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CHAPITRE XIII

OÙ LA DISCRÉTION DE Mme MOUSON VIENT EN AIDE AUX PLANS DES GIKAUD

epuis la soirée Tourteau et la mémorable histoire du toupet, M. Glumeau avait senti fléchir ses légitimes espérances. Cla- | risse n'était pas femme à s'inquiéter d'un toupet de plus ou , de moins, à repousser un prétendant pour un motif aussi ,^> futile; elle accueillait M. Glumeau comme jadis, et la susceptibilité du vieux garçon n'y découvrit pas la moindre différence. Mais M. Glumeau n'avait plus cette foi en luimême qui jadis le soutenait au milieu de ses infortunes; il se défiait de ses charmes, et sa timidité grandissait de

jour en jour. Il avait beau se tenir à lui-même les raisonnements les plus sensés et les plus concluants, se promettre chaque matin de brusquer le dénouement et de demander à Sébastien la main de Clarisse, une mauvaise honte le retenait; il craignait de perdre ses illusions, car il en avait encore, le pauvre homme! Il fréquentait assidûment la maison des Giraud, écoutait avec délices le babil de Clarisse, et rentrait chez lui sans avoir osé s'expliquer.

Mme Mouson n'avait pas renoncé à son système de persécutions journalières. Le nom de Mlle Clarisse était toujours sur ses lèvres; Charlotte n'avait aucun égard aux supplications muettes de son maitre, à son œil implorant la pitié, à son attitude vraiment capable d'attendrir les cœurs les plus durs. Mme Poivron lui faisait passer de temps en temps quelques détails instructifs dont elle profitait pour aiguillonner M. Glumeau et lui couper l'appétit. Cependant jusqu'à l'arrivée de Nicolas Plumet, il n'y eut guère que des cancans insignifiants, des suppositions hasardées.

Mme Mouson eut l'heureuse inspiration de rendre visite à son amie juste deux jours après le festin Tourteau. Mme Poivron l'accueillit par un cri de joie.

— Il y a du nouveau, Charlotte.

— Pas possible, Anastasie.

— Du nouveau et du très nouveau. C'est un peu long, mais voici un verre de cassis qui nous soutiendra.

— Va vite, je meurs d'impatience.

— Vite, vite! Cela ne peut se raconter vite; d'ailleurs ce n'est pas mon habitude. Feu Poivron se plaisait à le répéter : Du moins, Anastasie, quand tu racontes, il semble que l'on y est; tu n'omets aucune circonstance, tu as tout vu, tout noté...

— Commence, commence donc ; ne vois-tu pas que je sèche sur plante?

— Je vais reprendre la chose de haut, à beau veau, comme dit M. Giraud.

— Ah! M. Giraud parle ainsi!

— Oui, ma chère. Je n'ai jamais compris ce qu'un veau avait à faire là-dedans.

— Ni moi non plus.

— Tu sauras donc que la domestique des Giraud vient quelquefois ici.

— Oui, oui.

— Elle arrive hier de bonne heure, et pas plutôt qu'elle est entrée: — Madame Poivron, il se passe de drôles de choses chez mes maîtres. — Je n'ai pas fait la sourde oreille, j'ai tout de suite répondu : Et quoi? — Ils sont allés au souper de M. Tourteau et voilà qu'en revenant ils raccolent je ne sais quel individu, qui embrasse Mlle Clarisse sur les deux joues. — Par hasard ! que je fais. — Et puis, il n'y a pas le moindre doute, j'ai reconnu le bruit. Ma foi, cet individu avait piètre façon, autant que j'en ai pu juger à ma lanterne : mauvaise casquette, pantalon usé. Monsieur qui l'appelle cousin ! et qui l'introduit dans la maison. J'aurais bien voulu savoir qui c'était; j'ai entendu seulement quelques mots, ils parlaient de domestiques, mais M. Sébastien a ouvert la porte et par bonheur qu'il ne m'a pas vue. Mon compte était réglé. Il n'est pas tendre, M. Sébastien, avec les domestiques. Enfin cet individu sort et monsieur l'accompagne jusqu'à la porte. — C'est singulier, que je lui dis. — Oh ! attendez, ce n'est pas tout. Le gaillard revient ce matin, tout transfiguré. Un bel habit, un beau chapeau, et il a déjeuné chez nous, et il

sort avec monsieur. — Qui diable peut-cc être, voilà qui est drôle, que je lui réponds. — Il a un drôle de nom; M. Sébastien m'a prévenu qu'il viendrait souvent : c'est mon meilleur ami, M. Nicolas Plumet, ancien agent d'un gros marchand de vins. Hein! voilà une histoire, Charlotte!

