clarisse! êtes-vous déjà las de moi, que vous songez à me renvoyer? Ne craignez pas, je ne vous
serai pas longtemps à charge. Je suis vigoureux, je trouverai aisément du travail.
— Ici? tu te moques de nous. C'est alors que tu compromettrais Sébastien.
— Clarisse, pour toi j'ai quitté le baron de Groben, une magnifique place, et je ne t'abandonnerai pas aussitôt après t'avoir retrouvée.
— M'aimes-tu ? aimes-tu Sébastien ?
— Méchante, si je ne te chérissais pas, voudrais-je passer ma vie auprès de toi? Sébastien, je l'aime, c'est vrai, mais moins que toi. Ne me demande pas ce que je ne puis t'accorder. Non, Clarisse, cette séparation serait pour moi le coup de mort.
— Tu perds l'avenir de Sébastien.
— Non, quoi que tu dises, je ne te quitterai plus. Je ne nuirai pas à ton frère en restant auprès de toi. Ma résolution est prise, rien ne m'en fera changer.
— Nicolas, jamais je ne t'épouserai si le mariage de mon frère n'a pas lieu. Tiens-toi cela pour dit.
— Propos en l'air. Tu ne planteras pas là ton Nicolas.
— Tout au contraire, je le planterai là. Va-t'en, tu n'es qu'un égoïste, toi, à qui j'ai tout sacrifié !
Et Clarisse essuya une larme imaginaire qui roulait sur sa joue.
— Clarisse, bonne Clarisse, dit Nicolas en lui prenant les mains avec affection, pardonne-moi de te causer tant de peine.
— Tu partiras donc, Nicolas.
— N'en parlons plus. Je suis de l'avis du proverbe: Un tu le tiens vaut mieux que deux tu l'auras.
— Oh! Nicolas.
— Adieu, nous nous reverrons ce soir. Sébastien est-il au cercle?
— Je le crois. Mais, Nicolas, Nicolas!
Sébastien offrit à son ami une partie de piquet ; ils passèrent l'après-dinée ensemble, sans que Nicolas pût avoir des relations trop intimes avec les autres membres du cercle. Bref, Sébastien serra de près son ami, et ne crut sa tâche terminée qu'après l'avoir mis au lit dans le cabaret de TEcre visse.
Un coup d'œil de Clarisse, pendant leur diner, avait déjà appris à Sébastien le refus absolu de Nicolas. Quand ils furent seuls, Sébastien dit à Clarisse :
— Il s'est obstiné?
— Il n'en veut pas entendre parler ; il est fou de moi, et ne me lâchera pas plus que mon ombre.
— Il est entêté comme une vieille bourrique. A quoi se résoudre ?
— Continue à le surveiller.
— Non, la position n'est plus tenable ; c'est un esclavage auprès duquel celui des nègres n'est qu'une plaisanterie. Demeurer collé à ses côtés, sans l'abandonner jamais à son libre arbitre ; le suivre partout, au café, au cercle, à l'auberge, etc.. Encore je tremble qu'il ne m'échappe ; je dois épier tous ses mouvements, tous ses gestes, car ses gestes mêmes sont dangereux ; ainsi, ce soir, nous avons joué ensemble dix-huit parties de piquet, si ce n'est davantage ; mon homme trouvant, à ce qu'il paraît, les cartes trop glissantes, se mouillait le pouce toutes les fois qu'il donnait, crachait sur l'ardoise pour la nettoyer, et se livrait à mille autres incongruités de ce genre ; nous nous étions placés dans le coin le plus obscur du cercle, ce qui
n'empêchait pas ces messieurs de sourire en le regardant.
— Ne lui as-tu adressé aucune observation ?
— Le moyen ? au milieu de tant de gens qui nous écoutaient. J'ai lancé à voix basse quelques pointes ; il n'y a rien compris, a continué son manège.
— Jusqu'ici le mal n'est pas grand.
— Sa maudite langue n'a pas un moment de répit. Quand il étalait une quinte au valet, il ne manquait jamais d'ajouter : Hein! Sébastien, ils nous en veulent les valets ; à quoi je répondais : Nous les avons assez maltraités pour cela, ou quelque chose d'approchant. Non, Clarisse, je ne saurais vivre plus longtemps sous ce joug insupportable. Vingt fois j'ai été sur le point d'envoyer au diable les écus du Tourteau et de combiner avec toi une fuite instantanée.
— Echouer si près du port ?
— C'est ce qui m'a retenu. Vois-tu, Clarisse, je comprends le crime, je comprends l'assassinat.
— Quelle bêtise !
— Ne suis-je pas en cas de légitime défense? Un misérable gueux suce goutte à goutte tout le sang de mes veines, me brûle à petit feu, et je n'aurais pas le droit de m'en défaire !
— Allons ! allons ! Sébastien.
— C'est une manière de parler. Mais enfin, toi qui es si douce et si calme, tire-moi et tire-nous de ce péril.
— Peut-être.
— Pourquoi diantre alors gardes-tu le silence ?
— Le procédé est un peu vert.
— Il n'a rien de...
— Dangereux pour nous ? Non ; et le succès en est infaillible.
Le chapitre suivant nous apprendra quel fut le résultai de cette conférence fraternelle, et mettra en pleine lumière la haute sagacité de Mllc Clarisse.