OU L'ON RETROUVE M. PLUMET
ue devenait M. Nicolas Plumet?
Débarrassé de la surveillance de Sébastien, il s'adonnait à ses deux passions favorites, le vin et l'amour. C'était trop d'une, à notre avis. Le matin déjà, il hantait les estaminets de mauvais renom. Il y revenait après son dîner ; le soir, il s'insinuait auprès de Clarisse, et remplissait] le salon des Giraud d'un arôme impur.
Cela fatiguait M1Ie Giraud ; d'abord elle n'avait jamais aimé Nicolas; puis, l'assiduité de cet amant, son état de demi-ébriété lui étaient à charge. Elle passa aisément par
dessus les ménagements à observer, et certaine que Nicolas était désormais incapable de nuire, elle le reçut plus froidement de jour en jour. Nicolas s'en plaignit.
— Non, Clarisse, tu n'es plus la même pour moi. J'ignore ce que je t'ai fait, mais tu es tout à fait changée.
— Nicolas, je serai franche avec toi. Nous ne pouvons plus nous convenir.
— Ta ta,, chez le baron de Groben tu n'étais pas tant mijaurée.
— Aujourd'hui la situation est bien différente. Sébastien est à la veille de conclure un mariage avantageux, et toi qui prétends épouser sa sœur, tu étales à tous les yeux ton ivrognerie et ta grossièreté.
— Tu ne me trouvais pas grossier chez le baron de Groben.
— Combien de fois ne t'ai-je pas recommandé de ne pas prononcer ce nom-là ?
— Tu m'embêtes, à la fin.
— Si je t'embête, ne reviens plus.
— Clarisse, tu me chasses.
— Non, c'est toi qui veux partir.
— Moi?
— Oui, tu me menaces de cette douloureuse extrémité.
— Et toi, qu'en dis-tu ?
— Je ne te retiens pas.
— Clarisse, qui aurait pensé que notre connaissance...
— Qui aurait pensé que tu t'enivrerais chaque jour ?
— Parce qu'on se désennuie un peu.
— Nicolas, si tu m'aimais, tu ne t'ennuierais pas.
— Justement c'est le contraire. Ton frère m'a défendu de te voir avant la nuit, alors je tue le temps.
— Par affection pour moi?
— Oui, sacrebleu !
— Singulière façon de m' être agréable
— Alors tu ne veux plus de moi ? dis-le bien clairement afin que je sacbe à quoi m'en tenir.
— Ali ! tu me mets le marché à la main ! Eh bien ! non, je ne veux plus de toi, est-ce assez clair ?
— Clarisse, Clarisse ! Tes belles promesses !
— Ta conduite ignoble.
— Chez le baron de Groben...
— Ah! c'est trop. Je serai bientôt la fable de toute la ville.
— Je m'en vais, tu ne me reverras plus.
— J'y compte bien, \ttends, je vais t'éclairer jusqu'à la porte ; ivre comme tu l'es, si tu te cassais le cou, ma conscience me le reprocherait.
— Tu parles de conscience ? Ne prononce jamais ce mot. Adieu, Clarisse, cherche quelqu'un qui t'aime mieux que moi.
11 sortit en trébuchant, et regagna son bouge accoutumé. Sébastien fut très irrité lorsque Clarisse lui raconta cette exécution sommaire.
— Ainsi, tu l'as expédié?
— A tout jamais.
— Diable ! Tu as commis là une satanée imprudence !
— Comment ! Un. ivrogne, qui ne se montrait jamais à moi que dans un état dégoûtant !
— Cet ivrogne, le voilà maintenant notre ennemi.
— Un fou !
— Fou tant que tu voudras, son amour pour toi modérait l'intempérance de sa langue.
— Pas trop ; l'aventure du cercle...
— Nous avions paré le coup. Nos petites affaires se mitonnaient. Tu renverses tout d'un souffle.
— Rien n'est perdu. Un fou!
— Oui, un fou qui se vantera d'avoir été dans, tes bonnes grâces, qui exagérera toutes les privautés...
— Sébastien !
— Comme si je les ignorais ! La langue d'un fou, Clarisse, peut flétrir la réputation d'une femme.
— On ne le croira pas.
— C'est une question. Nous le tenions par une corde solide, il dépendait de nous. Pour cette fois, le diable est déchaîné. Oh ! les caprices des femmes et surtout des vieilles filles !
— Mon frère, il me semble que j'ai pris en main tes intérêts avec assez de zèle pour ne pas mériter d'être insultée.
— Quoi! parce que je t'ai appelée vieille fille. Vieille fille tu es, vieille fille tu resteras, et par ta faute. Ton Frédéric
— Il est plus près de moi que tu ne te l'imagines.
— Oui, abandonne -toi à cette illusion. Tu n'auras pas même Glumeau.
— Les Ducancre me reçoivent très bien quand je leur rends visite.
— Et Frédéric ?
— Il est très affable avec moi.
— Exactement comme Cécile à l'endroit de ma chère personne. Le moment est heureusement choisi pour lâcher Nicolas !
— On peut le ramener.
— Ce serait une seconde sottise ajoutée à la première. Il dira non, et divulguera cette démarche. Non, non! Battons le fer tandis qu'il est chaud ; que tout soit hâclé avant que Nicolas ait jasé ! J'y donnerai ordre ; dès demain il me faut une réponse de Mllc Cécile Tourteau.
— Frédéric se prononcera bientôt.
— Ainsi soit-il ! Allons nous coucher, Clarisse, et que le dieu d'hymen nous accorde ses faveurs !