— Pardi ; ça m'a l'air bien simple.

— Simple, pas tant. Cet individu, déguenillé la veille, tout pimpant le lendemain.

— Çà, je me l'explique : c'est un amoureux de M1Ie Clarisse. Les amoureux prennent quelquefois de drôles de déguisements.

— Feu Poivron, pour me surprendre, avait mis un soir une blouse de charretier. Ma foi ! je ne l'ai pas reconnu et je l'ai flanqué à la porte.

Ces dames en étaient là de leurs suppositions, lorsque M. Sébastien Giraud entra dans la boutique.

— Mesdames, bonjour.

— Je vous salue, monsieur Giraud. Qu'y a-t-il pour votre service?

— Un peu de moutarde, s'il vous plaît. N'en avez-vous pas de meilleure que la dernière ?

— C'était de la moutarde anglaise.

— Fabriquée sur le continent, madame Poivron.

— Mais non, je ne crois pas.

— Moi, j'en suis sûr. Enfin, de plus grands maux Dieu nous préserve!

— Vous, monsieur Giraud, vous êtes un homme heureux. Parlons de moi ; je n'ai pas eu un instant de bien depuis le décès de feu Poivron.

— Qu'est-ce que la mort, madame Poivron ?

— Peu de chose pour celui qui s'en va.

— Et rien pour ceux qui restent.

— Oh ! monsieur Giraud !

— Voilà, moi, je suis philosophe. Qu'est-ce que la mort, madame Poivron, en comparaison des horribles maladies qui affligent l'humanité? Sans aller plus loin, je cite un exemple. Madame Poivron, vous n'êtes pas sans avoir aperçu un monsieur, un de mes amis intimes qui a mangé chez moi ces deux jours.

— On m'en a parlé, monsieur.

— Eh bien! ce monsieur qui était la santé même, lorsque je l'ai vu à Rouen il y a trois ans.

— Il est malade ?

— Pis que cela, madame Poivron, le travail énorme auquel il s'est livré, en qualité d'agent pour les vins, lui a affaibli la cervelle et...

— Mon Dieu, il est fou ?

— Vous l'avez dit, madame Poivron. M. Giraud porta son mouchoir à ses yeux.

— Cette moutarde, c'est pour lui appliquer des sinapismes?

— Non, madame Poivron, non. La folie de mon ami n'est pas furieuse ; elle consiste en une sorte de monomanie douce ; croiriez-vous qu'il s'imagine avoir été domestique ?

— Peut-on...

— Il a servi le même maître que nous.

— Cependant, monsieur...

— ■ Avons-nous jamais été domestiques, ma sœur et moi? En vérité, c'est l'idée la plus étrange...

— On ne sait pas, monsieur, où les fous prennent ce qu'ils disent.

— Hélas ! quelle infirmité î Je n'ai pas besoin, madame Poivron, de vous recommander le silence, ainsi qu'à votre amie?

— Mme Mouson, gouvernante de M. Glumeau. Non, monsieur, nous sommes la discrétion en personne. Charlotte, pas un mot sur tout ceci !

— Oh!

— Je voudrais, reprit Sébastien, tenir cette folie secrète. Quand il se verrait observé, sa guérison serait moins certaine.

— Que monsieur est bon !

— Ce n'est pas bonté, madame Poivron, mais simple humanité. Diable! il ne faut pas faire souffrir nos semblables. Adieu, madame, combien la moutarde?

— Cinquante centimes, monsieur Giraud.

— Les voici. Mesdames, je suis votre serviteur.

— Eh bien î Charlotte, qui l'aurait pensé !

— C'est horrible.

— N'est-ce pas ? A présent je m'explique son costume extraordinaire ?

— Et les baisers à M1Ie Clarisse.

— Oui, les fous aiment beaucoup à embrasser.

— Quelle chance j'ai eue d'apprendre tout cela !

— N'en parle à âme qui vive.

— Anastasie, pour qui me prends-tu?

— C'est entendu; bouche cousue.

— Bouche cousue. Adieu Anastasie. A une autre fois.

— Finis donc ton verre !

— Merci ! ton cassis est trop violent.

Mme Mouson partit d'un pied aussi léger que celui d'une gazelle ; elle était pressée de redire à M. Glumeau ces évé-

nements étranges, bien propres à l'émouvoir et à augmenter ses douleurs.

M. Glumeau se préparait à dîner comme un petit seigneur; justement ce jour-là il était parvenu à dominer sa tristesse. Les instincts du gourmet l'emportaient sur ceux du misanthrope. Il sourit lorsque Mme Mouson mit le couvert.

— Charlotte, vous êtes sortie ce matin, et vous avez, je le pense, bonne provision de nouvelles.

— Bonne, c'est mauvaise que monsieur veut dire.

— Gomment ! un accident, une épidémie de petite vérole?

— Pis que ça.

— Vous m'intriguez.

— Mlle Clarisse Giraud, cette belle demoiselle que monsieur a vue chez M. Tourteau.

— Est morte, grands dieux !

— Oh! non, monsieur, pas tant que ça...

— Elle est malade?..

— Oui, d'une maladie qui n'est pas mortelle. Elle a un amoureux.

— Peut-être.

— Qui l'a embrassée l'autre soir sur les deux joues.

— Madame Mouson ' qui peut répandre de pareilles infamies ?

— C'est public ; tout le monde le sait.

— Vous me direz au moins le nom de cet homme entreprenant.

— Oui, M. Nicolas Plumet.

— Que j'ai vu au cercle, où il m'a été présenté par M. Sébastien Giraud ? Oh !

— En pleine rue.

— En pleine rue?

— A minuit moins un quart.

— Cette Clarisse qui me semblait la pudeur descendue sur la terre ! Quel abîme que le cœur des femmes !

— Monsieur, voici le potage.

— Non, Charlotte, je n'ai pas faim.

— Le bouillon est excellent, je comptais que monsieur s'en régalerait.

— Je n'ai point d'appétit.

— Je connais cela. A notre âge, il en est souvent ainsi ; on est obligé de se forcer. Ce n'est que l'affaire de la première cuillerée !

— Ma bonne Charlotte.

— J'oubliais le meilleur de l'aventure.

— Ce n'est pas tout ?

— Le reste est pénible à dire.

— Alors, taisez-vous, Charlotte. Je n'en veux rien savoir.

— Ce M. Nicolas Plumet est entièrement dérangé.

— Dérangé? c'est un terme honnête pour ne pas en employer un autre ; dérangé ! Un être qui embrasse en pleine rue !

— Monsieur ne m'a pas saisie. M. Nicolas Plumet est fou, fou à lier.

— Est-ce bien possible?

— Hélas ! oui; M. Giraud l'a affirmé devant moi.

— Alors sa conduite ne m'étonne plus. Un individu qui embrasse en pleine rue doit être insensé ! Charlotte, vous emportez le potage ?

— Monsieur n'a pas faim.

— Essayons, pourtant. Je me sens mieux depuis un moment.

La conclusion de l'histoire avait tout à fait remis le digne Glumeau. Il dépêcha son dîner en conscience et fut plus joyeux que jamais.

Voyez pourtant ce que c'est que l'audace, pensait-il; moi, qui fais la cour à Mlle Clarisse, je n'ai pas osé lui prendre seulement le bout du doigt. Un fou l'aborde nuitamment et se permet ;... ce qu'il y a de mieux, c'est que cela ne tire pas à conséquence. Mon ami Glumeau, conviens-en, tu as vu les étoiles ! Tandis que Charlotte parlait, ton front se couvrait d'une sueur glacée ; ta gorge se serrait et il y avait de quoi. Si Charlotte eût parlé sérieusement, ton édifice était renversé de fond en comble. Mais un fou ! l'idée est impayable; un fou, j'en ris de bon cœur. Qu'il est drôle ce Nicolas Plumet ! Au fait, je lui trouvais hier une mine singulière ; il n'émettait que des propos incohérents. Maintenant que je sais la vérité, il convient que je témoigne à M. Sébastien Giraud ma compassion pour le misérable état de son ami. Ce n'est que justice; cela m'avancera dans ses papiers. Allons au cercle ; il y sera très probablement, c'est son heure.

En effet, Sébastien, malgré l'inquiétude qu'il devait éprouver, s'était rendu au cercle, mais sans M. Nicolas Plumet, auquel il avait conseillé une bonne et longue promenade. M. Glumeau marcha droit à lui :

— Mon pauvre ami, quel malheur î

Sébastien était sur le point de lui demander lequel, quand il se rappela la présence de Mme Mouson chez la veuve Poivron, l'épicière.

— Eh bien! oui, qui l'aurait pensé? Je l'avais trouvé

bien changé , mais j'étais loin de m'attendre à pareille infortune. Aujourd'hui le doute ne m'est plus possible.

— Recevez, monsieur Giraud, mes sincères condoléances.

M. Croûtard s'approcha, à son tour, des deux interlocuteurs.

— Est-il arrivé quelque chose à M. Plumet, que nous ne le voyons pas ici aujourd'hui ?

— Monsieur Croûtard, il a perdu la raison.

— Bien subitement?

— Non, le mal est déjà ancien ; mais je ne m'en suis pas aperçu immédiatement.

— Plus j'y réfléchis, répondit M. Croûtard, moins cela m'étonne; hier il me paraissait égaré.