M. Max avait assez l'habitude de flâner nuitamment, quelquefois même il ne craignait pas d'entrer dans un estaminet de troisième catégorie et d'écouter les propos des buveurs. Ce soir-là, il jeta les yeux par hasard à travers une devanture fort mal illuminée, sur un quidam très échauffé, qui engloutissait petit verre sur petit verre. Il reconnut sur-lechamp ce membre éphémère du cercle de l'Huître, qui jouait au billard avec une si grande perfection.
Max s'avança poliment vers lui en écartant le rideau de serge qui remplaçait la porte.
Nicolas le toisa du haut en bas.
— Monsieur Plumet, vous ne me remettez pas ?
— Si, vous êtes un de ces f gueux du cercle. Comment l'appelle-t-on?
— Le cercle de l'Huître.
— Il peut se vanter d'être fréquenté par de f animaux. Je leur garde un chien de ma chienne.
— A propos de quoi?
— Vous ne le savez pas.
— Non, monsieur Plumet.
— Ils m'ont f à la porte.
— Le motif?
— Pardieu, ils n'en disent rien. Sébastien Giraud prétend que c'est à cause de ma grossièreté?
— Il se trompe. Vous grossier ! monsieur Plumet, allons donc !
— Je me connais , je me connais. Quand j'ai bu un coup, je me sers parfois de mots grossiers.
— Energiques, monsieur Plumet, ce qui est bien différent. Les hommes énergiques me plaisent et vous en êtes un.
— Sacrebleu! oui.
— Je serais charmé de jouir de votre société et de vous offrir un petit verre.
— Alors, monsieur, asseyez-vous.
— Puisque nous sommes sur cet article, voulez-vous savoir, monsieur Plumet, pourquoi ces messieurs vous ont exclu ?
— Diable ! ça me botterait assez.
— Vous ne vous fâcherez pas ?
— Non, non.
— Us ont appris que vous avez été domestique.
— Domestique, moi?
— Oui, un cercle où se réunit une société aussi distinguée que celle de l'Huître ne peut admettre dans son sein un domestique.
— Je n'ai jamais été domestique.
— On le voit bien.
— Mais je me demande si un domestique n'est pas un homme.
— Sans contredit.
— S'il ne vaut pas autant que ces bourgeois ventrus, dont la fortune a des origines véreuses.
— Vous parlez à un converti, monsieur Plumet. Les domestiques sont très haut dans mon estime.
— Vous êtes un brave garçon. Touchez là, monsieur...
— Max.
— Monsieur Max.
— Par exemple, il y a domestiques et domestiques. Je ne peux pas souffrir ceux qui servent chez des bourgeois enrichis.
— Des frotteurs !
— Des propres à rien. Monsieur Plumet, votre verre est vide. A un autre!
— Je le veux bien.
— Mais les domestiques des grands seigneurs, des comtes, des barons, voilà des gens de mérite.
— Vous me llattez.
— Non, fichtre, non! Je parle à cœur ouvert.
— Laissez -moi en faire autant. On ne rencontre pas tous les jours des amis comme vous, qui paient des petits verres...
— Ah ! monsieur Plumet.
— Qui ne soient pas fiers.
— Je ne suis pas un aristocrate.
— Monsieur Max, j'ignore quel est le s menteur qui
a répandu le bruit que j'ai été domestique. C'est une f
calomnie !
— Monsieur Plumet, ne vous emportez pas.
— Nom de nom, j'ai un tempérament vif. Les injustices me froissent.
— A votre santé !
— A la vôtre! La place que je remplissais avant de venir ici n'était pas une place subalterne!
— Vous, subalterne ! Avec vos talents, votre fermeté !
— J'étais homme de compagnie chez le baron de Groben.
— C: est-à-dire son ami le plus intime.
— Toujours à ses côtés.
— Toujours disposé à lui rendre de petits services.
— C'est cela. En revanche, M. le baron m'a enseigné le jeu de billard, où il est passé maître.
— Je m'en suis aperçu. Il a fait un excellent élève.
— M. le baron de Groben avait de belles manières.
— Je crois, fichtre ! bien. Il a déteint sur vous.
— Demandez seulement à M. Sébastien Giraud.
— Pour qui me prenez-vous? M. Giraud le connaissait?
— Parbleu!
— C'était, j'en suis sur, l'homme de confiance du baron.
— Comme vous dites.
— Et sa sœur?
— liai, hai.
— Monsieur Plumet, que signifient ces réticences?
— Suffit, je m'entends. Vous voudriez me tirer les vers du nez?
— Ah! ça, monsieur Plumet, catégorisons. Règne-t-il une parfaite confiance entre nous?
— Oui, f oui. Cependant jusqu'ici vous ne m'avez
pas confié grand'chose.
— Ah ! M. Plumet, ne gâtez pas le plaisir que j'éprouve dans votre aimable société. Pas d'assertions hasardées! Parbleu! la confiance ne se commande pas. Si ce n'est pas aujourd'hui, elle viendra plus tard. Car nous nous reverrons. A votre santé !
— Monsieur, la consommation de ce café me plaît, et je ne compte pas l'abandonner de si tôt.
— Monsieur Plumet , j'aurai l'honneur de converser fréquemment avec vous. Au revoir.
Papa Tourteau, pensait Max en rentrant chez lui, je tiens ma vengeance. Tu n'as pas voulu de moi pour ta fille, voyons à qui tu la marieras. Le petit Max! un moment arrivera où tu ne diras plus le petit Max ! Je cultiverai l'intimité de M. Plumet, et, si j'en crois mes pressen-
timents, nous en apprendrons de belles ; les quelques mots échappés à cet ivrogne m'ont décidé à suivre la piste. Papa Tourteau, tu ne pousseras plus des eh ! eh ! lorsque tu sauras la vérité.