— Sa folie est très douce ; c'est plutôt une monomanie hypocondriaque. Il ne parle que du temps où il était domestique ; et jamais il ne l'a été. Il prétend qu'il a servi avec ma sœur et moi chez un certain baron.

— Le baron de Groben, dit Max, qui assistait à l'entretien. Je l'ai entendu hier déjà prononcer ce nom.

— Le cercle de l'Huître, dont je suis président, dit alors M. Croûtard, ne peut plus lui être ouvert. Vous approuvez cette mesure, monsieur Giraud ?

— Je la considère comme absolument nécessaire.

— Voulez-vous lui communiquer vous-même cette décision ?

— Je m'acquitterais volontiers de ce pénible devoir, si j'étais persuadé qu'il m'écoutât. Non, monsieur le président, mieux vaut lui écrire.

Alors M. Croûtard rédigea le billet suivant :

A Monsieur Nicolas Plumet.

Monsieur, J'ai le regret de vous annoncer que les portes du cercle de l'Huître ne vous seront dorénavant plus ouvertes.

Cette décision nous est dictée par des circonstances indépendantes de votre volonté et de la nôtre, et sur lesquelles toute discussion est inutile.

Agréez, monsieur, l'assurance de notre parfaite considération.

Au nom du comité :

Croutard, président.

Puis le président remit le billet cacheté à Mme l'Huître, et la pria de le faire tenir à M. Nicolas Plumet, s'il se présentait.

M. Nicolas ne tarda guère à venir au cercle, où M. Sébastien lui avait donné rendez-vous. La concierge lui tendit le billet, et il allait entrer, lorsque Mme l'Huître, qui n'était pas novice en faire d'exécutions, l'arrêta :

— Lisez d'abord ce que l'on vous écrit.

— Je le lirai au cercle.

— Non, monsieur, dit l'Huître.

— Vous m'ennuyez, ma mie. Mais comme vous appartenez au beau sexe, il faut vous complaire.

Nicolas manifesta une certaine surprise du contenu du billet :

— Ah ! et sans faire d'autre observation, il sortit du cercle.

Deux heures plus tard, il était encore auprès de Clarisse, qu'il obsédait de ses propos aussi peu galants que mesurés. Dès que Sébastien l'aperçut, il s'écria.

— Nicolas, tu es un joli merle ; je t'attends et tu me fausses compagnie.

— Oui-da. Prends donc connaissance de ceci.

— Quand l' as-tu reçu ?

— Cette après-midi, au cercle, où j'allais te rejoindre.

— Hum !

— Que diable cela peut-il signifier ?

— Cela signifie, mon cher, que ta grossièreté est la cause de ton expulsion.

— Ma grossièreté ?

— Eh ! oui. Tu t'es montré sourd à tous mes avertissements, à toutes mes injonctions.

— Sébastien !

— Tu me fourres dans de jolis draps. Aujourd'hui l'on chasse Nicolas Plumet, demain ce sera Sébastien Giraud. Alors j'épouserai Mlle Tourteau ; on la donnera, comptes-y, à l'ami d'un homme indécent et sans éducation.

Clarisse crut devoir intercéder.

— Nicolas n'a certainement pas beaucoup d'usage, mais il est aussi poli que la plupart de ces messieurs. Si l'on chasse tous ceux dont les manières sont mauvaises, le cercle sera bientôt changé en une vaste solitude.

— Parbleu ! excuse Nicolas, tu es dans ton droit, Clarisse, l'amour est aveugle. Quant à moi, je déclare à ces messieurs que je n'accepte aucune solidarité des faits et gestes de Nicolas, que je regrette amèrement de le leur avoir présenté.

— Sébastien, tu m'abandonnes, toi, mon protecteur.

— Je ne puis te défendre sans me perdre moi-même. La chemise est plus près que le manteau, écrivait jadis un savant grec. Il importe qu'on ne me voie plus avec toi ; si l'envie te prend de courtiser Clarisse, viens de nuit, et choisis de préférence les heures où je serai absent.

— Que t'ai je fait, Sébastien? On dirait que je t'ai causé un tort irréparable. La façon dont tu agis avec moi

— N'est que trop justifiée par ta conduite insensée. C'est assez pour moi d'avoir un beau-frère que tout le monde taxera de malotru, d'homme sans éducation. Je ne veux pas me compromettre davantage ni risquer ma position en feignant de tolérer ce que je blâme formellement, en me rendant complice de tes manières qui sentent un

peu trop le monde interlope où tu as eu le malheur de vivre.

Puis M. Giraud tourna sur ses talons et laissa Nicolas lout interdit de cette sévère apostrophe.

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